Traduction trahison ?

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Claude le Liseur
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Message par Claude le Liseur » ven. 03 sept. 2004 1:16

Je pense que le seul fait que Marc-Genest se pose ce genre de questions sur ce forum laisse supposer qu'il y a pas mal de lumière qui pénètre dans sa caverne!

Invité

Message par Invité » ven. 03 sept. 2004 10:21

Effectivement, si les rayons de ce que je ne peux pas voir, enchainé que je suis, ne venaient pas me déranger, je me contenterais bien volontiers de la contemplation du mur.
Mais suis-je le seul dans ce cas?

pascal
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Message par pascal » ven. 03 sept. 2004 10:47

Platon était-il orthodoxe? that is the question...

Invité

Message par Invité » sam. 04 sept. 2004 5:21

Ce qui me console quand je pense à toi MARC-GENEST, c'est que nous avons pour nous que «la foi et l'espérance passeront. Seul l'amour ne passera pas !»

Antan

eliazar
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Message par eliazar » sam. 04 sept. 2004 11:53

Etant en ce moment très éloigné matériellement de notre cher Forum, je tombe presque par hasard (... enfin... presque!) sur cette très intéressante discussion.

Je ne peux me retenir d'ajouter un tout petit grain de sel à propos de la Prière du Nom de Jésus, alias Prière du Coeur, etc. etc.

J'ai été ramené à la Foi (il y a tant d'années déjà !) par un catholique romain un peu fou qui avait lu les Récits du Pèlerin Russe (que je ne connaissais pas du tout) et qui me décida à tenter ce qu'il appelait "l'expérience de la Présence de Dieu".

Je partais en vacances, en Vespa, tout seul, pour une sorte de tour de France de jeune campeur. Comme j'avais promis d'essayer (je ne croyais pas du tout en Dieu, c'était donc à mon avis "sans aucun danger" car j'étais certain que cela ne "marcherait pas"), j'ai répété "ma phrase" sans arrêt, jour et nuit (c'est à dire : aussi en m'endormant et en me réveillant) pendant une dizaine de jours. Puis un jour d'orage, très fatigué par le jeûne, glacé par la pluie, sur une route interminable où j'avais une peur bleue de passer sous un des camions qui me dépassaient dans des gerbes d'éclaboussures et à tout vitesse, j'ai décidé que tout cela était absurde, que puisque Dieu ne pouvait pas exister, cela ne me mènerait qu'à l'abrutissement en m'empêchant de "penser par moi-même" (j'avais comme la plupart des mâles de 24 ans une haute opinion de mes propres pensées), et que j'allais donc m'arrêter de m'abrutir.

Et là, quelque part entre Bourges et Nohant-Vicq, j'ai "eu ma réponse". Comme le nageur qui a coulé, et qui touche le fond. Dieu m'a montré qu'Il existait, et qu'Il entendait même les plus secrètes pensées. Et qu'Il était à tout instant capable de renverser les lois de la nature.

C’était le 10 septembre 1952 (ayez une petite prière pour le pécheur que je suis, ce 10 septembre prochain : merci d’avance).

Quand j'en suis revenu, terrorisé à l'idée que ce Dieu que je niais existait vraiment, et que c'était le Christ Jésus (dont je m'étais si bien persuadé qu'il n'était qu'une sublime invention de poètes mystiques orientaux), j'ai réalisé aussi que la Prière répétitive n'était pas un abrutissement, mais une sorte de cordon ombilical - certes, restitué par la volonté bonne de l'être humain qui s'y consacre - et qu'elle lui permet de rétablir le flux de nourriture spirituelle "pré-natale" (je veux dire, par image : qui nous nourrit invisiblement en vue de notre future et seconde "naissance", la naissance définitive, celle de la résurrection) - comme une sorte de pipe-line imperceptible mais réel entre nous et le Saint Esprit.

Sans entrer dans des détails oiseux, je voudrais dire que pendant de longues années, j'ai dit la Prière du Nom de Jésus en grec. Or je ne parle pas du tout le grec, mais il m'est phonétiquement (et presque "musicalement") familier par des années de chant dans un choeur d'église grecque. Et grâce à notre cher Père Denis de Nice (comme le P. Denis Guillaume aime à s'appeler lui-même, entre amis), je peux assez bien comprendre ce que je chante, pour l'avoir lu en français d'abord, avant de me rendre à l'office. Mais c'est tout de même une langue étrangère, et je suis incapable d'y faire une phrase sans dictionnaire sous la main. Mais pour la prière, c'est AUSSI ma seconde langue maternelle, au même titre que le latin.

IL N'Y A AUCUNE DIFFICULTÉ A PRIER EN GREC (quand il s'agit d'un texte aussi court). Au contraire : par exemple le jeu subtil entre éléos et élaion, que le P. Denis m'avait expliqué lorsque j'avais (trop peu longtemps, hélas) travaillé avec lui, devient une sorte d'évidence quand on dit la formule en grec. Cela "coule comme de l'huile, l'huile sur la barbe d'Aaron"...

Accessoirement (si j'ose dire une telle énormité), le seul fait que la volonté de répéter la prière nous mette en union "im-médiate" avec l'esprit d'Amour, notre sauveur et notre Dieu - et même, comme je le faisais pendant ce voyage initiatique, si on est assez idiot pour s'imaginer que c'est une simple formule magique, un mantra, ou Dieu sait quoi de ce style - cela suffit à ce que le Saint Esprit travaille en nous. Comme Il veut; comme Il sait. De manière irrésistible...

Je crois que Dieu se fout éperdument de ce que nous imaginons. Du moment que nous lui ouvrons les bras de notre âme, il se précipite en nous avec un appétit d'amour plus immense que n'importe quelle inondation, ou vague de fond, ou raz de marée...

Après, on a toute sa vie pour "réaliser", pour reprendre pied quand la vague de fond vous redépose sur le sol, ou/et pour "s'installer" au coeur de la Vague. Mais c'est une autre histoire.

Et je sais d'expérience que Jean-Louis Palierne a raison : on ne peut vraiment "s'établir" complètement en Dieu qu'après être totalement entré dans l'Église. Chrismé ou baptisé, peu importe (cela dépend de la décision de l'évêque que l'on va trouver, et c'est son problème canonique, dont il sera le seul responsable), mais en tout cas "devenu complètement orthodoxe". Dans l'Église.

Si je me permets de le dire, c’est en toute humilité : venant d'un homme qui a découvert brutalement Dieu à 24 ans, mais qui n'est devenu orthodoxe que vers la cinquantaine (après être passé par le catholicisme romain de St Jean de la Croix, puis par l'uniatisme !), cela vaut ce que cela vaut !

Et comme dit si merveilleusement saint Paul :

"Demeurez dans la Joie : priez sans cesse..."
Dernière modification par eliazar le sam. 04 sept. 2004 15:31, modifié 1 fois.
< Demeurons dans la Joie. Prions sans cesse. Rendons grâce en tout... N'éteignons pas l'Esprit ! >

Jean-Louis Palierne
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Message par Jean-Louis Palierne » sam. 04 sept. 2004 14:09

Nous venons de beaucoup parler dans ce fil de prière. C’est bien normal, car la prière est notre devoir principal, et c’est aussi l’exercice (= “l’ascèse”) principal de celui qui veut sans cesse s’approcher toujours plus de Dieu. Mais je voudrais dire que si la prière du Nom de Jésus est l’une des formes de la prière, ce n’est pas la seule et que rien n’indique que la Tradition de l’Église considère cette forme comme unique, ni même comme centrale.

Dans les textes les plus anciens de l’Église, lorsque l’on parle de “La Prière”, il s’agit de la prière eucharistique, qu’on appelait parfois aussi tout simplement “l’offrande”. C’était la Prière que l’on faisait debout autour de l’évêque, et qui comportait nécessairement la récitation de la Prière du Seigneur (= le Notre Père…) et la communion aux dons offerts.

Dans le monde protestant la pratique essentielle de la vie spirituelle est “l’étude biblique”. L’erreur est de la séparer de toute autre forme de vie ecclésiale, c’est le principe de la Sola Scriptura que nous ne pouvons accepter. Mais cela ne veut pas du tout dire qu’il faille négliger la lecture appliquée et répétitive de l’Écriture sainte, et particulièrement du Nouveau Testament. Je vois parfois dans le métro des personnes plongées dans cette lecture (très caractéristiques des communautés évangéliques, ces livres à signets, couverture de cuir à fermeture-éclair). Ce sont souvent des Blacks ou des cafés-crèmes. C’est aussi une forme de prière.

Il y a aussi des gens qui utilisent la prière des Psaumes. Les Psaumes sont l’un des livres de la Bible (le Psautier), qui est un recueil de 150 poèmes tout-à-fait extraordinaires, et surtout ils expriment tout ce que peut être la vie spirituelle d’un homme, ses recherches, ses désirs, ses enthousiasmes, son abattement jusqu’au désespoir, ses terreurs, mais aussi sa sagesse et sa soumission à la volonté divine. Or tout cela est dit par le Fils de l’homme Lui-même, les Psaumes sont l’une des manières pour Lui d’assumer notre humanité. On peut les ruminer pendant des heures.. Les Psaumes sont un peu comme la matière première de la prière de l’Église, et toute l’hymnographie n’en était au début que le commentaire. Je rappelle que Paul Claudel en avait fait sa rumination quotidienne.

On peut aussi utiliser pour prier le déroulement des offices des heures, et en particulier aux Vêptres et aux Matines, où l’on trouve vette extraordinaire hymnographie par laquelle l’Église célèbre, commémore et réitère “en boucle” toutes les étapes du grand Mystère de notre salut. Ceux qui ont séjourné dans un monastère connaissent ce mot qui se répète jour après jour : Sèmeron = Aujourdhui… c’est le jour de notre salut, l’incontenable se laisse contenir dans le sein d’une Vierge; ou bien: Aujourd’hui la Grâce de l’Esprit saint nous a tous rassemblés, et prenant tous ta Croix nous chantons: Tu es béni, toi qui viens au Nom du Seigneur. Ou encore bien d’autres fêtes. Cette théologie poétique que l’Église exprime dans son hymnographie est infiniment plus profonde et révélatrice que la théologie systématique enseignée dans les instituts de type universitaire ou exposée dans les Traités théoriques académiques.

Il y a aussi tous ces offices de circonstance que l’Église a composés sous le nom “d’acathistes” (Celui du dimanche de l’Acathiste en Carême n’est que le prototype d’une nombreuse famille).

Et encore mille autres formes de prière. Aucune n’exclut les autres. La prière du Nom de Jésus correspond à l’appel que certains ressentent de parvenir à un degré élevé de l’hédychasme. . À chacun de trouver son propre chemin et ses propres étapes. Je crois que la grande notoriété qu’a acquise à notre époque la Prière du Nom de Jésus vient de ce qu’elle occupe une place qu’en son absence diverses techniques de concentration mentale voudraient occuper. Mais le besoin que seule elle peut réellement combler , typique de notre époque, vient du malaise qui saisit notre âme en raison de ce divorce de l’âme et de l’esprit (dont parlait Makcim) qui est une maladie de notre époque.

Mais la prière du Nom doit être replacée dans un cadre plus vaste.
Jean-Louis Palierne
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Claude le Liseur
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Message par Claude le Liseur » sam. 04 sept. 2004 22:19

pascal a écrit :Platon était-il orthodoxe? that is the question...
Il était en tout cas souvent représenté en compagnie de la Sybille de Cumes, de Socrate et d'Aristote, représentant les Justes des nations païennes, aux côtés des personnages de l'Ancien Testament représentant les Justes de l'Ancienne Alliance, dans les monastères en Grèce et dans les principautés roumaines à l'époque byzantine et au XVIème siècle.

La tradition n'est pas complètement morte, puisque j'ai pu contempler à Athènes en septembre 2003 une icône contemporaine où les Trois Saints Docteurs du christianisme orthodoxe (saints Grégoire de Nazianze, saint Basile de Césarée et saint Jean Chrysostome), représentés en pied, étaient surmontés de médaillons avec les trois grands philosophes de l'Antiquité (Socrate, Platon et Aristote).

Cela relève d'une vieille tradition qui les présente comme des justes qui, avant et dans l'attente de la Révélation (comme "en cette veille et dans l'attente du matin"), ont préparé leur peuple à recevoir l'illumination.

Invité

Message par Invité » dim. 05 sept. 2004 16:04

La sainte Prière a ceci de pariculier qu'elle est "présence continuelle" à Dieu. Nous vivons des temps forts de prière. Mais en sortant d'une célébration liturgique, une fois achevée la lecture de la Parole de Dieu ou la récitation des Psaumes, après avoir chanté ou écouté des hymnes, etc., une fois tout cela terminé et que je retourne à mes occupations journalières, c'est là que aussitôt commence/continue la Prière du coeur, l'habitude de me tenir continuellement en présence de Dieu. C'est là le plus grand fruit de cette méthode, comme l'appelle Nicéphore le Solitaire. J'aime cette allégorie avec 1Co 13, 8 : La Divine Liturgie finira, la Psalmodie finira, mais la Prière du coeur ne finira pas !

Claude le Liseur
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Message par Claude le Liseur » dim. 04 mars 2007 18:21

Claude le Liseur a écrit : Cela étant, pour revenir au point de départ, voici quelques lignes de ce traducteur industrieux qu'est le père Denis Guillaume - tout de même l'homme qui a fait le plus avec Jean-Louis Palierne pour qu'il y ait une Orthodoxie francophone, l'un nous ayant transmis les textes liturgiques et l'autre les textes dogmatiques. Makcim y trouvera, je pense, comme un écho de ses réflexions.

"Grâce, dans nos traductions, désigne tantôt le "don surnaturel gratuit" que Dieu nous fait parce qu'il nous aime (cháris), tantôt la mesure de clémence par laquelle est supprimée la peine d'un condamné, la "miséricorde" (éleon). Le terme de "grande miséricorde", qui traduit littéralement "tò méga éleos", passe difficilement en français, parce qu'il n'est pas assez clair, et surtout parce qu'il se chante mal. Pour cette raison, le père Marc Foret, dans sa version musicale du tropaire apolytikion dominical de 7ème ton, avait hasardé "grand pardon", tout en jugeant que cela faisait un peu breton. Mais c'était déjà un peu mieux que la "grande pitié" du Père Mercenier. Finalement, c'est un archimandrite grec, né de père libanais melkite francophone et de mère hellène orthodoxe, qui, dans sa connaissance intime du grec et du français, ses deux langues maternelles, nous a proposé une traduction alliant la justesse théologique et l'expression musicale: la "grâce du salut". En effet, dans cette miséricorde, ce n'est pas une grâce ordinaire, mais celle que Dieu nous apporte par la descente du Fils et l'économie de notre rédemption. D'autre part, dans "la grâce du salut", on a exactement le même nombre de syllabes que dans "tò méga éleos" et les accents toniques y sont disposés de la même manière, c'est-à-dire une suite de trois ïambes (une brève + une longue). Enfin, comme les hymnographes jouent aussi souvent sur les mots "éléon" (accusatif masc.), miséricorde, et "élaion" (neutre), huile, nous avons parfois l'occasion d'imiter le jeu de mots en associant la "grâce" de la clémence à la "grasse" matière de l'huile! (souligné par moi - NdL)"

Hiéromoine Denis Guillaume, Le Spoutnik, Diaconie Apostolique, Parme 1997, p. 1130.

Après la liturgie de ce dimanche de saint Grégoire Palamas, je discutais avec deux amis grecs, qui sont parfaitement bilingues, et dont l'un est en plus pharmacien, protopsalte et professeur de chant byzantin. Par hasard, la conversation a dévié sur ce sujet évoqué sur le forum orthodoxe francophone voici deux ans et demi, l'un de mes amis m'affirmant qu'il trouvait pour le moins très réducteur de traduire Κύριε, ελέησον par "Seigneur, aie pitié", et que le verbe grec impliquait beaucoup plus que la miséricorde. J'ai parlé de la solution de l'archimandrite Denis. Cette idée de traduire "la grâce du salut" plutôt que "la grande miséricorde", qui fait bondir beaucoup de francophones (peut-être influencés par les choix des traductions slavonnes et roumaines) n'a pas paru du tout inadéquate à mes deux locuteurs bilingues.

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Message par Jean-Louis Palierne » dim. 04 mars 2007 21:07

Il y a quelques mois (?) Antoine avait cité une proposition de traduction (de qui ???): "Seigneur, accorde-nous ta grâce". Je reste sur l'impression que cette traduction me paraît parfaitement exacte, et en plus bien rythmée. Et quand on parle de la Grâce divine, il ne me semble pas nécessaire de préciser qu'il s'agit de la Grâce du salut…

Aie pitié… me semble un excellent exemple de ces traductions réductrices que l'Orthodoxie a adopté passivement en provenance des traditions occidentales.
Jean-Louis Palierne
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Anne Geneviève
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Message par Anne Geneviève » mer. 07 mars 2007 13:05

Pour ma part, j'ai adopté "accorde nous ta grâce" dans ma prière personnelle et je constate que cette formule est apaisante pour l'âme... en tout cas pour la mienne. Elle gagne en puissance aussi quant aux échos intérieurs.
Il faudrait pousser à son adoption liturgique.
"Viens, Lumière sans crépuscule, viens, Esprit Saint qui veut sauver tous..."

Claude le Liseur
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Message par Claude le Liseur » jeu. 16 août 2007 19:07

Claude le Liseur a écrit :
Claude le Liseur a écrit : Cela étant, pour revenir au point de départ, voici quelques lignes de ce traducteur industrieux qu'est le père Denis Guillaume - tout de même l'homme qui a fait le plus avec Jean-Louis Palierne pour qu'il y ait une Orthodoxie francophone, l'un nous ayant transmis les textes liturgiques et l'autre les textes dogmatiques. Makcim y trouvera, je pense, comme un écho de ses réflexions.

"Grâce, dans nos traductions, désigne tantôt le "don surnaturel gratuit" que Dieu nous fait parce qu'il nous aime (cháris), tantôt la mesure de clémence par laquelle est supprimée la peine d'un condamné, la "miséricorde" (éleon). Le terme de "grande miséricorde", qui traduit littéralement "tò méga éleos", passe difficilement en français, parce qu'il n'est pas assez clair, et surtout parce qu'il se chante mal. Pour cette raison, le père Marc Foret, dans sa version musicale du tropaire apolytikion dominical de 7ème ton, avait hasardé "grand pardon", tout en jugeant que cela faisait un peu breton. Mais c'était déjà un peu mieux que la "grande pitié" du Père Mercenier. Finalement, c'est un archimandrite grec, né de père libanais melkite francophone et de mère hellène orthodoxe, qui, dans sa connaissance intime du grec et du français, ses deux langues maternelles, nous a proposé une traduction alliant la justesse théologique et l'expression musicale: la "grâce du salut". En effet, dans cette miséricorde, ce n'est pas une grâce ordinaire, mais celle que Dieu nous apporte par la descente du Fils et l'économie de notre rédemption. D'autre part, dans "la grâce du salut", on a exactement le même nombre de syllabes que dans "tò méga éleos" et les accents toniques y sont disposés de la même manière, c'est-à-dire une suite de trois ïambes (une brève + une longue). Enfin, comme les hymnographes jouent aussi souvent sur les mots "éléon" (accusatif masc.), miséricorde, et "élaion" (neutre), huile, nous avons parfois l'occasion d'imiter le jeu de mots en associant la "grâce" de la clémence à la "grasse" matière de l'huile! (souligné par moi - NdL)"

Hiéromoine Denis Guillaume, Le Spoutnik, Diaconie Apostolique, Parme 1997, p. 1130.

Après la liturgie de ce dimanche de saint Grégoire Palamas, je discutais avec deux amis grecs, qui sont parfaitement bilingues, et dont l'un est en plus pharmacien, protopsalte et professeur de chant byzantin. Par hasard, la conversation a dévié sur ce sujet évoqué sur le forum orthodoxe francophone voici deux ans et demi, l'un de mes amis m'affirmant qu'il trouvait pour le moins très réducteur de traduire Κύριε, ελέησον par "Seigneur, aie pitié", et que le verbe grec impliquait beaucoup plus que la miséricorde. J'ai parlé de la solution de l'archimandrite Denis. Cette idée de traduire "la grâce du salut" plutôt que "la grande miséricorde", qui fait bondir beaucoup de francophones (peut-être influencés par les choix des traductions slavonnes et roumaines) n'a pas paru du tout inadéquate à mes deux locuteurs bilingues.

Je viens de me procurer un livre édité par l’Archevêché d’Amérique du Patriarcat œcuménique de Constantinople pour apprendre la prière de Jésus aux enfants : The Jesus Prayer and Me (La prière de Jésus et moi) par Vasiliki Tsigas-Photinis, illustrations de Joanne Dallis, Département de l’instruction religieuse de l’Archevêché grec orthodoxe d’Amérique, Brookline (MA), s.d. Les pages ne sont pas numérotées, ce qui explique le caractère rudimentaire de la citation qui suit. A la dernière page, les auteurs font exactement la même remarque que l’archimandrite Denis (Guillaume) lorsqu’il explique comment il a été conduit à préférer « la grâce du salut » à « la grande miséricorde ». Je cite :

έλεος = mercy, relates to ελαιόλαδο = olive oil, used for physical and spiritual healing and cleansing

Ma traduction:

"έλεος = miséricorde, terme apparenté à ελαιόλαδο = huile d’olive, utilisé pour la guérison et la purification physiques et spirituelles"

Ceci ne fait que confirmer, une fois de plus, les grandes qualités de traducteur de Denis le Mélode.

A ce propos, je pense que ce n’est un secret pour personne que l’archimandrite Denis est dans une situation de grande détresse après nous avoir tout donné, tant est si bien qu’il n’y aurait même pas d’Orthodoxie de langue française sans lui. Pour la énième fois, je profite de ce forum pour rappeler qu’il a besoin de notre aide à tous et que ce serait la moindre des choses de lui rendre un peu de ce qu’il nous a donné. Si vous avez dans vos projets de faire un acte de charité, le plus indiqué à l’heure actuelle serait d’envoyer un chèque tiré sur une banque française ou un mandat postal à l’archimandrite Denis :

Père Denis Guillaume
54 Bd Gambetta, 3000 Nîmes

Ce n’est pas dans nos habitudes d’utiliser le forum pour ce genre de démarches, mais l’exception est vraiment justifiée par la personnalité et l’œuvre du RP Denis.

Ploscaru Mihaela
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père Denis Guillaume

Message par Ploscaru Mihaela » ven. 17 août 2007 10:50

paerdon Claude, mais c'est 30 000 Nimes et non 3000... amicalement Mihaela

Claude le Liseur
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Re: père Denis Guillaume

Message par Claude le Liseur » ven. 17 août 2007 11:40

Ploscaru Mihaela a écrit :paerdon Claude, mais c'est 30 000 Nimes et non 3000... amicalement Mihaela
Mille excuses!

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Message par Claude le Liseur » lun. 17 août 2009 0:48

Claude le Liseur a écrit :Je viens de me procurer un livre édité par l’Archevêché d’Amérique du Patriarcat œcuménique de Constantinople pour apprendre la prière de Jésus aux enfants : The Jesus Prayer and Me (La prière de Jésus et moi) par Vasiliki Tsigas-Photinis, illustrations de Joanne Dallis, Département de l’instruction religieuse de l’Archevêché grec orthodoxe d’Amérique, Brookline (MA), s.d. Les pages ne sont pas numérotées, ce qui explique le caractère rudimentaire de la citation qui suit. A la dernière page, les auteurs font exactement la même remarque que l’archimandrite Denis (Guillaume) lorsqu’il explique comment il a été conduit à préférer « la grâce du salut » à « la grande miséricorde ». Je cite :

έλεος = mercy, relates to ελαιόλαδο = olive oil, used for physical and spiritual healing and cleansing

Ma traduction:

"έλεος = miséricorde, terme apparenté à ελαιόλαδο = huile d’olive, utilisé pour la guérison et la purification physiques et spirituelles"

En complément à mes messages du 16 août 2007, du 4 mars 2007 et du 1er septembre 2004, voici encore une pièce à verser au dossier. La collection Sources chrétiennes des dominicaines Editions du Cerf a publié en novembre 2004, sous son numéro 486, la traduction d'un manuscrit d'un Livre d'Heures qui était en usage au monastère du Sinaï. Ce manuscrit constitue un des plus anciens horologia connus à ce jour (IXe siècle). L'édition en question a été le travail d'une moniale uniate libanaise, Soeur Maxime (Leïla) Ajjoub. (On notera aussi la même connexion que celle évoquée par feu l'archimandrite Denis à propos de son ami qui lui avait proposé une traduction plus satisfaisante que la «grande miséricorde»: il s'agit ici aussi d'une personne qui a la triple connaissance du grec, de l'arabe et du français.) Je ne peux résister à la douce tentation de citer la note 13.1 de la page 204 de cet ouvrage:

« A partir de l’époque hellénistique, le terme έλεος, « pitié », se confondait presque dans la prononciation avec έλαιον, « huile » ; un manuscrit aussi soigné que le codex Alexandrinus de la Bible présente, au v. 6 de la Prière de Manassé, la leçon έλαιον pour έλεον. Ce jeu de mots a orienté toute l’exégèse patristique de la parabole des dix vierges, où l’huile représente traditionnellement, tantôt comme ici la miséricorde que nous attendons de Dieu, tantôt et le plus souvent la miséricorde et la charité active, ελεημοσύνη, que nous devons manifester envers nos frères. »

Tout fait sens. On sait bien que la traduction retenue par l'archimandrite Denis d'éternelle mémoire n'est pas la traduction littérale ou scolaire qui aurait abouti à la «grande miséricorde». Peut-on cependant lui reprocher, en ayant choisi la traduction «grâce du salut» pour essayer de se rapprocher du jeu de mot évident pour un hellénophone et en même temps riche de signification, de s'être inscrit dans la tradition de l'exégèse patristique?

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