Schismes et hérésies (1)

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Jean-Louis Palierne
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Schismes et hérésies (1)

Message par Jean-Louis Palierne »

Il a été plusieurs fois question sur ce Forum de schismes et d’hérésies, on a souvent parlé des méfaits de l’œcuménisme. Bien entendu ces questions me trottent dans la tête. J’ai conscience d’avoir répondu un peu trop vite à la question concernant la pratique de l’Église russe pour la réception des catholiques, qui pose effectivement un énorme problème. J’essaie ici de reprendre ces questions d’une manière plus globale. Je suis certain de ne pas y être encore complètement parvenu. Je souhaite recevoir suggestions et observations. Je l’envoie en deux parties.

Il faut veiller à n’utiliser qu’avec précaution le terme “d’hérésie” et à le réserver, comme le font les saints canons, à ce qui touche à la foi elle-même en Dieu: tri-hypostatique et consubstantiel, tel qu’il s’est révélé Lui-même en venant en ce monde qu’il a créé, pour y retrouver et sauver son image perdue et souillée par les brigands. Quiconque donc baptise au nom du Père, et du Fils, et du saint Esprit en vue de la rémission des péchés et de la vie éternelle, ne peut être considéré comme hérétique au sens propre et rigoureux de ce mot.

Ne peuvent être considérés comme hérétiques que ceux qui ont altéré la formule baptismale que nous ont transmise nos Pères dans la foi (c’est ce que saint Basile appelait les “dogmes” de la foi transmise, par différence avec la Loi des Béatitudes et l’ensemble du “kérygme” de la prédication évangélique). Un exemple classique d’une hérésie pour l’Église antique était le montanisme, qui baptisait au nom de Montan et de Priscille...! Par contre, l’arianisme, qui enseignait très clairement que le Verbe était une personne créée (« Il fut un temps où le Verbe n’était pas »), n’était cependant pas classé comme une hérésie dont les membres devaient être baptisés, parce que leur Baprême était correct : ayant été conféré dans leurs groupes selon la formule transmise, ce Baptême, bien que conféré indûment par des pécheurs, ne devait pas être réitéré. Un canon interdit formellement toute réitération du Baptême. Aux Ariens restait la charge d’expliquer comment ils pouvaient concilier et justifier leurs diverses affirmations et pratiques.

En fait l’expérience montre que de nombreux groupes depuis lors, non seulement sont sortis de l’Église en altérant la formule baptismale qui nous a été transmise, mais que certains même ont créé de toutes pièces des simulacres d’Églises (c’est par exemple de nos jours le cas du “révérend Moon”, ou bien de “l’Église de scientologie”). Mais celui qui accepte la formule baptismale traditionnelle et en donne une interprétation erronée peut bien être un pécheur, il peut bien échafauder des élucubrations doctrinales opposées aux affirmations de la Tradition de l’Église, imaginer des interprétations fantaisistes, il n’en reste pas moins au niveau notionnel tant qu’il ne touche pas à ce “noyau dur” de la foi chrétienne qu’est le Baptême donné en vue de la rémission des péchés avec la formule baptismale seule et complète.

Celui qui conserve la formule baptismale traditionnelle tout en développant des positions théologiques qui l’amènent à rompre avec l’Église, la vraie Église, montre bien qu’il n’a pas été suffisamment perverti pour trancher totalement le cordon ombilical qui le relie à la Source de vie. C’est donc un schismatique, et l’Église doit tout tenter pour le ramener en son sein ; en cas d’échec elle peut le condamner et le sanctionner en l’écartant de sa communion : il reste dans ce cas un schismatique, non un hérétique

Les groupes schismatiques possèdent généralement un clergé qui prétend être l’équivalent du clergé de l’Église orthodoxe. Ce clergé est constitué pour partie de clercs authentiquement ordonnés dans l’Église orthodoxe, mais qui ont rompu avec elle en acceptant de faire partie d’un groupe hétérodoxe (ils font généralement l’objet d’une décision de suspension), et pour partie de nouveaux clercs ordonnés dans le groupe hétérodoxe ; ni les uns ni les autres ne peuvent transmettre le Mystère du Baptême de l’unique Église (même s’ils font semblant de le faire).

Cependant ils restent des laïcs pécheurs, et ils peuvent donc transmettre, comme tous les baptisés peuvent le faire en cas de nécessité, un Baptême minimal, c’est-à-dire sans les exorcismes préliminaires et sans le Sceau du don du saint Esprit (Chrismation), qui ne peut être conféré que dans l’Église, et par l’évêque ou un prêtre utilisant le Chrême consacré à ce effet. Mais les schismatiques peuvent être réadmis dans l’Église, et ceux qu’ils ont baptisés doivent alors recevoir la Chrismation et éventuellement même, l’évêque peut accepter de réadmettre leur clergé dans leurs ordres, pourvu qu’ils ne portent point tort à l’unicité de l’épiscopat dans une seule ville, et au privilège de l’évêque orthodoxe.

Le cas de l’Église catholique est fort embarrassant, parce que d’une part ce groupe a inséré dans le Symbole de la foi un mot, le Filioque, qui met gravement en cause sa foi trinitaire (je ne reviendrai pas sur ce qui a été dit dans un autre fils de discussion sur les conditions dans lesquelles s’est opérée cette altération) ce qui a amené à l’apparition dans l’histoire d’une “civilisation” orgueilleuse, rationaliste, dominatrice, rejetant même de nos jours ses origines chrétiennes, mais aussi technologiquement très avancée, et d’autre part ce même groupe a réussi à conserver la formule traditionnelle du Baptême (à part de petits écarts de conduite de quelques prêtres activistes après Vatican II) et au moins formellement la continuité épiscopale (jusqu’à ce que ce même concile Vatican II modifie la formule de consécration épiscopale). Par contre il avait supprimé l’épiclèse de l’anaphore.

Et de plus les Églises d’Occident ne sont pas tombées brutalement, d’un seul coup, totalement sous l’influence du schisme occidental. Il y a là tout une longue histoire, d’autant plus complexe que l’une des conséquences de ce schisme a été l’exaltation des indépendances ethniques et l’apparition des États-nations. L’Église gallicane en France, par exemple, n’était plus orthodoxe (et on doit le lui reprocher), mais elle était loin d’être soumise aveuglément au papisme. Il a fallu attendre le XIXème siècle pour que le papisme s’impose universellement et systématiquement dans le monde occidental -- et aussitôt s’amorce la décadence de l’Église “catholique”, précipitée par son Concile Vatican II

On ne peut méconnaître les canons qu’ont posés les Conciles et les Pères concernant la pratique du Baptême, et qui prolongent la Tradition non-écrite de la Révélation : Ce que les canons nous imposent de reconnaître, ce n’est pas le Baptême catholique, c’est le Baptême traditionnel paradoxalement conservé par les catholiques. Mais on ne peut accepter de reconnaître la hiérarchie catholique comme légitime. On le peut encore moins depuis que le Concile Vatican II a rompu avec la Tradition apostolique pour la consécration des évêques catholiques. Mais si un de leurs clercs veut entrer dans l’Église orthodoxe, il peut être autorisé par un évêque orthodoxe à conserver son rang et sa fonction au sein de l’Église orthodoxe. Ce fut le cas du père Vladimir Guettée.

Ce problème a été envenimé par l’apparition du mouvement œcuménique qui prétendait qu’il serait possible et souhaitable que les diverses communautés chrétiennes mettent de côté leurs divergences, adoptent un code de bonne conduite fondé sur un esprit de tolérance et de non-ingérence réciproque (et qu’elles refusent donc tout passage d’un chrétien d’une communauté à l’autre) et que puisse donc se constituer ainsi une entité d’un type nouveau, supra-confessionnel, une sorte de “super-Église”.

L’Église orthodoxe est consciente, en ce qui la concerne elle-même, de conserver intact le dépôt de la foi tel que nous l’ont remis les saints Pères. Il ne s’agit d’ailleurs pas seulement du “kérygme” de la prédication apostolique, tel qu’il est consigné dans le Nouveau Testament, mais aussi de que saint Basile appelait “les dogmes” de la Tradition non-écrite, et de ce qu’ont peu à peu explicité les débats des Pères de l’Église, en particulier dans les Conciles œcuméniques. L’Église orthodoxe accepte de discuter paisiblement avec les groupes hétérodoxes pour la recherche de la Vérité, mais c’est pour les inviter à adopter dans son intégralité la Tradition de l’Église.

Nous avons beaucoup de mal, nous les Français vivant dans notre pays, héritiers d’une civilisation qui s’est longtemps cru “universelle”, à prendre conscience de la situation d’infériorité et de frustation dans laquelle se trouvent chez nous les immigrés -- et même les immigrés orthodoxes. Longtemps considérés avec un mépris non-dissimulé par l’Église catholique dominante (certains auraient beaucoup à nous raconter sur cette époque que nous avons oubliée) ils ont cru voir dans l’apparition du mouvement œcuménique un véritable mouvement d’amour fraternel qui les plaçait à niveau égal avec la forme locale du christianisme.

Après une première réaction hostile (Synode de Moscou en 1948), les Églises des pays de tradition orthodoxe ont accepté de se plier aux règles du jeu œcuménique, espérant probablement ainsi se rapprocher du cercle magique de la prestigieuse civilisation occidentale. Il est permis d’espérer que sur les églises ethniques des États-Nations, alors pour la plupart sous domination communiste, l’œcuménisme n’a pas aggravé beaucoup ce qu’était déjà la nouvelle captivité de Babylone. Pour les communautés orthodoxes émigrées en Occident, de plus en plus nombreuses, l’œcuménisme causa de grands dommages. De plus il fournit aux groupes modernistes, c’est-à-dire à la prétendue École de Paris, un paravent pour développer leur influence.

À l’origine le modernisme n’était pas partisan de contacts œcuméniques. Il cherchait à “moderniser” l’Église orthodoxe pour améliorer et développer sa présence dans un monde qui apparaissait nouveau. Les Églises de l’Occident lui paraissaient avoir apporté des réponses à imiter, mais en les transposant dans le cadre orthodoxe, comme quelqu’un qui cherche à rattraper un concurrent en imitant ses procédés. C’est en Occident, dans l’émigration, que “l’École de Paris” crut pouvoir utiliser la tribune que lui offraient les discussions inter-confessionnelles pour accroître son influence dans le monde orthodoxe. Ici, les dégâts furent beaucoup plus importants, comme on peut le constater à saint Serge.
Jean-Louis Palierne
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Jean-Louis Palierne
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schismes et hérésies (2)

Message par Jean-Louis Palierne »

En adoptant une telle attitude, les hiérarchies orthodoxes ne prennent en considération que l’évolution de leurs relations avec les représentants officiels des groupes hétérodoxes. À aucun moment elles ne semblent avoir tenu compte du mouvement qui porte un nombre croissant d’occidentaux à renouer avec la Tradition orthodoxe. À aucun moment elles ne semblent avoir pris conscience de la blessure que leur comportement cause aux personnes qui désirent la vérité de l’Orthodoxie et à ceux qui osé faire le pas décisif. De même que les hiérarques orthodoxes sous-estiment les possibilités manœuvrières de la diplomatie vaticane, sa capacité à les leurrer et à les manipuler, de même ils sous-estiment le désir d’émancipation spirituelle qui anime le peuple des pseudo-Églises occidentales et le mouvement qui les porte vers l’Orthodoxie.

Il n’en reste pas moins que l’attitude qu’ont observée durant une quarantaine d’années les Églises de la communion orthodoxe à l’égard du Mouvement œcuménique constituait une altération de l’attitude imposée par les canons en ce qui concerne la réception des convertis issus des groupes hétérodoxes. On peut en faire remonter l’origine à la décision que prit en 1718 le Synode souverain de l’Église russe, qui venait d’être nouvellement créé par le tsar Pierre le Grand.

Alors qu’elle observait jusqu’à cette époque la tri-partition des hétérodoxes telle que les Pères l’avaient formulée, l’Église de Russie a alors adopté à l’égard de l’Église catholique une attitude consistant à reconnaître que cette dernière, d’une part a conservé la conformité de son Baptême avec la Tradition, Tradition que l’Église catholique a par ailleurs abandonnée, mais aussi qu’en plus elle présente une succession apostolique de son épiscopat. C’est pour cette raison que l’Église de Russie, depuis cette époque jusqu’aujourd’hui, reçoit les catholiques désireux d’entrer dans l’Église catholique, non pas par la Chrismation, comme elle le fait pour les protestants schismatiques, mais par la pénitence, suivie de la récitation du Symbole de la foi. C’est également cette même méthode que l’Église de Russie emploie lorsqu’il s’agit des chrétiens issus des Églises anti-chalcédoniennes.

Certes l’Église romaine a conservé la continuité de ses lignées épiscopales (alors que l’Église russe hésite en ce qui concerne le cas de l’Église anglicane), mais elle les a conservées dans uns situation de schisme doctrinal portant sur le dogme trinitaire lui-même, par une adjonction frauduleuse au Symbole de la foi de Nicée-Constantinople (on doit d’ailleurs noter que récemment une commission d’éminents théologiens catholiques a reconnu le caractère non-traditionnel de cette adjonction, et qu’ils ont qualifié de frauduleuse la méthode qui a été alors suivie).

Puisque l’Église romaine continue néanmoins à conserver le rite baptismal de la Tradition, préservant ainsi sa formule trinitaire, il n’est pas possible de la faire entrer dans la catégorie des “hérétiques”. Mais l’utilisation d’une altération du Symbole de la foi interdit de ne les considérer que comme de simples “dissidents”. Autrement dit, l’Église russe a raison de ne pas classer l’Église catholique dans la catégorie numéro 1 , mais elle ne devrait pas la classer dans la catégorie numéro 3 ; c’est la carégorie numéro 2 qui convient.

Nous ne devons pas sous-estimer l’importance de l’adjonction catholique du Filioque : ce qui est en jeu ici, c’est toute une conception de la personne : on voudrait altérer ce qui est au cœur même de la civilisation. Avec le Filioque, nous avons affaire à une tentative de revanche et de domination de la structure sur l’hypostase.

Et lorsque, selon la tradition des canons de l’Église, l’Église orthodoxe accepte de recevoir des clercs des Églises schismatiques “dans leur rang” (ce qu’elle n’est pas obligée de faire) elle devrait ne le faire qu’après leur chrismation (il ne s’agit pas ici de clercs simplement “dissidents”), et sur discernement de l’évêque. On ne devrait donc pas parler d’une succession apostolique réelle dans le cas des Églises schismatiques, même lorsque la continuité formelle est conservée. Il n’est donc pas possible de poser le principe d’une réception des catholiques demandant à entrer dans l’Orthodoxie comme d’une simple réception de “parasynagogues”, ou de dissidents.

L’Église russe n’a pu aboutir à une conclusion définitive et unanime sur la question de la succession apostolique de l’Église anglicane. Elle avait engagé avec celle-ci des discussions très “fraternelles”, qui n’avaient rien à voir avec un mouvement œcuménique encore inexistant. Dans les premières années du XXème siècle, le futur patriarche saint Tikhon, alors archevêque de New York, avait failli à deux reprises aller trop loin dans ce sens avec son homologue épiscopalien, l’archevêque Grafton. Nous dirons que la Divine Providence l’en a retenu.

Les canons de l’Église orthodoxe admettent certes la possibilité qu’un clerc hétérodoxe fasse retour à l’Orthodoxie avec le peuple qu’un groupe hétérodoxe leur avait confié. En parcourant l’histoire de l’activité canonique de l’Église orthodoxe, on s’aperçoit même qu’elle cherché à faciliter de tels événements, tout en cherchant à concilier ces retours de communautés constituées avec les prérogatives territoriales des évêques orthodoxes. Un tel rapprochement n’a pu aboutir avec l’Église anglicane, même lorsque certains orthodoxes pensaient que ce serait possible. Depuis lors les événements politiques d’une part, et hélas l’évolution morale aberrante de la communion anglicane ont éloigné cette possibilité. Une nouvelle page s’ouvrira-t-elle avec l’apparition de diocèses presbytériens traditionnalistes dissidents ? Il est encore trop tôt pour le dire.

C’est cette pratique de la réception des catholiques dans les Églises russes de l’émigration par la pénitence qui a créé une situation pour le moins confuse dans l’Orthodoxie parisienne. Cette pratique a même été étendue depuis aux chrétiens issus de groupes sans succession apostolique, c’est-à-dire aux protestants On peut dire que cette pratique apporte la définition, en quelque sorte la plateforme organisationnelle, du groupe francophone au sein de l’Archevêché des paroisses russes (rue Daru).

On est arrivé au point que certains représentants de “l’École de Paris”, lorsqu’ils écrivent ou lorsqu’ils prennent la parole en public, évitent soigneusement de se réclamer de l’Orthodoxie. Ils n’hésitent pas non plus à utiliser les informations qui leur sont fournies par les responsables catholiques des activités œcuméniques pour s’assurer un véritable monopole de la représentation de l’Orthodoxie. Ils ont même parfois cherché à décourager l’entrée dans l’Orthodoxie de fidèles issus des Églises traditionnelles de l’Occident en leur faisant valoir qu’il serait préférable « qu’ils restent dans leur Église, pour pouvoir faire “le pont” le jour où nos évêques consentirone enfin… » (on retrouve là un des thèmes favoris du modernisme qui consiste à voir dans l’institution épiscopale la cause des faiblesses de l’Église orthodoxe) Ils ne se rendent apparemment pas compte du très peu d’estime que leur réservent les milieux réellement responsables du monde catholique, et encore moins les milieux parisiens qui représentent la vie intellectuelle et médiatique en France.

Cependant le projet, les perspectives, du groupe moderniste ne s’arrêtent pas à l’œcuménisme (et n’ont pas commencé avec les rapprochements œcuméniques de l’après-guerre). Ils visent à une transformation profonde de l’Église orthodoxe. Le modernisme pourrait un jour cesser d’avoir des ambitions œcuméniques, il n’en reste pas moins moderniste.

Il faut de plus éviter d’utiliser dans les débats parfois ardents qui portent de nos jours sur l’ecclésiologie, le principe qu’on pourrait appeler le raisonnement par ipso facto. On entend souvent dire en effet : tel évêque, ou groupe d’évêques professe telle doctrine. Ils sont donc ipso facto hérétiques, et ils doivent ipso facto être considérés comme étrangers à l’Église orthodoxes, perdant ipso facto leurs pouvoirs hiérarchiques.

Les canons ne procèdent pas ainsi. On peut mettre en cause une doctrine, on peut discuter, parfois sévèrement, une affirmation dogmatique (et nous y mettons parfois un zèle de néophytes, ce qui amène les orthodoxes formés dans les Églises traditionnellement orthodoxe à déplorer notre “manque d’amour”), mais c’est à l’évêque qu’il revient d’excommunier l’un de ses fidèles, et c’est à un concile d’évêques qu’il revient de condamner l’enseignement de l’un de ses membres et (après dialogue et admonition) de le déposer. Jusque là, moi simple fidèle, je peux discuter, déplorer, etc. Je peux même estimer que je dois m’écarter d’une assemblée eucharistique, mais je n’engage que ma seule responsabilité, et j’aurai à en rendre compte, et je dois éviter d’employer à tort et à travers le mot d’hérétique et de considérer certains comme ayant cessé d’être des membres de l’Église
Jean-Louis Palierne
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eliazar
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Message par eliazar »

Christ est ressuscité !

Cher Jean-Louis,
Tu as écrit : « Nous ne devons pas sous-estimer l’importance de l’adjonction catholique du Filioque : ce qui est en jeu ici, c’est toute une conception de la personne : on voudrait altérer ce qui est au cœur même de la civilisation. Avec le Filioque, nous avons affaire à une tentative de revanche et de domination de la structure sur l’hypostase. »

Pourrais-tu développer de manière plus claire ?

Stephanopoulos
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Message par Stephanopoulos »

Bonjour Jean -Louis,

Il est vrai que le cas de l'Eglise romaine est complexe.
On pourrait d'ailleurs souligner le fait que tous les uniates d'Ukraine et tous le uniates de Transylvanie et de Maramures en Roumanie furent reçus dans l'Orthodoxie sans aucun rite de passage, y compris les évêques.
Cependant, le rite du baptême n'est pas le même chez les Uniates que chez les catholiques romains occidentaux.
C'est là le "hic"! Dans l'Eglise romaine, on ne baptise plus par triple immersions, alors que les Uniates ont conservé cette Tradition orthodoxe.

Alors, je me pose la question de savoir si la pratique occidentale pour le rite du baptême est défectueuse et, par là, compromettre la validité du baptême et, du coup, la succession apostolique?

Pouvez-vous m'éclairer?
Stephanopoulos

eliazar
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Message par eliazar »

CHRISTOS ANESTI !

Cher Stéphanopoulos,
Il doit alors y avoir Uniates et Uniates. Car j’ai participé à un Baptême d'adulte présumée catholique (...en raison du pays où elle était née, alors qu'elle n'avait jamais été baptisée auparavant), donné par aspersion et non par immersion, et ce dans la paroisse uniate de St Julien le Pauvre, à Paris.

Cette adulte a ensuite été reçue dans l'Église Orthodoxe sans être Baptisée. Par confession de la foi, et reconnaissance de la doctrine des 7 conciles, simplement

Jean-Louis Palierne
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Message par Jean-Louis Palierne »

L’Orthodoxie ne semble pas avoir jamais considéré qu’il soit nécessaire de baptiser par triple immersion, et n’a jamais rejeté le Baptême par aspersion. D’ailleurs souvent le Baptême par immersion a été donné en fait par une triple aspersion sur la tête de celui qui est à demi plongé dans l’eau. Il serait d’ailleurs faux de croire que l’Église des premiers temps ne connaissait que le Baptême par immersion. En fait la plupart du temps elle se réunissait dans de très petits lieux de culte soigneusement clos. Dans les fouilles archéologiques des très anciens sites antiques, il paraît que bien souvent l’élément qui permet de reconnaître une église chrétienne d’un lieu de réunion des religions à mystères est la présence de cuillères baptismales, portant des symboles chrétiens. Et à l’époque moderne il y a toujours eu bien des régions où les difficultés matérielles et le climat rendaient presque impossible le Baptême par immersion.

En ce qui concerne les uniates, il semble que les Églises orthodoxes aient toujours considéré l’uniatisme comme un blessure dans le bon ordre des organigrammes métropolitqins et patriarcaux, séparant un groupe de fidèles de la communion des Églises authentiquement orthodoxes, sans croire que les fidèles de ces groupes étaient réellement contaminées par le catholicisme latin. En fait d’ailleurs les hiérarchies uniates sont tout aussi “coupées” du monde latin que du monde orthodoxe, et beaucoup de leurs fidèles se croient orthodoxes.

Il semble que les Églises orthodoxes aient toujours accueilli les uniates retournant vers l’Orthodoxie sans leur imposer quoi que ce soit, considérant que le problème uniate est un problème qui se pose surtout au niveau des hiérarques et de leurs autonomies, le peuple restant pour l’essentiel non contaminé par la proximité du monde latin. Il suffit donc de confesser la foi orthodoxe. Ils ont souvent fait l’objet de manipulations et d’embrigadements politiques très douteux, mais pas, semble-t-il, de propagande théologique réellement profonde. Il faudrait peut-être mettre à part les maronites, qui sont une Église passée tout entière à l’uniatisme.

Les communautés uniates ont proportionnellement beaucoup plus été touchées que leurs voisins orthodoxes par l’émigration vers le Nouveau monde, peut-être parce qu’ils avaient un niveau de scolarisation élémentaire un peu plus élevé (et même parfois une certaine pratique des langues occidentales) ou bien parce qu’il y avait des réseaux de recrutement et de transfert plus efficaces. Leurs descendants sont donc très nombreux aux USA et au Canada. Arrivés là-bas, au milieu de la société américaine protestante et anglo-saxonne, côte à côte avec des communautés d'immigrés orthodoxes et latins, ils se sont aperçus que la hiérarchie catholique latine n’avait aucun égard pour eux, d’autant que ces évêques catholiques, ayant déjà fort à faire avec la tentation du mariage dans leur clergé, voyaient d’un très mauvais œil la présence de prêtres uniates mariés. C’est ainsi qu’un prêtre uniate désemparé et rebuté par son évêque latin (et pourtant il était veuf), vint un jour trouver l’archevêque russe de New York, le futur saint patriarche Tikhon. Il fut à l’origine d’un important mouvement de retour des uniates émigrés vers l’Orthodoxie (mouvement qui dure encore).

L’uniatisme a causé une blessure pour le corps de l’Église orthodoxe, mais il a aussi été un échec pour l’Église latine, qui n’en a jamais tiré grand chose: c’est tout au plus un pion sur un échiquier.
Jean-Louis Palierne
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Stephanopoulos
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Message par Stephanopoulos »

Alithos Anesti!

Y'a pas a dire Eliazar, tout fout le camp!
Est-ce-que cela voudrait dire que les Uniates
installés en Europe de l'Ouest aient adopté
la manière de faire occidentale (de l'Eglise romaine)?

Est-ce-que la validité du baptême dépend de la manière dont le rite est
pratiqué?
Cependant, on pourrait tout de même relever le fait que c'est Dieu qui baptise; donc, si les éléments nécessaire pour le baptême sont réunis (un prêtre ou un laïc dans les cas de nécessité, l'eau et la formule baptismale
au Nom du Père du Fils et du Saint-Esprit) il pourrait être valide.

En tout cas, je ne crois pas que les laïcs de l'Eglise romaine soient résponsables des manpulations de leur Autorité Déspotique.
Désarmés et manipulés devant une telle Puissance Autocrate, les laïcs de l'Eglise romaine pourraient bénéficier d'une indulgeance s'ils désirent passer à l'Orthodoxie!
Je crois que cela puisse être possible en s'appuyant sur la Didachè (la Doctrine du Seigneur transmise aux nations par les douze Apôtres) :

VII, 1. Pour ce qui est du baptême, donnez-le de la façon suivante: après avoir enseigné tout ce qui précède, "baptisez au nom du Père et du Fils et du saint Esprit" (Mt 28,19) dans de l'eau vive.

2. S'il n'y a pas d'eau vive, qu'on baptise dans une autre eau et à défaut d'eau froide, dans de l'eau chaude.

3. Si tu n'as ni de l'une ni de l'autre, verse de l'eau sur la tête trois fois "au nom du Père et du Fils et du saint Esprit".

Il est évident qu'il n'en va pas de même pour les cas douteux.
Stephanopoulos

Stephanopoulos
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Message par Stephanopoulos »

Il y a une autre question qui me chiffone.
Il s'agit de la validité de l'épiscopat catholique romain.

J'ai lu le 2ème canon du 7ème Concile oecuménique de Nicée,
qui est le suivant :

2. Que l'évêque à sacrer doit promettre par écrit de garder les canons, sinon il ne doit pas être sacré.
Etant donné que nous promettons à Dieu dans nos chants de psaumes : "Je méditerai tes commandements, je n'oublierai pas tes paroles", il est certes salutaire que tous les chrétiens observent cette promesse, mais tout spécialement le devront faire ceux qui ont revêtu la dignité pontificale. C'est pourquoi nous ordonnons, que le candidat à la dignité épiscopale doit absolument bien posséder le psautier, afin qu'ainsi il puisse obliger tout son clergé à s'y initier de la même manière ; de plus il devra répondre sous serment au métropolitain s'il est disposé à lire, non pas en passant, mais en cherchant à en comprendre le sens, les divins canons, le livre des saints évangiles, le livre des épîtres de l'apôtre et toute la sainte écriture ; à se conduire selon les divins commandements et à catéchiser son peuple. "L'armature essentielle de notre hiérarchie, ce sont en effet, les paroles inspirées de Dieu", c'est-à-dire la vraie connaissance des divines écritures, comme l'a déclaré le grand Denys. Et s'il y fait des objections et ne consent pas avec joie à agir et enseigner de cette façon, qu'il ne soit pas sacré ; car Dieu a dit par son prophète : "Tu as repoussé la connaissance, je te repousserai et empêcherai d'être mon prêtre".

Est-ce que quelqu'un sait si les candidats à la charge d'évêque, dans l'Eglise romaine, promettent par écrit de garder les canons?
Si non, est-ce-que cela compromet la la validité de l'épiscopat romain?
Stephanopoulos

Jean-Louis Palierne
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Message par Jean-Louis Palierne »

Je vais tenter de répondre à la première question d'Éliazar. J'avais bien imprudemment évoqué le lien entre la théologie trinitaire, son altération par l'adjonction frauduleuse du Filioque et la dérive du monde à notre époque. Me voici sommé de justifier ce lien. Que voilà une question bien difficile !

La révélation trinitaire -- que les saints Pères et les saints Conciles ont tout eu tant de peine à expliciter -- nous apprend (c’est quelque chose que nous n’aurions même pas plus imaginer par nous-mêmes) que Dieu est trois Hypostases, ou bien, ce qui revient au même, que trois Hypostases sont l’unique Nature divine. À l’usage des Français, on peut indiquer que “hypostase” signifie quelque choses comme “sujet porteur”. Chaque Hypostase a son identité bien distincte, mais elles possèdent en commun, sans se la diviser, la même Divinité. Elles sont unies par ce que les Pères appellent la “périchorèse”, ce que je propose de traduire par une “étreinte réciproque”.

Je ne voudrais pas m’allonger, de peur de dire des bêtises. Une chose très importante pour nous est que cela nous permet d’apercevoir que nous, les hommes, sommes participant d’une unique nature humaine tout en étant, chacun pour son propre compte, indispensable à la nature humaine dans son ensemble. La nature humaine est le comble de la perfection de la beauté du monde, et nous sommes, chacun de nous, responsables de ce qu’en chaque point de l’espace comme en chaque instant du monde soit projetée toute cette perfection du monde. Toute défaillance de l’un d’entre nous est un blessure pour la Création.

Nous sommes donc tous concernés par le sort de chaque personne humaine. Nous vivons actuellement à une époque qui se croit débarrassée de tout préjugé, faisant (ou prétendant arriver à faire) table rase de toute tradition de sagesse, de toute foi transmise. Chaque homme digne de ce nom doit rechercher son épanouissement personnel, son orientation, en dehors de toute norme. Avant tout il faut exprimer.ses états d’âme, la sincérité est avant tout celle d’un atome individuelle. Le critère de la vérité est recherché dans l’authenticité individuelle.

Le résultat n’est qu’une gigantesque cacophonie. Il n’est pas besoin de scruter longtemps l’actualité pour s’en apercevoir. Livrés à eux mêmes, les aomes prennent leurs instincts pour des états d’âme, instables et contradictoires. Mais la cause doit être cherchée au-delà des faiblesses de la nature humaine. Elle est dans l’auto-amputation qu’elle s’est volontairement infligée pour se dresser contre son Créateur. C’est alors que sont apparues les faiblesses de la nature humaine. Pas avant.

La source de la cacophonie est de se vouloir soi-même plutôt que de se vouloir fils de Dieu. Car si nous sommes fils de Dieu, nous sommes frères, et d’une certaine manière, on pourrait dire que l’humanité est un être consubstantiel. C’est l’oubli de la révélation trinitaire (ou plutôt la révolte contre cette révélation) qui altère son mode de vie. Il est difficile de préciser où et quand dans l’histoire s’est manifestée cette révolte. À mon sens, ce fut un processus long, lent et progressif. L’adjonction frauduleuse du Filioque n’en a été que l’étape capitale, commise par des gens qui n’avaient probablement une claire conscience de la portée de ce qu’ils faisaient.

Bien avant il y avait déjà l’augustinisme qui, en introduisant une dimension “relationnelle” à l’intérieur de la Trinité, avait ouvert la voie à bien des tares du monde moderne. Mais il ne faut pas croire que nous avons créé par cette révolte une civilisation puissante et vigoureuse, autonome et cohérente. Même au sein du chaos créé par notre monde “moderne” nous voyons sous-jacents les signes d’une permanence de la nature humaine. Le besoin impérieux de retrouver et d’enterrer dignement les corps des personnes disparues, le besoin tout aussi impérieux des enfants “nés sous X” de connaître leurs parents biologiques dont ils ignorent l’identité, On pourrait certainement citer bien d’autres exemples. Ce sont là des comportements que le prêt à penser moderne échoue à justifier.

Mais le plus préoccupant est sans doute que derrière l’atomisme individuel généralisé se cache la généralité des abstractions : le Droit, l’Intelligence, la Vie, l’Être etc... En introduisant le Filioque dans la vie trinitaire, la pensée occidentale crée quelque chose qui est commun au père et au Fils lorsqu’ils procèdent l’Esprit, et que l’Esprit ne connaît pas, puisqu’il est procédé. C’est la naissance de l’Ontologie distincte de la Théologie, et il s’agit d’une théologie d’emboîtages successifs (dans la langue moderne on pourrait parler d’une hiérarchisation, mais primitivement ce mot avait un autre sens chez les Pères). C’est l’apparition des structures et des automatismes.

Je préfère m’arrêter, car le souffle commence à me manquer. Ai-je répondu à la question d’Éliazar ?
Jean-Louis Palierne
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eliazar
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Message par eliazar »

Que pourrais-je répondre à une telle question, du haut de mon maigrissime bagage théologique ?!

D’évidence, on pourrait écrire un tome entier sur l'inimaginable « mystification » que le Filioque a constitué. Et tu as certainement raison de dire que les hommes d’Église qui l’ont mise au point et répandue n’ont pas eu une claire conscience de ce qu’ils étaient en train de fausser. Comme l’enfant qui bricole son réveil avec la passion de mieux comprendre, d’en apprendre davantage, et peut-être aussi d’épater les autres par sa nouvelle science – et qui n’arrive plus à le remonter, ensuite.

Un seul savait sans doute admirablement ce qu'il faisait, et les conséquences que cela induirait à brève échéance : celui qui fut menteur et trompeur dès le début...

Il s'est fait (curieusement) que ta réponse tombe sur notre Forum au moment où je lisais une note de Jean Béziat (dans le bulletin « Orthodoxie » n° 105 du hiéromoine Cassien) concernant Raban Maur, dont j’avais affirmé (dans le synaxaire des SAINTS DE NOTRE HÉRITAGE - sur le Site de ce Forum, au 4 février, date de sa fête) que :

« … nous pensons pouvoir le commémorer ici en raison de la défense courageuse de la foi orthodoxe dont il témoigna lors du Concile de 848, en y défendant avec audace la doctrine des JEAN CASSIEN de MARSEILLE, HONORAT et VINCENT de LÉRINS, ou de MAXIME et FAUSTE de RIEZ contre la doctrine augustinienne de la prédestination prêchée par Gottschalk d'Orbais … / … »

Or Jean Béziat précise que si « Moins augustinien que son maître Alcuin, Raban Maur était un adversaire de la prédestination et s’opposa sur ce point à Ratramme de Corbie, autre défenseur du Filioque… », il n’en aurait pas moins professé le même Filioque « dans son chapitre 3 du 1er Livre du De Naturis Rerum, comme semble le montrer le manuscrit de Karlsruhe ».

Et ceci en dépit du fait que « Raban confessait la monarchie du Père quant à la source de la divinité, ce qui est en désaccord total avec la procession éternelle de l’Esprit e Filio ».

Du reste la conclusion de cette note de Jean Béziat laisse encore planer un sacré doute ! Il écrit en effet :

« Donc, de deux choses l’une : soit tout ce chapitre a été falsifié, soit Raban Maur était Filioquiste comme ses contemporains Énée de Paris et Ratramme de Corbie ».

Cette note a pour moi (à mon très petit niveau théologique) deux conséquences immédiates - au moins.

La première confirme ce que vient de dire Jean-Louis Palierne sur l’irresponsabilité partielle des promoteurs du Filioque – en y ajoutant même que certains, et non des moindres, se contredisaient eux-mêmes à ce sujet.
La seconde est que je vais devoir modifier (ou au moins rectifier), ma propre notice sur Raban Maur dans ce Forum – pour ne pas laisser ignorer au lecteur de bonne foi cette nouvelle et grave problématique sur les véritables opinions (orthodoxes? ou non orthodoxes?) professées par Raban Maur.

QUI DIT MIEUX ?

Claude le Liseur
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Inscription : mer. 18 juin 2003 15:13

Message par Claude le Liseur »

Je me permets juste d'apporter une petite contribution historique au débat engagé par Jean-Louis Palierne. L'impossibilité dans laquelle je me trouve de consacrer à ce forum le temps qu'il mérite explique sans l'excuser la médiocrité de mon texte, dont les membres de ce forum (et les lecteurs, puisqu'il paraît que même l'épiscopat daigne nous rendre visite maintenant) voudront bien avoir l'indulgence de ne retenir que les dates.

En premier lieu, une conviction personnelle: je pense que le Filioque et l'altération du Credo ont à ce point dénaturé le dogme divin de la Trinité qu'il me paraît tout à fait légitime de baptiser les catholiques-romains qui viennent à l'Orthodoxie, et on verra à travers les exemples que je suis que des autorités l'ont pensé aussi. Il n'en reste pas moins que la pratique de la réception par chrismation donne vraiment le sceau de l'Esprit saint à la forme plus ou moins vide du baptême hétérodoxe antérieur, et que William Palmer était d'une insigne mauvaise foi en arguant du fait que Saint-Pétersbourg recevait par chrismation et Constantinople par baptême pour en faire un signe de dissension et un prétexte pour ne pas rejoindre l'Orthodoxie.

A propos des cas évoqués par Stephanopoulos à propos des uniates de Biélorussie et de Transylvanie, l'Eglise a tout simplement agi par économie: il était tout simplement exclu de baptiser ou chrismer 3 millions de personnes (cas des uniates de Biélorussie en 1839). Je crois simplement que, dans le cas des uniates de Biélorussie, leur évêque avait été baptisé, chrismé, et ordonné à tous les degrés du sacerdoce, afin qu'il fût bien clair qu'il n'y avait pas de reconnaissance de sa succession apostolique et que le mode de réception choisi pour les fidèles et le reste du clergé était celui qu'avait imposé le bien des âmes.

Je cite maintenant des cas anciens de pratique du baptême pour la réception dans l'Eglise des convertis venus du catholicisme romain:

En 1130, trois quarts de siècles après le schisme papal, l'évêque de Cracovie, Mathieu, écrit à Bernard de Clairvaux que les Russes "rebaptisent" les "Latins".

En 1215, le 4ème canon du IVème concile du Latran (considéré comme oecuménique par les catholiques-romains) atteste de la réception des ex-fidèles de la Papauté par baptême:

"(...) baptizatos etiam a latinis et ipsi Graeci rebaptizare ausu temerario praesumebant et adhuc, sicut accepimus, quidam agere hoc non verentur."

"(...) ces mêmes Grecs osaient rebaptiser ceux qui avaient été baptisés par les Latins; et nous apprenons que, encore maintenant, certains n'ont pas peur de le faire."
(Quel courage de baptiser dans l'Orthodoxie certains des conquérants croisés !)

Notons une certaine hypocrisie dans cette protestation de la part du concile du Latran: la théologie catholique-romaine a mis du temps à se décider à propos du mode de réception des orthodoxes. On sait que lors de la grande vague de conversions forcées de 200'000 orthodoxes de Croatie et de Bosnie-Herzégovine par les missionnaires musclés franciscains et leurs auxiliaires oustachis en 1941-45, les malheureux furent bien reçus dans l'Eglise papale par le baptême... par aspersion.

En 1232, le pape Grégoire IX écrit au clergé polonais pour l'enjoindre d'interdire le mariage de femmes catholiques-romaines avec des Russes orthodoxes, car ceux-ci les "rebaptisaient".

En revanche, en 1484, le patriarcat oecuménique décide de recevoir les catholiques-romains par chrismation, comme l'Eglise ancienne recevait les Ariens et les Macédoniens. En fait, la réception par chrismation était plus ancienne dans la pratique grecque, puisque saint Marc d'Ephèse (+ 1444) écrivait: "Pourquoi chrismons-nous ceux qui s'unissent à nous? Il est évident que c'est parce qu'ils sont hérétiques".

En 1590, Elisabeth Ière d'Angleterre écrit au tsar Thédore pour se plaindre que certains marchands anglais étaient "rebaptisés" en Russie (témoignage concernant vraisemblablement des anglicans, et non des catholiques-romains).

En 1610, le patriarche de Moscou saint Hermogène met comme condition à l'accession au trône de Russie du prince polonais Ladislas le fait que celui-ci se fasse "baptiser dans la Foi orthodoxe selon le canon grec".

En 1620, un concile de Moscou prescrit la réception des catholiques-romains par le baptême.

En 1667, un autre concile de Moscou prescrit la réception par chrismation; sans doute parce que l'un des buts de ce concile avait été de supprimer les usages russes qui s'étaient éloignés des usages grecs, et que les Grecs, à ce moment, recevaient par chrismation.

En 1756, le synode du patriarcat oecuménique prend la décision de revenir à l'usage le plus ancien et de désormais recevoir les catholiques-romains par le baptême.
Cette décision est encore suivie par l'Eglise de Grèce (autocéphale depuis 1850) et les monastères de l'Athos. En revanche, le patriarcat oecuménique reçoit les catholiques-romains par chrismation depuis la fin du XIXème siècle.

On voit ainsi que les usages ont varié, sans même mentionner les cas où l'Eglise a eu recours à l'économie quand il s'agissait de conversions en masse d'anciens uniates (Biélorussie 1839, Syrie 1861, Transylvanie 1948).

Je recommande trois ouvrages sur ce sujet, pour que chacun se fasse une opinion:

Mgr Hilarion Troïtsky
Lettre sur l'unité de l'Eglise (1917)
Publication en français par la Fraternité orthodoxe saint Grégoire Palamas, Paris s.d. (probablement 1987)

Archiprêtre Georges Metallinos, professeur à la faculté de Théologie d'Athènes
Omologho en vaptisma
1ère édition grecque 1982; 2ème édition grecque (celle que je possède) Editions Tinos, Athènes 1996
Traduction anglaise I Confess One Baptism, éditions du monastère athonite de Saint-Paul, Mont Athos 1994, probablement encore disponible pour la vente en ligne sur le site Internet www.stnectariospress.com

Patrick Barnes
The Non-Orthodox
Regina Orthodox Press, Salisbury (Massachussets) 1999
Probablement encore disponible à la vente sur www.stnectariospress.com ; écrit par un vieux-calendariste cyprianiste, et pourtant beaucoup moins incisif à l'égard du baptême catholique-romain que le nouveau-calendariste père Metallinos...

Monique
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Message par Monique »

Bonjour,

Les explications Jean-Louis sur la différence entre hérésie et schisme ne me satisfont pas;

Il me semblait:
- que l'hérésie était une altération de la foi, qui pouvait s'insinuer dans l'Eglise et y vivre plus ou moins longtemps sans qu'il y ait pour autant un schisme, c'est à dire une séparation avec l'Eglise;
- que le schisme était une séparation d'avec l'Eglise, quelles qu'en soient les raisons: hérésie ou autre.

Je ne vois pas de relation entre ces deux termes qui désignent deux faits différents: une église peut être schismatique sans être hérétique ou bien, s'il y a altération de la foi, hérétique et schismatique.
L'église catholique romaine est hérétique et schismatique sans contestation possible;

Affirmer le contraire, c'est accepter l'existence de plusieures églises du Christ, et tomber dans les diverses hérésies qui oeuvrent actuellement dans l'Eglise orthodoxe sans avoir encore donné naissance à des schismes.

A part les schismes purement politiques qui me semble rares, les hérésies ont toujours précédé les schismes, et c'est parce que le corps du Christ est rongé par une hérésie qu'il y a scission; le schisme ne fait qu'entériner une situation existante, et heureusement, permet de clarifier ces situations.

Ne pas vouloir reconnaître l'hérésie des sois-disant églises soeurs, c'est y participer, et revenir à la situation d'avant le schisme quand ces pensées hérétiques oeuvraient à l'intérieure de l'Eglise.

Mon prénom d'Irène m'a fait beaucoup réfléchir à la paix;
"je ne sais pas si ce que je vais dire est totalement orthodoxe, c'est le fruit de mes réflexions."
Le Christ est totalement Homme et totalement Dieu, sans confusion et sans séparation.

Les hérésies amènent la confusion et la séparation au sein même du corps du Christ, tout en faisant croire qu'il y a union dans l'amour.

Le premier acte de paix est de détruire toutes les fausses unions, tous les faux accords, toutes les fausses paix pour permettre la vrai paix; c'est détruire l'illusion de l'amour et de la paix pour permettre l'instauration de la vrai paix du Christ.
Et il n'y a pas de possiblité de compromission, car on ne peut pas être un peu dans l'illusion, et un peu dans la vérité.

Jean-Louis Palierne
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Message par Jean-Louis Palierne »

Les Pères ont adopté une terminologie et une catégorisation que nous n'avons pas le droit d'ignorer. La langue française (probablement à la suite des conceptions scolastiques) a modifié le sens de ces mots en parlanr d'hérésies dans le sens doctrinal, et de schismes au sens disciplinaires. Mais pour les canons de l'Église ancienne, les dissensions purement disciplinaires n'étaient pas appelées "schismes" mais de divers noms: "parasynagogues", "conventicules", dissidences" etc.

Le terme "schisme" était utilisé pour désigner (par exemple chez saint Basile où nous trouvons une première définition très systématique) les divergences ne portant pas sur le noyau central de la foi. Cette définition a été reprise aux conciles suivants. C'est à leur sujet que les Pères (depuis saint Basile, mais il se référait à la Tradition non-écrite d'origine apostolique) demandait qu'on les reçoive par la Chrismation. Les canons des Pères et des Conciles s'imposent toujours à nous.

Le terme "hérésie" n'était employé que pour désigner les groupes qui modifiaient la Trinité ou le mystère du Salut par la victoire du Seigneur sur la mort. S'agissant des hérétiques, les Pères et les Conciles imposent de les baptiser (et non de les rebaptiser, car même s'ils font semblant de le faire, il ne s'agit pas du vrai Baptême).

Bien sûr il est arrivé que des dissidents glissent vers des opinions schismatiques. On doit donc en tenir compte. Mais ce n'est pas toujours le cas, et c'est à l'évêque qu'il revient d'opérer le discernement nécessaire.

Bien sûr aussi, il arrive que des schismatiques glissent jusqu'à adopter des gestes et des paroles franchement hérétiques. Même remarque.

Mais on doit sauvegarder le principe posé par les Pères qui répartissait en trois catégories les hérétiques, les schismatiques et les dissidents, et adopter à leur égard la conduite appropriée

En 1620 l'Église de Russie, à la suite de l'invasion polonaise et jésuitiques qui avait failli détruire la Russie (sous la conduite du tsar-imposteur Dimitri et de Marina Mnishek) et proqué le "Temps des Troubles", un Concile russe avait imposé le Baptême pour les catholiques qui voulaient devenir orthodoxes. Quelques mois après, en cette même année 1620, un second Concile de cette même Église de Russie reconnut qu'il n'était pas possible d'imposer le Baptême, et qu'il fallait revenir à la pratique antérieure de la Chrismation (mais pas pour les Uniates, qui étaient reçus sans autre formalité). au XVIIIème siècle, le tsar Pierre le Grand détruisit la strusture orthodoxe et conciliaire de l'Église russe et lui imposa une subordination administrative imitée de celle de l'Église luthérienne, gouvernée par un État-major dénommé "Saint Synode souverain". Peu de temps après le Saint Synode adopta pour les catholiques la procédure de réception par abjuration, absolution et récitation du Symbole de le foi, sans Chrismation (car on pensaient qu'ils avaient été confirmés puisque l'Église catholique, disait-on, possède la succession apostolique).

Cela dit, il est bien évident que l'Église catholique, à partir du "Filioque", a développé un état d'esprit global, on pourrait dire une "civilisation spirituelle" profondément anti-traditionnelle et anti-orthodoxe. Mais leur Baptême continue d'être donné "au nom du Père, et du Fils, et du saint Esprit".
Jean-Louis Palierne
paliernejl@wanadoo.fr

Jean-Louis Palierne
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Message par Jean-Louis Palierne »

Je viens de relire le message d'Irène-Monique et je me complète.

Il est bien évident qu'il n'y a qu'une seule Église, la vraie, etque c'est l'Église orthodoxe. Mais les autres organisation, auxquelles nous dénions le droit d'être la vraie Église, ne sont pas à mettre toutes sur la même ligne. En tout cas les Pères et les canons s'y refusent. Il y a des groupes qui ont directement (ou quelquefois dans un second temps) altéré la pratique du Baptême trinitaire pour la rémission des péchés. Il y a aussi des groupes qui acceptent la Trinité consubstantielle et le salut opéré par la mort et la ressurection du Christ, ùais qui en donnent des commentaires que l'Église a rejetés. Il y a enfin des groupes qui se sont séparés de l'Église à cause de querelles de personnes, de questions d'autorité. Jamais les Pères n'ont accepté de parler de ces divers cas de figure sans faire le tri.

Toutes les maladies spirituelles qui altèrent le donné de la foi orthodoxe sont dangereuses. Elles peuvent aussi évoluer, soit vers le mieus, soit vers le pire. Le bon médecin (saint Grégoire de Nysse insiste sur cette similitude) est celui qui sait reconnaître les différentes sources de troubles et leur apporter les traitements appropriés. Il en est de même pour les maladies qui affectent l'unité et l'unicité de l'Église.

L'œcuménisme, c'est-à-dire la sottise qui porte à croire qu'il pourrait exister une "super-Église" transcendant la diversité des "confessions", a apporté une telle confusion que nous sommes portés à croire qu'il est possible de refuser toute altération pour retrouver la pureté de l'Orthodoxie. Mais la richesse du trésor de la Tradition orthodoxe est telle qu'il ne saurait se résumer à un simplisme.
Jean-Louis Palierne
paliernejl@wanadoo.fr

Antoine
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Message par Antoine »

XB!
l'oecuménisme a apporté une telle confusion que nous sommes portés à croire qu'il est possible de refuser toute altération pour retrouver la pureté de l'Orthodoxie. Mais la richesse du trésor de la Tradition orthodoxe est telle qu'il ne saurait se résumer à un simplisme.
Je ne comprends rien à cette phrase.
Altération de quoi, par qui?
"Le trésor ne saurait se résumer à un simplisme": de quel simplisme parlez vous? du credo?
quid de l'anathème sur le filioque?

"nous sommes portés à croire qu'il est possible de refuser toute altération"
Je croyais quez c'était un devoir et même un devoir canonique.
Vous voulez dire qu'il faut savoir trier dans les erreurs et ne retenir comme hérésie que celles qui touchent le kérygme? ou qu'il est impossible d'avoir un discours exempt de toute altération?

Et nous avons déjà dit que la Trinité au nom de laquelle les catholiques romains baptisaient n'était pas la même et que derrière les même mots il y avait des contenus bien différents. Vous êtes apparemment d'accord avec ce point de vue mais très réservé sur la position qu'il y aurait à prendre vis à vis des latins.
Et vous ne tenez pas compte qu'aujourd'hui l'a-dogmatisme généralisé entraîne une telle confusion qu'il serait temps d'adopter l'acribie en lieu et place de l'économie.

Vous vous retranchez toujours derrière le fait que c'est à l'évêque de décider et qu'on a rien à dire. Mais quand un évêque tombe lui-même dans l'a-dogmatisme que doit faire le peuple? Quand un évêque propage un faux enseignement que doit faire le peuple?
Et quand vous écrivez que "Malheureusement en France, nous ne voyons aucun évêque qui prenne au sérieux son devoir de précher l'Orthodoxie, rien que l'Orthodoxie et toute l'Orthodoxie." Comment appelez vous ce que vous dénoncez là?
Que faites vous après cela? Que préconisez vous de faire? quelle intervention? quelle action? Quelle relation avec ces évêques?

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