par Stephanopoulos » Sam 15 Avr 2006 16:18
Voici un article paru dans le magasine “Histoire antique” n°17 octobre-novembre 2004; pp. 58-63. J’espère que ce dernier pourra répondre aux attentes d’Alexis Worodine et aux personnes intéressées par ce sujet :
Saint Augustin et le platonisme chrétien
Par Frédéric François, journaliste et philosophe de formation
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“puisque l’âme est une chose si précieuse et divine, sois assuré que par elle tu pourras atteindre Dieu et monte vers lui avec un tel principe : il n’est pas du tout loin et tu y parviendras, car les intermédiaires ne sont pas nombreux. Considères donc, en cette âme divine comme la partie la plus divine, celle qui est voisine de l’être supérieur après lequel et duquel vient l’âme : car... elle est une image de l’Intelligence ; comme la parole exprimée est l’ image du verbe intérieur à l’ âme, ainsi elle est le verbe de l’Intelligence et l’activité selon laquelle l’Intelligence émet la vie pour faire subsister les autres êtres : comme dans le feu il y a chaleur qui est en lui et celle qu’il fournit aux autre choses.” Plotin, Ennéades
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Platon bénéficie d’un privilège bien particulier aux yeux des théologiens des premiers siècles, lui “le philosophe” et “le plus théologien de tous les Grecs”. Ainsi par “platonisme”, on entend habituellement désigner la doctrine du maître et l’ensemble des systèmes philosophiques de ses innombrables successeurs. On distingue généralement quatre grandes branches du “platonisme” : celui de Platon lui-même, celui des débuts de l’ère chrétienne, celui de Plotin et enfin celui des successeurs de Plotin. On désignera d’ailleurs de nombreuses écoles philosophiques sous ce terme générique qui peut recouvrer les pensées les plus doverses. Augustin lui-même l’utilise pour désigner tous les philosophes spiritualistes de l’Antiquité, un modèle de philosophe plus qu’une pensée à la définition rigoureuse. Il nous fournit une claire définition de ce que recouvre ce terme : “Tous les philosophes, quels qu’ils soient, qui ont reconnu dans le Dieu suprême et véritable l’auteur de la création, la lumière de la connaissance, le bien et le mal, celui qui est pour nous le principe de la nature, la vérité de la doctrine et la félicité de la vie -soit que, selon la dénomination la plus convenable, on appelle platoniciens ces philosophes, soit qu’on donne à leur groupe n’importe quel autre nom, soit que cette doctrine reste l’apanage de l’école ionienne, et encore de ses maîtres les plus remarquables, tels précisément Platon et ceux qui l’ont bien compris, soit qu’elle s’étende à l’école italique à cause de Pythagore, des pythagoriciens et de tous ceux de la même origine qui ont pu partager les mêmes idées, soit quôn élargisse encore jusqu’à ceux qui, parmis les autres peuples comptant des sages ou des philosophes (...) tous ces philosophes, nous les plaçons au-dessus des autres et nous les déclarons spécialement proches de nous”.
Platon et ses successeurs
Il convient de noter que l’intégralité du système platonicien ne retient pas l’attention des premiers docteurs de l’église chrétienne, seul compte en effet ce qui est en rapport avec la religion. Chez Platon, on la trouve dans la nature même de la philosophie, que ce soit la théorie des idées, la dialectique, la vie de l’âme ou bien sur la question de Dieu. Platon fixe clairement les conditions pour atteindre le vrai bonheur, il faut posséder la vérité ; tel est le but de la philosophie. Il précise même dans La République ce que sont les vrais philosophes : “ce sont les amants de la vérité, qui cherchent à la contempler”. L’homme doit s’élever au-dessus du monde matériel pour contempler les réalités supérieures, aimer le Beau et faire le Bien. le monde matériel est une sorte d’image du monde intelligible, vers lequel nous pouvons nous élever. Cette conception de la philosophie séduit, on l’imagine aisément, les premiers lecteurs chrétiens de Platon qui l’assimilent facilement à la vie chrétienne.
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“Ce livre (l’Hortensius) changera mes sentiments et, m’orientant vers Toi, Seigneur, il changea mes prières et rendit tout autres mes voeux et mes désirs. Vile devint pour moi soudain toute vaine espérence ; c’est l’immortalité de la Sagesse que je convoitais dans un bouillonnement de coeur incroyable, et j’avais commencé à me relever pour revenir vers Toi.”
Saint Augustin, Confessions
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Le Dieu de Platon se situe sans ambiguïté dans le monde intelligible dont il est le soleil et dans l’unité. Il est intelligible, immortel, indissoluble et éternellement identique, cause de toute perfection, de tout être et de toute connaissance. Il est le Bien Suprême. Ce Dieu platonicien est un démiurge qui a ordonné la massa chaotique du monde. Les théologiens virent d’ailleurs dans le Timée une grande analogie avec le récit de la Genèse. Il faut cependant noter que le Dieu de Platon ne crée pas ex nihilo mais ordonne une matière informe présente dès l’origine. L’âme occupe une place capitale dans la philosophie platonicienne, car ses fonctions supérieures lui permettent d’être relié au monde intelligible, et doncde s’élever vers le divin. Cette notion implique, bien entendu, une immortalité de l’âme qui a suscité le grand intérêt des lecteurs chrétiens.
Toutefois les successeurs de Platon vont rapidement apporter de profondes évolutions à la pensée de leur maître, souvent dues à l’imprécision de certaines de ses théories ou à l’usage de mythe trop facilement interprétables. Plusieurs personnages auront une importance majeure dans la transformation de la doctrine platonicienne comme Antiochus d’Ascalon qui tentera de réaliser un syncrétisme quelque peu domageable entre platonisme, péripatétisme et stoïcisme ou Posidonius d’Apamée marqué de tendances mystiques et stoïcistes. Les juifs alexandrins joueront aussi un rôle capital dans la transmission de cette pensée. Philon d’Alexandrie interprétera les textes bibliques à la lumière d’une doctrine fortement marqué de platonisme qui jouera un rôle important dans la transmission des idées platoniciennes vers le monde chrétien. De nombreux penseurs ont d’ailleurs voulu dégager de platonisme une doctrine répondant au besoin religieux, c’est un mouvement appelé “platonisme moyen” représenté par des auteurs comme Plutarque, Apulée ou Atticus.
Avec Plotin, s’amorce un des plus importants moments de l’évolution du platonisme. L’un des aspects fondamentaux de sa doctrine repose sur la systématisation des rapports de l’Un et du Multiple. Plotin explique qu’au-dessus du multiple, il y a l’Un et croit en une intelligence suprême, lieu des idées, soleil du monde intelligible. L’intelligence même implique un contenu : nous sommes donc en présence d’une coéxistence d’intellect et d’intelligible. Comme l’unité est première, la pluralité provient de l’unité et lui est postérieure : ainsi il y a au-dessus de la pensée une Unité pure qui est un premier Principe. L’Un est donc inconcevable, indicible et transcendant : il est au-dessus de l’intelligence et de l’être. L’Un est distinct des choses qui dépendent de lui, cependant la multitude forme un tout, tous les êtres sont en quelque sorte liés par leur origine commune. Au sein de ce tout on distingue cependant différents degrés. On va ainsi de l’Un absolu é la multiplicité pure en passant par d’innombrables intermédiaires dans le monde intelligible, le monde des âmes, le monde sensible. Ces idées séduiront les théologiens et s’ancreront durablement dans la pensée chrétienne. Elles serviront d’aileurs de base aux tentatives ultérieures de preuves de l’existence de Dieu.
L’ultime transformation du platonisme se fera après la mort de Plotin, avec Jamblique qui marquera le basculement dans un complet syncrétisme polythéiste. Il subsistera sous une forme particulièrement prosélyte, imprégnée de théurie et de pratiques magiques. Augustin le dénoncera formellement dans La Cité de Dieu.
Un platonisme chrétien?
Le platonisme mêle des réalités très distinctes, plus ou moins éloignées du modèle platonicien originel. Le platonisme que connaissent les penseurs chrétiens est déjà un néo-platonisme. De forts liens l’unissent néanmoins à la pensée chrétienne des premiers siècles, on parle même de “platonisme chrétien” bien que cette notion nécessite d’être traitée avec circonspection. On comprend cependant que le platonisme ait eu un rôle fondamental dans l’histoire du christianisme au regard de sa grande proximité avec certains grands thèmes chrétiens. Augustin l’illustre fort bien par un passage de La Cité de Dieu dans lequel il constate une analogie entre Platon et Moîse, éclairée à l’aide de l’Epître aux romains : “Ce qu’on peut connaître de Dieu est pour eux manifeste : Dieu en effet le leur a manifesté. Ce qu’il y a d’invisible depuis la création du monde se laisse voir à l’intelligence à travers ses oeuvres, son éternelle puissance et sa divinité”.
Pour Augustin, Dieu est le Souverain Bien. Les platoniciens l’ont parfaitement compris mais n’ont su l’annoncer au monde. Il leur a manqué la parole d’un Dieu Crucifié, Jésus-Christ. Dans le livre VII des Confessions , Augustin révèle que lorsqu’il compare les écrits de Plotin avec le Prologue de saint Jean, la grande proximité qui existe entre les textes lui saute aux yeux. Pour Augustin, le Prologue de jean est une affirmation de la vision du monde platonicien : on y voit la lumière de Dieu illuminant les ténèbres afin de ramener le monde vers des sphères plus élevées.
Le reproche fondamental que le christianisme fait finalement au néo-platonisme réside alors dans l’absence de reconnaissance de l’incarnation du Christ. En effet, la problématique du “Verbe fait chair” ne se trouve nulle part chez Plotin ou les autres platoniciens. C’est une distinction fondamentale qui s’établit entre les deux doctrines. Pour un platonicien, l’idée d’une révélation unique dans le cadre d’une existence précise est parfaitement incompatible avec l’invariabilité divine et l’opération universelle de la providence dans le cosmos. De plus, les platoniciens, conçoivent le temps d’une façon cyclique, non-linéaire qui récuse le fondement même d’une idée eschatologique.
On comprend bien que la proximité des deux doctrines ne doivent pas faire oublier leurs oppositions. Les chrétiens des premiers siècles ont hérité d’une culture classique et hellenistique qui les place en filliation directe de Platon. Il n’est donc pas surprenant de constater de fortes similarités sur leurs conceptions globales de Dieu et du monde. Les Pères de l’Eglise ont utilisé le platonisme au service de la pensée chrétienne, Augustin en est sur ce point l’exemple parfait. On l’utilise aussi bien pour désigner Origène, que la doctrine trinitaire ou le combat contre l’arianisme. La notion de “platonisme chrétien” regroupe alors une réalité difficile à discerner qui s’illustre remarquablement chez l’évêque d’Hippone.
Le platonisme de Saint Augustin
Augustin est un grand connaisseur de la philosophie. Il le prouve dans la Lettre à Dioscore en analysant les systèmes de pensée classique pour démontrer la supériorité de la doctrine chrétienne. C’est avec l’Hortensius de Cicéron (aujourd’hui disparu sauf quelques fragments) qu’il découvre la philosophie mais c’est avec Platon et le platonisme que s’épanouit sa pensée. On pense souvent qu’Augustin n’a pas eu accès à toute l’oeuvre de Platon, ne lisant sans doute pas le grec. la majorité de ses connaissances platoniciennes lui viennent très certainement du néo-platonisme de Plotin et de Porphyre qu’il a abordé avec Ambroise lors de son séjour à Milan. Pour le futur évêque d’Hippone, le néo-platonisme est une inspiration vers le christianisme. Il joue certainment un rôle important dans la part “intellectuelle” de sa conversion.
De nombreux thèmes néoplatoniciens influencent fortement la pensée d’Augustin, comme le temps ou la création dumonde. C’est sur la question de la Trinité que l’on peut se pencher avec intérêt. Le débat sur ce point est d’ailleurs très instructif avec les tenants du platonisme car la conception chrétienne leur semble souvent inepte. Contre Arius ou Sabellius, les hérésies trinitaires sont nombreuses à l’époque, Augustin entreprend de montrer qu’il est possible de penser la Trinité. Il prend pour exemple la nature humaine qui est “être, savoir et vouloir”. La Trinité est alors faite de relation et non de substances. Une Trinité au sommet de la hiérarchie de l’être n’est plus sujette à controverse pour les platoniciens, Plotin et Porphyre ayant déjà abordé la chose sans toutefois le secours de la foi.
L’intérêt qu’Augustin porte au platonisme ne l’empêche cependant pas de lui faire quelques importants reproches. La dialectique platonicienne appliquée à la pensée chrétienne peut vite devenir dangereuse. Ansi la mystique platonocienne peut elle faire l’économie de la grâce puisque c’est la nature spirituelle de l’âme humaine qui la rend proche de Dieu. Dans le livre VII des Confessions , Augustin accuse les platoniciens d’avoir ignoré la misère morale de l’homme dont le Christ est libérateur, tout autant que le péché et son repentir. La question de l’Incarnation reste donc cruciale, comme nous l’avons évoqué précédemment. Le néoplatonisme, comme le manichéisme d’ailleurs, ne peut accepter un Christ “procédent” de Dieu. Porphyre, dans La philosophie des oracles parle du Christ comme “le plus pieux des hommes”. Il ajoute ensuite : “son âme est retournée dans sa demeure céleste ; mais ses disciples ont eu tort de (...) faire de leur Sauveur l’objet d’une vraie adoration”.
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“Si nous avons l’âme éternelle et divine, nous devons penser que plus un homme aura agi sans se détourner de sa voie, c’est-à-dire d’approfondire ses recherches, et moins il se sera mêlé et aura pris part aux vices et aux égarements des hommes, plus l’ascention et le retour au ciel lui seront facile”
Cicéron, Hortensius
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Le platonisme, si important dans la formation et la conversion d’Augustin, tient une place fondamentale dans son oeuvre. Toutefois, il est juste lorsqu’il n’entre pas en contradiction avec la doctrine chrétienne, il l’explique sans la contredire. Platon n’est qu’un étape qui précède le Christ, il est “le plus sage des hommes de son temps”. Dans le De Vera Religione, Augustin imagine un dialogue avec Platon et ce dernier s’incline devant l’évènement du christianisme. Ainsi la “religion vraie” est antérieure à la philosophie : “En soi, la réalité qu’on appelle aujourd’hui religion chrétienne existait même chez les anciens, sans interruption depuis le début du genre humain jusqu’à l’incarnation du Christ ; mais c’est par suite de celle-ci que, déjà religion vraie, elle acquit l’appellation de chrétienne”. On doit ajouter : “ Une croyance et un enseignement essentiel pour le salut de l’homme, c’est que la philosophie, c’est-à-dire l’amour de la sagesse, n’est autre chose”. Il n’y a donc pas de déviation du christianisme dans un sens platonicien, un “platonisme chrétien”, mais bel et bien une évolution du platonisme vers le christianisme, un achèvement. F.F.
“Platon, pour disposer au christianisme:” Blaise Pascal
Bibliographies :
Arnou, Platonisme des Pères, Dictionnaire de théologie catholique, T. XIII
Boyer, Christianisme et néoplatonisme dans la formation de saint Augustin, Paris 1920
Courcelle, De Platon à saint Ambroise par Apulée, Revue de Philologie, 35, 1961 (p.15-28)
Madec, Petites études augustiniennes, “Le néoplatonisme dans la conversion d’Augustin”, 1994
Mayet, L’Histoire et le sens du platonisme chez saint Augustin, Tours, 1998
Plotin, Ennéades, coll. Budé, trad. Bréhier
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