Le carême et la bouffe occidentale

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Irène
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Message par Irène »

Sylvie, c'est en qualité de femme qui fait la cuisine que je vous ai répondu de ne pas lire les étiquettes !

Sans vouloir me faire gronder par Antoine, je fais pour le mieux : le poisson quand c'est permis, les fruits de mer pareil ; aucune dérogation. Toujours de l'huile d'olive, toujours pour le mieux.

J'ai inventé quelques plats, comme je le pense beaucoup d'entre nous, surtout un couscous végétarien qui va très bien l'hiver, vite fait (ça, c'est pour Anne Geneviève ...).

Et je veille à la santé des miens : je rajoute des vitamines !
Sylvie
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Message par Sylvie »

Merci Irène,

Votre réponse me permet de retourner ma question :
Toujours de l'huile d'olive, toujours pour le mieux.
Quand et comment utilise t'on l'huile ? Sur mon tableau nous y avons droit seulement le mardi, jeudi, samedi et dimanche.

Pouvez vous mettre votre recette de couscous ?


Sylvie
Irène
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Message par Irène »

Je n'ai pas, sous les yeux, le tableau de l'utilisation de l'huile d'olive, mais on en trouve qui peut être chauffée, donc pas de problème pour faire revenir les légumes.

Mon "couscous" : faire revenir des tomates coupées en morceaux, des oignons émincés dans un peu d'huile d'olive. Rincer une boîte de pois chiche. Suivre les indications pour mettre du couscous moyen directement dans de l'eau, ajouter les tomates, oignons, pois chiche, une feuille de laurier et assaisonnement à votre goût. Cuire doucement, c'est très vite fait.
Vous pouvez également ajouter d'autres légumes mais alors, c'est plus long et il faut faire blanchir les légumes à part et les ajouter en dernier.
Anne Geneviève
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Message par Anne Geneviève »

Grâces soient rendues à ceux qui ont introduit le nouveau calendrier ! Noël reste à sa date normale pour les Français et on ne se fait pas, en plus, des nœuds avec les usages de la famille.

Antoine fait une réflexion très juste : « à quel point les manquements au jeûne génèrent de la tristesse, un avant-goût d’acédie ». C’est bien ce qui rend criant le paradoxe dont je parlais pour ceux que leur profession amène à manger à l’extérieur la plupart du temps. Reste à savoir pourquoi cette tristesse et Sylvie n’a pas tort de se poser la question du sens de tout cela. Ces règles collectives nous remettent-elles temporairement sous la loi, avec ce que cela comporte de pression sociale mais aussi son formidable caractère révélateur du péché ? Contribuent-elles à transformer la vie quotidienne en liturgie ? A nous faire hiérarchiser intérieurement le nécessaire et l’accessoire ? Tout cela à la fois, bien sûr, au moins cela.
Mais sans doute plus encore et il me semble qu'explorer cette dimension serait fort utile, ce qui n'empêche pas aussi les échanges de recettes -- avec celles des agapes de Juvisy, on devrait pouvoir écrire un livre de recettes orthos, avec repas de jeûne, repas de fête, conseils pour agapes paroissiales et pour familles multiconfessionnelles ! Je suis sûre qu'il aurait un franc succès.
Au fait pourquoi l'huile d'olive et pas une autre huile végétale et naturelle ?
"Viens, Lumière sans crépuscule, viens, Esprit Saint qui veut sauver tous..."
Antoine
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Message par Antoine »

"Reste à savoir pourquoi cette tristesse "

Il faut renoncer à certaines choses pour mieux apprendre à les recevoir de Dieu ou pour apprendre à mieux les recevoir de Dieu. Tout ce qu'on ne reçoit pas de Dieu génère de la tristesse.
Nicolas
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Message par Nicolas »

Les livres pour le carême abondent. Ils ne sont malheureusement pas souvent traduits en français pour ceux qui ne comprennent pas le grec, le roumain ou le russe ; mais un jour quelques uns d'entre nous pourraient trouver le courage d'en traduire certains...

Cela ne devra surtout pas vous empêcher de continuer à faire oeuvre d'ingéniosité et de créativité remarquable dans la préparation de plats "carêmiques" !

Anne Geneviève, l'huile d'olive n'est pas obligatoire ! Encore heureux, comment auraient fait sinon pendant des siècles les Russes dans leur septentrion ou les Roumains en Europe centrale ? L'immense majorité n'avait et n'a d'ailleurs jamais vu un olivier !
Laurence
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Repas en temps de carême

Message par Laurence »

Je souhaiterais apporter mon témoignage de mère de famille travaillant et faisant la cuisine au sujet de cette question de la nourriture carêmique. En prévision peut-être du prochain carême.

Personnellement, je regarde les étiquettes des différents produits. En effet, l'interdiction de manger certains aliments en période de carême, en plus de l'idée de privation, vient du fait que ces aliments stimulent les passions. Dans l'Echelle sainte, Saint Jean de l'Echelle dit quelque part que la gourmandise ou un ventre bien plein est l'antichambre des excès sexuels... De ce fait, je pense que manger même "indirectement" ces produits n'est pas conseillés en période de carême, car ils ont un effet...

A noter que sur certains emballages, on voit que le produit est fabriqué dans un atelier utilisant parfois des produits non carêmiques. Dans un tel cas, je le consomme néanmoins car à priori le produit en lui-même n'en contient pas. En revanche, quand il est écrit, ce produit peut contenir des traces de X ou Y non carêmique, je ne le mange pas... Je ne sais pas si quelqu'un dans l'agroalimentaire pourrait expliquer ce que cela veut dire exactement...

Penser à utiliser certains substituts, comme le lait de soja en lieu et place du lait. Ca marche globalement bien. A noter que parmi les produits " interdits, ne figurent pas : les fruits de mer (crevette, crustacées, molusques), ni les animaux à sang froid comme les reptiles (consommés dans certaines régions du globe) ni les amphibiens (la cuisse de grenouille est carêmique). Toutefois, je préfère également m'en abstenir car c'est un peu -je pense- tromper l'esprit du jeûne que de manger des mets aussi "recherchés".

Concernant l'huile, je tente autant que possible de la supprimer entièrement et de cuire à l'eau ou à la vapeur... Je n'utilise absolument pas l'huile d'olive sauf aux jours dits d'huiles et de vins. Je suis surpris de cette usage que d'utiliser l'huile d'olive les jours de jeûne. En effet, après le Déluge, une colombe apporta à Noé un rameau d'olivier, signe de l'abaissement du niveau des eaux. L'olivier est donc le signe de la miséricorde divine, et l'huile d'olive est donc réservée aux jours dits d'huile et de vins (samedi et dimanche et certaines fêtes, jours de fêtes et sans jeûne qui manifestent davantage la miséricorde divine). C'est l'interprétation dont je dispose... J'utilise en revanche si besoin d'autres huiles mais en essayant de limiter car l'huile rehausse la saveur des aliments et je trouve cela un peu contradictoire avec le carême.

Pour l'alcool, je m'en abstiens sauf aux jours où cela est autorisé. A noter que la bière n'est pas considérées par certains comme de l'alcool...

Il y a la question de ceux qui doivent manger dehors. Je conseille les restaurants chinois, libanais ou juifs, où l'on peut trouver des produits carêmiques. Dans les restaurants chinois, on a notamment le riz blanc (prendre attention aux autres recettes de riz qui comportent des oeufs ou du poulet), des nems aux crevettes, des raviolis aux crevettes... Dans les restaurants normaux, il faut jongler avec la carte. Pour ma part, je demande des légumes.

Pour ceux qui n'ont guère recours au restaurant et mangent sur le pouce, il y a peut-être, pour éviter le sandwich, l'option suivante : acheter en super marché des produits prêts à consommer comme des taboulés (il en existe sans huile d'olive), des carottes râpées etc. Bref voir au rayon frais de votre supermarché. Ces produits sont assez abordables par rapport à un repas en restaurant...

J'espère que je ne vous ai pas trop ennuyé.
Irène
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Message par Irène »

Merci de votre témoignage.
Anne Geneviève
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Message par Anne Geneviève »

Je m’étais pourtant promis de ne plus rien poster sur ce fil où manifestement ce que je disais n’était pas entendu ou l’était de travers et qui devenait simplement le dernier coin d’échange de recettes entre cuisinières. Pourquoi pas ? Mais comme je ne fais plus la cuisine en ce moment et que mon questionnement était d’un autre ordre, je suis partie sur la pointe des pieds pour ne plus déranger. Le message de Laurence m’y ramène parce qu’elle emploie tous les mots clefs sur lesquels une réflexion spirituelle plus profonde est possible et, en particulier, tous ceux qui, du fait de mon enfance catho, ont tendance à me hérisser le poil quand il sont lancés même subrepticement sous la forme « tu dois », « il faut », c’est à dire sous une nouvelle forme de Loi.

Avant de me lancer, une précision sur laquelle j'insiste un peu lourdement : JE NE CHERCHE PAS DE « TRUCS », DE RECETTES NI D’AUTRES INDICATIONS PRATIQUES. Paris est bourré de boutiques bio où on trouve tout ce qu'on veut, y compris les galettes qui ressemblent à du polystyrène expansé et qui ont la cote comme aliment carêmique chez beaucoup de femmes de ma connaissance. Je m’interroge sur le SENS SPIRITUEL d’une ASCESE COLLECTIVE dans l’Eglise et sur son adaptation dans l’esprit plutôt que dans la lettre aux conditions de vie du présent, sur les paradoxes qui découlent de leur confrontation. Encore faut-il en comprendre l’esprit sinon cela devient soit de la routine, de la sociologie ecclésiale, soit un retour sous la Loi. Voir les épîtres pauliniennes. Bon, ça y est, ça percute ? Alors, j’y vais.

Saint Jean Climaque écrivait pour des moines, des ascètes par vocation et choix. Jean Louis Palierne, dans le fil sur saint Antoine, a si bien décrit le monachisme et son sens que je ne me hasarderais pas à rajouter une ligne sur ce thème, d’autant que je ne suis pas moniale. Donc, pour moi qui ne suis pas moniale et pour tous ceux qui ne sont pas moines, il n’est pas si sûr que le ventre plein soit l’antichambre des excès sexuels. D’abord, qu’est-ce qu’un excès sexuel entre époux ? Je sens là comme une pointe d’augustinisme, voire de puritanisme, où l’expression charnelle de l’amour serait par essence suspecte. Mais c’est de la foutaise. Si deux êtres s’aiment et se respectent, leurs gestes les plus intimes, leur désir le plus intense exprimera toujours cet amour et ce respect. Un vrai couple ne vit pas une prostitution mutuelle ! Sinon, l’Eglise ne couronnerait pas les époux, enfin ! Et puis, comme le chantaient nos ancêtres, « le bon vin m’endort et l’amour me réveille », ce qui rend ces excès plutôt antinomiques dans la vie courante, ce que d’ailleurs confirme la médecine. Ou la psychiatrie puisque anorexie et boulimie, ces sœurs siamoises, sont souvent liées à une frustration affective et sexuelle. Là, on retrouve saint Jean et son échelle monastique : pour sortir de la frustration ordinaire et rentrer dans l’ascèse, il vaut mieux couper toutes les têtes de l’hydre.
Donc plusieurs questions de fond dans le message de Laurence. Le carême a-t-il pour but d’éteindre ou de limiter la sexualité et, dans ce cas, pourquoi ? La sexualité en soi est-elle une passion ? Je répète, qu’est-ce qu’un excès sexuel entre époux ? Et qu’est-ce que ça révèle ?
Interdiction de manger certains aliments. On m’a toujours dit, de plusieurs juridictions d’ailleurs, que l’Eglise orthodoxe propose des ascèses mais ne les impose pas, que chaque baptisé est adulte et responsable. C’est un tout autre esprit que l’interdiction ! Qui, d’ailleurs, poserait de telles interdictions ? N’y aurait-il pas un zeste de cléricalisme, là ? Est-ce que les canons sont des lois ? Vieille discussion mais essentielle. L’acte le plus libre qui soit, c’est l’obéissance – laquelle, étymologiquement, est une écoute orientée. Mais poser une interdiction, et donc se faire gendarme pour qu’elle soit respectée, ce n’est pas amener à l’obéissance mais à la soumission – mettre l’autre dessous et donc, logiquement, se mettre au dessus. Plus de liberté possible dans cette hiérarchie là.
Mais bien souvent, c’est la théorie car voici une petite expérience : transgresser une indication de carême au vu de toute la paroisse. Oups ! Si les regards étaient des mitrailleuses… Comme dirait le père Jovan, s’abstenir de viande, c’est bien mais attention surtout à ne pas dévorer la chair de son prochain. Occasion d’une prise de conscience : sommes-nous une communauté ecclésiale, prémices de la vie hypostatique, de la déification – ou un groupe social avec ses réflexes de jugement collectif ?

Le produit fabriqué dans un atelier utilisant des produits non carêmiques – et les traces possibles. Non, là, pincez-moi, je rêve ? Où sommes nous ? C’est exactement le genre de question que se poserait un juif pieux désireux de respecter la Loi.. Les traces en chimie, alimentaire au non, c’est la présence d’éléments en quantité trop faible pour être mesurée par les instruments d’analyse. Par exemple moins d’un microgramme par hectolitre. Mais pour un talmudiste, même un nanopoil est une transgression de la Torah. On en revient à la question clef : les canons sont-ils une nouvelle Torah ?

Fruits de mer et grenouilles. Encore un point clef. Il est évident que les règles du jeûne carêmique ont été inventées dans un pays en bord de mer et pour une culture essentiellement rurale. On envoyait les gosses ramasser une poignée de crevettes, de moules ou de praires sur la plage ; des écrevisses dans le torrent ; des grenouilles dans la mare et des escargots dans les prés pour jeter dans la marmite à soupe avec les légumes du jardin. Tout ça plutôt que sortir le lard du saloir ou que tordre le cou à un poulet. Et, de fait, cela peut s’adapter aux pays froids et humides – et même aux régions désertifiées où les sauterelles feront l’affaire. C’est vrai qu’aujourd’hui, avec les raréfactions d’espèces et l’urbanisation, les crustacés, mollusques et coquillages sont devenus du luxe et le jeûne entretient là quelques paradoxes qui forcent à réfléchir sur les bases mêmes de la pratique.
Pourquoi s’abstenir de viande ? Pourquoi la viande s’arrête-t-elle aux mammifères et aux oiseaux ? Pourquoi le poisson est-il usité comme brisure du jeûne le dimanche, jour de la résurrection, et pas en semaine, alors que c’est un animal à sang froid ? le critère est-il la présence d’un squelette ? Non, puisque grenouille et serpent ont des os. Quel est le critère ? S’il s’agissait de ne pas tuer, on aurait droit au laitage, au miel et aux fruits charnus – à rien d’autre. Donc ce n’est pas la prédation qui est en cause. Alors que signifie la hiérarchie des aliments et donc la hiérarchie des espèces vivantes qui en découle ? Y a-t-il une raison d’ordre physiologique et/ou psychique comme le lien gourmandise (boulimie)/sexualité noté par st Jean Climaque ? Y a-t-il une raison culturelle qui ne nous parle plus vraiment ?
Oui, tiens, bonne indication. Depuis le néolithique et jusqu’à nos jours où ce n’est plus tout à fait vrai, la viande venait surtout d’animaux domestiqués ou chassés parce qu’ils mettaient en danger les cultures. Les poissons, on savait aussi les élever dans des viviers. Le critère, mais je me trompe peut-être, semble être des animaux à sang froid et sauvages. Mais pourquoi ?
Je ne crois pas qu’on puisse retrouver l’esprit du jeûne sans réfléchir sur les matières alimentaires proposées ou refusées.

Le vin et l’huile. L’antiquité ne connaissait que l’huile d’olive, les autres huiles sont plus tardives et donc s’y assimilent d’un point de vue canonique. Mais, toujours dans cette antiquité à laquelle il faut forcément revenir, le vin et l’huile étaient des remèdes. Remèdes en soi (antiseptique pour le vin, adjuvant de massages pour l’huile) et base de remèdes où l’on faisait macérer des herbes médicinales ou des minéraux aux vertus pharmaceutiques. C’est pourquoi ils sont liés à la miséricorde divine. Voir la parabole du Bon Samaritain.

Saveur : le but du jeûne, de l’abstinence alimentaire, est-il une abstinence de saveurs ? Mais les légumes, même cuits à l’eau, ont une saveur et qui d’ailleurs se révèle d’autant plus sans adjuvant. En tout cas les légumes bio, les seuls que connaissaient ceux qui ont édicté ces canons. Seule l’eau en bouteille plastique est insipide, et encore ! Pour qui est attentif, deux sources de la même montagne n’ont pas le même goût. Il y aurait donc là un paradoxe de plus car on n’abolit pas les saveurs, on en change. On en redécouvre. Mais la saveur de quoi ? Celle d’un jardin, à tout le moins. Et s’il s’agissait non pas de privations mais de retrouvailles ? Parce qu’enfin, l’herbe (légumes) et les fruits, c’est la nourriture offerte en Eden.
Alors le sens de cette ascèse ? Eteindre quelque chose de la nature humaine, ligoter le désir ? Ou se mettre dans les conditions telles que l’on puisse refaire dans sa chair l’expérience du paradis (jours « sans ») et l’expérience de la guérison (jours huile/vin) ? En ce cas, on comprendrait mieux la tristesse, le début d’acédie dont parlait Antoine, car celui qui ne rentre pas dans le cheminement proposé, dans cette liturgie du corps, se prive en fait du goût de l’Eden et de la douceur de la guérison.
Tandis que sous la Loi, on ne peut guère éprouver que la culpabilité si on ne tient pas le coup ou, pire, risquer l’orgueil si on n’a pas un poil de transgression même involontaire.
Mais je n’ai toujours pas compris les grenouilles, les crevettes et les escargots…
"Viens, Lumière sans crépuscule, viens, Esprit Saint qui veut sauver tous..."
Laurence
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Message par Laurence »

Je remercie Anne Genviève pour son commentaire. Je vais peut-être préciser certaines choses qui ont paru choquer.

Il ne faut pas voir une trace d'augustinisme dans ce que je raconte sur les aliments qui suscitent les passions "sexuelles". Je ne condamne pas non plus les relations intimes entre maris et femmes... Je pense toutefois que le carême est idélament une période où l'on se "sépare" mari et femme d'un commun accord pour vaquer davantage à la prière. De surcroît, pour les couples mariés, le jeûne alimentaire s'accompagne aussi d'un jeûne de la chair. Je trouve personnellement que cela est une heureuse "anticipation" de l'état angélique à venir...

Les règles que j'ai décrites me viennent d'usages que je pense être grecs... En tout cas, la source est grecque. Il faut savoir que ces règles du carême sont pour certaines issues du Typicon et donc varient d'un monastère à l'autre car les monastères n'ont pas forcément le même Typicon. Il est certain comme vous le signalez que les produits disponibles sur place ont influés dans leur rédaction...

Il faut bien parler du légalisme : est-ce légaliste de suivre une règle bien établie en matière de carême? Je note que certaines dispositions concernant les jeûnes ont fait l'objet de canons assez strict : excommunication contre les clercs ne jeûnant pas vendredi et mercredi, ou même rappel qu'il ne fallait pas, comme le faisait les Arméniens manger du fromage pendant le carême. Il semble donc que l'Eglise ait accordé une importance certaine à ce respect... au risque de sembler un rien tâtillon. Jeûner n'est donc pas une improvisation de jazz, et d'ailleurs en jazz même quand on improvise il y a des règles.

Faut-il les abandonner pour une ascèse personnelle? Je ne pense pas, sauf motifs impérieux telle la santé. Je ne le pense pas car je crois que ces règles sont réellement inspirées comme bien des choses dans l'Eglise. Aussi, même si je ne puis les expliquer, comme cette histoire d'animaux à sag chaud ou froid ou de mollusque, je les suis car j'ai confiance...

Je crains si l'on ne propose l'ascèse tout à fait personnelle, qu'on ne vire au jeûne à la façon de maints catholiques : plus de lettres et un esprit disons, difficile à percevoir... A force de considérer des choses comme de "petites choses" au profit des fondamentaux, ces derniers eux-mêmes disparaissent. J'ai vu la déliquescence catholique avec les assouplissements successifs et ma foi, je crains qu'importer cette vision dans l'orthodoxie serait suicidaire... Sans vouloir blesser, cela m'a l'air moderniste (mais je sais à lire vos textes sur le forum, que vous de l'êtes pas , je ne vous insulte pas).

Je crains aussi un certain individualisme dans l'idée de carême personnel ou d'ascèse personnelle. L'Eglise est un Corps et nous sommes mystérieusement relié les auns aux autres. Mais ce corps doit se mouvoir avec harmonie. Harmonie ne veut pas dire uniformité bien sûr, mais il y a bel et bien des actions communes (voire comunautaire) que tout le monde effectue de la même façon (je pense à la liturgie). Alors que vous mangiez des roduits non carêmiques en assemblées ecclésiale, n'est-ce pas un rien provocateur? Sauf pour raison médicale? Si l'on ne faisait pas la remarque, cela reviendrait de facto à dire jêûner comme vous voulez, c'est à dire, ne jeûnez plus...

Je vous remercie de m'expliquer cette histoires de traces dans l'alimentation. Je comprenne que cela rappelle le pharisaïsme. Mais Personnellement -je ne parle que pour moi-, je m'attache à être fidèles aux petites choses et comme je pense que ce qu'on mange a une influence ses "humeurs", je préférerai m'en abstenir. J'avais posé cette question du pharisaïsme à un prêtre il y a longtemps. Il m'avait répondu que le pharisien en l'occurence était celui qui regardait l'assiette de l'autre, les plats de l'autre sans prendre garde à s'interroger sur ses propres usages et surtout sur sa vie spirituelle... Ou une chose de ce genre...

Mais l'argument majeur reste que ces règles viennent de Saints moines, de saintes personnes théophores, et je vois mal comment, moi, Laurence je viendrai dire "Attendez je vais ajouter ma sauce béchamel " (non carêmique de surcroît).
Yiannis
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Re: Repas en temps de carême

Message par Yiannis »

Laurence a écrit :Concernant l'huile, je tente autant que possible de la supprimer entièrement et de cuire à l'eau ou à la vapeur... Je n'utilise absolument pas l'huile d'olive sauf aux jours dits d'huiles et de vins. Je suis surpris de cette usage que d'utiliser l'huile d'olive les jours de jeûne. En effet, après le Déluge, une colombe apporta à Noé un rameau d'olivier, signe de l'abaissement du niveau des eaux. L'olivier est donc le signe de la miséricorde divine, et l'huile d'olive est donc réservée aux jours dits d'huile et de vins (samedi et dimanche et certaines fêtes, jours de fêtes et sans jeûne qui manifestent davantage la miséricorde divine). C'est l'interprétation dont je dispose... J'utilise en revanche si besoin d'autres huiles mais en essayant de limiter car l'huile rehausse la saveur des aliments et je trouve cela un peu contradictoire avec le carême.
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A propos de l'huile d'olive, je vous prie de me permettre de préciser ceci: le mot grec "elaion", qui existe dans les typica ecclésiastiques byzantins signifie sans aucun doute "huile d'olive", car c'était la seule huile utilisée dans le monde méditerranéen jusqu'à la 2e Guerre Mondiale. Si l'on se rend compte de l'esprit de cette règle, on comprend très bien qu'il s'agit d'une interdiction de l'usage de l'huile en général. Par conséquent, durant les jours de jeûne stricte, quand on évite l'huile, en principe on évite toute sorte d'huile végétale. C'est la pratique non seulement du Mont-Athos et des tous les monastères en Grèce, mais aussi celle des Grecs pratiquants qui essaient d'obsérver les règles du jeûne, évidemment chacun selon ses forces. J'imagine que c'est la pratique des Russes aussi, qui, comme a été noté dans le forum, n'ont jamais eu la possibilité de faire de l'huile d'olive la base de leur cuisine (j'imagine qu'une bonne partie des Russes n'a même jamais goûté d'huile d'olive). Il me serait difficile, par exemple, d'imaginer que quelqu'un, tout en s'abstinant de l'huile d'olive, mange des pommes frites cuisinées avec de l'huile de maïs! En Grèce, les gens pratiquants qui ont du mal à observer le jeûne stricte, consomment de l'huile, sans faire la distinction entre huile d'olive et huile végétale. C'est une pratique générale. Je pense que ceci est beaucoup plus sincère que de faire semblant d'obsérver un jeûne stricte. Evidemment, je n'écris pas ceci pour Laurence - déjà son effort d'obsérver les jeûnes de l'Eglise dans un pays où la tradition carémique est inéxistante me touche beaucoup - mais je parle de manière générale. Dans des sites orthodoxes américains on reproduit à propos du jeûne un texte rédigé par Monseigneur Kallistos Ware, dans lequel est noté que "huile"="huile d'olive". Je pense qu'en proposant une telle interprétation on ne suit pas l'esprit des canons et même pas la lettre.
En même temps, je me demande aussi que si l'on consomme une grande quantité de nourriture sans huile ou préparée sans huile, on obsèrve l'esprit des canons sur le jeûne. J'avoue que je le fais souvent et je pense que c'est plus au moins un faux jeûne. Je me rappelle de ce que disait parfois une folle en Christ, la bienheureuse Sophie, qui est morte en Macédoine grecque aux années '70 et vénérée déjà dans la région comme une sainte miraculeuse: "On mange du miel et des olives et on pense qu'on jeûne! Le jeûne, c'est du pain et du sel!". Evidemment, ce n'est pas pour tous, mais il faut quand même se tenir compte des paroles de cette sainte de nos jours...
Sylvie
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Message par Sylvie »

Je vous remercie beaucoup de ces précisions pour la question de l'huile. Je n'avais pas encore eu de réponse à ce sujet. Il y a un grand passage à faire pour une ex-catholique à devenir Orthodoxe. J'ai beaucoup aimé le mot de Laurence lorsqu'elle disait :

Je crains si l'on ne propose l'ascèse tout à fait personnelle, qu'on ne vire au jeûne à la façon de maints catholiques : plus de lettres et un esprit disons, difficile à percevoir... A force de considérer des choses comme de "petites choses" au profit des fondamentaux, ces derniers eux-mêmes disparaissent. J'ai vu la déliquescence catholique avec les assouplissements successifs et ma foi, je crains qu'importer cette vision dans l'orthodoxie serait suicidaire... Sans vouloir blesser, cela m'a l'air moderniste

C'est tout à fait vrai. Autrefois, chez les Catholiques, il y avait le jeûne de toute nourriture et d'eau pour recevoir l'Eucharistie depuis minuit la veille et le jeûne du vendredi où nous ne devions pas manger de viande. Le poisson, les œufs, le laitage étaient permis. Il y avait aussi le carême en pensant aux souffrances de Jésus le Vendredi Saint et dans un esprit de réparation de nos péchés.

Pour ma part je vivais cela comme une préparation du cœur et je pensais que si je faisais un bon carême, je vivrais mieux la fête de Pâques. Alors avec cette mentalité, j'avais demandé à une religieuse si nous ne devions pas aussi faire carême avant la fête de Noël, elle m'avait répondu que non puisque c'est une fête joyeuse.

Depuis quelques années, c'est laissé au choix du croyant, selon sa conscience. Il n'y a plus de règles. Mais n'ayant plus de balises, je pense que le relâchement spirituel est facile. La pénitence du vendredi pouvait être reportée une autre journée de la semaine donc le sens spirituel aussi est perdu.

Je vois le carême Orthodoxe tout autrement. Je me posais toutes ces questions, s'il y avait du lait, des œufs dans ce que nous achetions tout préparé, qu'est-ce que je devais faire. Alors j'ai mis cela dans la Miséricorde de Dieu. Je crois qu'Il comprend nos difficultés et qu'Il voit nos pauvres efforts. J'ai la chance d'être à la maison en ce moment donc je peux cuisiner. Mais pour ceux qui travaillent comme Anne-Geneviève, c'est plus compliqué. Je crois que l'important est de réfléchir en début de carême sur ce que nous pensons pouvoir faire en regardant l'idéal à atteindre. En parler avec notre confesseur. Peut-être que certains jours nous devons choisir entre une cuisse de poulet et un morceau de lasagne. À la personne, selon sa conscience, ce qu'elle veut et peut offrir à Dieu dans un esprit de détachement des biens de ce monde.

La nourriture est un bien de ce monde dans le sens matériel mais aussi spirituel car elle est un bienfait qui nous est donné par Dieu. Cette nourriture peut devenir un mal pour nous si nous ne voyons plus la bonté du Créateur à travers elle et que nous tournons nos papilles gustatives à cette recherche de saveurs ou d'abondance. Cette période de jeûne nous aide à prendre conscience de notre trop grand attachement à nous même et à retourner notre être entier vers Dieu. Devant les tentations qui sont aux rendez-vous nous apprenons à prier : "Seigneur Jésus, Fils de Dieu, aie pitié de moi, pécheur."

Il me semble avoir lu ou entendu que en plus de suivre le jeûne (selon les possibilités) nous pouvons ajouter un petit quelque chose de personnel. Par exemple, faire œuvre de charité en visitant les malades, aidant les pauvres etc. ou se détacher d'avantage en se privant d'un divertissement, émission de télévision, soirée Bingo etc. Ici, nous ajoutons ce qui nous est personnel, ce qui peut aider à rester dans l'esprit du jeûne tout en essayant de suivre la lettre.

Malgré la volonté de suivre la lettre, il est fort probable que nous ne réussissions pas. Cela à pour bienfait de nous rendre humble. Tout concourt au bien de ceux qui aiment Dieu.

Amicalement

Madeleine.
Yiannis
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Message par Yiannis »

J'ai beaucoup aimé le dernier message de Sylvie et je suis tout-à-fait d'accord avec elle. Je pense qu'avec l'aide de son père spirituel et avec l'aide de Dieu, chacun peut jeûner, soit d'une façon plus stricte, soit d'une façon plus modérée, selon ses forces. Mon épouse, durant sa grossesse, mangait tout, mais le vendredi, surtout en vue de la communion du dimanche, elle obsérvait le jeûne, tout en buvant du lait. Notre père spirituel qui le lui a récommendé est lui-même père de 7 enfants.
Sylvie a tout-à-fait raison en mentionnant d'autres formes de "jeûne", qui doivent accompagner le jeûne alimentaire (la télé, etc.). Je voudrais à propos mentionner ce que j'ai lu dans la biographie du bienheureux père Séraphim Rose ("Fr Seraphim Rose: His Life and Works", St Herman Press). Alors qu'avant sa conversion il était gourmand et fréquentait des réstaurants chic de San Francisco, après être devenu moine père Séraphim se montrait tout-à-fait indifférent à l'égard du goût des plats. Par exemple, quand il préparait du spaghetti pour lui et les visiteurs, la sauce tomate n'était que du concentré de tomate avec un peu d'eau, sans huile, sans épices! J'avoue que je trouve cette sorte de jeûne pas très facile pour moi!
En même temps, je pense que si l'on voit le jeûne comme un petit sacrifice pour l'amour de Dieu et on le fait non par obligation mais avec tout son coeur et toujours avec humilité, on sera spirituellement aidé. C'est pourquoi je pense que ce serait une erreur spirituelle grave d'"institunionaliser" une réduction des jours de jeûne ou établir un jeûne plus "modéré", comme certains évêques et "commissions" le proposait aux années '60. L'Eglise a toujours su de faire de l'économie, d'après le bésoin de chacun, tout en gardant l'exactitude des canons (akribeia).
Sur ce dernier point, je voudrais bien savoir s'il est vrai ce que j'ai lu à propos du Synode du patriarcat d'Antioche: c'est-à-dire qu'aux années '90 ce Synode a décidé de supprimer le jeûne du mercredi et du vendredi pour la période entre le dimanche de Thomas et la Pentecôte, sous le prétexte d'une célébration plus radieuse de la Résurrection! Si ceci est vrai, nous devons supposer que les Pères de l'Eglise, qui ont établi le jeûne du mercredi et du vendredi même pour la période pascale (à l'exception de la semaine des Pâcques), ne savaient pas fêter la Résurrection du Seigneur de manière propre et que le bon patriarche Ignace et son Synode sont arrivés - à travers de la bouffe - à vivre la joie de la Résurrection beaucoup mieux que les Pères.
Anne Geneviève
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Message par Anne Geneviève »

Non, je ne propose pas d’avoir une ascèse totalement perso ou improvisée, sauf cas exceptionnels. Je cherche simplement à retrouver le sens profond des pratiques proposées par l’Eglise, à ce que cela soit une démarche spirituelle et pas du « suivisme » – autre plaie que j’ai vue dans les milieux cathos mais aussi, il faut bien l’avouer, chez des orthodoxes « de souche ». Je n’aime pas le terme « moderniste » qui me semble un mot-valise mais, justement parce que c’est un mot-valise, je ne me sentirais même pas insultée si on me collait l’étiquette : tout dépendrait d’où on le lancerait et pour quelles raisons. En général, les déviances vont par paires opposées. D’un côté l’abandon de toute règle, qui devient vite abandon de toute pratique ; de l’autre la rigidité de la règle suivie parce que c’est la règle, point barre, sans autre perspective, qui n’apporte que culpabilité et/ou orgueil. Je cherche le fil d’or, le chemin qui ne bascule ni dans un fossé ni dans l’autre.
Dans ma petite phrase provocatrice sur la transgression, je ne parlais pas des remarques, de la correction fraternelle, mais du regard qui juge – en silence, le plus souvent. La correction fraternelle laisse une place au dialogue, à l’écoute, à l’équilibre difficile entre le respect des canons et l’économie de la personne. Ce regard furibond devant lequel aucune défense n’est concevable, aucune explication même, est d’un tout autre ordre. Et le pire est peut-être de prendre conscience qu’on est bien capable de le lancer soi-même un beau jour.
Et je suis bien d’accord avec Yiannis qu’il faut garder l’exactitude des canons et l’économie, pas pondre une règle allégée comme la margarine du même nom ! Si l’on ne garde pas cette exactitude en toile de fond, le sens profond de l’ascèse proposée risque d’échapper. Je suis bien d’accord aussi que l’huile d’olive et les autres huiles sortent, si j’ose dire, du même tonneau en cette affaire.
Ces mises au point faites, j’en ajoute une : je ne parlais pas uniquement de moi, ces interrogations n’étaient pas un témoignage au premier degré, mais il s’agissait du sens d’une pratique ecclésiale. En d’autres termes, de théologie…
Et je ne vois pas en quoi le fait que les règles aient été recommandées par des saints empêcherait d’essayer de comprendre et de l’intérioriser.
Je vois aussi que personne n’a dit un mot sur le théologoumène des saveurs de l’Eden, qui fait du jeûne un don de Dieu, paradoxal d’apparence certes, mais ça, avec Dieu, on a l’habitude ! Et c'est sur ce point que j'espérais une réaction, pour tout dire.
"Viens, Lumière sans crépuscule, viens, Esprit Saint qui veut sauver tous..."
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