Recension: Slawisch im Gottesdienst (G.Schramm)

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Claude le Liseur
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Recension: Slawisch im Gottesdienst (G.Schramm)

Message par Claude le Liseur »

Gottfried Schramm, Slawisch im Gottesdienst, R. Oldenburg Verlag, Munich 2007, 207 pages.


Au terme d'une analyse philologique et historique très argumentée, feu le professeur Schramm défendait la thèse suivante:

-Constantin le Philosophe, plus tard saint Cyrille, et son frère Méthode possédaient le dialecte slave parlé aux alentours de Thessalonique.

-Saint Constantin-Cyrille avait déjà mis au point son alphabet au cours de son séjour dans les monastères de l'Olympe de Bithynie.

-Quand les deux frères ont été appelés en Grande-Moravie par le prince Rostislav en 863, ils n'ont fait que quelques adaptations mineures pour tenir compte des différences entre la langue slave parlée en Moravie et la langue slave parlée en Macédoine. Les langues slaves étaient peu différenciées à cette époque.

-Saint Constantin-Cyrille a suivi le modèle de saint Mesrop Machtots, créateur des alphabets arménien et géorgien: un alphabet qui ne rappelle rien, plutôt qu'un alphabet dérivé du grec. Au passage, je me demande comment on peut voir dans l'alphabet glagolitique une évolution naturelle du grec. l n'y a vraiment rien de commun!

-Il y a déjà dans l'alphabet glagolitique une chuintante empruntée à l'alphabet hébreu qui sera conservée dans l'alphabet cyrillique.

-Après la latinisation forcée de la Grande-Moravie en 885, l'alphabet glagolitique a connu une existence marginale sur deux îles de Dalmatie, en Bohême, et dans l'Empire bulgare, où l'alphabet cyrillique est apparu dès 894 et l'a supplanté. Alors que l'alphabet glagolitique avait une origine purement religieuse et était volontairement éloigné du grec, pour montrer aux convertis slaves qu'on avait créé un écriture rien que pour eux, l'alphabet cyrillique devait aussi avoir un usage politique et devait donc être assez proche de l'alphabet grec pour être adopté facilement par des personnes de culture grecque.

Bien entendu, ce n'est qu'une thèse, mais elle a le mérite d'être développée sur 207 pages, par un vrai philologue.

De toute façon, il faut se procurer le livre, pour avoir les comparaisons avec l'alphabet géorgien et aussi les commentaires du professeur Schramm sur certaines lettres glagolitiques. Sait-on par exemple que l'une de ces lettres rappelle la figure chère à la tradition slave de la jeune fille qui porte deux seaux d'eau sur un joug?
katya1965
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Re: Recension: Slawisch im Gottesdienst (G.Schramm)

Message par katya1965 »

Il est communément admis aujourd'hui que Cyrille et Méthode ont créé l'alphabet glagolitique, et l'alphabet cyrillique est apparu plus tard. Cependant il manque de compréhension de la genèse de l'alphabet cyrillique. Est-ce qu'il y a une personne qui y a contribué plus que les autres et qui pourrait être nommé créateur de cet alphabet ? Et pourquoi est-il nommé cyrillique bien que Cyrille ne soit pas son auteur ? D'ailleurs je ne sais pas quand et par qui le terme "cyrillique" a été introduit. Il me semble invraisemblable que ce soient les contemporains de Cyrille ou ces élèves, voire les élèves de ses élèves qui puissent attribuer son nom à l'alphabet qui n'a pas été élaboré par lui.

Il est aussi intéressant de savoir quelle était la langue dans laquelle étaient écrits l'évangile et le psautier que Cyrille a lu lors de son séjour à Chersonèse vers le début des année 860. Son hagiographie dit que c'était роусьский ѩзыкъ, et qu'il a pris du temps pour l'apprendre, aidé par une personne qui la connaissait. Il a aussi appris l'écriture de cette langue, en séparant les lettres en consonnes et voyelles et, avec l'aide de Dieu, a pu lire le livre. Apparemment, ce n'était pas le slavon connu de Cyrille, et ce texte devait être écrit dans un alphabet ne ressemblant pas à l'alphabet grecque.

Le Manuel de typographie de Fournier (vol. 2, pp. 226-227) contient trois version de glagolitique : Illyrien de St. Jerôme, Esclavon et Bulgare. C'est la dernière qui correspond à ce que nous appelons glagolitique aujourd'hui. J'ignore où sont employés les deux autres, y a-t-ils des textes écrits dans ces alphabets ? Je pourrais ajouter les images des ces alphabets, mais le serveur du forum ne permet pas le dépôt de pièces jointes.
Claude le Liseur
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Re: Recension: Slawisch im Gottesdienst (G.Schramm)

Message par Claude le Liseur »

La référence à saint Jérôme est à mon avis apocryphe et utilisée par les Croates pour obtenir de Rome le maintien de l'écriture glagolitique dans l'île de Krk.

Il est très probable que l'alphabet glagolitique ait été inventé par saint Cyrille en s'inspirant de l'alphabet géorgien, complété par l'alphabet hébreu pour certaines lettres, et qu'il n'ait aucun antécédent.

Je ne connais que deux variantes de l'écriture glagolitique: la ronde et la carrée. C'est la variante carrée qui a été utilisée en Croatie - de manière très marginale - jusqu'au début du XXe siècle.

Toutefois, je vous signale ici qu'un philologue qui travaille à Paris, Maxime Seveleu-Dubrovnik, a publié une translittération en glagolitique carrée (et donc croate) de la traduction biélorussienne du Petit Prince d'Antoine de Saint-Exupéry, et de Winnie the Pooh d'Alan Alexander Milne, afin de faciliter l'apprentissage de la glagolitique, et dans l'espoir que cet alphabet soit de nouveau utilisé à l'avenir.
katya1965
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Re: Recension: Slawisch im Gottesdienst (G.Schramm)

Message par katya1965 »

Merci pour ces compléments très intéressants. L'espoir de Maxime Seveleu-Dubrovnik que l'alphabet glagolitique sera utilisé à l'avenir peu fondé, car la tendance générale est celle de simplification, mais le passage d'un alphabet latin au cyrillique d'aujourd'hui à l'alphabet glagolitique serait, au contraire, une complexification.
Claude le Liseur
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Re: Recension: Slawisch im Gottesdienst (G.Schramm)

Message par Claude le Liseur »

Vous avez tout à fait raison. La glagolitique a perdu les dernières positions qu'elle avait en Croatie avant même la deuxième Guerre mondiale. Je vérifierai dans le livre de Trunte, Slavia latina, mais il me semble que la dernière édition de textes liturgiques catholiques romains en glagolitique doit remonter à 1929.

Je signale pour mémoire qu'en plus de la glagolitique, Maxime Seveleu-Dubrovnik s'intéresse aussi à une autre écriture sortie de l'usage, à savoir l'écriture arabe de la langue biélorussienne, autrefois utilisée par les Tatars du grand-duché de Lituanie.

Il n'y a que deux langues à ma connaissance qui s'écrivent indifféremment en cyrillique et en alphabet latin: le biélorussien et le serbe.

Le biélorussien est une langue en danger, en chute libre depuis 1945, qui souffre de l'hostilité du régime actuel néo-communiste et néo-soviétique de Monsieur Loukachenka, qui a adopté une équation selon laquelle toute demande de reconnaissance du biélorussien serait une revendication nationaliste, démocratique, libérale et de droite. Le biélorussien est la seule langue d'Europe avec le romanche de Suisse qui se trouve être à la fois langue officielle et langue totalement minorisée. Avis aux Bretons, Corses et autres Occitans qui croient que l'officialisation d'une langue suffit à la sauver. C'est d'autant plus dommage que la langue biélorussienne est peut-être la plus "centrale" des langues slaves, celle qui se rapproche le plus de toutes les autres langues slaves.
Le biélorussien a connu un passage de l'alphabet latin à l'alphabet cyrillique. L'écriture latine du biélorussien est aujourd'hui essentiellement utilisée dans le langage SMS. Il n'y a plus à ma connaissance de presse écrite en biélorussien et en alphabet latin comme on en connaissait avant 1914.

La langue serbe a connu une évolution inverse: passage brutal, après 1945, de l'écriture cyrillique à l'écriture latine, au nom du yougoslavisme, et parce que le dieu vivant de la Serbie était le Croate Josip Broz Tito. Les deux écritures sont aujourd'hui également enseignées à l'école, mais l'écriture cyrillique est devenue marginale. Le paysage d'une ville comme Belgrade (les publicités, les devantures de magasins, les journaux) est essentiellement le domaine de l'alphabet latin.

J'ai sous les yeux le manuel de serbe pour russophones publié par l'éditeur moscovite Живой язык en 2019 (Сербскйи язык. Самоучтель, auteur V.V. Tcharsky, В.В. Чарскйи). Les textes serbes de ce manuel sont uniquement en alphabet latin. L'éditeur russe a donc considéré que le public russophone pouvait se dispenser de connaître l'écriture cyrillique de la langue serbe, qui ne fait l'objet que d'un tableau aux pages 8 et 9 de l'ouvrage. C'est à mon avis une erreur parce que l'écriture cyrillique de la langue serbe est tout de même encore utilisée dans une partie de la presse écrite, et qu'elle connaît plusieurs lettres qui n'existent pas en russe : ђ,ј,љ,њ,ћ,џ.

Je mentionne pour mémoire, parce que le christianisme orthodoxe est devenu très minoritaire en Serbie depuis 1945 et que cela n'intéresse pas forcément le touriste de passage, qu'en Serbie, l'Église orthodoxe célèbre normalement en langue serbe et avec des textes liturgiques écrits en alphabet cyrillique serbe, plutôt qu'en slavon dont l'utilisation est désormais marginale. Ce qui est le cas inverse du Belarus, où la langue liturgique est le slavon et où peu de paroisses utilisent la langue biélorussienne, bien qu'il existe des livres liturgiques orthodoxes en biélorussien. Il est intéressant de souligner que ceux-ci sont désormais publiés en écriture cyrillique biélorussienne, alors qu'avant 1945 ils étaient parfois publiés en écriture latine biélorussienne. Il ne semble pas que dans le contexte biélorusse, contrairement à celui de la Yougoslavie, l'alphabet latin ait été perçu comme celui des catholiques romains.

En revanche, le manuel de biélorussien du même éditeur Живой язык contient une leçon consacrée à l'écriture latine (« Łacinka », ou « Лацінка ») de cette langue.

Les éditions Assimil ont publié en 2021 un manuel de serbe pour francophones qui a l'intelligence de pratiquer l'alternance entre les deux écritures - comme elle est pratiquée dans les écoles de Serbie:

Je précise que les peuples slaves qui utilisent l'alphabet latin avec des signes diacritiques (Polonais, Tchèques, Slovaques, Croates, Serbes, Monténégrins, Bosniaques, Slovènes, Sorabes) n'ont à mon avis guère gagné au change. Il est évident que les journalistes occidentaux lisent les noms propres de ces langues sans tenir compte des signes diacritiques et les noms propres polonais (du style Wałęsa) sont beaucoup plus massacrés par les journalistes occidentaux que les noms propres russes qu'ils lisent dans des translittérations au moins à peu près phonétiques.

Toutefois, dans l'immense océan d'inculture qu'est devenue l'Europe occidentale, et particulièrement ses media qui représentent ce qu'il y a de plus bas, de plus ignare et de plus méprisable, je doute que les journalistes francophones et germanophones soient capables de prononcer correctement autre chose que les noms propres anglo-saxons qui sont, ne l'oublions pas, ceux de leurs maîtres.
En revanche, la télévision italienne ou suisse italienne est en général encore capable de prononcer correctement les noms propres francophones.
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