Le livre de JM Gourvil sur le "Notre Père"

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Makcim
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Message par Makcim » sam. 03 juil. 2004 12:20

Antoine,
Je pense que l'on peut conserver la conjonction mais qui pourrait se comprendre comme toutefois, quoi qu'il en soit . Mais ne serait plus alors une simple opposition mais plutôt une réserve, un rappel concernant une demande constante dont on connaît par expérience l'impérieuse nécessité.
Bénédictions (Si ! Si!)
Makcim

Antoine
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Message par Antoine » sam. 03 juil. 2004 13:09

Il ne s'agit plus de nuance de traduction mais simplement de grammaire française. "Mais" est grammaticalement incorrect.

Vous pourriez dire:
"garde la tentation mais délivre nous du malin". On comprendrait l'opposition. (ça n'est plus le texte evidemment. Ce n'est qu'un exemple grammatical)
"garde nous de consentir mais délivre nous" est grammaticalement impossible.

Irène
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Message par Irène » sam. 03 juil. 2004 13:35

Antoine a raison : ce sont deux prépositions différentes et indépendantes. Il pourrait y avoir un point après la première Il n'y a pas de relation de cause à effet entre elles. Il pourrait même y avoir une virgule. L'on remplace le point ou la virgule par "et".

Makcim
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Message par Makcim » sam. 03 juil. 2004 14:50

Très chers collègues de l'Académie,
1. Il ne s'agit pas de deux prépositions, chère Irène, mais de deux propositions coordonnées par la conjonction de coordination mais qui "marque opposition, restriction, différence" (cf. Littré). Ceci pour la grammaire.
2. Pour ce qui est encore de la grammaire, cher Antoine, il n’y a rien ici d’incorrect et vous confondez malheureusement la logique du sens (problématique à vos yeux c’est clair) et la grammaire qui est ici parfaitement respectée. C’est évidemment ce respect de la grammaticalité d’une phrase qui permet toutes les fantaisies humoristiques, poétiques ou sophistiques dont la littérature la meilleure comme les pires conversations du café du commerce regorgent et pour longtemps bienheureusement.
3. Mais si mais ne vous agrée point, ce que je conçois, il pourrait en effet être remplacé par une liste de synonymes (plus ou moins proches car à strictement parler il n’existe pas de synonymes) que voici : au demeurant, cependant, toutefois, pour autant, néanmoins

Je traduis (malgré votre dissuasion) : « Ce n’est pas parce que nous Te demandons de nous garder de la tentation que Tu ne dois pas nous délivrer du malin une bonne fois pour toutes car c’est lui qui nous colle aux baskets tout le temps des fois qu’on tomberait, même si Tu nous as bien gardés comme nous te l’avons demandé… »

Bon ceci dit je vous laisse pour quelques temps non pas pour clore le débat mais parce que je vais sur le champ préparer la salle des agapes qui suivront mon mariage qui sera célébré demain dimanche en ma paroisse de l’église Ste Catherine de Port de Bouc par le Père Panayotis mon prêtre.
A bientôt.
Makcim

Irène
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Message par Irène » sam. 03 juil. 2004 15:48

Voila la preuve quil faut se relire avec attention. Mea culpa, il s'agit bien de deux propositions MAIS je vois pas pourquoi vous tenez à mettre un lien à ces deux phrases.
Car avec n'importe laquelle des conjonctions que vous proposez le sens de la phrase est changé. Bon, maintenant je ne reviendrai pas sur ce sujet car les dialogues de sourds sont inutiles.
Ce qui ne m' empêche pas de vous adresser mes sincères souhaits de bonheur à l'occasion de votre mariage.

Irène
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Message par Irène » sam. 03 juil. 2004 19:45

Un peu en marge de ce débat sur le "Notre Père", je souhaite dire que je "milite" pour le forum principalement pour aider ceux qui sont sur le chemin de l'Orthodoxie à comprendre qu'ils retournent à la maison. Pour ajouter ma petite pierre, j'aide Eliazar (Claude ajoute son regard perçant)
à la rédaction du synaxaire des Saints de Notre Héritage qui est sur le site du forum. C'est un gros, très gros travail qui prend plusieurs heures par jour et que nous allons compléter et enrichir dans les deux années suivantes. Evidemment, ce travail est énorme par rapport aux nombres de visiteurs, sur le site, pour le lire. Mais c'est là qu'il faut voir plus loin et espérer.
Comme je ne me lasse pas d'espérer pour le forum : rien ne saurait être inutile. La preuve : Jean Louis Palierne est très actif sur le forum et l'un de nos nouveaux membres est Jean Marie Gourvil. Et là, je reviens à cette traduction du "Notre Père" : il ne faut jamais se lasser de semer.
Merci à vous tous.

Antoine
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Message par Antoine » sam. 03 juil. 2004 20:31

"alla" est petit mais...

Pour ce qui est encore de la grammaire, cher Antoine, il n’y a rien ici d’incorrect et vous confondez malheureusement la logique du sens (problématique à vos yeux c’est clair) et la grammaire qui est ici parfaitement respectée.
Non seulement je reste sur ma position mais en plus je la maintiens, car "mais" indique bien une opposition de sens entre deux termes et non pas seulement une opposition de forme. Dans ce cas précis nous demandons et de nous garder de consentir à- et -d'être délivré-. Le "mais" qui traduit ("alla" en grec, ou kî 'im en hébreux) étant en français à la fois grammaticalement et logiquement incorrect.


Ne sachant toujours pas comment utiliser d’autres caractères sur le forum,j’ai transcrit en caractères latins le grec [alpha,lambda, lambda, alpha,] par « alla »

Exégèse de ce mot par Jean Carmignac dans son livre déjà cité.


Le rapport entre la 6e et la 7e demande est indiqué par la conjonction « alla », qui correspond généralement en hébreu à ou à kî ‘im(20). En grec « alla » peut indiquer (21) :
a) soit l’opposition simple entre une première phrase négative et une seconde phrase affirmative, comme le français « mais » (Marc 5, 39 : « L’enfant n’est pas mort, mais il dort »);
b) soit une opposition restrictive, comme en français « (néanmoins » ou « cependant » (Marc 14, 36 : « Eloigne de moi cette coupe; cependant que ce ne soit pas comme je veux... »);
c) soit une affirmation emphatique, comme en français (bien plus ), (et surtout) (Jean 16, 2 : « Ils vous jetteront hors des synagogues; bien plus « alla » l’heure vient où quiconque vous tuera s’imaginera honorer Dieu ) (22).

Or, en hébreu, et kî ‘im possèdent également ces trois significations, avec la différence que kî ‘im est surtout employé pour la seconde et pour la troisième (23). Ici, le contexte exclut l’idée d’une opposition restrictive (« cependant »), mais il admet fort bien celle d’une affirmation emphatique (« et surtout »). Ceux qui fondent en une seule la 6ème et la 7e demande s’en tiennent évidemment à l’opposition simple: « Ne nous laisse pas succomber (24) à la tentation, mais délivre-nous de l’(être) pervers».
Pour ceux qui distinguent ces deux demandes, la même solution reste possible, mais ils sont plus à l’aise pour envisager aussi une progression de la pensée : « Fais que nous ne consentions pas à la tentation. Mais encore, et surtout, délivre-nous de l’(être) pervers». En ce cas la 7ème demande complète très heureusement les deux précédentes : la 5e implore le pardon pour les péchés déjà commis, la 6ème implore l’assistance divine pour résister aux tentations actuelles, la 7ème implore une aide divine encore plus efficace qui, à l’avenir, nous tiendra en permanence à l’écart et à l’abri des attaques du démon.
Tel est bien l’avis de plusieurs exégètes. F. Lucas, en 1712 : « Très souvent, (alla) affirme plus dans la sentence opposée qu’il n’était affinné dans la première, en sorte qu’on doive comprendre une chose nouvelle... « Pendant mon absence, ne sors pas, mais travaille sérieusement! ». N’y a-t-il pas là deux choses différentes? (pp. 98-99). —P. Schanz, en 1879, admet également que « alla » ne marque pas seulement une forte opposition, mais aussi un progrès dans la pensée (pp. 219-220). — A. J. Maas, en 1898, affirme que la 7ème demande « embrasse un sujet entièrement nouveau » et donc il reconnaît à la conjonction une force très grande. — T. Zahn (Das Evangelium des Matthiius, en 1903, p. 286) : « La dernière demande positive s’étend au-delà du simple contraire de ce dont on demande à être épargné ». —G. B. Verity, en 1947, commente ainsi : « Eprouve-nous (25), oui, mais surtout garde-nous de subir du dommage dans l’épreuve » (p. 222). — H. van den Bussche, en 1960 : ((La conjonction « mais » suggère un climax « Ne nous mettez pas dans la situation de tentation et même soustrayez-nous à la puissance du séducteur» (p. 105).

Luc, malheureusement, n’a pas bien compris ce crescendo de la pensée et, dans son désir de briéveté, il a cru pouvoir omettre sans inconvénient la dernière demande, qu’il considérait comme à peu près identique à la précédente. Cette suppression n’indique d’ailleurs pas nécessairement qu’il les fondait en une seule, car nous avons vu qu’à la fin de la première strophe il a déjà négligé les deux derniers stiques, bien qu’ils constituent de toute évidence une demande particulière (et même une demande plus un complément collectif). Mais, comme la tentation est intimement liée à l’activité du démon, Luc a cru pouvoir faire l’économie de la seconde phrase. Par là, il ne fausse certes pas la pensée primitive, mais il l’appauvrit.

Traduction.

Bien que cette dernière demande n’ait pas soulevé de grosses difficultés théologiques, elle est assez délicate à rendre en français.
Le premier mot est toujours traduit par « mais ». Pourtant, le grec et surtout l’hébreu orienteraient facilement vers une nuance emphatique « et surtout ». Peut-on se permettre de la proposer, ou doit-on s’enfermer dans la routine habituelle et conserver le « mais »?

Notes

20. Cette correspondance est manifeste soit en Matthieu 4,4, où le du Deutéronome 8, 3 est traduit par « alla » comme dans la Septante, Soit en Matthieu 22,30 (= Marc 12,25), où « alla » a pour correspondant en Luc 20,36 « gar », qui représente un autre sens de . Plusieurs retraductions hébraïques (Shem Tob ben Shaphrut, S. Mùnster, J. Cinqarbres, J. Mercier, J. Cellier, A. Rocca, I. B. Iona, le manuscrit 4473 de la Mazarine, le manuscrit de Travancore) supposent ‘èllâ’, mais ce terme d’hébreu mishnique et d’araméen talmudique n’est employé ni dans la Bible, ni à Qumrân, et sa plus ancienne attestation remonte aux lettres 45, 8 et 46, 6 de Murabba’ât, vers 134-135 après Jésus-Christ; sa présence en Matthieu est donc assez peu probable. Rabbi Isaac, cité par J. Chamberlayne, emploie un simple waw et le manuscrit de Chantilly emploie ‘ak ; ces deux hypothèses ne sont pas à négliger. Mais les meilleures retraductions (Elias Hutter, Chamberlayne [hébreu et samaritain], Delitzsch, Saikinson, Bauchet) s’accordent sur kî ‘im, et l’on ne peut que se rallier à leur jugement, en n’oubliant pas que sans ‘im possède aussi un sens adversatif.

21. Voir la Grammaire du grec biblique de F.M. Abel, n° 78n, pp. 346-347.

22. En latin, «sed» possède aussi la même valeur. Le Nouveau dictionnaire Latin-Français de Benoist et Goelzer (Garnier, Paris) indique comme 2ème sens (p. 1385, col. 1) « Sert à affirmer plus fortement ce qui précède, à marquer une gradation : Clavas, sed probas (Plaute) : des massues? oui, mais de bonnes. Odore, sed multo replent (Phèdre) : on les remplit de parfums et cela à profusion ». En français aussi, « mais » peut exprimer une nuance assez voisine : « Pars, mais vite! »; « Viens, mais avec ton frère! »; « Réponds, mais franchement! »...

23. Voir le Lexicon hebraicum de F. Zorell, pp. 353, col. 1, et 354 ,col. 1, ainsi que le Lexicon in Veteris Testamenti Libros de Koehier - Baumgartner, p. 432, col. 2.

24.Ou « Ne nous induis pas », ou quelque autre formule.

25 Voir au chapitre précédent ce qu’il faut penser de cette traduction.

Céti pas chouette l'exégèse? Voilà un petit "mais" qui fait de grands "mêêêêêêêê"

Irène
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Message par Irène » sam. 03 juil. 2004 20:44

Oh l' alla ! J'en suis baba !

Antoine
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Message par Antoine » ven. 01 oct. 2004 1:06

Voilà une prise de position de l'AEOF sur la nouvelle Traduction du Notre Père parue dans la liturgie de St Basile éditée par la Frat.
Cette lettre auto-dispense l'AEOF de tout commentaire théologique sur les modifications apportée dans cette traduction. C'est très astucieux. Les jésuites n'auraient pas fait mieux...



Le secrétariat de l’Assemblée des évêques orthodoxes de France (AEOF) a publié, début septembre, le communiqué suivant, élaboré par la commission théologique, dont le modérateur est le père Boris Bobrinskoy, doyen de l’Institut de théologie orthodoxe de Paris (Institut Saint-Serge), et agréé par l’Assemblée des évêques :

“1. A l’occasion de la parution prochaine d’une nouvelle traduction de la liturgie de saint Jean Chrysostome, l’AEOF tient à saluer tout le travail de traduction et d’adaptation, voire de création de textes liturgiques qui se fait en France depuis de très nombreuses années, et tout particulièrement ce que fait en ce sens la commission de traduction de la Fraternité orthodoxe en Europe occidentale.
De même que toutes les traductions précédentes de la Liturgie et de tous les autres offices liturgiques, la présente traduction de la Liturgie de saint Jean Chrysostome est proposée à la prière et à la réflexion de toutes les communautés orthodoxes de notre pays, qui sont appelées à la pratiquer et à faire part de toutes leurs remarques critiques et propositions constructives dans le souci de continuer à parfaire la langue de nos célébrations.
2. Tous les chrétiens francophones du monde entier utilisent, depuis 1966, une seule et unique version du Notre Père, élaboré et reçue en commun, notamment par les orthodoxes eux aussi, qui ont activement participé à ce travail.
Aux yeux de nombre de spécialistes, y compris catholiques et protestants, cette version pose un certain nombre de problèmes de traduction. Ceux-ci devront sans doute être résolus en commun. Nous pensons donc, là aussi, que toutes les communautés orthodoxes sont appelés à faire part de leurs suggestions en ce sens. D’autres version du Notre Père existent et peuvent être utilisées en fonction de ce que pourrait souhaiter telle ou telle communauté et selon des modalités à définir avec les évêques des diocèses concernés. En tout état de cause, il est bien évident qu’elles ne sont pas destinées à remplacer — unilatéralement — la version du Notre Père qui permet actuellement de nous unir tous ensemble dans l’unique prière que le Seigneur nous a enseignée”.

Claude le Liseur
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Message par Claude le Liseur » mar. 25 oct. 2005 23:57

Le problème de la traduction du Notre Père ne concerne pas que le français, et il ne date pas d'hier. Je viens de me rendre compte que la traduction allemande du Notre Père en usage chez les orthodoxes est complètement... hétérodoxe.

Comme je faisais mon cours de répétition à Berne dans un milieu majoritairement germanophone, me vient un soir de permission l'idée que je pourrais tout de même apprendre le Notre Père en allemand. Je me jette sur le seul objet que mon arrière-grand-mère avait emporté en quittant l'Alsace, et qui a été transmis de génération en génération, son missel pour écoliers, Das Andächtige Schulkind, publié chez Denzinger vers 1890. Sur les pages de garde, année après année, elle avait tenu la liste de tous les décès dans la famille, pendant son long veuvage de quarante-six ans, l'arrière-grand-père Ludwig étant mort sous l'uniforme français pour "garder une patrie à ses parents", selon la formule consacrée, vingt-et-un mois trop tôt pour voir le jour de la liberté, le merveilleux 11 novembre. Je me précipite donc sur ce texte allemand, naturellement imprimé dans l'écriture "gothique" utilisée avant la réforme de 1941, texte qui était donc la traduction allemande officielle en vigueur dans l'Eglise catholique romaine en ce temps-là:

Vater unser, der Du bist in dem Himmel!
Geheiligt werde dein Name;
Zukomme uns dein Reich;
Dein Wille geschehe wie im Himmel, also auch auf Erden.
Gib uns heute unser tägliches Brod;
Und vergib uns unsere Schulden, wie auch wir vergeben unsern Schuldigern;
Und führe uns nicht in Versuchung;
Sondern erlöse uns von dem Übel.


Bien entendu, je tique sur les deux points qui me font déjà tiquer dans cette traduction française dite oecuménique et qui fonctionne surtout comme un ferment de discorde.
Car ce texte catholique romain de 1890 est exactement la version allemande de la traduction dite oecuménique mise au point dans les années 1960. Je ne retrouve pas du tout les traductions françaises correctes qui existaient chez les cathos et que Jean-Marie Gourvil cite dans son livre. Je suis frappé, dans cette version allemande, par la référence au "pain quotidien" (tägliches Brod) alors que j'aurais eu naturellement tendance à traduire le τόν άρτον ήμων τόν επιούσιον de l'Evangile par quelque chose comme "wesentliches Brot" évoquant le "pain essentiel" ou "substantiel". (Les traductions orthodoxes du Credo traduisent le grec ομοούσιον τω Πατρί par l'allemand eines Wesens mit dem Vater.)
De même, la traduction de la sixième demande est clairement d'inspiration protestante: au lieu d'un "ne nous conduis pas dans la tentation" (führe uns nicht in Versuchung), j'aurais le réflexe de traduire par un "verlasse uns nicht in der Versuchung", "ne nous abandonne pas dans la tentation". (Sur ce point, je me soumettrai à l'opinion d'Antoine, qui est le germaniste de notre forum.)
En tout cas, cette traduction de la sixième demande, qui n'est absolument pas reçue par les fidèles de langue française depuis qu'on la leur a imposée sous le nom de traduction oecuménique, je la retrouve telle quelle dans le texte allemand bien antérieur à la mode de l'oecuménisme.
Il me vient alors la curiosité de regarder si les orthodoxes de la même époque avaient une traduction allemande du Notre Père qui soit plus correcte. Je me reporte alors à la traduction allemandes des Divines Liturgies écrite en 1890 par l'archiprêtre Alexis "von" Maltzew (1845-1916) de l'ambassade russe à Berlin, fameux fondateur d'églises et traducteur réputé. Cette traduction a été fort heureusement rééditée en 1998 à Gersau en Suisse par les éditions Fluhegg. Page 66, je lis donc cette traduction:

Vater unser im Himmel, geheiligt werde Dein Name, Dein Reich komme, Dein Wille geschehe, wie im Himmel so auf Erden. Unser tägliches Brot gib uns heute. Und vergib uns unsere Schuld, wie auch wir vergeben unsern Schuldigern. Und führe uns nicht in Versuchung, sondern erlöse uns von dem Bösen.

Comme par hasard, je retrouve le "pain quotidien" et "ne nous conduis pas dans la tentation". Je me dis alors que la traduction allemande du père Maltzew n'était peut-être pas faite à partir de l'original grec (après tout, dans le missel de Chambésy, la traduction française sur les pages de droite n'est pas faite d'après le texte grec des pages de gauche...), et je me reporte à l'autre traduction allemande des divines Liturgies que j'ai à la maison, celle moins utilisée, mais plus récente, du professeur Anastasios Kallis: Göttliche Liturgien, Theophano Verlag, Munster 2003 (traduction achetée chez l'extraordinaire librairie Philokalia à Athènes, librairie qu'on ne remerciera jamais assez pour son engagement en faveur des orthodoxes de partout). Page 105, je lis:

Vater unser im Himmel,
geheiligt werde dein Name.
Dein Reich komme.
Dein Wille geschehe, wie im Himmel, so auf Erden.
Unser tägliches Brot gib uns heute.
Und vergib uns unsere Schuld,
wie auch wir vergeben unsern Schuldigern.
Und führe uns nicht in Versuchung,
sonderne erlöse uns von dem Bösen.


On pourrait supposer que le professeur Kallis, lui, traduirait à partir du grec, mais on retrouve toujours, de traduction en traduction, ce "pain quotidien" et ce "ne nous conduis pas dans la tentation". Comme si les traducteurs se recopiaient les uns les autres en ne regardant plus l'original, le texte de l'Evangile dont je n'ai pas l'impression qu'il dise ce que les traducteurs lui font dire.

Et puis, voici quelques jours, comme j'étais grippé, je commence à feuilleter le catéchisme de Luther (je demande d'avance pardon aux mânes du docteur de Wittenberg de ne le lire que quand j'ai la grippe...), dans une édition récente (Der Groβe und der Kleine Katechismus, Vandenhoeck & Ruprecht, Gottingue 2003). Et voici, page 8, la traduction de la prière du Seigneur par le docteur Luther:

Vater unser im Himmel,
geheiligt werde dein Name.
Dein Reich komme.
Dein Wille geschehe, wie im Himmel, so auf Erden.
Unser tägliches Brot gib uns heute.
Und vergib uns unsere Schuld,
wie auch wir vergeben unsern Schuldigern.
Und führe uns nicht in Versuchung.
Sondern erlöse uns von dem Bösen.


Alors, je comprends tout: tous les traducteurs, catholiques romains ou orthodoxes, s'en tiennent à ce "pain quotidien" et à ce "ne nous conduis pas dans la tentation" tellement protestant parce qu'ils sont écrasés par le prestige littéraire de Luther, véritable fondateur d'une langue qui devait être appelée à un rayonnement prodigieux.
Autrement dit, la traduction de Luther est à mon avis fausse, mais tout le monde la recopie, parce que c'est un monument intangible de la langue allemande.

Ce qui m'amène à me demander si, et dans quelle mesure, la traduction dite oecuménique du Notre Père, qui, pour reprendre la jolie expression de M. Gourvil, est en état de "non-réception" chez les francophones, ne serait pas un pur décalque du texte de Luther, peut-être par le biais d'une influence du protestantisme allemand sur les protestants francophones.

Mais cela montre aussi que nous, orthodoxes francophones, nous trouvons finalement dans une situation peut-être plus favorable que celle de nos coreligionnaires anglophones ou germanophones par rapport aux problèmes de traduction.
En effet, j'ai longtemps ressenti comme un handicap le fait que le français n'ait jamais été élevé au rang de langue prestigieuse comme l'anglais et l'allemand l'ont été au moment de la Réforme. Nous n'avons rien de comparable à la Bible de Luther ou à celle du roi Jacques. Franchement, qui parmi nous se souvient de la Bible d'Olivetan, la première traduction française, imprimée à Serrières près de Neuchâtel grâce à l'aide financière des Vaudois du Piémont? La Bible d'Osterwald imprime les romans de Ramuz, mais, franchement, qui lit Ramuz en dehors de la Suisse romande? Malgré la haute qualité de son français, un Réformateur comme Viret est pratiquement inconnu. Les protestants du XVIe siècle ont beau avoir converti trois cantons romands et un huitième de la France en quelques années parce que leur langue était d'une pureté et d'une vigueur incomparable (on notera que le peuple avait beau parler l'occitan ou son patois arpitan, il ne voulait la Bible qu'en français...), cela n'a finalement laissé que fort peu de traces. J'admire le français des Réformateurs, mais je ne peux que constater qu'il occupe une place fort modeste dans notre culture - même ici à Genève... On peut donc considérer que nous avançons sur un terrain vierge.
Mais cet inconvénient a aussi le grand avantage que nous sommes en quelque sorte aux premiers matins du monde. Nous n'avons pas de grande figure comme Luther qui pourrait nous paralyser. Précisément parce que le français n'a pas été une langue liturgique comparable à l'anglais ou à l'allemand jusqu'à présent, nous pouvons, avec un optimisme raisonnable, espérer en faire une langue qui véhicule la liturgie orthodoxe - lex orandi, lex credendi - dans une absolue fidélité à ce que nous devons transmettre, sans nous laisser écraser par le respect dû à des traductions fausses, hétérodoxes, mais devenues sacro-saintes en raison du prestige historique et littéraire. Nous sommes ainsi libres de beaucoup de complexes et pouvons plus facilement nous consacrer à la tâche. Et c'est ainsi que l'inconvénient se transforme en avantage.
Dernière modification par Claude le Liseur le mer. 26 oct. 2005 1:51, modifié 2 fois.

Claude le Liseur
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Message par Claude le Liseur » mer. 26 oct. 2005 0:58

(suite du message précédent)

Mais il ne faut pas rejeter toute la faute de cette traduction fautive sur le docteur Martin Luther. Car sa traduction fautive, tellement "protestante", qui ressemble comme deux gouttes d'eau à la traduction française "oecuménique" du Notre Père, cette traduction censée servir de socle commun et qui n'est en fait recevable ni pour les orthodoxes, ni pour les catholiques romains, il l'a puisée dans la traduction latine:

Pater noster, qui es in caelis, sanctificetur nomen tuum. Adeveniat regnum tuum. Fiat voluntas tua, sicut in caelo et in terra. Panem nostrum quotidianum da nobis hodie. Et dimitte nobis debita nostra, sicut et nos dimittimus debitoribus nostris. Et ne nos inducas in tentationem. Sed libera nos a malo.

Traduction où l'on retrouve déjà un "pain substantiel" affadi en "pain quotidien" et une tentation dans laquelle Dieu nous conduit.
Ce qui me conduit à reparler d'un sujet dont il a déjà été beaucoup question sur ce forum.
Le grand historien - et grand luthérien- Pierre Chaunu peut s'extasier (in L'apologie par l'histoire, O.E.I.L. / Téqui, Paris 1988, pp. 132-135) sur "notre mère, la Bible latine" et écrire une énormité comme "et c'est sans doute grâce à la fidélité biblique confortée par l'usage des Veteres latinae et de saint Jérôme que l'Occident mieux que l'Orient fit face au terrible défi arien qui aurait dissous le christianisme dans une gnose philosophique pour intellectuels fatigués", il n'en reste pas moins que la Vulgate est bourrée d'erreurs tout aussi graves que cette traduction latine traditionnelle de la Prière du Seigneur.

Ceci pour rappeler que nous devons aussi nous sentir libres vis-à-vis de l'héritage du christianisme d'expression latine. On a célébré la liturgie en grec à Rome jusqu'au temps du pape Damase (366-384) et la suite des événements a montré que, même à ce moment-là, la traduction latine fut trop précipitée. (Il y avait pourtant eu trois siècles d'incubation.) Nous devons toujours, dans notre travail de traduction, nous référer à l'original grec, même si l'exemple des choix faits pour les traductions latines, slavonnes ou roumaines peut toujours nous guider dans nos propres choix. Il est évident aussi que le génie propre de chaque langue exige des adaptations. Mais nous ne pouvons pas partir de n'importe quoi ou de n'importe où. Force est de constater que les Evangiles, les liturgies et l'essentiel de l'Euchologe, nous les avons reçus en grec. Et force est aussi de constater que nous traduisons vers le français, pas vers le latin.

Aussi, lorsque le très fade pseudo- Vladimir Soloviev, dans son message du 6 octobre, 13 heures 46, dans le fil "les prêtres VCO sont-ils de vrais prêtres?", nous écrit:
V.Soloviev a écrit :En effet, si l'on prend l'oeuvre on ne peut plus orthodoxe de saint Ambroise de Milan, on retrouve deux petits traités très similaires dans la forme comme pour le fond : le De Mysteriis et le De Sacramentis. On voit donc que dès le IVème siècle les termes de Mystère et de Sacrement étaient équivalents...
J'ai envie de lui répondre: et qu'est-ce que cela peut bien nous faire? Des gens comme Jean-Louis Palierne se battent pour créer un vocabulaire orthodoxe dans la langue française, pour faire de cette langue un véhicule de l'Orthodoxie. Notre frère Jean-Louis propose d'employer systématiquement, dans un contexte orthodoxe, "mystère" à la place de "sacrement". Alors, vraiment, peu me chaut que les termes mysterium et sacramentum soient équivalents en latin du IVe siècle.
C'est aussi l'occasion de dissiper une bonne fois une équivoque. Nous, orthodoxes, n'avons rien à voire avec les lefebvristes et autres catholiques intégristes. Il faut le dire parce que beaucoup de ces gens imaginent que nous sommes des ritualistes fixistes à qui il ne manque que la papolâtrie et le Filiioque pour être de parfaits intégristes. Et bien, chers amis intégristes, désolé de devoir vous le dire: dans la question du remplacement du latin par les langues vulgaires au cours des trente-cinq dernières années, de notre point de vue orthodoxe, c'est le Vatican qui est dans le vrai et c'est vous qui êtes dans l'erreur. Voilà un rappel qui paraît évident, mais qui nous aurait peut-être évité des messages du genre de celui que j'ai cité.

Le latin - et Dieu sait si j'aime cette langue, sa grammaire stricte et sa culture extraordinaire! - va mourir comme les dinosaures. Bien sûr que je regarde avec sympathie la commission de néologie latine du Vatican. Bien sûr que je suis séduit par l'utopie de M. Jean-Claude Albert-Weill (dans Europia) imaginant une Europe où le latin redeviendrait langue vivante et langue maternelle. Bien sûr que je me félicite que les Editions Assimil diffusent encore une méthode de latin où l'on parle dans les situations du XXe siècle. Mais je sais aussi que la latinité n'aura jamais son Eliazar Ben Yehuda. Alors, encore une fois, peu me chaut que le latin du IVe siècle ait employé de manière équivalente mysterium et sacramentum. Je suis désolé pour le latin, en fin de longue carrière, mais c'est ainsi.

Mais il reste le français. Ma langue. Et oui, on ne choisit pas sa langue. Alors oui, ma langue est en grand péril, en danger de mort, surtout depuis les funestes journées du 23 avril 1972, du 7 mai 1995 et du 1er mai 2004. Mais il reste encore quelque espoir de survie. Et puis, au fond, je m'en moque. C'est dans ma langue que je veux prier et c'est dans ma langue que je veux avoir la liturgie, les sacrements, les offices et les acathistes. Et peu importe les chances de survie que l'on lui donne.
Dans ma langue. En français, pas en latin. Et oui, le français, c'est du latin sans déclinaisons, mais c'est quand même aussi un peu du gaulois et beaucoup du germanique, et encore un peu du grec, et avant tout, c'est du français. Alors, antienne: peu me chaut le latin du IVe siècle...

Notre frère Jean-Louis Palierne et l'archimandrite Denis Guillaume se consacrent à la tâche herculéenne de faire du français une langue théologique et liturgique capable de véhiculer l'orthodoxie et l'orthopraxie. Du français, ai-je écrit, pas du latin. Latin qui a eu sa chance et qui l'a laissée passer. Alors, ne laissons pas passer la chance du français.

En ce qui me concerne, je suis trop paresseux et trop perdu dans les soucis de la vie professionnelle pour jamais apprendre le grec ancien et le grec ecclésiastique comme l'ont fait Jean-Louis et l'archimandrite Denis. Sans même mentionner que Jean-Louis est le traducteur des théologiens serbes et que l'archimandrite Denis traduit le slavon avec un talent déconcertant. La seule contribution que je peux apporter, c'est une traduction du roumain de temps en temps.
Alors,ce travail prodigieux mérite quand même un encouragement. Et le labeur qui consiste à apporter les merveilles de l'Orthodoxie du grec vers le français mérite aussi mieux que des sarcasmes.
Ou que des lieux communs sur l'inutilité de la connaissance de langue grecque (inutilité qui me fut affirmée par un diacre "francophone" du patriarcat de Constantinople!) ou sur l'impossibilité d'une orthodoxie francophone (pour faire quoi, à la place? une Eglise fonctionnant en latin du IVe siècle?).
Oui, ceux qui se consacrent à la tâche ont le droit de ne pas passer leur temps à se justifier devant d'absurdes attaques.

Je le répète: ce n'est pas parce que la langue latine a laissé passer sa chance que la langue française ne doit pas saisir la sienne.

Claude le Liseur
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Message par Claude le Liseur » sam. 12 nov. 2005 20:33

lecteur Claude a écrit :Le problème de la traduction du Notre Père ne concerne pas que le français, et il ne date pas d'hier. Je viens de me rendre compte que la traduction allemande du Notre Père en usage chez les orthodoxes est complètement... hétérodoxe.

Comme je faisais mon cours de répétition à Berne dans un milieu majoritairement germanophone, me vient un soir de permission l'idée que je pourrais tout de même apprendre le Notre Père en allemand. Je me jette sur le seul objet que mon arrière-grand-mère avait emporté en quittant l'Alsace, et qui a été transmis de génération en génération, son missel pour écoliers, Das Andächtige Schulkind, publié chez Denzinger vers 1890. Sur les pages de garde, année après année, elle avait tenu la liste de tous les décès dans la famille, pendant son long veuvage de quarante-six ans, l'arrière-grand-père Ludwig étant mort sous l'uniforme français pour "garder une patrie à ses parents", selon la formule consacrée, vingt-et-un mois trop tôt pour voir le jour de la liberté, le merveilleux 11 novembre. Je me précipite donc sur ce texte allemand, naturellement imprimé dans l'écriture "gothique" utilisée avant la réforme de 1941, texte qui était donc la traduction allemande officielle en vigueur dans l'Eglise catholique romaine en ce temps-là:

Vater unser, der Du bist in dem Himmel!
Geheiligt werde dein Name;
Zukomme uns dein Reich;
Dein Wille geschehe wie im Himmel, also auch auf Erden.
Gib uns heute unser tägliches Brod;
Und vergib uns unsere Schulden, wie auch wir vergeben unsern Schuldigern;
Und führe uns nicht in Versuchung;
Sondern erlöse uns von dem Übel.


Bien entendu, je tique sur les deux points qui me font déjà tiquer dans cette traduction française dite oecuménique et qui fonctionne surtout comme un ferment de discorde.
Car ce texte catholique romain de 1890 est exactement la version allemande de la traduction dite oecuménique mise au point dans les années 1960. Je ne retrouve pas du tout les traductions françaises correctes qui existaient chez les cathos et que Jean-Marie Gourvil cite dans son livre. Je suis frappé, dans cette version allemande, par la référence au "pain quotidien" (tägliches Brod) alors que j'aurais eu naturellement tendance à traduire le τόν άρτον ήμων τόν επιούσιον de l'Evangile par quelque chose comme "wesentliches Brot" évoquant le "pain essentiel" ou "substantiel". (Les traductions orthodoxes du Credo traduisent le grec ομοούσιον τω Πατρί par l'allemand eines Wesens mit dem Vater.)
De même, la traduction de la sixième demande est clairement d'inspiration protestante: au lieu d'un "ne nous conduis pas dans la tentation" (führe uns nicht in Versuchung), j'aurais le réflexe de traduire par un "verlasse uns nicht in der Versuchung", "ne nous abandonne pas dans la tentation". (Sur ce point, je me soumettrai à l'opinion d'Antoine, qui est le germaniste de notre forum.)
En tout cas, cette traduction de la sixième demande, qui n'est absolument pas reçue par les fidèles de langue française depuis qu'on la leur a imposée sous le nom de traduction oecuménique, je la retrouve telle quelle dans le texte allemand bien antérieur à la mode de l'oecuménisme.
Il me vient alors la curiosité de regarder si les orthodoxes de la même époque avaient une traduction allemande du Notre Père qui soit plus correcte. Je me reporte alors à la traduction allemandes des Divines Liturgies écrite en 1890 par l'archiprêtre Alexis "von" Maltzew (1845-1916) de l'ambassade russe à Berlin, fameux fondateur d'églises et traducteur réputé. Cette traduction a été fort heureusement rééditée en 1998 à Gersau en Suisse par les éditions Fluhegg. Page 66, je lis donc cette traduction:

Vater unser im Himmel, geheiligt werde Dein Name, Dein Reich komme, Dein Wille geschehe, wie im Himmel so auf Erden. Unser tägliches Brot gib uns heute. Und vergib uns unsere Schuld, wie auch wir vergeben unsern Schuldigern. Und führe uns nicht in Versuchung, sondern erlöse uns von dem Bösen.

Comme par hasard, je retrouve le "pain quotidien" et "ne nous conduis pas dans la tentation". Je me dis alors que la traduction allemande du père Maltzew n'était peut-être pas faite à partir de l'original grec (après tout, dans le missel de Chambésy, la traduction française sur les pages de droite n'est pas faite d'après le texte grec des pages de gauche...), et je me reporte à l'autre traduction allemande des divines Liturgies que j'ai à la maison, celle moins utilisée, mais plus récente, du professeur Anastasios Kallis: Göttliche Liturgien, Theophano Verlag, Munster 2003 (traduction achetée chez l'extraordinaire librairie Philokalia à Athènes, librairie qu'on ne remerciera jamais assez pour son engagement en faveur des orthodoxes de partout). Page 105, je lis:

Vater unser im Himmel,
geheiligt werde dein Name.
Dein Reich komme.
Dein Wille geschehe, wie im Himmel, so auf Erden.
Unser tägliches Brot gib uns heute.
Und vergib uns unsere Schuld,
wie auch wir vergeben unsern Schuldigern.
Und führe uns nicht in Versuchung,
sonderne erlöse uns von dem Bösen.


On pourrait supposer que le professeur Kallis, lui, traduirait à partir du grec, mais on retrouve toujours, de traduction en traduction, ce "pain quotidien" et ce "ne nous conduis pas dans la tentation". Comme si les traducteurs se recopiaient les uns les autres en ne regardant plus l'original, le texte de l'Evangile dont je n'ai pas l'impression qu'il dise ce que les traducteurs lui font dire.

Et puis, voici quelques jours, comme j'étais grippé, je commence à feuilleter le catéchisme de Luther (je demande d'avance pardon aux mânes du docteur de Wittenberg de ne le lire que quand j'ai la grippe...), dans une édition récente (Der Groβe und der Kleine Katechismus, Vandenhoeck & Ruprecht, Gottingue 2003). Et voici, page 8, la traduction de la prière du Seigneur par le docteur Luther:

Vater unser im Himmel,
geheiligt werde dein Name.
Dein Reich komme.
Dein Wille geschehe, wie im Himmel, so auf Erden.
Unser tägliches Brot gib uns heute.
Und vergib uns unsere Schuld,
wie auch wir vergeben unsern Schuldigern.
Und führe uns nicht in Versuchung.
Sondern erlöse uns von dem Bösen.


Alors, je comprends tout: tous les traducteurs, catholiques romains ou orthodoxes, s'en tiennent à ce "pain quotidien" et à ce "ne nous conduis pas dans la tentation" tellement protestant parce qu'ils sont écrasés par le prestige littéraire de Luther, véritable fondateur d'une langue qui devait être appelée à un rayonnement prodigieux.
Autrement dit, la traduction de Luther est à mon avis fausse, mais tout le monde la recopie, parce que c'est un monument intangible de la langue allemande.

Ce qui m'amène à me demander si, et dans quelle mesure, la traduction dite oecuménique du Notre Père, qui, pour reprendre la jolie expression de M. Gourvil, est en état de "non-réception" chez les francophones, ne serait pas un pur décalque du texte de Luther, peut-être par le biais d'une influence du protestantisme allemand sur les protestants francophones.

Mais cela montre aussi que nous, orthodoxes francophones, nous trouvons finalement dans une situation peut-être plus favorable que celle de nos coreligionnaires anglophones ou germanophones par rapport aux problèmes de traduction.
En effet, j'ai longtemps ressenti comme un handicap le fait que le français n'ait jamais été élevé au rang de langue prestigieuse comme l'anglais et l'allemand l'ont été au moment de la Réforme. Nous n'avons rien de comparable à la Bible de Luther ou à celle du roi Jacques. Franchement, qui parmi nous se souvient de la Bible d'Olivetan, la première traduction française, imprimée à Serrières près de Neuchâtel grâce à l'aide financière des Vaudois du Piémont? La Bible d'Osterwald imprime les romans de Ramuz, mais, franchement, qui lit Ramuz en dehors de la Suisse romande? Malgré la haute qualité de son français, un Réformateur comme Viret est pratiquement inconnu. Les protestants du XVIe siècle ont beau avoir converti trois cantons romands et un huitième de la France en quelques années parce que leur langue était d'une pureté et d'une vigueur incomparable (on notera que le peuple avait beau parler l'occitan ou son patois arpitan, il ne voulait la Bible qu'en français...), cela n'a finalement laissé que fort peu de traces. J'admire le français des Réformateurs, mais je ne peux que constater qu'il occupe une place fort modeste dans notre culture - même ici à Genève... On peut donc considérer que nous avançons sur un terrain vierge.
Mais cet inconvénient a aussi le grand avantage que nous sommes en quelque sorte aux premiers matins du monde. Nous n'avons pas de grande figure comme Luther qui pourrait nous paralyser. Précisément parce que le français n'a pas été une langue liturgique comparable à l'anglais ou à l'allemand jusqu'à présent, nous pouvons, avec un optimisme raisonnable, espérer en faire une langue qui véhicule la liturgie orthodoxe - lex orendi, lex credendi - dans une absolue fidélité à ce que nous devons transmettre, sans nous laisser écraser par le respect dû à des traductions fausses, hétérodoxes, mais devenues sacro-saintes en raison du prestige historique et littéraire. Nous sommes ainsi libres de beaucoup de complexes et pouvons plus facilement nous consacrer à la tâche. Et c'est ainsi que l'inconvénient se transforme en avantage.

Il paraît que ce forum a une tare:
Cathaga a écrit :D'ailleurs je l'ai déjà entendu appeler "le forum français"...
Ô grands défenseurs du multiculturalisme et du multilinguisme, voilà trois semaines bientôt que ce message attend que vos lumières l'aident à tourner ce forum si étriqué à vos yeux vers d'autres pays et d'autres cultures. Voilà un exemple concret de ce que vous auriez pu faire pour que ce forum soit autre chose que ce que vous lui reprochez d'être...

Jean-Marie Gourvil
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Notre Père

Message par Jean-Marie Gourvil » ven. 18 nov. 2005 22:58

Je remercie le lecteur Claude de son travail autour des traductions allemandes, n'étant pas germaniste je ne peux saisir que les conclusions. Effectivement les traductions catholiques et oecuméniques du Notre Père sont largement influencés par la Réforme. Jean Carmignac le démontre assez clairement dans son livre "Recherche sur le Notre Père. Au moment de la recherche sur une traduction commune les catholiques français étaient plus à la recherche d'un consensus avec les protestants quà celle d'une fidélité à leur propre histoire. Les quelques orthodoxes qui ont participé au débat n'ont pas dû oser prendre la parole. Le livre de Marc Philonenko joue encore aujourd'hui le même rôle.
Il semble que le débat sur la traduction du Notre Père puisse repartir. Les catholiques semblent prêts à réouvrir le dossier. Prions pour que l'Eglise orthodoxe en France tienne le cap. La traduction de la 6ème demande par "ne nous laisse pas entrer dans l'épreuve" est encore une influence protestante. Sur ce point on peut lire le livre de Carmignac, Le mirage de l'eschatologie, publié aussi chez Letouzey. On place le combat de la foi à la fin de la vie ou au jugement dernier "l'Epreuve" pour ne pas aborder le combat du désert au quotidien.

Anne Geneviève
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Message par Anne Geneviève » ven. 25 nov. 2005 20:20

Permettez moi, mon cher Claude, d’avoir avec vous une petite divergence sur les traductions françaises. Certes, les traductions et les écrits des réformateurs français furent oubliés mais ce n’est pas la grande époque, ce ne sont en France que les préludes. Et, contrairement à ce qui a desséché la Réforme, les traducteurs français du XVIIe siècle qui s’inscrivaient dans le mouvement gallican et « janséniste » ont aussi offert une version française de la tradition patristique à partir du grec. J’ai mis « janséniste » entre guillemets car je me demande depuis longtemps si les propositions de Jansenius ne furent pas un prétexte pour mettre un coup d’arrêt à cette relecture des Pères si dangereuse pour Rome et sa théologie de la satisfaction. Mais on lit encore Lemaître de Sacy, Tillemont et j’en oublie, et les traducteurs universitaire actuels sollicités par les éditions du Cerf s’en inspirent fortement sans le dire ! Donc nous ne sommes pas tout à fait au matin du monde, seulement à l’heure de Tierce.
En ce qui concerne la traduction latine. Jérôme, tout saint qu’il fut, était aussi un traducteur exécrable et sa Vulgate ne vaut pas un pet de latin aux yeux de la Sorbonne. Mais ce n’était pas le premier. Avant lui, des versions meilleures, semble-t-il, en tout cas plus fidèles au grec étaient utilisées et circulaient dans tout l’occident. Dans les Gaules en tout cas où le latin a très vite été utilisé en parallèle avec le grec, peut-être même avant Rome si l’on en croit l’épigraphie. Voyez les antiquités chrétiennes retrouvées à Vienne ou à Narbonne. Donc le problème est de savoir pourquoi Rome bien plus tard a imposé la Vulgate et pourquoi l’essentiel des versions latines antérieures fut perdu. Il faut le rapprocher de la falsification des textes et documents dont vous avez parlé ailleurs, du coup de force pour imposer le filioque. Et d’ailleurs, les erreurs de traduction de la Vulgate sont-elles dues à saint Jérôme ou aux « réviseurs » ultérieurs ? En manuscrits anciens, il me semble que les variantes sont assez nombreuses et les versions assez discordantes, mais ma mémoire me joue peut-être des tours.
Il faut quand même rappeler que c’est à l’époque carolingienne que, plus personne ne parlant latin sauf les clercs érudits, s’est posé la question de la langue liturgique. Les doctes habituels (Alcuin, etc.) ont imposé de garder le latin comme langue véhiculaire, ce qui témoigne d’un cléricalisme à tout crin, d’un mépris du peuple gardé consciemment dans l’ignorance, les débuts de cette plaie que fut la distinction église enseignante/église enseignée, bref une sorte de coup d’état ecclésial. Le même coup d’état qui a introduit le filioque et commencé de mettre la Vulgate sur un piédestal, qui a revu la règle de saint Benoît pour l’imposer à tous les monastères, etc.
Donc bien entendu, il faut revenir au grec (et à l’hébreu en parallèle pour l’A.T.) pour traduire en français. D’abord parce que la double traduction, même excellente, est toujours source de petites déviances. Et surtout parce que la « tradition » latine à partir des carolingiens est un coup de force hétérodoxe qui a berné les latinophones eux-mêmes, rejeté les langues vivantes en voie d’apparition dans un statut inférieur de dialecte bon pour les ignares et les cochons, coupé le peuple royal de sa royauté ecclésiale, coupé les Eglises d’occident de leurs sœurs de langue grecque, slave ou araméenne, constitué une caste cléricale à l’instar des brahmanes (y compris l’hérédité par népotisme).
Claude, je ne peux que signer avec vous tout le paragraphe : « Mais il reste le français. Ma langue… »
Cela dit, il reste en latin quelques trésors à retirer du coffre et qui datent d’avant les carolingiens : toute l’hagiographie et les hymnes de Venance Fortunat dans leur version primitive. La version romaine pré Vatican II du Vexilla Regis, par exemple, est une falsification, mais le manuscrit d’origine a été retrouvé et édité. Quant à l’hagiographie, elle avait été oubliée au profit de nouvelles versions, jusqu’à cette horreur qui réussit le coup de force d’allier le gore à la guimauve et que sont les « Petits Bollandistes » composés par mgr Guérin au XIXe siècle pour l’édification d’un peuple d’imbéciles terrorisés. Là, les latinistes pourraient nous redonner ces bribes de notre vrai héritage car il n’y a aucune raison de les laisser aux orties sous prétexte que les hétérodoxes les méprisent.
"Viens, Lumière sans crépuscule, viens, Esprit Saint qui veut sauver tous..."

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Re: Notre Père

Message par Claude le Liseur » dim. 27 nov. 2005 23:26

Jean-Marie Gourvil a écrit :Je remercie le lecteur Claude de son travail autour des traductions allemandes, n'étant pas germaniste je ne peux saisir que les conclusions. Effectivement les traductions catholiques et oecuméniques du Notre Père sont largement influencés par la Réforme. Jean Carmignac le démontre assez clairement dans son livre "Recherche sur le Notre Père. Au moment de la recherche sur une traduction commune les catholiques français étaient plus à la recherche d'un consensus avec les protestants quà celle d'une fidélité à leur propre histoire. Les quelques orthodoxes qui ont participé au débat n'ont pas dû oser prendre la parole. Le livre de Marc Philonenko joue encore aujourd'hui le même rôle.
Il semble que le débat sur la traduction du Notre Père puisse repartir. Les catholiques semblent prêts à réouvrir le dossier. Prions pour que l'Eglise orthodoxe en France tienne le cap. La traduction de la 6ème demande par "ne nous laisse pas entrer dans l'épreuve" est encore une influence protestante. Sur ce point on peut lire le livre de Carmignac, Le mirage de l'eschatologie, publié aussi chez Letouzey. On place le combat de la foi à la fin de la vie ou au jugement dernier "l'Epreuve" pour ne pas aborder le combat du désert au quotidien.
Cher Monsieur, je vous remerice de votre lecture attentive de mon message. Il me semble en effet que le problème des traductions allemandes du Notre Père montre bien l'influence des idées protestantes sur la traduction "oecuménique" française. On peut difficilement croire à un choix innocent lorsque l'on constate que les traductions "oecuméniques" du texte grec vers l'allemand et vers le français aboutissent exactement aux mêmes incohérences et absurdités.

Par ailleurs, j'ai beaucoup apprécié la lecture de votre livre. Vous avez mis l'accent sur un problème qui n'a pas été assez souligné. Comment ne pas craindre pour la vie spirituelle quand la Prière du Seigneur elle-même nous parvient dans des traductions frelatées?
Anne-Geneviève a écrit :En ce qui concerne la traduction latine. Jérôme, tout saint qu’il fut, était aussi un traducteur exécrable et sa Vulgate ne vaut pas un pet de latin aux yeux de la Sorbonne. Mais ce n’était pas le premier. Avant lui, des versions meilleures, semble-t-il, en tout cas plus fidèles au grec étaient utilisées et circulaient dans tout l’occident. Dans les Gaules en tout cas où le latin a très vite été utilisé en parallèle avec le grec, peut-être même avant Rome si l’on en croit l’épigraphie. Voyez les antiquités chrétiennes retrouvées à Vienne ou à Narbonne. Donc le problème est de savoir pourquoi Rome bien plus tard a imposé la Vulgate et pourquoi l’essentiel des versions latines antérieures fut perdu. Il faut le rapprocher de la falsification des textes et documents dont vous avez parlé ailleurs, du coup de force pour imposer le filioque. Et d’ailleurs, les erreurs de traduction de la Vulgate sont-elles dues à saint Jérôme ou aux « réviseurs » ultérieurs ? En manuscrits anciens, il me semble que les variantes sont assez nombreuses et les versions assez discordantes, mais ma mémoire me joue peut-être des tours.
Il faut quand même rappeler que c’est à l’époque carolingienne que, plus personne ne parlant latin sauf les clercs érudits, s’est posé la question de la langue liturgique. Les doctes habituels (Alcuin, etc.) ont imposé de garder le latin comme langue véhiculaire, ce qui témoigne d’un cléricalisme à tout crin, d’un mépris du peuple gardé consciemment dans l’ignorance, les débuts de cette plaie que fut la distinction église enseignante/église enseignée, bref une sorte de coup d’état ecclésial. Le même coup d’état qui a introduit le filioque et commencé de mettre la Vulgate sur un piédestal, qui a revu la règle de saint Benoît pour l’imposer à tous les monastères, etc.
Je suis entièrement d'accord avec vous. L'époque carolingienne a vraiment été un extraordinaire laboratoire de déviations spirituelles.
Et je conviens sans peine avec vous qu'il y a un acharnement significatif à défendre la Vulgate, pourtant bourrée d'erreurs de traduction par rapport aux versions latines antérieurs. On le constate avec l'égarement lyrique d'un homme de qualité comme le professeur Chaunu, que j'ai cité dans un précédent message de ce fil. On le constate aussi avec la véritable fixation que les catholiques intégristes font sur la Vulgate, au point de ne prétendre lire en français que des traductions de la Vulgate plutôt que des traductions faites sur le texte original. (Il est vrai que cette hostilité à l'étude du grec est en soi très révélatrice: à Ecône, le grec n'est que matière facultative; il faut surtout éviter que les futurs prêtres intégristes aient une familiarité avec la langue des Evangiles qui leur permette d'un jour découvrir la Parole de Dieu par eux-mêmes). Comme exemple de cette fixation intégriste sur la Vulgate, voici un texte extrait du site d'un des nombreux Papes actuels à porter le nom de Pierre II (en l'occurrence Maurice Aschieri dont nous avons déjà parlé sur le forum) http://custodi.club.fr/index.htm . Voici cette prose ô combien révélatrice:



A quelle “Bible” devons-nous donner la préférence ? Quelle est la versions, celle qui a « valeur juridique », selon l’expression employée par le Pape Pie XII dans Divino Afflante ? C’est-à-dire : celle qui fait autorité en cas de conflit et « que nous pouvons produire en toute sûreté et SANS PERIL D’ERREUR, dans les discussions, l’enseignement et la prédication ». [1]

Sans doute il est bon ton aujourd’hui d’afficher pour la Vulgate le plus profond mépris, et d’invoquer à tout propos contre elle — veritatem hebraicam — la vérité du texte hébreu. Heureusement elle a les reins solides, couverte qu’elle est par le décret du Concile de Trente [2] ; par la Bulle de Clément VII, du 9 novembre 1592, interdisant d’y changer, ajouter ou retrancher la moindre particule ; par de multiples documents postérieurs, tous trop formels pour que nous puissions hésiter un instant sur son droit absolu de priorité.

En appeler de la Vulgate à la vérité hébraïque est une de ces vastes duperies dont la haute critique est coutumière. Car c’est justement cette « vérité hébraïque » que saint Jérôme a entendu rétablir en elle, au dessus de toutes les traductions de la Bible plus ou moins altérées, qui circulaient de son temps. L’Eglise d’ailleurs — il faut le reconnaître — a toujours admis que ce travail n’était pas à l’abri de tout reproche, et souhaité qu’il fût amendé, en utilisant les autres versions de l’Ecriture et les leçons des Pères. Tel qu’il est cependant, on est en droit d’assurer, non seulement qu’il ne renferme aucune erreur touchant la foi ou les mœurs, mais encore qu’il est substantiellement la reproduction la plus fidèle du texte original inspiré.

Génie littéraire hors classe, saint Jérôme a employé toutes les ressources de son intelligence et de sa volonté à restituer la Parole de Dieu dans sa teneur authentique. Bien qu’il eût déjà une solide connaissance de l’hébreu, quand il reçut de saint Damase la mission de revoir toute la Bible, il ne s’en remit pas à son propre jugement ; mais il se fit expliquer, mot par mot, le sens exact des textes sacrés par les Rabbins les plus réputés, et qui, d’ailleurs, nous apprend- il faisaient payer fort cher leurs leçons. Il tenait à fournir aux apologistes de son temps une œuvre sûre, afin qu’on ne put les arrêter à tout propos dans les discussions, en disant : « Ce passage n’est pas dans l’hébreu », comme les Juifs le faisaient constamment.

Il avait à sa disposition des documents de première valeur, qui ont disparu depuis ; en particulier, le rouleau de la Synagogue de Bethléem, qu’il avait copié de sa main ; et les célèbres « Hexaples », où Origène avait reproduit, sur six colonnes parallèles, le texte hébreu et les cinq principales traductions grecques qui en existaient alors ; œuvre gigantesque de critique et d’érudition, dont la perte est considérée aujourd’hui encore, par les vrais savants, comme irréparable[3].

Ceux qui invoquent la « vérité hébraïque » raisonnent comme si nous possédions encore aujourd’hui les manuscrits originaux de Moïse et des Prophètes. Mais il n’est pas permis d’ignorer que la seule version de l’Ecriture conservée par les Juifs est celle dite : des Massorètes, qui ne remonte pas au-delà du VI siècle. Elle est par conséquent postérieure, et à celles des Septante, et à la Vulgate. Elle ne s’impose donc pas par son ancienneté ; elle ne s’impose pas non plus par la qualité de sa rédaction : car les Rabbins qui l’exécutèrent étaient loin d’avoir des méthodes critiques comparables à celles de saint Jérôme, qui se montre déjà un maître en la matière. Eux cherchaient seulement à établir une leçon uniforme, pour fixer par écrit les fameux points voyelles que l’on se transmettait jusque là uniquement par tradition orale. Mais surtout — et c’est là ce qui enlève à leur travail, la valeur absolue qu’on voudrait lui donner — chaque fois qu’ils le pouvaient sans faire violence au texte, ils s’attachaient à effacer tout ce qui risquait de tourner à la glorification de Jésus-Christ. Saint Jérôme nous avertit que telle était déjà leur pratique de son temps. Ainsi il nous les montre en Isaïe II, éliminant discrètement l’épithète de « Très Haut » (excelsus, BAMA), que le Prophète attribue au Messie :

« Comprenant, dit-il, que cette prédiction avait trait à Jésus-Christ, ils ont interprété un mot équivoque dans son sens le plus défavorable, pour paraître n’attacher aucun prix au Christ, bien loin de le louer… Ils ont profité de l’ambiguïté du mot, pour en détourner le sens au profit de leur impiété, ne voulant rien dire de glorieux sur le Christ, en qui ils ne croyaient pas[4] ».

Telle qu’elle est néanmoins, cette version constitue un document infiniment précieux, dont les Souverains Pontifes, bien avant l’encyclique Divino Afflante, ont souvent recommandé l’étude soigneuse. Mais remarquons-le bien, toujours dans le dessein de justifier, de confirmer la doctrine catholique, de mieux dégager et expliquer le sens exact des Saintes Lettres ? et non pour contredire ou invalider la Vulgate, qui reste, encore de nos jours, l’expression la plus adéquate de la Parole de Dieu.

En outre, il faut souligner que saint Jérôme est un maître de la langue latine. Considéré du seul point de vue littéraire, sa traduction est un chef-d’œuvre. Claudel la mettait au-dessus des poèmes d’Homère. Le Père Lagrange la tenait pour l’une des plus admirables performances de l’esprit humain[5]. Des pages comme le mariage de Rébecca, les altercations de Moïse avec le Pharaon, la scène du Sinaï, l’histoire de Joseph et celle de David, la prière d’Esther — immortalisée par Racine — le psaume : In exitu, l’épisode des trois Hébreux dans la fournaise, les doléances d’Isaïe et d’Ezéchiel sur la chute de Lucifer : (d’où Bossuet a tiré son célèbre : « Comment êtes-vous tombé, bel astre du matin ? »)… — et combien d’autres, placent d’emblée leur auteur au rang des plus grands noms de la littérature universelle, qu’ils s’appellent Virgile, Dante, Shakespeare, Gœthe, Corneille ou Bossuet.

De plus, grâce à sa haute intelligence, sa soif de vérité intégrale, sa capacité prodigieuse de travail, saint Jérôme avait réussi à s’assimiler parfaitement le génie de la langue hébraïque, « cette langue, pleine de pouvoir, qui dit toujours d’avantage qu’elle ne dit, qui atteint et dépasse les limites de l’expression ; qui aspire sans cesse à l’inexprimable »[6]. A cause de cette richesse et de cette profondeur, « la signification des mots hébreux, dit saint Robert Berlarmin, ne saurait être réduite à ce qu’énoncent les dictionnaires, et il faut avoir plus de confiance dans saint Jérôme que dans un dictionnaire »[7].

Tout en suivant de près le manuscrit de Bethléem, qui lui servait de base, le saint Docteur s’est appliqué à rendre exactement la pensée de l’écrivain sacré, plutôt qu’à faire une traduction littérale et servile. Mises à côté de son œuvre, celles des hébraïsants modernes font modestement figure de devoirs d’écoliers. On y trouve un mot à mot honnête mais laborieux, sans style et sans noblesse, et l’on y chercherait vainement le souffle de génie qui anime aussi bien la Vulgate que — disent les gens compétents — le texte des Hébreux.

Par-dessus tout, ce qui confère à la version de saint Jérôme une valeur inimitable et irremplaçable, c’est que son auteur était un maître de vie spirituelle initié aux plus hauts états de la contemplation. Au titre, et grâce au charisme qu’il avait évidemment reçu de Dieu pour exécuter cette œuvre capitale, il a réussi à transposer en latin toute la substance théologique et mystique que contenait le Livre inspiré. C’est vraiment le Saint-Esprit qui nous parle à travers son texte : celui-ci se trouve être ainsi l’expression adéquate du Verbe de Dieu, la base sur laquelle repose immuablement la foi, la doctrine et la piété chrétiennes, l’instrument providentiel qui a permis à la Révélation de se répandre à travers le monde entier.

Voilà pourquoi on ne voit pas très bien en quoi la lecture de l’original hébreu serait de nature à modifier la valeur historique de la Bible, telle qu’elle ressort de la Vulgate, et de toute la Tradition.







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[1] Div. Afflante, Actes de Pie XII, Bonne Presse, T.V. p. 227. — Rappelons ici, pour les personnes peu versées en ces matières que les trois principales versions des Livres saints sont :

— La version latine, dite Vulgate, recensée par saint Jérôme, sur l’ordre du Pape saint Damase, de 390 à 405 ; — la version grecque, dite de septante, établie par les soins du roi d’Egypte Ptolémée Philadelphe, au IIe siècle av. Jésus-Christ. — et enfin la version hébraïque, dite des Massorètes, arrêtée dans sa forme actuelle par les Rabbins, entre le Ve et le VIIe siècle , après Jésus-Christ.

[2] « La Vulgate doit être tenue pour authentique et personne ne saurait avoir l’audace ou la présomption de la rejeter sous n’importe quel prétexte… » IVe Session, DZ. B. 785.

[3] Les Hexaples furent anéanties vers l’an 600, dans l’incendie de la Bibliothèque de Césarée, où Origène les avait déposées — antérieurement par conséquent à l’établissement du texte des Massorètes.

[4] In Isaiam, Pat. Lat. XXIV, col. 56.

[5] Revue Biblique, 1911, p. 607.

[6] A. Chouraqui — Les Psaumes — Préface — Paris 1956.

[7] Comment. Sur le Ps. CXXV, 4.



Evidemment, si on en appelle à Claudel comme autorité spirituelle...

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