Castellion et le Paraclet

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Claude le Liseur
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Castellion et le Paraclet

Message par Claude le Liseur » mer. 14 juin 2006 23:02

Voici le message dont j'avais promis que je ne le posterai qu'après la Pentecôte, car il est en rapport avec la prière du "Roi céleste" que l'on ne dit pas entre Pâques et la Pentecôte.

J'ai déjà dit à plusieurs reprises sur le présent forum la grande admiration que j'ai pour la Bible française de Sébastien Castellion (Bâle 1555) rééditée pour la première fois par Bayard en 2005. J'ai aussi à plusieurs reprises évoqué la figure de Castellion, protestant libéral, opposé à Calvin dès avant l'exécution de Michel Servet.

Voici quelques semaines, je me suis demandé comment Castellion avait traduit ce verset capital du saint Evangile, Jn 15, 26, ce verset dont il a été question à plusieurs reprises sur le forum parce que c'est le verset que contredit le mythe du Filioque (raison pour laquelle les uniatisants font semblant de confondre le plan théologique et le plan économique pour mieux faire oublier que l'Ecriture condamne leur thèse):

όταν έλθη ο παράκλητος ον έγω πέμψω ύμιν παρά του πατρός το πνεύμα της αληθείας ο παρά του πατρός εκπορεύεται έκεινος μαρτυρήσει περί έμου

Littéralement, "quand viendra le défenseur que j'enverrai à vous d'auprès du Père, l'Esprit de vérité qui procède du Père, celui-là témoignera de moi."

Castellion traduit ainsi ce verset:

"Or, quand le conforteur sera venu, lequel je vous enverrai de mon Père, à savoir l'esprit de vérité, lequel vient du Père, il témoignera de moi."


J'ai trouvé magnifique cette traduction de παράκλητος par "conforteur". C'est quand même mieux que de dire "Paraclet" pour ne pas se fatiguer.

Les savantes notes de bas de page de l'édition Bayard de la Bible de Castellion, par Marie-Christine Gomez-Géraud, indiquent (en note pour Jn 14, 16, où l'on trouve aussi cette expression):

"Conforteur traduit paraklêtos, qui désigne quelqu'un - "un non-professionnel" - qui vient soutenir une connaissance au cours d'un procès. Il joue le rôle de défenseur."

Le Grand Bailly (édition de 2000, p. 1465) donne comme traduction "avocat, défenseur" (avec ce sens chez Démosthène) et "intercesseur" (chez Philon) d'où découlerait l'utilisation de ce mot dans l'Evangile.

Bref, l'idée très concrète d'un défenseur qui ne serait pas un avocat professionnel. Je ne sais pas comment fonctionnait le système judiciaire dans l'Antiquité grecque, mais tout ceci laisserait supposer qu'à côté des avocats il y avait des défenseurs en justice non professionnels. Après tout, il reste bien une survivance de cela dans l'article 321 alinéa 1 du Code pénal suisse: "Les ecclésiastiques, avocats, défenseurs en justice, notaires, contrôleurs astreints au secret professionnel en vertu du code des obligations, médecins, dentistes, pharmaciens, sages-femmes, ainsi que leurs auxiliaires, qui auront révélé un secret à eux confié en vertu de leur profession ou dont ils avaient eu connaissance dans l’exercice de celle-ci, seront, sur plainte, punis de l’emprisonnement ou de l’amende." (A part devant la juridiction des prud'hommes, je vois mal, maintenant, ce que pourrait être un défenseur en justice qui ne serait pas avocat.)

Donc, ce terme "paraclet", qu'on a tant de mal à traduire en français, désignerait tout simplement un défenseur en justice. Et comment, dans ce contexte, trouver un terme plus beau que le "conforteur" de Castelllion, qui évoque à la fois l'idée de la consolation et celle de la défense.

Or, cette traduction de Castellion m'a intéressé d'un point de vue pratique, car Jn 15, 26 est en partie repris dans cette prière d'invocation au Saint-Esprit, le Roi céleste, que nous disons au début de tous les offices et des prières personnelles, sauf entre Pâques et la Pentecôte:

Βασιλεύ Ουράνιε, Παράκλητε, το Πνεύμα της Αληθείας, ο πανταχού παρών και τα πάντα πληρών, ο θησαυρός των αγαθών και ζωής χορηγός, ελθέ και σκήνωσον εν ημίν, και καθάρισον ημάς από πάσης κηλίδος, και σώσον, Αγαθέ, τας ψυχάς ημών.

Cette prière que l'on traduit d'habitude par:

Roi céleste, consolateur, Esprit de vérité, partout présent, remplissant tout, trésor des biens et donateur de vie, viens, fais ta demeure en nous, purifie-nous de toute souillure et sauve nos âmes, toi qui es bon.

J'ai eu la nette impression que la traduction de Castellion était la meilleure que j'avais lue et que nous gagnerions à la reprendre dans la version française du Roi céleste, en disant:

Roi céleste, conforteur, Esprit de vérité, partout présent, remplissant tout, trésor des biens et donateur de vie, viens, fais ta demeure en nous, purifie-nous de toute souillure et sauve nos âmes, toi qui es bon.

Je voudrais connaître l'opinion des autres participants, et en particulier de Jean-Louis Palierne qui est l'hélléniste de ce forum, sur la qualité de la traduction de Castellion et sur l'idée de la reprendre dans la version française du Roi céleste.
Quant à moi, "conforteur" me semble plus proche du texte original que "consolateur".

Jean-Louis Palierne
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Message par Jean-Louis Palierne » jeu. 15 juin 2006 17:24

Tout à fait d’accord pour “conforteur”, ça paraît très bon. Je connais l’usage (rareà du verbe “conforter” pour “améliorer une construction, condolider, soutenir

Au lieu de “remplissant tout”, il faudrait “emplissant”, mais c’est moins euphonique.

Et surtout ne pas traduire “toi qui est partout présent” par “toi qui pénètres en tout” comme le faisait un de nos amis (j’en avais discuté ici).
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Anne Geneviève
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Message par Anne Geneviève » lun. 19 juin 2006 11:41

Claude, décidément, vous me donnez très envie de lire Castellion.
Conforteur m’a semblé une fort bonne traduction et j’ai eu la curiosité de consulter un Petit Larousse dans l’édition de 1946 pour voir si le mot était resté. On y trouve le verbe conforter dans le sens de réconforter, avec ses dérivés confort, confortable et confortant. Mais réconforter n’est que la réitération qui a pris la place du verbe premier (comme remplir pour emplir).
Je me souviens d’un emploi plus ou moins philosophique, l’expression « conforter dans sa pensée » pour approuver, renforcer, soutenir, affermir, ce qui évoque une des « fonctions » de l’Esprit Saint, nous rappeler la Vérité.
Par contre, si je vois bien cet aspect de donation de force, d’affermissement spirituel et de soutien dans l’amour, je ne vois pas comment rendre le défenseur/avocat amical par ce terme. Le terme grec, paraklêtos, je l’ai toujours à tort ou à raison ressenti comme une allusion au Livre de Job où le Satan, créature angélique déchue et j’insiste sur créature, se fait l’accusateur de l’homme ; un accusateur qui, en plus, fait un procès d’intention en suggérant que si…, alors… et continue en devenant le tourmenteur de Job. Face à cette fourberie, l’Esprit Saint qui est Dieu se fait devant le Père le défenseur amical de l’homme – et pourtant l’homme est pécheur. Satan pourrait l’accuser sans risque. C’est un terme très fort, d’autant plus fort que cette révélation se place juste avant l’arrestation du Christ, avec les accusateurs, les faux témoins… le reniement de Pierre et le silence de Jean : pas de paraklêtos humain lorsque l’homme se fait juge de Dieu devenu homme, sauf le plus improbable, la femme de Pilate. Bon, je n’ai pas l’élégance d’un Grec pour balancer les oppositions, mais je pense qu’elles sont claires. Est-ce que conforteur rend cet aspect des choses ? Je ne sais pas trop. J'aime bien ce terme pourtant.
"Viens, Lumière sans crépuscule, viens, Esprit Saint qui veut sauver tous..."

Antoine
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Message par Antoine » lun. 19 juin 2006 15:46

Tout à fait d’accord pour “conforteur”, ça paraît très bon. Je connais l’usage (rareà du verbe “conforter” pour “améliorer une construction, condolider, soutenir
Le "conforteur" consolide. S'éloigner de la vie c'est s'affaiblir et que s'affaiblir c'est s'éloigner de la vie. L'affaiblissement ultime étant la perte de la vie. Ne dit -on pas d'un mourant qu'il est très faible ou que son état s'est encore affaibli? Or dans ce sens souligné par Jean-Louis, l'Esprit est effectivement donateur de Vie et donc celui qui la conforte.

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