par eliazar » Mer 17 Sep 2003 19:24
Cher Roman,
Après les réponses si documentées de Christian et de Claude (sur le sens de « francophone ») je n’ai plus grand’chose à te répondre, sauf concernant mon point de vue étroitement personnel. Il concerne essentiellement l’aspect « France » du sujet.
1° La France, le français et les Français – D’abord, tu remarqueras qu’on écrit « parler le français » avec une lettre « f » minuscule, s’agissant de la langue (comme du reste « un roman français » - adjectif qualificatif).
Par contre, « un Français », ou « une Française » (pour un citoyen, une personne) s’écrit avec une « F » majuscule.
Si nous parlons de l’Orthodoxie et de la France, il y a un préalable absolu : il n’y a jamais eu de France Orthodoxe. Donc, quand tu écris « Vive la France orthodoxe », mis à part ton amour de notre peuple, dont je te remercie pour lui, tu ne peux exprimer que le vœu qu’il existe un jour, par l’effet d’un miracle, une France Orthodoxe ; que tu salues alors « prophétiquement » ? Pourquoi pas ! ... si Dieu veut!
2° L'Orthodoxie - Les peuples du sud de la France actuelle (Provence, Aquitaine, Languedoc, Massif Central, et probablement jusqu’au Poitou…) ont été les premiers christianisés ; ils l’ont été bien des siècles avant les peuples slaves, mais un peu après le peuple grec – et le plus souvent ils ont été évangélisés par des illuminateurs venus de Grèce, du Moyen-Orient, d’Égypte, ainsi que de Rome. Par exemple, au IIème siècle, le grand saint Irénée de Lyon venait directement d’Anatolie, et comme tous les missionnaires de tous les temps, il écrivait des lettres dans son pays d’origine pour rendre compte de sa mission (en grec). Lui et son clergé célébraient les saints mystères en langue grecque ( c’était encore la langue de l’oekumène – tandis que le latin n’était que celle de l’administration et de l’armée romaine d’occupation, qui venait de conquérir la Gaule), mais Irénée raconte à ses frères grecs d’Anatolie qu’il est en train de traduire la Liturgie (et l’Évangile) dans la langue du peuple local de Lyon, car pour les grandes fêtes païennes, les Gaulois barbares viennent en foule à Lyon (le nom de la ville indique qu’elle est dédiée au grand dieu de la Lumière, LUG, l’équivalent gaulois de l’Apollon grec) et beaucoup viennent écouter la liturgie dans son église, et s’intéressent à la Bonne Nouvelle : or, ce sont des gens sans éducation littéraire, qui ne comprennent pas ou très mal le grec, dit-il en substance.
En Provence proprement dire, sur la côte « marseillaise » notamment (Marseille, comme Nice, comme Antibes, et du côté ouest, comme Agde, sont des villes fondées par des Grecs) on sait qu’il y a eu (et au moins un bon siècle après le schisme du Patriarcat de Rome) des monastères où les moines provençaux célébraient encore en grec.
Les Gaulois qui se convertissaient au Christ étaient donc tous à l'origine des chrétiens orthodoxes. Et quand les petits princes provençaux se sont ligués pour chasser de Provence les petites garnisons de Berbères musulmans (venus d’Espagne) qui devenaient des foyers de pillards, c’est encore la flotte de Byzance qui est venue au Xème siècle les y aider - en bloquant les côtes de la Méditerranée pour empêcher les « Sarrazins » (comme on les appelait) de s’échapper ou de recevoir des secours par la mer. Mais la France n’existait pas encore en ce temps-là, et les Chrétiens orthodoxes de Provence appelaient tout naturellement à leur secours leurs frères orthodoxes de l’Empire Byzantin – et surtout pas les envahisseurs germaniques : les Franks, qui étaient détestés chez nous. D’ailleurs, ces petits princes avaient fait imprudemment appel à des garnisons de Sarrasins, mercenaires, parce que les Franks venaient régulièrement faire des razzias féroces en Provence, justement. Ils avaient entre autres détruit de fond en comble, et pillé, en massacrant les chrétiens, la ville d’Arles en Provence, ancienne capitale des Empereurs Romains.
La seule partie de la France actuelle qu’on pouvait appeler « France » en ce temps là était la province autour de l’actuelle capitale, Paris. Elle appartenait à un « comte » frank, (le Comte de Paris) qui se décréta ensuite « Roi des Franks » : par extension, on disait que cette petite région du Nord était « la France », puisqu’elle constituait le royaume des Franks. Mais pour les chrétiens orthodoxes, c’est à dire dans plus de la moitié du territoire actuellement devenu la France, les Franks étaient l’ennemi : des Barbares germaniques. On dit encore aujourd'hui en provençal (comme du reste en gascon) qu’ils sont des « Franchimans » (ce qui englobe maintenant tous « les hommes du Nord » de la France, ceux qui ne parlent que le français et pas notre langue provençale ou ses dérivés : gascon, limousin, etc...), comme on appelait un autre peuple d’envahisseurs germaniques : les Alamans (ils nous ont laissé le nom moderne des « Allemands »).
En plus, quand les Franks se sont convertis au Christ, ils sont devenus directement « catholiques romains ». Tu connais certainement l’histoire de leur "roi des Franks", Charlemagne, à qui le pape de Rome a donné le titre d’Empereur Romain Germanique, en remerciement pour la protection que les soldats franks accordaient au patriarcat romain contre ses ennemis. Cette "protection" était un cadeau empoisonné; ce sont plus tard les évêques franks qui ont obligé la papauté romaine à insérer le « filioque » dans le Credo de Nicée-Constantinople, car leurs armées tenaient les papes de Rome sous leur autorité. Et ces armées des Franks ont hélas « donné » un domaine terrestre au pape de Rome, et ont fait de l'évêque de Rome (contre toute la loi de l’Église) un Pontife « souverain » - c’est à dire : avec sa propre armée, sa police, sa monnaie, sa loi, etc…
C’était déjà l’hérésie et le schisme, qui ont potentiellement englouti le trône patriarcal de Rome – et ceci, bien avant la rupture officielle de l’an 1 050. Après, on a tout eu à Rome : des papes banquiers, qui ont succédé aux papes « chefs d’État » et « chefs d’armée », et puis des papes avec leurs maîtresses installées royalement dans le Vatican, avec leurs enfants adultérins nommés à 9 ans cardinaux de l’Église Romaine (alors que les canons de cette même église interdisaient qu’un fils d’adultère devienne même prêtre) etc. etc. Ils étaient chefs d'État, ils faisaient la loi, et tout naturellement ont fini par se déclarer "infaillibles".
3° Donc « France » et « Orthodoxe », c’est le contraire ! On ne peut pas réunir ces deux mots. Quand le petit roi de France a conquis toute la France actuelle (sauf la Provence - et la Bretagne, qui avait été re-christianisée après les invasions germaniques par des moines orthodoxes venus d’Irlande, et descendants spirituels du grand saint Patrick qui avait étudié l’orthodoxie en Provence, au monastère de Lérins avant de retourner en Irlande) il y avait longtemps que même la Bretagne et la Provence (qu’il a fini par conquérir aussi) n’étaient plus orthodoxes, mais devenues « catholiques romaines » elles aussi. Même Nice (l'antique Nikaia des Grecs), que la France a annexée en 1860 seulement...
L'Orthodoxie a été abandonnée par nos peuples, progressivement, sous la poussée du pouvoir central, et pour d'autres motifs aussi, ntamment féodaux (quand le seigneur devenait un Frank, p. ex.) entre le IXème et le XIIème siècles. Byzance était loin, et Rome était entre nous et nos frères grecs... Donc, il est plus juste de parler d'une « Orthodoxie francophone » - ou plus précisément, de "l’Église Orthodoxe en France" ( c'est à dire sur le territoire légal de la France moderne, qui n’est d’ailleurs plus un pays « catholique », mais officiellement une République « athée », puisque la Constitution Française ne reconnaît pas l’existence de Dieu).
Mais moi, je préfère « Orthodoxie francophone », car cela dépasse la notion de "nation". On peut ne pas être né Français, ou ne pas être Français du tout, mais être de culture française, et / ou être francophone. Cette dénomination désigne donc tous ceux qui célèbrent Dieu en langue française comme étant frères au sein de l’Église Orthodoxe – non pas à cause de leur passeport, mais de leur culture commune, de leur langue la plus commune, en tout cas celle qui les réunit quand ils sont en paroisse.
Excuse-moi d’avoir été si long : Claude et Christian, et les autres « francophones » de ce Forum, et dont l'un est Suisse, savent à peu près tout ce que je viens de te résumer ici, mais pour un Russe, même intéressé par l’Histoire, cela doit sembler des problèmes microscopiques (sur le plan géographique !) et il me semble que c’est utile d’expliquer les choses dans leur complexité.
Éliazar-le-vieillard-un-peu-radoteur !
PS – Je pense que Claude a oublié (parmi les langues liturgiques utilisées dans des paroisses orthodoxes en France) le copte, c’est à dire l’égyptien liturgique. Je ne crois pas que les Coptes (il y a une paroisse à Paris) célèbrent en arabe ?
Il y a aussi le provençal : dans certaines paroisses populaires , on dit certaines parties de la Liturgie traduites en provençal. C'est souvent par "irrédentisme".
Et enfin il y a, au moins dans une minuscule paroisse de ma région, un prêtre que je connais, qui a quitté l'église orthodoxe serbe pour se rattacher depuis peu à l'église copte de France, qui a traduit la Liturgie en basque et qui la célèbre dans cette langue - mais c'est plutôt "folklorique"... car il n'a presque pas de fidèles!