Contamination d'une frange de l'Orthodoxie par la théologie catholique romaine ?

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JeanMichelLemonnier
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Contamination d'une frange de l'Orthodoxie par la théologie catholique romaine ?

Message par JeanMichelLemonnier » mar. 29 août 2017 20:02

Bonjour,
N'étant évidemment pas théologien, mais ayant quand même quelques notions en matière de théologie orthodoxe et catholique romaine, je suis, en effet, étonné par certaines publications que j'ai eues entre les mains depuis quelques années. Notamment, celles de "bienheureux" saints Roumains du XXe siècle comme celles de Cleopa Ilie dont la représentation de l'Au-delà (avec ses gentils qui vont au Paradis, une prairie verte de préférence, et les méchants qui brûlent en Enfer) donc de Dieu, mais aussi sa conception du péché (la péché qui offense Dieu...) me semblent avoir peu de liens avec l'Orthodoxie. Je crois d'ailleurs que le sujet de la déification-théosis est totalement absent chez lui. Et pourtant, il fut (et est) toujours lu et...écouté. Mais aussi, je suis très étonné (de moins en moins, par habitude...) par ce que peuvent dire certains Orthodoxes roumains à propos des fondements de leur Foi. Ce que j'entends ne me rappelle que trop cette "bonne" vieille théologie d'Augustin...
En somme, et vous voudrez bien m'excuser de poser la question aussi abruptement : quelqu'un peut-il me dire jusqu'à quel point les hérésies "augustiniennes" et thomistes ont pénétré l'Orthodoxie ? La réponse par l'exemple (contemporain) serait bienvenue...
Si ce n'est de la théologie de l'ECR, je ne vois pas trop autrement d'où pourraient venir ces "déviances" par rapport à l'Orthodoxie. Mais peut-être que quelqu'un a une toute autre analyse...

JeanMichelLemonnier
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Re: Contamination d'une frange de l'Orthodoxie par la théologie catholique romaine ?

Message par JeanMichelLemonnier » mer. 30 août 2017 21:31

C'est à l'évidence un sujet polémique...

Claude le Liseur
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Re: Contamination d'une frange de l'Orthodoxie par la théologie catholique romaine ?

Message par Claude le Liseur » sam. 02 sept. 2017 11:45

Vous avez raison, il y a eu une contamination par certains aspects du catholicisme romain (l'augustinisme, le moralisme) et un rejet de la tradition orthodoxe dans ce qu'elle a de plus éclatant (l'hésychasme). En Roumanie, je situe plutôt cette contamination à partir de 1866 sous l'influence d'un roi hétérodoxe et à partir de 1918 quand 1'700'000 uniates sont devenus sujets du royaume et ont commencé à diffuser leur poison.

Toutefois, la contamination est beaucoup plus ancienne (dès le XVIIe siècle) et profonde en Ukraine et en Russie qu'en Roumanie (où il y avait quand même au début des années 1990 un institut d'hésychasme laïc - chose inimaginable dans l'ancien Empire des tsars). Pour l'anecdote, un Français hétérodoxe qui fréquentait ce forum nous avait attaqués quand nous parlions de l'hésychasme, de la déification et des énergies divines, parce que sa fiancée russe lui avait expliqué que tout cela n'existait pas. On peut dès lors se demander pourquoi les Eglises russes (Moscou et Hors Frontières) maintiennent la célébration du dimanche de l'Orthodoxie... ou alors il faut en déduire que le principe lex orandi, lex credendi ne fonctionne plus lorsque la liturgie est célébrée dans une langue (le slavon) que les fidèles ne comprennent pas*. Ou alors - autre explication probable - que le clergé se désintéresse complètement des textes liturgiques qu'il lit à l'église et qu'il est capable de célébrer saint Grégoire Palamas tout en répandant l'enseignement de Barlaam.

*Avis aux rejetons de nomenklaturistes et tchékistes convertis en nationalistes russes hystériques depuis la disparition de leur bien-aimé Parti communiste d'Union soviétique - et d'autant plus nationalistes russes qu'ils/elles sont confortablement installés à Paris : ma femme est russe, mon fils est russe, ma belle-famille est russe, je parle aussi en russe à la maison (même si c'est pour moi une langue étrangère apprise à l'âge adulte et que je ne maîtriserai sans doute jamais), donc quand je vous dis que les fidèles russophones ne comprennent pas le slavon, j'oppose une constatation de fait à un discours fantasmé de type propagandiste. Au fait, si les Serbes, les Bulgares ou les Ukrainiens ont délaissé le slavon pour les langues contemporaines, est-ce sans raison aucune ?

JeanMichelLemonnier
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Re: Contamination d'une frange de l'Orthodoxie par la théologie catholique romaine ?

Message par JeanMichelLemonnier » sam. 02 sept. 2017 16:59

Merci pour votre réponse. Oui, j’ai naïvement cru que l’influence des schismatiques germano-« latins » ne pouvait encore aujourd’hui atteindre la foi orthodoxe… Et que les compartiments ECR (Église franque ?)/Église (catholique romaine ?) orthodoxe étaient étanches…même si je sais que les visées uniatisantes existent toujours…
Je n’imaginais pas une contamination à ce point de l’Église orthodoxe par cette théologie monstrueuse parfaitement anti-chrétienne qui fait de Dieu un crétin, un tyran, un gardien de camp de concentration. Mais la réalité est là…

Il est, à l’évidence, trop tard pour certains croyants orthodoxes pour se défaire d’une telle influence néfaste, persuadés qu’ils sont d’être membres de la véritable Église ; le qualificatif d’orthodoxe (je parle du cas roumain que je connais le mieux) leur étant suffisant pour croire à leur « adhésion/élection »… J’ai bien peur alors que l’Église orthodoxe n’ait le même destin funeste que l’ECR. La faute à qui ? A des curés ignares, ignorants leur propre Tradition, l’absence de véritable catéchèse pour les fidèles, etc. ?...Attention, je ne dis pas que l’Église orthodoxe roumaine est uniate, mais que certainement des courants hérétiques la traversent...

Sans doute en effet que la venue au pouvoir des Allemands catholiques en Roumanie a largement contribué à cette infestation. En dehors de l’uniatisme, la politique de « dés-hellénisation » mise en pratique au sein de l’Église orthodoxe, au nom de l’indépendance nationale et d’un nationalisme « latin » anti-slavo-grec (A. J. Cuza), à la fin du XIXe siècle doit y être aussi pour beaucoup…

Je tiens à souligner au passage que certains prêtres orthodoxes (de/en France) refusent cette discussion…et je n’ai guère envie pour le moment d’évoquer ce grave problème avec les fidèles de l’immigration …Déjà qu’ils (me) nous regardent comme des virus quand on ose vouloir intégrer leur église (Église et paroisse) … 😉 Ce qui est « amusant » d’ailleurs, c’est que l’Église dite catholique romaine leur fait horreur alors que la théologie à laquelle certains de ces orthodoxes adhèrent est justement la théologie officielle du Vatican…

Claude le Liseur
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Re: Contamination d'une frange de l'Orthodoxie par la théologie catholique romaine ?

Message par Claude le Liseur » dim. 03 sept. 2017 11:00

JeanMichelLemonnier a écrit :
sam. 02 sept. 2017 16:59
Merci pour votre réponse. Oui, j’ai naïvement cru que l’influence des schismatiques germano-« latins » ne pouvait encore aujourd’hui atteindre la foi orthodoxe… Et que les compartiments ECR (Église franque ?)/Église (catholique romaine ?) orthodoxe étaient étanches…même si je sais que les visées uniatisantes existent toujours…
Je n’imaginais pas une contamination à ce point de l’Église orthodoxe par cette théologie monstrueuse parfaitement anti-chrétienne qui fait de Dieu un crétin, un tyran, un gardien de camp de concentration. Mais la réalité est là…

Il est, à l’évidence, trop tard pour certains croyants orthodoxes pour se défaire d’une telle influence néfaste, persuadés qu’ils sont d’être membres de la véritable Église ; le qualificatif d’orthodoxe (je parle du cas roumain que je connais le mieux) leur étant suffisant pour croire à leur « adhésion/élection »… J’ai bien peur alors que l’Église orthodoxe n’ait le même destin funeste que l’ECR. La faute à qui ? A des curés ignares, ignorants leur propre Tradition, l’absence de véritable catéchèse pour les fidèles, etc. ?...Attention, je ne dis pas que l’Église orthodoxe roumaine est uniate, mais que certainement des courants hérétiques la traversent...

Sans doute en effet que la venue au pouvoir des Allemands catholiques en Roumanie a largement contribué à cette infestation. En dehors de l’uniatisme, la politique de « dés-hellénisation » mise en pratique au sein de l’Église orthodoxe, au nom de l’indépendance nationale et d’un nationalisme « latin » anti-slavo-grec (A. J. Cuza), à la fin du XIXe siècle doit y être aussi pour beaucoup…

Je tiens à souligner au passage que certains prêtres orthodoxes (de/en France) refusent cette discussion…et je n’ai guère envie pour le moment d’évoquer ce grave problème avec les fidèles de l’immigration …Déjà qu’ils (me) nous regardent comme des virus quand on ose vouloir intégrer leur église (Église et paroisse) … 😉 Ce qui est « amusant » d’ailleurs, c’est que l’Église dite catholique romaine leur fait horreur alors que la théologie à laquelle certains de ces orthodoxes adhèrent est justement la théologie officielle du Vatican…
Dans le cas roumain, il faut aussi ajouter la catastrophe qu'a été la suppression de l'Eglise uniate par le pouvoir communiste en 1948. Les prêtres qui voulaient continuer à exercer leur ministère devaient rejoindre l'Eglise orthodoxe - encore tolérée, elle - et ils ont afflué par centaines avec leur fausse théologie, leur fausse morale et leur fausse spiritualité. Je pense que la plupart étaient sincères en ce sens que leur attachement à l'uniatisme devait être érodé depuis longtemps, et j'en veux pour preuve la très grande difficulté que l'Eglise uniate a eu pour se reconstruire à partir de 1989. Mais personne ne leur avait dit qu'il ne suffisait pas de renoncer au culte du Pape pour devenir orthodoxe. Ils se sont imaginés orthodoxes, parce qu'ils avaient mis fin à leur sujétion à la Papauté, mais ils restaient imprégnés d'erreurs dans tous les domaines.
D'une manière générale, je crois que les Eglises locales hellènes, arabes, géorgienne, serbes et bulgare ont été beaucoup moins marquées par l'influence de la théologie catholique romaine que les Eglises locales russes et ukrainiennes (dès le XVIIe siècle) et roumaines (à partir du XIXe siècle) - mais les Eglises orthodoxes de Bulgarie et de Serbie ont-elles encore des fidèles ? La situation de l'Orthodoxie dans les pays roumains était saine au XVIIIe siècle, alors qu'elle était déjà très compromise en Ukraine et en Russie: c'est de Moldavie que saint Païssius Velitchkovsky a diffusé la Philocalie, l'hésychasme et la tradition orthodoxe vers l'Empire des tsars. Il en a résulté un net renouveau religieux en Russie au XIXe siècle (le monastère d'Optina, Khomiakov, Kiréevski, etc.), mais qui est arrivé trop tard et qui a été trop faible pour compenser la sécularisation à outrance que les Romanov avait imposée à travers leur long combat contre l'Eglise orthodoxe, de telle sorte que l'Orthodoxie (et le christianisme en général) ont disparu avec une rapidité et une facilité déconcertantes (et surtout de manière probablement définitive) en Russie, en Biélorussie et en Ukraine centrale et orientale dès que le pouvoir soviétique les a proscrits. Notez qu'au moins, en Roumanie, le pouvoir communiste n'a jamais réussi à venir à bout de la croyance religieuse de la majorité de la population.
D'une manière générale, je nuancerai un peu votre propos. Dans l'Eglise orthodoxe roumaine, vous allez en effet trouver, à haute dose, du poison augustinien, thomiste, uniatisant introduit à partir de Cuza. Vous allez trouver, surtout en Europe occidentale et aux Etats-Unis, des prêtres qui travaillaient pour la Securitate dans les années 1980 et qui sont dans une confusion intellectuelle, spirituelle et morale totales. Mais vous allez aussi trouver beaucoup de gens qui restent fidèles à la tradition de saint Païssius et de saint Callinique de Cernica, beaucoup d'auteurs sérieux (Braniste en liturgie, Pacurariu en histoire ecclésiastique, Staniloae en dogmatique), beaucoup de laïcs et de clercs qui maintiennent l'hésychasme ; mais je vous concède que vous en rencontrerez plus facilement en Roumanie qu'à l'extérieur. De ce point de vue, les chemins de traverse peuvent vous mener à des rencontres surprenantes; un jour, dans une clairière dans un coin perdu du nord de la Roumanie, j'ai rencontré un authentique confesseur de la foi, qui avait été emprisonné sous Gheorghiu-Dej pour avoir dénoncé l'assassinat d'un prêtre orthodoxe par la Securitate. Et en plus, surprise - surprise qui peut encore vous arriver en Roumanie et en Grèce, mais pas ailleurs - il parlait français, l'ayant appris en prison auprès d'un de ses co-détenus. C'était vraiment une rencontre impressionnante: en lisière de la forêt, un confesseur de la foi. Inoubliable.

JeanMichelLemonnier
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Re: Contamination d'une frange de l'Orthodoxie par la théologie catholique romaine ?

Message par JeanMichelLemonnier » dim. 03 sept. 2017 16:13

Oui, une telle rencontre rare et précieuse est un véritable don du Ciel...Même si toutes rencontres même les plus désagréables ont sûrement quelque chose à nous apprendre...
Alors évidemment la période communiste a bien contribué à cette situation mais moins qu'ailleurs comme vous le faites remarquer. Et, ce ne sont ni les Dumitru Staniloae, Pacurariu, Braniste et Liviu Stan qui me font porter ce regard sur l'état de l'Orthodoxie roumaine. Bien au contraire.
Je connais mal la Serbie (de l'intérieur) mais vous écrivez, d'après ce que j'ai compris, au contraire de certains Serbes ou Français expatriés que l'Orthodoxie est moribonde dans ce pays...

Encore une chose, preuve que quelque chose ne va pas en Orthodoxie roumaine, c'est cette version "œcuménique" du Notre Père dans (presque ?) dans toutes les bouches (ce Dieu offensé et ce Dieu tentateur...) :
Și ne iartă nouă greșilele noastre,
Precum și noi iertăm greșiților noștri
Și nu ne duce pe noi în ispită,

alors qu'une version antérieure nous épargne cette histoire d'offenses envers Dieu, bien qu'on y trouve déjà cette étrange demande de pardon :
Și iartă noauă Datoriile noastre (nos dettes !!!)
Cum și noi lăsăm Datornicilor noștri

Dans tous les cas, je vous remercie pour ces réponses érudites très fournies.

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Re: Contamination d'une frange de l'Orthodoxie par la théologie catholique romaine ?

Message par Claude le Liseur » mer. 06 sept. 2017 18:33

JeanMichelLemonnier a écrit :
dim. 03 sept. 2017 16:13

Je connais mal la Serbie (de l'intérieur) mais vous écrivez, d'après ce que j'ai compris, au contraire de certains Serbes ou Français expatriés que l'Orthodoxie est moribonde dans ce pays...


Peut-être même éteinte, vu la situation déjà très préoccupante il y a plusieurs décennies.
Dans son livre sur l'Europe orthodoxe, Maurice Zinovieff indiquait qu'à la fin du régime communiste, vers 1990-1991, deux tiers des Serbes et trois quarts des Monténégrins n'étaient pas baptisés.
Or, compte tenu du décalage d'un quart de siècle dans la prise du pouvoir par les communistes (1917 en Russie, 1944 en Serbie), les générations qui avaient été baptisées à près de 100% étaient nombreuses (en gros, tous les gens de plus de quarante-cinq ans). Compte tenu d'un pourcentage global de baptisés inférieur à 35%, on peut donc supposer, par simple calcul, que le taux de baptisés dans les générations suivantes devait être inférieur à 5% dans les générations nées après 1945 - un taux bien plus bas qu'en Union soviétique.
La proportion de pratiquants était aussi plus basse qu'en Union soviétique.
Je me souviens d'une discussion surréaliste, en 2000, avec une jeune fille serbe de Lausanne, née en Suisse, et qui m'expliquait qu'elle rejetait la religion orthodoxe parce que sa famille était de tradition communiste. Grande était ma stupéfaction. Comment pouvait-on parler d'une "tradition" née soixante ans plus tôt? Comment pouvait-on se revendiquer du communisme huit ans après la disparition de l'Union soviétique? Si le communisme était si merveilleux, pourquoi sa famille avait-elle émigré dans l'enfer capitaliste et pourquoi elle-même avait choisi d'y demeurer?
Bien entendu, ses convictions communistes ne l'empêchèrent pas de devenir très vite directrice juridique d'un groupe capitaliste. En revanche, ce qui restait, c'était la haine du christianisme.... qui constitue en effet le seul noyau dur des convictions communistes.
Je n'en étais pas moins sidéré. Je n'ai jamais rencontré d'ex-Soviétiques immigrés en Occident se revendiquer de "traditions communistes", même si j'ai une fois ou l'autre rencontré un admirateur de Staline - Staline uniquement vu en tant que chef de guerre. Cela donnait une idée d'une imprégnation communiste autrement plus forte qu'en Union soviétique.
Quant à la Bulgarie, elle était considérée, à l'époque communiste, comme le pays le plus sécularisé du monde après l'Albanie.
Albanie, qui, elle, a connu un vrai renouveau orthodoxe, grâce à Dieu... et au travail de l'archevêque Anastase de Tirana.

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Re: Contamination d'une frange de l'Orthodoxie par la théologie catholique romaine ?

Message par Claude le Liseur » jeu. 22 févr. 2018 19:57

Traduite du serbe par Slobodan Despot, l'histoire d'un autre bébé combattant. Source: http://www.despot.ch/blog/index.php?id= ... 7791483101
En guise d'office du Vendredi saint, je traduis ce texte bouleversant publié ce jour par mon ami Dragoslav Bokan.

*

En 1993, dans la nuit du Vendredi au Samedi Saint, mon fils Vlad âgé de trois jours est décédé dans l’hôpital de la rue Reine Nathalie, à Belgrade. Au moment précis du passage sous le linceul du Christ, le petit martyr et grand combattant a quitté ce monde. Né avec une blessure causée par l’accouchement, il avait passé pratiquement toute sa courte vie à pleurer dans de terribles douleurs. C’est à peine s’il se calmait un peu dans son sommeil. Je suis parvenu à le baptiser, à la place du prêtre (l’entrée de la maternité leur était interdite), et sur le conseil de l’évêque (à l’époque hiéromoine) Ignace, qui était le confesseur des moniales du monastère de la Présentation de Marie et que j’étais allé consulter sur les mesures à prendre pour sauver l’âme de mon fils.

Lorsque je suis entré dans la chambre où gisait Vlad (avec deux « témoins », ses parrains), il dormait, épuisé par ses souffrances. Il était calme, ne semblait même plus respirer. Je me suis dressé devant lui, en uniforme, et j’ai tracé le signe de la croix en l’air au-dessus de son front. A cet instant précis, il a ouvert les yeux et m’a regardé. Sans pleurer, pour la première et dernière fois, il m’a regardé, droit dans les yeux.

C’était comme si le rayon de lumière de ses petits yeux bleus (qui brillaient comme des diamants) avait pénétré, à travers mes pupilles, dans mon cœur et l’avait embrasé. Cette interminable seconde d’un regard qui dure encore dans ma mémoire a transformé le temps en éternité, et cette chambre d’hôpital en Temple. J’ai baissé mon bras (arrêté net dans son mouvement par ce regard), et après avoir à peine pu prononcer la première phrase du sacrement de baptême, je me suis mis à pleurer. Sans sanglots, sans le moindre bruit, mon visage avait soudain été inondé de larmes, comme si l’on avait projeté un voile d’eau sur mes yeux, mes joues, ma barbe… Je ne voyais plus rien, sauf cette lumière mystique et pénétrante des yeux bleus de mon fils agonisant, Vlad.

Comme si ç’avait été lui qui m’avait donné sa bénédiction.

J’ai déposé une petite icône de la Mère de Dieu dans ses langes, et, ne pouvant plus y tenir, je me suis littéralement précipité hors de ce triste et grandiose baptistère. Jamais de ma vie je n’ai pleuré autant. Et jamais je n’ai rien ressenti de plus terrible que cette muette conversation des regards. La seule conversation que nous ayons jamais eue.

C’est ainsi que fut baptisé mon petit, mon premier enfant.

Je l’ai enterré, avec la bénédiction de Mgr Irénée, au monastère des Saints-Archanges de Kovilj, et planté sur sa tombe une croix de marbre blanc gravée de lys et de paroles d’Évangile. Mon petit combattant, Vlad, avait résisté jusqu’à son baptême et témoigné, pendant ces trois jours de souffrances, de choses qui nous sont inaccessibles et mystérieuses. Et moi, j’avais dû littéralement user de menaces, au pistolet et à la grenade, dans ce sinistre hôpital privé de Dieu, pour pouvoir entrer dans sa chambre et le baptiser. Personne, à ma connaissance, ne l’avait jamais fait avant moi. Car personne ou presque ne sait qu’il est possible de baptiser quelqu’un sans la présence d’un prêtre, en des cas comme celui-ci. Je l’ignorais moi aussi, jusqu’à ce que la main de Dieu m’en ait instruit en me menant au lieu précis où je devais l’apprendre.

Lorsque j’ai su que le petit être allait mourir, je me suis mis à errer comme un fou dans les rues de Belgrade. Je fuyais la maternité, n’importe où… le plus loin possible de l’endroit où j’avais appris l’horrible nouvelle. Comment j’ai fait pour ne pas me faire écraser, Dieu seul le sait. Je marchais, j’errais ainsi, sans savoir où j’allais ni ce que j’allais devenir.

A un moment donné, en levant le regard, j’ai vu l’église du saint Empereur Constantin et de la sainte Impératrice Hélène, à Voždovac. Aujourd’hui encore, j’ignore comment j’étais arrivé là, et pourquoi justement là. J’avais vécu dans le voisinage de cette église dans mon enfance, fréquentant l’école Karageorges voisine, et puis j’avais chanté dans le chœur de Pavle Aksentijević lors de la consécration des étranges et flamboyantes fresques de Militch de Matchva.

J’ai pénétré, confus, dans l’église. Comme si c’était la première fois. Tout me paraissait différent et altéré, comme dans un rêve. Je me suis approché du guichet où l’on vend les cierges, j’en ai pris un petit en cire, et puis j’ai demandé la revue « Hilandar » qui était exposée un peu sur le côté. Je n’avais ni l’envie ni la force de lire quoi que ce soit. Je ne sais pas pourquoi j’ai demandé cette revue (ni comment j’avais fait pour l’apercevoir), mais c’est ce que j’ai fait. Totalement inconscient, porté par une volonté étrangère et bien plus forte que la mienne. J’ai ouvert « Hilandar », vers le milieu, et j’ai découvert un article parlant d’un hiéromoine russe qui visitait les maternités pour y baptiser les nouveau-nés mourants et sauver leurs âmes.

Je ne croirais pas mon récit, si je ne l’avais moi-même vécu.

Après cela, je suis allé à la Présentation pour y recevoir la bénédiction d’Ignace.

C’est ainsi que fut baptisé le petit Vlad Bokan, ma bénédiction céleste, qui depuis lors me suit et me garde.

PS

Un jour, il y a longtemps, ma petite Sophie, (née exactement un an et demi après), lors d’une promenade, m’avait demandé de lui acheter un ballon coloré rempli d’hélium. Lorsqu’elle l’a obtenu, elle l’a aussitôt laissé monter dans les airs en disant d’une voix calme et grave : « Ça, papa, c’est pour mon frérot Vlad. Pour qu’il ait de quoi jouer là-haut au ciel…*

En regardant le petit ballon de Sophie monter au ciel et diminuer petit à petit, jusqu’à n’être plus qu’un petit point dans les nuages blancs, j’ai senti que son frère était vivant et qu’il veillait sur nous.

Et puis, de nouveau, ces larmes…

(Dragoslav Bokan)

Vous noterez qu'en 1993, en Serbie, il était toujours interdit à un prêtre orthodoxe de pénétrer dans un hôpital.A la même époque, la désinformation pro-croate et pro-islamique essayait de faire porter à l'Eglise orthodoxe serbe la responsabilité des guerres de l'ex-Yougoslavie ! A une Eglise qui n'avait même pas le droit d'envoyer des prêtres dans les hôpitaux!
Le communisme moribond de Slobodan Milošević était devenu une caricature de l'Union soviétique, où les prêtres orthodoxes avaient recouvré la liberté de pénétrer dans les hôpitaux sous Gorbatchev. Je ne saurais dire exactement quand; probablement l'année du millénaire du baptême de la Ruthénie, en 1988. En tout cas, j'ai vu des photos du père Alexandre Men (assassiné en 1990) exerçant son ministère dans les hôpitaux.
En Serbie, le régime communiste, malgré le multipartisme proclamé, s'est survécu, dans ses aspects les plus méprisables, comme l'athéisme d'Etat, jusqu'à la chute de Milošević en 2000. Pour une hypothétique renaissance du christianisme orthodoxe, cela représente un décalage d'une bonne douzaine d'années par rapport à la Russie.

JeanMichelLemonnier
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Re: Contamination d'une frange de l'Orthodoxie par la théologie catholique romaine ?

Message par JeanMichelLemonnier » mar. 27 févr. 2018 12:46

Merci d'avoir partagé cette histoire bouleversante. Dramatique et sublime.

Tout cela nous ramène aussi en effet à cette "orthodoxie balkanique" pas aussi florissante que certains néo-orthodoxes français, voire les Serbes eux-mêmes, voudraient le (faire) croire...Comme en Roumanie, "orthodoxie culturelle" ou (au mieux ???) foi (latinisée) du charbonnier semblent dominer...

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