par eliazar » Mer 24 Sep 2003 15:43
Cher Claude,
Je reconnais que j’ai eu tort de trop passionner le débat sur l’Histoire de France, qui n’était somme toute qu’un sujet parallèle – et je vous en demande pardon, à vous mais plus encore à ces paysans alsaciens émigrés après 1871, vos ancêtres Je ne demande aucune circonstance atténuante ! … mais je risque un rappel à mi-voix : c’est qu’il n’existe pas d’Histoire (et encore moins de passionné d’Histoire) qui soit « neutre »…
A votre grano salis, me permettrez-vous alors de joindre mon grain de piment ? Car si vous pensez que « Bien sûr, nos visions de l'Histoire sont irréconciliables », ce n’est pas mon opinion : je crois plutôt que nos deux points de vue (comme ceux des deux yeux) ne peuvent que la rendre plus compréhensible, en lui donnant un relief plus accentué, une « troisième dimension » en quelque sorte. C’est ce qui me fait défendre la gauche quand je parle avec des amis de droite, et inversement. Je ne trouve aucun plaisir aux opinions absolues, à part 2 et 2 font 4.
Prenons les Chouans. Bien plus que la France ou même le Roi, c’est d’abord Dieu qu’ils défendaient : l’insigne du Sacré-Cœur qu’ils mettaient sur leur poitrine comme une cible n’était pas la fleur-de-lys de la monarchie de Versailles – contre laquelle leurs ancêtres bretons s’étaient révoltés tant de fois. Et s’ils vénéraient Louis XVI (sans bien le connaître, du reste) c’était comme « martyr de Jésus-Christ ».
Et c’était bien contre « la persécution religieuse de la Révolution française attribuée aux "Français" » (dans ce cas, au pouvoir parisien) que les Chouans se sont levés. Au point d’en être souvent amenés à obliger « manu militari » leurs propres aristocrates bretons à prendre leur tête, alors qu'ils eussent parfois préféré ménager leur avenir.
Pour les Lorrains et Alsaciens émigrés en 1871, ils n’étaient guère comparables (à part la langue) à la génération des Alsaciens au milieu de qui j’ai vécu après la Libération – et qui étaient revenus se faire citoyens allemands avec une relative bonne volonté au début de l’Occupation. Et en 1871, les manuels d’histoire officiels leur avaient déjà pratiquement fait oublier comment les rois de France avaient mis la main sur leurs pays et confisqué leurs anciens droits. Non que je jette du tout la pierre à ceux de 1941 (j’ai d’ailleurs épousé une de celles-là) : les situations historiques avaient tellement évolué depuis la fin du XIXème siècle qu’en confondant ces périodes on tomberait vite dans l’amalgame. Je dois même reconnaître que placé dans une situation similaire, j’aurais sans doute aussi préféré retourner dans mon cher Comté de Nice natal, plutôt que de rester en France comme « réfugié » - pour mieux m’identifier aux conséquences désastreuses des incapacités conjuguées du gouvernement de Paris et de l’état-major en 1940.
La France n’est pas aussi homogène (ni aussi indissoluble) qu’elle voudrait le croire. Et puis, enfin, les peuples évoluent au fur et à mesure de leur Histoire, n’est-ce pas, cher Claude ? Vos ancêtres ne sont-ils pas restés Suisses lorsque l’Alsace a été reprise par la France ? Sans doute y avaient-ils retrouvé un environnement culturel suffisamment familier, et assez proche de celui de leur pays d’origine d’avant 1871 pour qu’ils se sentissent « chez eux » dans leur nouvelle patrie.
Pour revenir à la rébellion chouanne de Vendée et de Bretagne, elle aussi est bien différente des mouvements similaires du Lyonnais et du Beaujolais, qui furent plus royalistes, eux, que chrétiens - même si tout était lié, à l’époque, et que l’exécution de Louis XVI ne se dissociait guère dans la colère des masses paysannes profondément croyantes de la liturgie sacrilège adressée à la Déesse Raison sur le Champ de Mars, par l’évêque d’Autun Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord, libertin, aussi dissolu qu’agioteur et affairiste, l’image même du renégat arriviste. Ce prélat était pourtant bien représentatif du haut-clergé de l’Ancien Régime dont les chouans défendirent les privilèges au prix de leurs vies.
Faut-il rappeler que le début de la révolte armée eut lieu dès Janvier 1791 à Vannes, quand les paysans catholiques envahirent la ville ? Or ce n’était pas pour le roi, c’était pour libérer leur évêque réfractaire qui venait d’être arrêté par la République. Et immédiatement après, la fusillade qui éclata en février au camp de Jalès opposa la Garde Nationale aux paysans catholiques. Le roi (qui ne s’enfuira à Varennes qu’en juin) n’était pas en cause, sinon qu’il s’était prononcé lui aussi, par principe, contre la constitution civile du clergé.
Le mouvement de « chouannerie provençale » (dont Jean Giono a fait le sujet de ses passionnants "Récits de la Demi-Brigade") est encore différent : le rattachement à la France des habitants des États Pontificaux, Avignon et le Comtat Venaissin, le 14 septembre 1791, n’y était pas étranger. De plus, l’attachement de la bourgeoisie avignonnaise à la qualité d’enclave (exterritorialisée) du Saint-Siège n’était pas uniquement religieux : les intérêts commerciaux et financiers des possédants avaient leur large part dans cette violente poussée d’irrédentisme... être rattachés à la France n’arrangeait pas leurs affaires du tout. D’ailleurs, si la « terreur blanche » a déchaîné des violences, elles ont été le plus souvent le fait de conjurés « de bonne race », ou de fils de notables - et pas l’engagement de tout un peuple comme en Vendée.
Dans tous ces cas, il faut aussi rappeler que l’obligation du serment républicain imposé au clergé avait profondément divisé l’Église catholique en France. La réforme impulsée par un simple mais érudit curé lorrain, Henri Grégoire (qui devint ensuite le célèbre évêque de Blois, plus ou moins mis au placard lors de la « Révolution bottée » de Napoléon – et de son concordat avec le Vatican), rassembla bien plus de la moitié des prêtres de France.
Celui qu’on appelait familièrement « l’abbé Grégoire » était extrêmement populaire ; il fut élu évêque par deux diocèses en même temps, avant de choisir celui de Blois. Il était à la fois un érudit (il fut élu membre de l’Institut), un militant chaleureux qui fit accorder l’égalité des droits aussi bien aux Juifs qu’aux esclaves d’outre-mer (victimes depuis des siècles du trop fameux « Code Noir » de Colbert), un gallican aussi combattif que devait le devenir plus tard notre Vladimir Guettée, et un janséniste fervent qui voulut de toute la force de sa foi ramener l’Église de France à la pureté des premiers siècles.
Je regrette personnellement qu’on n’aie pas assez mis en valeur, dans l’Orthodoxie, les aspects précurseurs d’une renaissance de la foi orthodoxe au sein de ce conflit - qui couvait d’ailleurs de longue date au sein du clergé français. Il dura assez longtemps (en dépit de toutes les persécutions) pour que nous y gagnions finalement un prêtre de la stature de Vladimir Guettée, critique impitoyable de la papauté vaticane et véritable refondateur de l’Orthodoxie francophone. Faute d’une connaissance un peu plus approfondie de l’histoire religieuse de notre peuple, nous avons un peu tendance à considérer Guettée comme une individualité d’exception, presque comme un cas isolé. Si notre clergé élargissait un peu ses connaissances dans ce domaine, nul doute que le retour de l’orthodoxie irait aussi en s’élargissant, et que la prédication de la Foi orthodoxe deviendrait moins abstraite pour ceux qui cherchent où est la vraie foi - et qui se figurent trop souvent l’Orthodoxie comme une curiosité orientale.
Cette coupure entre le clergé conventionnel et le clergé réfractaire (qui préféra une héroïque clandestinité pour rester fidèle à Rome) se répercuta forcément dans l’opinion publique. Dans certaines régions les catégories les plus aisées (ou les plus traditionalistes) étaient d’autant plus favorables au Pape que le roi avait ouvertement pris le parti des réfractaires – tandis que le petit peuple gagné par l’idéal d’une réforme de l’Église se montrait plutôt favorable à la Constitution civile. D’autres virent le petit peuple des campagnes s’opposer violemment à celui des villes, et même au besoin à ses élites seigneuriales - plus circonspectes, ou plus gagnées par les idées des Lumières : ce fut le cas pour la jacquerie « chouanne » d’une paysannerie restée très papiste dans l’ouest de la France, parce que très imprégnée encore par la doctrine missionnaire du P. Grignion de Montfort.
Nous lisons mal ces bouleversements religieux antagonistes, sans doute parce qu’ils étaient le plus souvent révélateurs d’autres oppositions sous-jacentes (de type plus social, ou plus historique) qui étaient restées trop longtemps étouffées par la sacralisation abusive de l’Ancien Régime ; c’est la raison pour laquelle elles touchèrent aussi bien le Massif central que le Nord, l’Alsace que la Provence, quoique sous des colorations bien différentes. Et en ceci nous avons subi l’influence de l’histoire officielle, qui découpe les siècles en périodes étanches, effaçant de notre conscience l’indissoluble continuité des sous-histoires locales, et la permanence souterraine de très anciens conflits entre envahisseurs et envahis, entre dominants et dominés, entre persécuteurs et persécutés… A titre d’exemple, les orthodoxes français ont parfois mieux vu les racines historiques et religieuses de l’affrontement serbo-albano-croate qu’ils ne détectent la persistance de volcans du même feu dans leur propre peuple, et notamment dans sa moitié sud – peut-être parce qu’ils n’ont plus fait éruption depuis longtemps.
Lorsque vous écrivez par exemple : « Quant à la persécution religieuse de la Révolution française attribuée aux "Français", peut-être prenez-vous le cas du comté de Nice pour une généralité... C'est dans les provinces bien françaises du Lyonnais et de la Vendée que l'on a le plus souffert pour la foi... » n’attribuez-vous pas la notion de « provinces françaises » que nous avons actuellement (où les provinces n’existent d’ailleurs plus, légalement parlant) à des milieux qui étaient rebelles au contraire à la République centralisatrice, et au découpage en départements ? Les anti-révolutionnaires n’étaient pas attachés à un «patriotisme français », mais fidèles à un Roi consacré pour l’éternité par l’onction de la Sainte-Ampoule, à Reims - un roi qui d’ailleurs partageait avec le seul clergé le droit de communier sous les deux espèces. Un Roi oint de Dieu. Assimiler leur mouvement à quelque chose comme un patriotisme français serait au contraire les confondre avec cette France républicaine qui était synonyme pour eux d’oppression anti-chrétienne. Ce en quoi ils étaient plus près du Comté de Nice que vous le pensez.
Et ce que vous dites des « braves Languedociens (que l'on croirait exempts de ce genre de torts à lire vos textes) qui se sont livrés à des massacres de protestants à Nîmes en 1815 sans que Paris y soit pour rien là-dedans »... ne tient guère compte de la réalité de ces troubles. Ils étaient dirigés surtout contre le général de Lagarde à qui Paris (justement) venait de confier le commandement militaire de la ville pour débarrasser la région des dernières bandes catholico-royalistes qui l’avaient ensanglantée. Lagarde venait d'abattre l’un de leurs derniers chefs, Trestaillon. Le grand Béranger, chansonnier habituel du « parti du patriotisme » (mais dont le père avait trempé dans plusieurs complots royalistes) fit même une complainte sur sa mort qui eut son heure d'engouement :
« Portefaix cité dans Nîmes
« Pour sa douce piété,
« D'assassin il fut traité
« Par ses brutales victimes,
« Quand son bras sur tel ou tel
« Vengea le trône et l'autel. »
Le général maladroit s’était en plus donné les gants de faire rouvrir les temples protestants fermés depuis des mois, ce qui ajouta un attendu définitif à sa condamnation : les protestants échaudés par plusieurs rois de France avaient en général plutôt bien accueilli la République (comme ils avaient favorisé de leur mieux la publication de l’Encyclopédie) et à ce titre étaient haïs par tous les muscadins sanglants qui avaient tourné brigands à l’effondrement de l’Empire. Les derniers survivants de la Terreur Blanche mirent donc la ville à feu et à sang, et abattirent en retour Lagarde d’un coup de pistolet.
Nous sommes loin de votre boutade, cher Claude : on ne peut pas tout confondre - et je n’ai jamais prétendu qu’il n’y eut pas de canaille dans le midi de la France. Vous connaissez sans doute la phrase cruelle du spécialiste militaire anglais Liddel Hart sur « le patriotisme (qui) est le dernier refuge de la canaille » : la religion peut lui en servir aussi, dans des périodes aussi troubles, et nous avons encore dans la mémoire ces bandes armées de « chrétiens » qui au Liban traînaient « leurs ennemis » musulmans jusqu’à ce que mort s’en suive derrière des blindés décorés d’un beau crucifix fleuri et sous les applaudissements de la populace… Ce sont les mêmes miliciens de Gemayel qui exécutèrent la boucherie ignoble des camps de Sabra et Chatila en septembre 1982, encadrés par l’armée israélienne d’Ariel Sharon ; je ne les confondrais pas plus que les assassins « catholiques et royalistes » de Lagarde avec des chrétiens dignes de ce nom.
Pour le reste, je reconnais bien volontiers l’utilité de votre position, quoiqu’il me semble inutile de revenir sur le lamentable état moral où était le haut-clergé de la fin de l’Ancien Régime : on y a compté davantage de Talleyrands et de Rohans que de Grégoires, hélas, même s'il est exact que les massacres de 1793 firent des martyrs parmi eux, qui moururent avec courage.
Et pour ce que vous donnez comme « la parenté culturelle des Français - dont je veux bien exclure les Niçois si cela peut vous faire plaisir, mais dont je me vois mal exclure mes ancêtres alsaciens ! » j’ose à peine vous murmurer que les Niçois (qui n'avaient jamais parlé français)s’étaient donnés à la Maison de Savoie le 28 septembre 1388 (il y aura 615 ans dimanche) justement pour ne pas courir le risque de devenir sujets des ducs d’Anjou comme cela venait d’arriver en 1380 au reste de la Provence, de crainte d'échoir ensuite au roi de France ; ce qui devint en effet définitif en 1485 pour la Provence occidentale. Si vous tenez vraiment à une « parenté culturelle », elle n’a guère commencé qu’après le referendum truqué de 1860, pour emporter lequel l’évêque de Nice avait fait prêcher par tous ses curés (en nissard ou en italien!) que voter Oui permettrait aux Niçois d’avoir en Napoléon III un vrai et pur souverain catholique, protecteur du Saint-Siège - alors que le roi Victor-Emmanuel était tombé entre les mains des franc-maçons (comme son ministre Cavour)… C’était habile, et assez cynique, mais pas surprenant.
Enfin ma remarque sur les Pied-noirs s’appuie sur une expérience personnelle, il est vrai, mais prolongée; j’ai vécu familialement 15 ans dans ce milieu, mais chaque fois que j’ai demandé à l’un ou à l’autre comment on disait ceci ou cela en arabe (mis à part les quelques rudiments indispensables pour parler à la fatma ou aux ouvriers agricoles), ou ce que signifiait tel ou tel nom (de personne ou de lieu) je me suis heurté à une ignorance aussi tranquille que totale de la langue. Alors, peut-être s’agit-il en effet d’arabe littéraire… mais je me suis toujours étonné que dans les familles assez cultivées dont il s’agissait, aucun des enfants n’ait jamais choisi d’apprendre la langue de ce qu’il considérait comme son pays (plus que « la métropole »), au cours de ses études secondaires dans l’Algérie d’avant « les évènements », alors qu’ils s’étaient presque tous appliqués à apprendre une ou deux langues étrangères, sans même parler de l’italien ou de l’espagnol qui étaient ancestraux pour certains d’entre eux. Ceci n'a pas peu joué dans l'issue de cette sinistre guerre.
Voilà. C’est tout ce que je voulais dire. Sans rancune j’espère ?
Et un grand merci pour les détails complémentaires sur l’Afrique, sur l’île Maurice et sur Haïti.
Éliazar