Un ennemi de l'Eglise: le tsar Alexandre Ier

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Claude le Liseur
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Un ennemi de l'Eglise: le tsar Alexandre Ier

Message par Claude le Liseur »

Je me permets de poster ici un texte relativement long (21'859 mots), essentiellement consacré à l'oeuvre constitutionnelle du vainqueur de Napoléon, mais où l'on pourra, page après page, découvrir son ignorance de la tradition russe, son mépris de l'Orthodoxie, son implication dans toutes les sectes et toutes les hérésies, et finalement sa tentative de soumettre l'Eglise orthodoxe russe à la Papauté.

Le lecteur pourra ainsi juger de quelle manière certains membres de la dynastie des Romanov ont scié la branche sur laquelle ils étaient assis et préparé leur propre chute. Tout ce qui s'est passé en 1917 avait été préparé par des personnages comme Pierre Ier (suppression du patriarcat), Catherine II (suppression de la plupart des monastères et persécution de l'évêque Arsène de Rostov) et Alexandre Ier (sectes et hérésies à la pelle). Si bien sûr il n'y a rien de comparable avec la terreur communiste, il n'en reste pas moins que l'Eglise orthodoxe russe a vécu des temps difficiles dès l'an 1700.

Claude le Liseur
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Re: Un ennemi de l'église: le tsar Alexandre Ier

Message par Claude le Liseur »

1. INTRODUCTION : CE QU’UNE MONARCHIE CONSTITUTIONNELLE A DÛ À UN SOUVERAIN ABSOLU

Il existe à propos des rapports entre la Russie et la France dans les années qui suivirent la fin de l’Europe napoléonienne une idée reçue qui, comme la plupart des idées reçues, a un fond de vérité. Cette idée reçue a trouvé sa plus parfaite expression dans un cycle romanesque du talentueux Henri Troyat, La Lumière des Justes , par la suite adapté à la télévision dans une coproduction franco-austro-belgo-suisse de qualité . Dans ce cycle, Troyat a raconté comment les officiers russes en poste lors de l’occupation de Paris en 1815 ramenèrent dans leur pays l’idée de liberté au point de figurer, parfois, parmi les insurgés décembristes de 1825.

Notre point de départ sera donc ce point de vue d’un grand romancier :

« Deux raisons m’ont incité à me lancer dans l’écriture de cette série romanesque franco-russe. Premièrement, j’avais été amené, en proposant ma biographie de Pouchkine, à étudier de très près les mœurs de la société russe au début du XIXe siècle et je rêvais de ressusciter cet univers englouti, avec ses modes surannées et ses illusions généreuses. Deuxièmement, et cela est plus important encore, en décrivant la révolution russe dans Tant que la terre durera, j’avais pris conscience du fait que ce cataclysme était l’aboutissement d’un certain nombre de craquements dans l’écorce sociale, dont l’un des plus importants était, sans contredit, l’émeute du 14 décembre 1825. L’ambition m’enflamma alors de raconter le voyage de l’idée de liberté, partie de France et transportée en Russie par les officiers des troupes d’Alexandre Ier venus en occupation à Paris en 1814, puis en 1815, après la chute de Napoléon. Ces officiers, nobles pour la plupart, avaient été subjugués par les théories libérales françaises. Ils les avaient répandues autour d’eux à leur retour au pays natal. Et, profitant de la confusion créée par l’interrègne, à la mort d’Alexandre Ier, ils avaient tenté d’entraîner l’armée contre Nicolas Ier, le prétendant au trône. Ce fut l’une des rares révolutions parfaitement désintéressées, puisque les conjurés n’avaient rien à espérer en cas de réussite. D’habitude, c’est le peuple qui se soulève contre les privilégiés de la naissance et de la fortune, ici, ce sont les privilégiés de la naissance et de la fortune qui risquent leur peau pour améliorer le sort du peuple. » (

Telle est l’opinion communément admise. Toutefois, un examen plus approfondi de la réalité historique peut conduire à apporter quelques nuances au tableau.

En effet, le régime qui avait gouverné la France de 1799 à 1814 était considéré comme un des plus autoritaires d’Europe. Depuis l’écroulement de la monarchie absolue en 1789 , le pays n’avait connu qu’une longue phase d’anarchie, avec une tendance à voir tous les pouvoirs accaparés par une Assemblée unique et omnipotente , avant de tomber dans la dictature du général victorieux qui avait su ramener la paix intérieure, à défaut de mettre fin à la guerre en Europe.
Or, voici qu’à partir de 1814 va se mettre en place un régime parlementaire, monarchique puis républicain, rappelant certes les institutions anglaises (une Chambre haute moins démocratique que la Chambre basse, responsabilité du ministère devant les Chambres), qui arrivera à durer et à éviter la répétition de la séquence 1789-1814 . Il s’agit d’un événement clef de l’histoire européenne : à partir de 1814-1815, la Grande-Bretagne et la France se trouveront toujours, du point de vue idéologique, dans le même camp, et ces deux nations ennemies depuis tant de siècles ne se feront plus la guerre. Dès les années 1830 , il était évident que la Grande-Bretagne et la France constituaient, pour ainsi dire par essence, le camp libéral en Europe, face à un camp conservateur dont les chefs de file étaient l’Autriche, la Prusse et surtout la Russie. Palmerston ne tardera pas à opposer les « Deux » (l’Angleterre et la France puissances maritimes, coloniales et libérales) aux « Trois » (l’Autriche, la Prusse et la Russie puissances terrestres, agrariennes et conservatrices) .
La référence aux institutions anglaises ne suffit pourtant pas à tout expliquer. Force est de constater que le tsar Alexandre Ier, le vainqueur de Napoléon, a joué un rôle déterminant, non seulement dans la mise en place des nouvelles institutions de la France en 1814, mais aussi dans la manière dont elles ont fonctionné pendant les premières années de la monarchie constitutionnelle. On peut dès lors se demander : si, comme le rappelle Troyat, les Russes ont découvert en France l’idée de liberté, n’est-ce pas à un tsar russe que la France a dû, pour la première fois dans son Histoire, des institutions libérales qui ont fonctionné ?
Il n’est pas sûr qu’une telle constatation soit aussi paradoxale qu’il y paraît.
En effet, il convient de rappeler que la Russie de 1801 – année de l’accession au trône d’Alexandre Ier – n’était pas, en termes sociopolitiques, très différente des États germanophones d’Europe centrale, qui, eux aussi, connaîtraient l’absolutisme et, parfois, le servage jusqu’au « printemps des peuples » de 1848 . En réalité, à cette époque, la ligne de démarcation était bien plus celle qui séparait l’Europe du Nord-Ouest (îles Britanniques, France, Suisse, Suède et Pays-Bas) d’une part, pays qui avaient déjà fait l’expérience d’une vie parlementaire plus ou moins développée, et le reste du continent d’autre part. La Russie, qui connaissait une tolérance religieuse assez large , était même en avance sur l’Espagne et les États italiens, adeptes de l’intolérance religieuse et de l’exclusivisme du catholicisme romain.
Or, un demi-siècle plus tard, tous les États européens de quelque importance , y compris l’Espagne, auront évolué vers des régimes à coloration parlementaire. Tous auront aboli le servage. Seule la Russie n’aura procédé à aucune réforme d’importance de sa constitution sociale ou politique et apparaîtra comme le « dernier bastion de l’Ancien Régime intégral » . En revanche, la fragile graine plantée en France en 1814-1815 se sera épanouie et ce dernier pays ne devra pratiquement plus vivre que sous un régime parlementaire de type bicaméral, sauf dans des périodes particulièrement troublées . Le vrai paradoxe est celui-ci : entre 1801 et 1855, alors que tous les autres États européens connaissent des mutations politiques et sociales, seule la Russie semble ne pas bouger, bien qu’elle ait été gouvernée pour un quart de siècle par un souverain qui n’aura pas peu contribué à donner à un autre pays (la France) des institutions, et surtout, des pratiques politiques inédites. Plus qu’un paradoxe de la Russie, s’agit-il d’un paradoxe d’Alexandre Ier, ce souverain absolu à qui la monarchie parlementaire française doit beaucoup ?

Claude le Liseur
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Message par Claude le Liseur »

2. LA JEUNESSE LIBÉRALE D’ALEXANDRE Ier (1777-1813)

Un examen plus attentif de la formation et des années de jeunesse du tsar vainqueur de Napoléon montre que son rôle dans l’avènement d’une monarchie constitutionnelle et parlementaire en France ne devait rien au hasard.
Bien au contraire – et nous reviendrons sur ce point par la suite –, ce qui, avec le recul de deux siècles, suscite la surprise, c’est le rôle secondaire qu’Alexandre a joué dans l’évolution intérieure de la Russie, en contraste frappant avec son rôle de premier plan dans l’histoire diplomatique et militaire du vaste Empire.
En effet, nul tsar avant lui, nul tsar après lui, ne semblait autant destiné à assumer un rôle de réformateur dans le sens d’une évolution libérale des institutions politiques et sociales de la Russie.
Le grand-duc Alexandre Pavlovitch naît le 12/ 23 décembre 1777 du grand-duc héritier Paul Petrovitch, officiellement fils de l’infortuné Pierre III et de la Grande Catherine, et de son épouse Maria Fiodorovna, née princesse Sophie-Dorothée de Wurtemberg . Dès sa naissance, sa grand-mère prend en charge son éducation. De manière curieuse pour qui connaît l’autoritarisme de Catherine II, c’est un républicain vaudois, Frédéric-César de Laharpe, qui sera, de septembre 1784 à octobre 1794 , le précepteur principal des grands-ducs, dès lors élevés dans les principes des Lumières . À moins que Catherine II ait voulu pousser sa recherche de popularité auprès de l’Europe des Lumières jusqu’à prendre le risque de faire de son petit-fils un vrai libéral : « (…) elle avait montré son souci de formation morale en confiant l’éducation de ses petits-fils à un philosophe suisse, de surcroît républicain, Frédéric-César de La Harpe, manière d’assurer qu’après elle l’Empire serait toujours gouverné par des princes éclairés. »
Une telle éducation suscite d’autant plus d’espoirs de voir le vaste Empire se réformer qu’elle laisse présager que le caractère d’Alexandre Pavlovitch offrira un heureux contraste avec celui de son père, arrivé sur le trône le 6 novembre 1796 et couronné empereur le 5 avril 1797. En effet, Paul Ier, malgré un souci d’améliorer la condition paysanne qu’on ne trouvait pas chez sa mère et des mesures d’élargissement des prisonniers d’opinion , ne va pas tarder à faire preuve d’un esprit tatillon, d’une singulière volonté de tout réglementer et d’un goût pour le militarisme à la prussienne qui, chez un tsar, n’augurent en général rien de bon.
Il semble toutefois que plus que son autoritarisme et ses bizarreries devenus légendaires , c’est sa politique étrangère fluctuante qui a mené Paul Ier à sa perte. Après avoir été l’adversaire le plus redoutable de la République française dans le cadre de la deuxième Coalition , l’empereur procède à une volte-face inattendue en retirant la Russie de la deuxième Coalition dès le mois de mars 1800 et en gelant les relations avec la Grande-Bretagne. D’une manière paradoxale, ce revirement brutal s’explique mieux par une perception aiguisée de la situation internationale et un réel pragmatisme que par la folie prêtée au fils de la Grande Catherine : en effet, le pouvoir de Napoléon Bonaparte, qui se met en place en novembre 1799, laisse présager la fin des excès révolutionnaires, tandis que les ambitions méditerranéennes et asiatiques de l’Angleterre en font un rival autrement plus redoutable que la France. Néanmoins, cette réorientation dans l’urgence de la politique étrangère de la Russie accroît l’hostilité du parti anglophile, important à la Cour, et sert de « catalyseur » au complot fomenté par Panine. Paul Ier est assassiné dans la nuit du 11/23 au 12/24 mars 1801, avec l’assentiment sinon la complicité de son fils. Il est singulier pour un monarque « libéral » de commencer sa carrière par un régicide doublé de parricide et les circonstances de son avènement ne manqueront pas d’influencer le caractère d’Alexandre.
Les premières années du règne d’Alexandre Pavlovitch, jusqu’à la reprise de la guerre contre la France en août 1805, sont caractérisées par des inflexions nettement libérales qui rompent avec l’autoritarisme tatillon de son père et semblent aller bien au-delà des réalisations de sa grand-mère. Dès le 22 mars / 3 avril 1801, la liberté de voyager est rétablie. La censure est considérablement allégée et le nombre d’ouvrages imprimés en Russie quadruple de 1800 à 1807 . La torture est abolie en septembre 1801 . Plusieurs réformateurs de son entourage sont appelés à de hautes fonctions : Czartoryski (de surcroît prince polonais) devient vice-ministre des Affaires étrangères, Novossiltsev vice-ministre de la Justice, Stroganov vice-ministre des Affaires étrangères et Kotchoubeï ministre de l’Intérieur.
Le servage était devenu un problème préoccupant : les serfs le supportaient avec d’autant plus de difficultés que, depuis 1762, les seigneurs étaient quant à eux libérés de l’obligation de servir. Le jeune empereur lance une première attaque contre cette institution avec la loi du 20 février 1803 sur les « cultivateurs libres » qui transforme les serfs en cultivateurs libres dès qu’ils peuvent procéder à leur propre rachat et qu’ils y sont autorisés par leurs seigneurs ; en fait cette loi ne touchera que 47'153 serfs de sexe masculin (le nombre de personnes concernées devait certes être très supérieur à ce chiffre puisque les épouses et les enfants de ces serfs n’étaient pas comptabilisés).
Les écoles et les universités sont réorganisées en 1804, et cette réorganisation n’hésite pas à s’inspirer du républicain Condorcet .
Dès ces premières années du règne se manifeste une constante de l’empereur Alexandre Pavlovitch dans son hypostase de réformateur libéral : la tendance à mener à bien dans des régions périphériques soumises à son influence des réformes qu’il n’ose pas entreprendre en Russie. C’est ainsi que le servage est aboli dans les pays baltes par étapes de 1802 à 1819, alors que, dans le reste de l’Empire, le gouvernement ne va pas plus loin que la timide loi sur les cultivateurs libres. Cette tendance sera poussée à son paroxysme lorsque le tsar règnera en monarque constitutionnel ou quasi-constitutionnel sur la Pologne et la Finlande et poussera à l’avènement d’un régime libéral en France tout en ne changeant rien au gouvernement de la Russie. Le grand paradoxe qui sera celui d’Alexandre Ier aux yeux de l’histoire a donc des racines profondes et se révèle dès les premières années du règne, notamment dans l’intérêt manifesté par l’autocrate russe pour l’Heptanèse .
L’expérience pourrait prêter à sourire, vu le territoire pour le moins exigu des îles et leur faible population ; il s’agit pourtant de la première tentative constitutionnelle d’Alexandre Ier, d’une expérience qu’il reproduira à plus grande échelle en Finlande, en Pologne et, dans une certaine mesure, en France. Dès 1803, l’Heptanèse est dotée d’une Constitution qui institue un sénat composé de 17 membres détenant le pouvoir exécutif et l’initiative des lois, une Chambre des représentants votant les lois et un collège de trois censeurs gardiens de la Constitution . Ces organes sont élus par des assemblées à la fois nobiliaires (aristocratie héréditaire), censitaires (grande bourgeoisie) et capacitaires (représentants du commerce, de l’industrie, des arts et des sciences), l’élément démocratique étant, bien entendu, totalement absent. Avec un recul de deux siècles, l’inspiration napoléonienne, inavouable à l’époque, apparaît évidente : la Constitution française de l’an VIII (25 décembre 1799) prévoyait une structure semblable, avec un pouvoir exécutif collégial de trois consuls ayant seul l’initiative des lois, un Corps législatif votant les lois et un « Sénat conservateur », c’est-à-dire gardien de la Constitution. Raffinement supplémentaire, le système français prévoyait une troisième chambre, le Tribunat, chargée de discuter les lois et qui sera supprimée en 1807 . Il est par ailleurs probable que la Constitution de l’Heptanèse de 1803 ait abouti à un régime plus libéral que la Constitution française de l’an VIII, destinée à masquer le pouvoir personnel de Napoléon Bonaparte, au demeurant plus proche de l’autocratie russe que de la monarchie velléitaire des dernières décennies de l’Ancien régime français. Plus originale apparaît la volonté d’Alexandre Ier de créer, dans les îles Ioniennes, une aristocratie de l’argent et de l’instruction à côté de la noblesse héréditaire. En tout cas, cette brève expérience, qui ne doit rien à une quelconque pression de la population de l’Heptanèse et qui doit tout à la volonté de l’autocrate de Saint-Pétersbourg, dénote, chez le jeune empereur, une inclination incontestable pour le rôle de souverain constitutionnel.
Dès le début du règne, il est pourtant évident que l’œuvre réformatrice du tsar est étonnamment précaire : le droit de remontrance accordé au Sénat le 8/20 septembre 1802 est aboli le 31 mars / 12 avril 1803. La tentative de faire du Sénat un organe de nature politique n’aura donc duré qu’un semestre. Autre exemple qui incite à relativiser les intentions réformatrices d’Alexandre Ier : la police politique, abolie le 2/14 avril 1801 , est rétablie le 13/25 janvier 1807 . C’est dans la troisième phase du règne d’Alexandre, après l’intermède de l’échec des guerres menées contre Napoléon de 1805 à 1807, que le peu de constance du monarque dans ses intentions réformatrices va se révéler, de manière plus tragique, dans l’échec des réformes de Spéranski.
Aux yeux de l’Histoire, Michel Spéranski est l’homme qui représente sans conteste le versant réformateur de l’empereur Alexandre, tout comme Alexis Araktcheïev en représente le versant réactionnaire. Mais, comme tout le règne d’Alexandre est fait à la fois de ruptures et de continuités, les deux hommes jouent pourtant un rôle au début comme à la fin: Araktcheïev est un conseiller écouté avant même la mort de Paul Ier, et est nommé inspecteur général de l’artillerie en 1803 ; Spéranski sera gouverneur général de Sibérie en 1819 et membre du Conseil d’État en 1821 . Il n’y a donc jamais de rupture totale entre le versant réformateur et le versant réactionnaire de la personnalité d’Alexandre Ier, qui reste avant tout le seul à décider en dernier ressort.
Fils de prêtre , à une époque où le clergé orthodoxe russe constitue une classe sociale relativement méprisée par le pouvoir impérial , Spéranski devient à trente ans, en septembre 1802, secrétaire d’État auprès du ministre des Affaires intérieures, le prince Kotchoubeï, avec lequel il se liera d’une vive amitié. Le 16/28 décembre 1808 voit le début de la brève expérience réformatrice à laquelle le nom de Spéranski restera attaché. Nommé vice-ministre de la Justice, Spéranski se voit confier la mission de préparer un code de lois pour la Russie . Les codifications sont à la mode, Napoléon vient d’en donner l’exemple avec le Code civil des Français promulgué le 21 mars 1804. Dès la fin de 1809, Spéranski est en mesure de présenter au tsar un plan d’ensemble qui prévoit notamment l’instauration d’une Douma d’État. La chute de Spéranski sera, comme de bien entendu, aussi fulgurante que son ascension : soupçonné du péché mortel de francophilie dans une Russie qui se prépare à une guerre décisive contre la France, Spéranski est arrêté le 17/29 mars 1812, privé de tous ses biens et exilé à Nijni-Novgorod . En dehors de l’organisation du grand-duché de Finlande, conquis par la Russie sur la Suède en 1809, comme une monarchie semi-constitutionnelle et largement autonome en union personnelle avec la Russie, Spéranski aura pu mener à bien peu de ses projets : réorganisation des ministères et de leurs attributions et création du conseil d’État (Государственный совет Российской империи) – là encore, une institution qui n’est pas sans rappeler les réformes napoléoniennes. Il n’y aura ni promulgation d’un code civil, ni création d’une Douma d’État.
Le bilan de la jeunesse libérale d’Alexandre Ier est donc, en fin de compte, maigre si l’on compare les réalisations avec les ambitions affichées. Certes, le servage a été aboli dans les provinces baltes, l’Heptanèse dotée d’une Constitution et la Finlande d’un régime quasi-constitutionnel ; la censure a été adoucie et les rouages centraux de l’administration réorganisés ; mais, en ce qui concerne la Russie proprement dite, rien n’a changé, pour ainsi dire, depuis le règne de Catherine II.
En revanche, si le bilan est maigre sur le plan des réalisations, il est remarquable au point de vue de l’image, pour ne pas dire de la propagande. De quel autre tsar un Thomas Jefferson (qui avait un buste d’Alexandre Ier sur son bureau) aurait-il pu écrire :
« L’apparition d’un tel homme sur un trône est l’un des phénomènes qui rendra la présente époque si particulière dans l’histoire humaine. Mais il aura la tâche herculéenne de concevoir et de mettre en place les moyens d’assurer la liberté et le bonheur de ceux qui ne sont pas capables de se prendre eux-mêmes en mains » ?
C’était prendre des espérances pour des assurances.
Mais, en réalité, la politique intérieure aura relativement peu compté pendant la première partie du règne d’Alexandre Pavlovitch. Ces quatorze années se décomposent en deux périodes de réformes (1801-1805 et 1808-1812) et deux périodes de guerre contre la France (1805-1807 et 1812-1815). La première période de guerre tourne à la déconfiture de la Russie, la deuxième période lui procure un avantage stratégique tel qu’elle n’en connaîtra plus jusqu’en 1945, et qui vaudra à l’empereur Alexandre d’entrer dans la mémoire, et l’Histoire, comme le vainqueur de Napoléon. Ce qui domine les quatorze premières années du règne d’Alexandre, c’est le duel sans merci qui l’oppose à l’empereur des Français.
Certes, ces deux périodes de guerre n’auront pas été de nature à favoriser la réalisation de grands projets sur le plan intérieur. Mais ces guerres ne sont pas l’effet du hasard. Elles ont leur origine dans les mêmes principes qui empêcheront le tsar d’aller trop loin sur la voie des réformes. En effet, la guerre qui oppose Alexandre à Napoléon n’est pas entièrement rationnelle ; elle a aussi des motivations idéologiques. Pour libéral qu’il se veuille, le jeune tsar est déjà le gardien de la légitimité. Il ne peut y avoir de cohabitation paisible entre le principe qu’incarne Alexandre et celui qu’incarne l’empereur des Français.
Une analyse dépassionnée des relations entre Napoléon et Alexandre montre que, contrairement à une image inlassablement entretenue, ce n’est pas Napoléon qui a voulu la rupture. L’historien russe Sokolov souligne la « haine implacable » du tsar pour Napoléon. Dès 1806, sans aucune vergogne, Alexandre embrigade la religion au service de son inimitié, le saint Synode se voyant contraint de proclamer que Napoléon était l’Antéchrist . Bien loin de mener une politique « impérialiste » à l’égard de la Russie, Napoléon, de 1807 à 1812, cherche l’apaisement. L’historien russe Sokolov explique ainsi la curieuse paix de Tilsit, où la Russie, pourtant écrasée militairement, ne subit aucune perte territoriale, puisqu’elle échange l’Heptanèse et les bouches de Cattaro contre le district de Bialystok : « L’objectif de Napoléon était de conclure une alliance permanente avec la Russie ; de la part d’Alexandre, ce n’était qu’une tentative d’obtenir une paix temporaire ou, comme il était à la mode de dire dans l’historiographie soviétique, « une trêve pour reprendre son souffle », afin de retomber ensuite avec des forces nouvelles et des alliés nouveaux sur celui qu’il considérait comme son ennemi personnel. » Alexandre Pavlovitch, tout en reconnaissant en privé que Napoléon Bonaparte était « un homme extraordinaire, dont les talents et le génie ne pouvaient être discutés » , pratiquera à l’égard de celui qu’il considérait comme un « tyran » et un « usurpateur » un véritable jeu de dupes : lors de la guerre entre la France et l’Autriche en 1809, le tsar rusera pour ne pas fournir à l’empereur des Français le soutien militaire russe promis à Erfurt en 1808 ; il ne respectera pas non plus ses obligations dans le cadre du blocus continental ; dès le printemps 1811, il se préparera à une troisième guerre contre la France.
On peut concevoir qu’un tsar, même « libéral », ait éprouvé une répulsion invincible à l’égard d’un usurpateur arrivé au pouvoir par un putsch (Napoléon Ier), et une sympathie tout aussi invincible à l’égard d’un prince infortuné qui n’en restait pas moins le symbole de la légitimité (Louis XVIII). Avec une distance de deux siècles, l’observateur peut aussi se demander si, vraiment, Alexandre Ier avait oublié de quelle manière les Romanov avaient été appelés au trône par l’Assemblée de la terre russe (Земский собор) en 1613, s’il avait oublié la succession des révolutions de palais qui avaient fait chuter Ivan VI, Pierre III et Paul Ier, et si, au fond, il avait lui-même oublié les circonstances de son accession au trône. C’est au nom de principes à géométrie variable que l’empereur de toutes les Russies allait s’engager dans un pari risqué.
Pourtant, le pari allait être réussi au-delà de toute espérance, donnant à la Russie une puissance qu’elle n’avait encore jamais eue.
Nous résumerons en quelques lignes la suite des événements : Napoléon franchissant le Niémen, le 10/22 juin 1812, à la tête de la plus grande armée jamais rassemblée jusqu’alors en Europe (440'000 soldats dont une moitié de Français ) ; la Grande Armée s’engageant dans une course folle vers Moscou, marche ponctuée de batailles de plus en plus meurtrières, et se vidant de ses forces au fur et à mesure qu’elle se rapprochait de son objectif ; l’occupation de Moscou pendant cinq semaines (du 3/15 septembre au 7/19 octobre 1812), occupation sans utilité stratégique, Napoléon attendant une demande de pourparlers qui ne viendra jamais ; l’anéantissement des restes de la Grande Armée au cours d’une retraite épouvantable ; Alexandre et Koutouzov franchissant à leur tour le Niémen, le 1er /13 janvier 1813 ; l’armée russe cheminant à travers l’Allemagne en libératrice, acclamée par des populations lasses de l’occupation française ; Napoléon parvenant à reconstituer son armée et jetant ses dernières forces dans la « bataille des Nations » (Leipzig, du 4/16 au 7/19 octobre 1813 ) qui marquera la fin de la présence française en Allemagne.
Jamais le flux et le reflux n’auront été aussi rapides. Au début de l’automne 1812, Napoléon occupait Moscou. Quinze mois plus tard, à la fin de l’automne 1813, c’est la France qui est envahie. Le 10 novembre 1813, les troupes espagnoles, britanniques et portugaises de Wellington pénètrent dans le pays basque français. Du 21 décembre 1813 au 1er janvier 1814, 250'000 soldats russes, prussiens et autrichiens franchissent le Rhin entre Coblence et Bâle. Le 30 décembre 1813, les Autrichiens sont à Genève, alors chef-lieu du département français du Léman. Pourtant, certains monarques de la coalition hésitent encore à donner le coup de grâce à Napoléon. Là encore, le rôle du tsar sera déterminant.

Claude le Liseur
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Message par Claude le Liseur »

3. LES CHOIX DÉCISIFS (1814-1815)
Au cours d’une période d’à peine plus de dix-huit mois, le tsar de Russie sera amené à faire des choix dont certains ont conditionné jusqu’à nos jours le destin d’au moins deux pays d’Europe occidentale (France et Suisse). 1814 et 1815 apparaissent ainsi comme deux années décisives dans l’histoire européenne, et ces deux années sont indéniablement marquées du sceau de la personnalité d’Alexandre.
L’invasion de la France par les Alliés ne se passe pas d’une manière aussi favorable que l’avait laissé espérer le rapide effondrement de la puissance napoléonienne en Allemagne l’année précédente. Au cours des premières semaines de la campagne de France, l’armée française, pourtant très affaiblie , remporte douze batailles sur quatorze. « Inattendue, l’ampleur de cette résistance suscite aussitôt des doutes au sein d’une coalition bien peu assurée : Frédéric-Guillaume III et François Ier, craignant que la guerre n’entraîne en France la résurgence de l’esprit révolutionnaire et combatif de Valmy (…) se disent prêts à négocier avec l’empereur des Français (…) » En fait, l’intervention de la Grande-Bretagne (qui finance les guerres contre la France depuis plus de vingt ans et n’a aucun intérêt à laisser échapper une victoire qui lui a coûté relativement peu d’hommes) et surtout la haine inflexible que voue Alexandre Ier à Napoléon font échec à la tentative de conciliation à laquelle le roi de Prusse et l’empereur d’Autriche voulaient se prêter. On voit donc le peu de crédit qu’il faut donner aux assertions de Talleyrand selon lesquelles c’est le seul Napoléon qui est responsable de l’échec du congrès de Châtillon en mars 1814 .
La partie devenait trop inégale pour une armée française exsangue, attaquée au nord-est par les armées russe, prussienne et autrichienne, au sud-est par l’armée autrichienne et au sud-ouest par les armées britannique, espagnole et portugaise, et ce alors que la population est de plus en plus lasse du régime. Les Autrichiens progressent dans le Sud-Est de la France (occupation de Lyon le 21 mars 1814), les Britanniques et les Espagnols dans le Sud-Ouest (occupation de Bordeaux le 12 mars 1814), mais c’est au Nord-Est que se joue la bataille décisive. La dernière offensive commence le 20 mars 1814. Onze jours plus tard, les troupes alliées entrent dans Paris. La guerre n’est pas finie (on verra encore la brillante défense de Toulouse par Soult contre Wellington le 10 avril 1814), mais tout le monde présume, alors que Napoléon s’est réfugié à Fontainebleau, que son règne touche à sa fin.
Depuis quatorze ans, l’Europe occidentale avait été largement façonnée par Bonaparte. La fin de l’aventure napoléonienne crée donc une situation inédite : la France, l’Espagne, le Portugal, les Pays-Bas, la Suisse, l’Allemagne et l’Italie doivent être entièrement réorganisés, et ce alors que tous les jeux sont ouverts. L’Europe entre dans l’ère nouvelle des gouvernements provisoires et des administrations éphémères.
La situation est particulièrement confuse dans le cas de la France pour qui, assurément, « l’année 1814 fut l’une des plus extraordinaires ». Il s’agit de donner un nouveau régime politique à un pays qui, en vingt-cinq ans, a connu la monarchie absolue, la monarchie constitutionnelle, l’anarchie rampante, la terreur, l’oligarchie tempérée par les coups d’Etat et le pouvoir absolu d’un général victorieux, le tout au prix de six Constitutions successives et de vingt-et-une années de guerre. L’option républicaine étant totalement déconsidérée par les excès de la Ire République , il restait à savoir si le trône resterait aux Bonaparte (après tout, le fils de Napoléon était aussi le petit-fils de l’empereur d’Autriche) ou reviendrait aux Bourbons, si la nouvelle monarchie serait constitutionnelle ou absolue, et si le nouveau régime serait plus libéral que l’avait été la longue dictature de Napoléon.
Du côté français, le protagoniste principal sera Talleyrand, qui a été assez habile pour se détourner de Napoléon lorsqu’il a deviné que sa politique étrangère aventureuse le mènerait à sa chute. Talleyrand a quitté le ministère des Relations extérieures le 9 août 1807 ; il n’a ainsi été mêlé, du moins officiellement, ni à l’aventure espagnole, ni à la campagne de Russie – les deux principales fautes de Napoléon.
Dans ses mémoires, Talleyrand ne cache pas que le principal acteur de la restauration des Bourbons, du côté des puissances victorieuses, fut le tsar de Russie :
« L’empereur Alexandre, le roi de Prusse et le prince de Schwarzenberg entrèrent dans Paris le 31 mars à la tête de leurs troupes, et après les avoir fait défiler dans les Champs-Elysées, l’empereur Alexandre vint directement à mon hôtel, rue Saint-Florentin, où il avait été précédé dès le matin par M. de Nesselrode. (…)Le premier objet traité entre l’empereur Alexandre et moi ne pouvait être naturellement que sur le choix du gouvernement à adopter pour la France. Je fis valoir les raisons que j’avais exposées plus haut, et je n’hésitai pas à lui déclarer que la maison de Bourbon était rappelée par ceux qui rêvaient l’ancienne monarchie avec les principes et les vertus de Louis XII, comme ceux qui voulaient une monarchie nouvelle avec une constitution libre, et ces derniers l’ont bien prouvé, puisque le vœu exprimé par le seul corps qui pouvait parler au nom de la nation fut proclamé sur tout le sol français et retentit dans tous les cœurs.
C’est la réponse péremptoire que je fis à une des demandes que m’adressa l’empereur de Russie. « Comment puis-je savoir, me dit-il, que la France désire la maison de Bourbon ? – Par une délibération, Sire, que je me charge de faire prendre au Sénat, et dont Votre Majesté verra immédiatement l’effet. – Vous en êtes sûr ? – J’en réponds, Sire. »
Je convoquai le Sénat le 2 avril, et le soir, à sept heures, j’apportai à l’empereur Alexandre la mémorable délibération que j’avais fait signer individuellement par tous ceux qui composaient l’assemblée. C’était elle qui prononçait la déchéance de Napoléon et le rétablissement des Bourbons avec des garanties constitutionnelles. L’empereur Alexandre resta stupéfait, je dois le dire, quand il vit dans le nombre des sénateurs qui demandaient la maison de Bourbon les noms de plusieurs de ceux qui avaient voté la mort de Louis XVI. »
En fait, tout s’est joué au cours d’une réunion, chez Talleyrand, qui regroupait Alexandre de Russie, Frédéric-Guillaume de Prusse, le prince de Schwarzenberg, Nesselrode et Pozzo di Borgo du côté des Alliés, et Talleyrand, Dalberg, le baron Louis, le général Dessolle et l’abbé de Pradt du côté français. Les Français ne cachent pas leur aversion pour l’empereur déchu :
« Fidèle à son principe, Alexandre se déclare ouvert à toutes les suggestions pour l’avenir politique de la France : régence de Marie-Louise, installation de Bernadotte sur le trône, retour des Bourbons, république … Le baron Louis, parlant de Napoléon, s’écrie : « Cet homme n’est plus qu’un cadavre, seulement il ne pue pas encore ! » Soutenant, avec plus de nuance, ce point de vue, Talleyrand affirme sentencieusement que, l’hypothèse napoléonienne étant exclue, « la république est une impossibilité , la régence de Bernadotte une intrigue, les Bourbons seuls un principe ». Ce propos frappe Alexandre, qui a l’impression d’avoir entendu la voix de la France dans la bouche du prince de Bénévent. Toutefois, il insiste sur « l’accord nécessaire de tous les Français » à la restauration. Qu’à cela ne tienne, Talleyrand promet d’obtenir l’assentiment du Sénat. En effet, dès le lendemain, 1er avril, soixante-quatre sénateurs, réunis en hâte, élisent un gouvernement provisoire, dont Talleyrand assumera la présidence. »
Et de fait, le 1er avril 1814, le Sénat napoléonien, «conservateur de la Constitution », s’empresse de détruire l’édifice des Constitutions napoléoniennes en désignant un gouvernement provisoire de cinq membres dont le chef, en fait sinon en titre, est Talleyrand . Tout se passe comme si Napoléon n’existait plus, et comme si son fils n’entrait pas en ligne de compte. Pourtant, dans son réduit de Fontainebleau, il reste encore une force redoutable, avec 60'000 soldats sous ses ordres et la possibilité de jouer la carte autrichienne en faveur de sa dynastie (avènement de Napoléon II et régence de Marie-Louise).
C’est à ce moment – sauf si l’on tient compte des épisodes de l’Heptanèse et de la Finlande – que le « libéralisme » du tsar Alexandre Ier passe des paroles aux actes. En accueillant les sénateurs, Alexandre insiste sur la nécessité de fonder le gouvernement français sur des bases « fortes et libérales » . La volonté du vainqueur est claire : il n’y aura pas de retour à l’Ancien Régime. Il convient de souligner d’autant plus ce choix d’Alexandre Ier en faveur d’une monarchie constitutionnelle qu’une partie non négligeable des Français souhaitaient le retour à une forme modifiée de l’Ancien Régime : en avril 1814, 2'000 citoyens de la ville de Dijon signèrent une pétition en faveur de « la monarchie d’Henri IV ». Il n’est donc pas interdit de penser qu’en définitive, le choix du tsar a fait pencher la balance.
Tout se passe dès lors très vite. Le camp bonapartiste se décompose : alors qu’Alexandre a repoussé toute discussion avec lui et sous la pression des maréchaux Oudinot, Ney et Lefebvre qui refusent de reprendre le combat, Napoléon abdique en faveur de son fils le 4 avril, Marie-Louise devenant régente. Caulaincourt (ancien ambassadeur en Russie et ministre des Relations extérieures) ainsi que les maréchaux Ney et Macdonald sont chargés de transmettre l’acte d’abdication conditionnelle à Alexandre. Celui-ci ne sait pas encore quel parti prendre, entre les Bourbons et les Bonaparte. Le 5 avril, le corps d’armée du maréchal Marmont traverse les avant-postes autrichiens et se range du côté des Alliés. Pour le tsar, l’événement est de taille : l’armée française n’est plus rangée derrière Napoléon. Alexandre, Frédéric-Guillaume et Schwarzenberg font savoir qu’ils exigent une abdication sans condition. Il ne reste plus à l’homme qui fit trembler l’Europe qu’à s’exécuter le 6 avril 1814. Ce même jour, le Sénat et le Corps législatif se réunissent pour appeler « librement au trône Louis-Stanislas-Xavier de France, frère du dernier roi ».
Le 7 avril, le Sénat impérial publie une Constitution qui prévoit une monarchie non seulement constitutionnelle, mais contractuelle, selon laquelle « Louis-Stanislas-Xavier » était appelé sur le trône par le Sénat et le gouvernement provisoire . Le Sénat faisait preuve de naïveté en imaginant qu’une institution créée par Napoléon ne souffrirait d’aucun discrédit suite à la chute de ce même Napoléon. Le sentiment royaliste existait en France, occupation étrangère ou pas ; et, pour ces masses royalistes, « Louis-Stanislas-Xavier » était avant tout Louis XVIII, leur roi par la grâce de Dieu.
Le 12 avril, le comte d’Artois, frère du roi et futur Charles X, faisait une entrée solennelle à Paris en qualité de lieutenant général du royaume. Le 24 avril, le conseil municipal de Lyon votait une adresse à Artois, s’insurgeant contre la Constitution sénatoriale et la présence de régicides au Sénat . Le même jour, l’ancien comte de Provence, qui s’était toujours considéré comme roi depuis la mort de son infortuné neveu Louis XVII à la prison du Temple en 1795, débarquait à Calais et revoyait son pays après vingt-trois ans d’un exil qui n’avait pas été exempt d’humiliations.
En attendant, Alexandre Ier continuait à faire la promotion du « libéralisme ». Le 17 avril, il écrivait une lettre à Louis XVIII en lui conseillant fermement de manifester « des idées libérales tendant à maintenir et à raffermir les institutions organiques de la France », et il dépêchera Pozzo di Borgo auprès du prétendant pour lui souligner la nécessité de mettre en place une constitution, car « ce n’est qu’à cette condition qu’il pourra assurer à son gouvernement l’autorité et la force nécessaires pour l’apaisement des esprits en France et la sécurité de l’ordre à l’intérieur ». Il n’est donc pas permis de nier que le tsar de Russie aura porté sur les fonts baptismaux la nouvelle constitution de la France.
De son côté, Louis XVIII avait une idée très claire des choix politiques qu’il lui appartenait de faire. Le réalisme lui montrait que le retour à l’Ancien Régime entraînerait plus de problèmes qu’il n’en résoudrait : il devait déclarer à son cousin Ferdinand IV de Naples « qu’il avait donné une constitution à ses peuples parce que c’était l’esprit du siècle et qu’il valait toujours mieux la donner que la recevoir ». Mais le réalisme n’excluait pas le respect des principes qui, à ses yeux, fondaient sa légitimité : constitution il y aurait, certes, mais une constitution octroyée, et une constitution qui rappellerait la continuité de sa dynastie. Héritier d’une famille qui régnait sur le pays depuis plus de huit siècles, il ne voulait, ni ne pouvait, être le roi choisi par le Sénat de Napoléon Bonaparte.
La marche du prétendant vers le pouvoir sera dès lors rapide, le Sénat, qui ne représentait rien d’autre que lui-même, ne pouvant s’opposer à la légitimité dont le seul adversaire sérieux (on le verrait en 1815) était le bonapartisme. Le 29 avril, Louis XVIII rencontre enfin Talleyrand à Compiègne.
Le 2 mai 1814, Louis XVIII signe la déclaration de Saint-Ouen, rédigée par ses conseillers habituels, Blacas, Vitrolles et Maisonfort, qui contenait un programme politique ne laissant aucune place à l’équivoque :
«LOUIS, par la grâce de Dieu, Roi de France et de Navarre, à tous ceux qui verront ces présentes, Salut :
Rappelé par l’amour de notre peuple au trône de nos pères, éclairé par les malheurs de la nation que nous sommes destiné à gouverner, notre première pensée est d’invoquer cette confiance mutuelle si nécessaire à notre repos, à son bonheur.
Après avoir lu attentivement le projet de constitution proposé par le Sénat dans sa séance du 6 avril dernier, nous avons reconnu que les bases en étaient bonnes, mais qu’un grand nombre d’articles portant l’empreinte de la précipitation avec laquelle ils ont été rédigés, ils ne peuvent, dans leur forme actuelle, devenir lois fondamentales de l'État.
Résolu d’adopter une constitution libérale, voulant qu’elle soit sagement combinée, et ne pouvant en accepter une qu’il est indispensable de rectifier, nous convoquons pour le 10 du mois de juin de la présente année le Sénat et le Corps législatif, en nous engageant à mettre sous leurs yeux le travail que nous aurons fait avec une commission choisie dans le sein de ces deux corps, et à donner pour base à cette constitution, les garanties suivantes :
• Le gouvernement représentatif sera maintenu tel qu’il existe aujourd’hui, divisé en deux corps, savoir :
• Le Sénat et la Chambre composée des députés des départements.
• L’impôt sera librement consenti.
• La liberté publique et individuelle assurée.
• La liberté de la presse respectée, sauf les précautions nécessaires à la tranquillité publique.
• La liberté des cultes garantie.
• Les propriétés seront inviolables et sacrées ; la vente des biens nationaux restera irrévocable.
• Les ministres responsables pourront être poursuivis par une des Chambres législatives, et jugés par l’autre.
• Les juges seront inamovibles et le pouvoir judiciaire indépendant.
• La dette publique sera garantie ; les pensions, grades, honneurs militaires seront conservés, ainsi que l’ancienne et la nouvelle noblesse.
• La Légion d’honneur, dont nous déterminerons la décoration, sera maintenue.
• Tout Français sera admissible aux emplois civils et militaires.
• Enfin nul individu ne pourra être inquiété pour ses opinions et ses votes. »
Ainsi la Constitution sénatoriale du 6 avril 1814 se trouve-t-elle rangée au magasin des accessoires, Louis réaffirmant le lien avec l’Ancien Régime et rejetant la théorie de la monarchie contractuelle : il rappelle qu’il est roi par la grâce de Dieu. Par ailleurs, tout est fait pour rassurer la classe dirigeante issue de la Révolution et de l’Empire (irrévocabilité de la vente des biens nationaux, maintien de la noblesse d’Empire et de la Légion d’honneur). Les acquis de la Révolution sont préservés (liberté des cultes et égalité de tous dans l’accès aux fonctions publiques). Pour le reste, la déclaration de Saint-Ouen laisse présager de grands progrès par rapport au régime impérial : la Constitution sera « libérale » et les ministres seront responsables devant les Chambres.
La Charte constitutionnelle, finalement « octroyée » par Louis XVIII le 4 juin 1814, reprend pour l’essentiel la déclaration de Saint-Ouen : on y retrouve l’égalité devant la loi (article 1), la garantie de l’égalité dans l’accès aux fonctions publiques (article 3), la liberté de culte (article 5), la garantie de l’acquisition des biens nationaux (article 9), l’amnistie générale (article 11), le bicamérisme avec la Chambre des Pairs (articles 24 à 34) et la Chambre des Députés (articles 35 à 53), la responsabilité pénale des ministres (article 55), le caractère inamovible des juges (article 58). On y retrouvait à la fois l’influence du système anglais (la Chambre des Pairs étant calquée sur la Chambre des Lords), l’héritage des constitutions napoléoniennes, une forte influence de la Constitution du 3 septembre 1791 (l’article 13 de la Charte de 1814 déclarait la personne du roi « inviolable et sacrée », formulation reprise de l’article 2 de la Constitution de 1791), mais en tenant compte des faiblesses du régime de 1791. L’héritage de l’Ancien Régime se manifestait dans un préambule qui rappelait que le roi avait été rappelé par la divine Providence et que « l’autorité tout entière » résidait en lui.
Alors que la disparition de la grande ombre de Napoléon laissait craindre le chaos, l’action d’une poignée d’hommes, en particulier Alexandre Ier, Louis XVIII, Talleyrand et Vitrolles, avait, en deux mois à peine, doté la France d’une constitution assise sur les bases « fortes et libérales » qu’avait réclamées l’empereur de Russie. Il restait à voir ce que le temps ferait du texte constitutionnel.
Quant aux rapports entre la France et ses vainqueurs, ils avaient été réglés encore plus vite que le problème de la politique intérieure française. Le 23 avril, une convention préliminaire avait été signée par le comte d’Artois avec les « hautes puissances alliées », à savoir la Grande-Bretagne, la Russie, l’Autriche et la Prusse. Un traité de paix était conclu dès le 30 mai. La diplomatie de Talleyrand (dont le nouvel avatar était désormais celui de ministre des Affaires étrangères du roi de France ; les régimes tombaient, Talleyrand demeurait) et les bonnes dispositions d’Alexandre Pavlovitch (bonnes dispositions dictées par son caractère magnanime autant que par la nécessité de ne pas laisser la Prusse et la Grande-Bretagne prendre trop d’importance en Europe) avaient fait merveille : la France était certes réduite, en principe, à ses frontières du 1er janvier 1792, mais elle conservait une partie des conquêtes de la Ire République (Chimay, Beauraing, Sarrebruck, la Savoie, Montbéliard). Outre-mer, elle ne perdait que Tobago, Sainte-Lucie, l’île de France (bientôt rebaptisée île Maurice), Rodrigue et les Seychelles. C’était une paix bien favorable pour un pays dont la capitale avait quand même été prise par ses ennemis.
Une fois la France réorganisée, il restait à solder l’aventure napoléonienne dans le reste de l’Europe. Le congrès de Vienne s’ouvrit le 1er octobre 1814. Les principaux négociateurs étaient Talleyrand pour la France, Castlereagh pour la Grande-Bretagne, Hardenberg et Humboldt pour la Prusse, Nesselrode pour la Russie, Labrador pour l’Espagne, et Metternich pour l’Autriche. Le tsar tient à participer lui-même au Congrès : arrivé à Vienne le 25 septembre 1814 , il y restera jusqu’au 26 mai 1815 . Dans ses mémoires, Talleyrand a raconté l’incroyable jeu de dupes qu’il mena contre la Russie, avec l’assentiment entier d’un Louis XVIII que la reconnaissance ne dévorait pas. Le concert européen, un temps troublé par « l’ogre » Napoléon, était vite revenu à ses jeux : le 3 janvier 1815, une alliance défensive secrète était conclue entre la France, l’Autriche et l’Angleterre contre la Russie et la Prusse. On trouvera aussi dans les mémoires du prince de Bénévent une incroyable présomption, surprenante chez le prince des diplomates, qui semblait oublier que, deux ans plus tôt, la plus grande armée jamais rassemblée par son pays avait été anéantie par l’armée russe. Dans une dépêche du 25 janvier 1815, Talleyrand n’hésitait pas à écrire à Louis XVIII à propos d’un projet de mariage de la grande-duchesse Anne, sœur du tsar, avec le duc de Berry, neveu du roi : « La Russie, qui n’a pu placer aucune de ses princesses sur aucun trône, en verra-t-elle une appelée à celui de France ? Une telle perspective serait, j’ose le dire, une trop grande fortune pour elle, et je n’aimerais point que M. le duc de Berry se trouvât de la sorte dans des rapports de parenté fort étroits avec une foule de princes placés dans les dernières divisions de la souveraineté . » Moins de deux mois plus tard, le gouvernement de Louis XVIII allait être balayé par le retour de Napoléon, et le roi et Talleyrand ne devraient leur survie qu’à l’intervention de la Prusse et de la Grande-Bretagne.
On ne s’attardera guère sur l’intéressant ballet diplomatique du congrès de Vienne, sinon pour souligner qu’Alexandre en sortit roi de Pologne, à l’issue d’un quatrième partage qui augmentait la part de la Russie par rapport aux partages précédents (Varsovie, prussienne de 1795 à 1807, devenait russe). Ce fut l’occasion pour le tsar de participer à l’élaboration d’un quatrième régime constitutionnel, après ceux de l’Heptanèse, de la Finlande et de la France : la Pologne sera dotée, le 15/27 novembre 1815, d’une Constitution fort libérale, prévoyant la représentation nationale, un vote direct, un cens modéré, l’usage exclusif de la langue polonaise dans l’administration. « Ainsi, paradoxalement, le tsar accorde aux Polonais ce qu’il refuse aux Russes » (Henri Troyat) . Qui plus est, c’est sur l’insistance d’Alexandre que les puissances européennes auront consenti à expressément inscrire dans un texte diplomatique le droit des Polonais à bénéficier d’un régime représentatif .
Une fois Napoléon définitivement éliminé (bataille de Waterloo, 18 juin 1815 ; seconde abdication, 22 juin 1815), Louis XVIII et Talleyrand ne pourraient plus pavoiser, ni tromper si facilement un tsar à qui Napoléon avait, dès son retour aux Tuileries le 20 mars 1815, communiqué une copie du traité secret du 3 janvier 1815, preuve évidente de la duplicité de la France et de certains des alliés de la Russie.
La royauté restaurée avait montré sa fragilité – pas si grande qu’on l’a dit, puisque la Vendée avait encore une fois pris les armes pour le roi , et que les troubles auraient pu s’étendre à d’autres régions si le denier vol de l’Aigle n’avait pas été aussi bref -, mais néanmoins réelle, puisque vingt jours avaient suffi à Napoléon pour passer du Golfe-Juan aux Tuileries. L’échec de la première Restauration était patent, et le temps n’était plus à la clémence.
La France se trouvait de nouveau à la croisée des chemins. La Charte serait-elle abrogée et la monarchie absolue rétablie ? Quelle serait l’intensité de la répression contre les bonapartistes ? De quelle manière Louis XVIII, rétabli pour la deuxième fois, allait-il gouverner ? Une fois de plus, il appartenait au tsar de Russie de venir au secours, en France, de ce libéralisme et de ce parlementarisme qu’il refuserait toujours à son pays.
En effet, Alexandre Pavlovitch était de retour à Paris le 10 juillet 1815 – deux jours seulement après le roi de France , pour un séjour qui durerait jusqu’au 13 octobre, et dont les conséquences allaient se faire sentir pendant des décennies. Signe des temps, le tsar s’installa directement au palais de l’Élysée et se dispensa d’un séjour chez Talleyrand, dont l’étoile commençait à pâlir. L’été et l’automne de 1815 allaient être riches en événements.

Claude le Liseur
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Re: Un ennemi de l'église: le tsar Alexandre Ier

Message par Claude le Liseur »

QUAND LE TSAR DE RUSSIE PARRAINAIT LA NAISSANCE DU RÉGIME PARLEMENTAIRE EN FRANCE (1815-1818)

Nommé premier président du Conseil des ministres de l’Histoire de France le 9 juillet 1815, et donc premier Premier ministre au sens anglais du terme, tout en gardant les Affaires étrangères, Talleyrand ne pouvait s’imaginer qu’il n’aurait pas la longévité d’un Walpole et qu’il étrennait là le dernier poste de sa longue carrière ministérielle. Dans ce premier vrai cabinet de l’histoire de France, Talleyrand a confié la Marine à son séide Jaucourt et les Finances au baron Louis : les deux hommes, on l’a vu, avaient joué un rôle dans la première restauration de Louis XVIII, Jaucourt au sein du gouvernement provisoire du 1er avril 1814 et Louis lors de la réunion du soir du 31 mars 1814 avec les souverains de Russie et de Prusse. La Justice est confiée à Pasquier, préfet de police de Napoléon ; la Police à Fouché, qui occupait les mêmes fonctions sous Napoléon ; la Guerre à Gouvion Saint-Cyr, maréchal de Napoléon. La combinaison apparaît donc d’emblée menacée en cas de forte réaction anti-bonapartiste.
Disgracié par Louis XVIII, en butte à l’inimitié d’Alexandre Ier depuis la révélation du traité secret du 3 janvier 1815, Talleyrand fut achevé par les élections législatives qui se déroulèrent au suffrage censitaire du 15 au 25 août 1815. Au cœur d’un été qui avait été marqué par la Terreur blanche, répression légale des bonapartistes accompagnée de fureurs populaires dans le Midi (un Midi décidément très « blanc », qui ne deviendrait « rouge » que soixante ans plus tard), les élections produisirent une « Chambre introuvable » où, sur 402 députés, 350 environ étaient des « ultra-royalistes », « plus royalistes que le roi ». On semblait s’acheminer vers le retour à l’Ancien Régime sur tous les plans. Il était par ailleurs peu crédible qu’une Chambre aussi marquée à l’extrême droite s’accommodât longtemps des deux hommes forts du ministère, Talleyrand à la présidence et aux Affaires étrangères, et Fouché à la Police : deux défroqués, deux anciens ministres de Napoléon, Fouché régicide de surcroît et Talleyrand n’ayant guère meilleure presse, puisqu’il avait été mêlé à la mort du duc d’Enghien.
Discrédité à l’intérieur, Talleyrand, pour rester en selle, a absolument besoin de s’imposer comme le seul capable d’obtenir des concessions des vainqueurs. C’est pourtant la politique extérieure qui va faire tomber le prince des diplomates : « Le tsar, principal soutien de la France depuis 1814, veut se venger du ministre qui a contrecarré ses vues durant le congrès de Vienne. (…) Maître de l’Europe, commandant de la première armée du monde, l’autocrate de la Russie veut rappeler qu’il reste incontournable et fait savoir par Pozzo di Borgo qu’il se montrerait plus clément si Richelieu était appelé à remplacer le prince de Bénévent. »
Dans un ultime paradoxe, l’ancien révolutionnaire de 1789 en sera réduit à faire appel au soutien de son roi contre une Chambre hostile, et les nostalgiques de l’Ancien Régime élus députés au mois d’août exigent son renvoi au motif qu’il n’a pas le soutien de la majorité de la Chambre. Après avoir sacrifié Fouché le 19 septembre, Talleyrand devait démissionner le lendemain. Pour la première fois sur le continent européen, un ministère avait dû se retirer parce qu’il n’avait pas la confiance du Parlement. Le Parlement le plus réactionnaire jamais élu en France venait d’inaugurer le système parlementaire à l’anglaise, et Louis XVIII en était parfaitement conscient : « Je serai obligé de faire comme en Angleterre et de charger quelqu’un de composer un nouveau ministère. »
Alexandre Ier étant plus que jamais l’arbitre de l’Europe, il ne restait plus au roi de France qu’à appeler à la présidence du Conseil, le 24 septembre, Armand-Emmanuel de Vignerot du Plessis, duc de Richelieu, que recommandait à ces hautes fonctions sa triple qualité d’arrière-petit-neveu du cardinal de Richelieu, d’ancien gouverneur d’Odessa (de 1803 à 1814) et de protégé du tsar.
Car le tsar aura non seulement réussi à imposer Richelieu à Louis XVIII, mais surtout à vaincre Richelieu lui-même, qui ne voulait guère marcher sur les pas de son arrière-grand-oncle : « Je vous délie de vos engagements à condition que vous serviez le Roi comme vous m’avez servi. Soyez le lien sincère de l’alliance entre les deux pays, je l’exige au nom du salut de la France. » L’empereur de Russie devenait le gardien des intérêts de la France – et ceci allait être vrai à l’intérieur comme à l’extérieur.
Ainsi, la puissance d’Alexandre Pavlovitch allait jusqu’à désigner le chef du gouvernement d’une des quatre autres puissances de l’Europe. On ne pouvait imaginer choix plus judicieux et plus beau cadeau que le Romanov ait pu faire au pays qu’il avait vaincu. Chef du gouvernement malgré lui, le duc de Richelieu allait, en trois ans, redresser les finances, obtenir l’évacuation du territoire par les troupes alliées, et poser en France les premières bases réelles du régime parlementaire et des libertés démocratiques. C’est ce pur produit de l’Ancien Régime français et de l’autocratie russe qui transformera la responsabilité pénale des ministres prévue par la Charte de 1814 en une vraie responsabilité politique et qui inaugurera la pratique des dissolutions suivies de nouvelles élections pour renforcer ou retrouver une majorité : le 7 septembre 1816, Richelieu dissout la Chambre des députés ; les élections sont une défaite pour les ultras et donnent au ministère la majorité dont il avait besoin pour définitivement enterrer la Terreur blanche. L’existence d’une majorité et d’une opposition légales, la solidarité et la responsabilité ministérielles, les dissolutions d’opportunité, toutes ces caractéristiques du régime parlementaire ont été enseignées à la France par l’ancien gouverneur d’Odessa.
Talleyrand, qui s’était cru indispensable, mit plusieurs mois à se rendre compte que le ministère Richelieu serait durable. Il ne fut plus jamais rappelé au gouvernement, et dut attendre quinze ans pour retrouver des fonctions importantes, lorsque Louis-Philippe le nomma ambassadeur à Londres.
Sur le plan extérieur, Alexandre tint parole : une fois Talleyrand éliminé, il fit tout son possible pour modérer les conditions impitoyables que les Britanniques et les Prussiens voulaient imposer à la France. C’est grâce au tsar que la France put conserver l’Alsace, la Lorraine, la Franche-Comté, les Ardennes et le Nord que convoitaient les Prussiens . C’est grâce au tsar que le deuxième traité de Paris, le 20 novembre 1815, se contenta finalement d’amputer la France du duché de Bouillon, de Philippeville, de Marienbourg, de Sarrelouis et Sarrebruck, de Landau, de la Savoie et d’une partie du pays de Gex. Le dernier vol de l’Aigle avait coûté cher à son pays, mais il aurait pu lui coûter beaucoup plus cher sans la bienveillance de la Russie, ainsi que devait l’écrire le comte Molé, ministre de Napoléon, ministre de Louis XVIII dans le cabinet Richelieu et futur président du Conseil de Louis-Philippe :
« Si la France est encore la France, elle le doit à trois hommes dont il ne faut jamais qu’elle oublie les noms : Alexandre et ses deux ministres, Capo d’Istria et Pozzo di Borgo. »
On retrouve le même enthousiasme, un demi-siècle plus tard, chez le biographe de Pozzo di Borgo, le vicomte Maggiolo :
« Soutenu énergiquement par Alexandre, appuyé par Pozzo di Borgo et par le comte Capo d’Istria, le duc de Richelieu arriva au prix des plus laborieux efforts et des plus cruels sacrifices à sauver du moins les frontières les plus essentielles et le territoire de la vieille Monarchie française. »
Au passage, Alexandre n’aura pas oublié son vieux précepteur Laharpe, en pesant de tout son poids en faveur de la reconnaissance d’une Suisse indépendante et neutre, agrandie de Genève, du Valais et de Neuchâtel . Pour aboutir à ce résultat, l’empereur de Russie parvint à tenir en échec le canton de Berne, tenant de la réaction la plus extrémiste, et qui, sous l’influence de Metternich, avait revendiqué dès le 23 décembre 1813 les cantons d’Argovie et de Vaud au nom du retour à l’Ancien Régime.
Qui plus est, pendant les trois années décisives où le duc de Richelieu arrivera, à force de ténacité, à régler les arriérés de l’aventure napoléonienne, le gouvernement russe continuera à veiller sur la politique intérieure de la France, et toujours dans un sens libéral, par le truchement de son inamovible ambassadeur Pozzo di Borgo. Le comte Charles-André Pozzo di Borgo (1764-1842), issu d’une des plus illustres familles de Corse, ennemi personnel de Napoléon Bonaparte depuis le temps de la Révolution, lorsque celui-ci choisit la République français et celui-là le royaume anglo-corse , était entré au service de la Russie en 1804 ; il fut ambassadeur de Russie en France de 1814 à 1835.
La correspondance de Pozzo di Borgo avec son supérieur, le ministre des Affaires étrangères russe Nesselrode, au cours de ces trois années décisives qui vont de la chute définitive de Napoléon à la restauration de la France dans le concert des nations, ne laisse guère de doute quant au fait que le gouvernement de Saint-Pétersbourg, du point de vue idéologique, penchait plus pour le libéralisme que pour la réaction : les ultra-royalistes y sont ainsi qualifiés de « royalistes exagérés ».
C’est Pozzo di Borgo, muni d’instructions précises du tsar, qui, à partir d’avril 1816, pousse Richelieu à dissoudre la « Chambre introuvable » pour obtenir l’élection d’une Chambre plus libérale . Le rôle de la Russie dans la politique intérieure de la France est à ce moment si important et si positif qu’en 1818, Richelieu recommande à Louis XVIII de nommer l’ambassadeur de Russie Pozzo di Borgo à la tête du gouvernement !
La bienveillance d’Alexandre Ier et de Pozzo di Borgo joueront aussi un rôle lors du congrès d’Aix-la-Chapelle et de la décision des Alliés d’évacuer la France en 1818, qui restera pour la postérité le principal titre de gloire du duc de Richelieu :
« Mais comment oublier ce que, de cet homme-là, pensera plus tard un enfant d’alors, Jules Michelet, pour quoi Richelieu, comme pour tous ceux qui respirèrent quand le dernier uhlan, le dernier cosaque, le dernier croate et le dernier horse-guard quittèrent la France, demeurera à travers tout ce siècle où naît la conscience nouvelle, quand même et toujours, le Libérateur du territoire ? »
Et pourtant, il y aurait bien d’autres choses à mettre à l’actif de l’homme qu’un tsar de Russie, un jour, choisit pour devenir le président du Conseil des ministres d’un roi de France.
Ainsi, de 1814 à 1818, soit sur place, soit par le biais des instructions données à l’efficace Pozzo di Borgo, Alexandre Ier de Russie avait joué un rôle primordial dans la mise en place en France d’une monarchie non seulement constitutionnelle, mais aussi parlementaire, la première sur le continent européen, qui laissait présager la stabilité et la fin des aventures, un régime aux bases « fortes et libérales », un régime qui devait tout autant à l’influence du tsar de Russie qu’au modèle anglais.
Qui plus est, et bien au-delà de la chute des Bourbons, ce modèle politique allait se révéler pérenne.

Claude le Liseur
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Re: Un ennemi de l'église: le tsar Alexandre Ier

Message par Claude le Liseur »

4. LES INSTITUTIONS DONNÉES À LA FRANCE EN 1814-1815 ONT PERDURÉ CENT CINQUANTE ANS

Le régime politique donné à la France par l’action conjointe ou contradictoire de l’empereur Alexandre Ier, du roi Louis XVIII, du prince de Talleyrand, du duc de Richelieu et du comte Pozzo di Borgo, tel qu’il s’était dessiné à travers l’interprétation parlementaire de la Charte constitutionnelle du 4 juin 1814, comprenait les principaux éléments suivants :

- un chef d’État qui n’est pas issu de la volonté populaire et qui ne se contente pas de régner, mais gouverne de conserve avec le président du Conseil des ministres ;
- un Parlement bicaméral, avec une seule chambre issue de la volonté populaire et l’autre ayant un caractère non démocratique ;
- la responsabilité politique (et non seulement pénale) du gouvernement devant les Chambres ;
- le droit de dissolution de la chambre basse par le gouvernement.
La plupart de ces caractères se retrouvaient aussi dans le système anglais, à l’exception du rôle du chef de l’État, beaucoup plus important dans le système français. Toutefois, on a vu que le système politique de la Restauration n’était pas qu’une transposition en France du système de Westminster par un Louis XVIII marqué par son long exil anglais. La Charte de 1814, et surtout la pratique gouvernementale des années fondatrices du parlementarisme en France (1815-1818), montrent aussi l’influence de la Constitution de 1791, mais « rationalisée » et libérée de certaines sources de blocage, et donc de la Révolution ; celle des constitutions napoléoniennes ; celle du ralliement purement tactique des ultra-royalistes à la souveraineté parlementaire pour se débarrasser de Fouché et Talleyrand ; celle du duc de Richelieu, premier chef de gouvernement à expérimenter le nouveau système ; et celle, toujours passée sous silence, du tsar Alexandre, éduqué selon les principes des Lumières et enfin en mesure de mettre en pratique le libéralisme de sa jeunesse, et dont on a vu que, directement ou par l’intermédiaire de Pozzo di Borgo, il usa pendant trois ans de son influence en faveur d’une lecture parlementariste de la Charte, d’une prise en compte des évolutions intervenues depuis 1789 et d’une monarchie modérée, alors que la succession des troubles et des violences de 1789 à 1815 aurait pu entraîner une réaction beaucoup plus féroce : la Terreur blanche de 1815 n’est en définitive que peu de choses par rapport à la Terreur de 1793-1794 ou aux massacres des Colonnes infernales.
Ce qu’il paraît important de souligner, c’est que le régime qui s’était lentement mis en place de 1814 à 1818 se révéla si satisfaisant sur la durée qu’il devait, dans ses grandes lignes, être maintenu pendant plus d’un siècle.
La monarchie de Juillet amena fort peu de retouches au système de 1815. La révolution de 1848 et la IIe République ramenèrent une partie des blocages de 1791-1792 : le coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte, le 2 décembre 1851, démontra que le monocamérisme, l’absence de responsabilité parlementaire du pouvoir exécutif et la séparation absolue des pouvoirs ne menaient qu’à l’impasse. L’Empire autoritaire se transforma à son tour en Empire libéral, puis en Empire parlementaire : le système qui fonctionna quelques mois de janvier 1870 au désastre de Sedan, avec les ministères Ollivier et Palikao, était une copie conforme de la monarchie parlementaire de Louis XVIII et de Louis-Philippe, n’étaient la consécration du suffrage universel et l’usage du terme napoléonien de Sénat, plutôt que de Chambre des Pairs, pour désigner la Chambre « haute », non démocratique, du Parlement.
La IIIe République, proclamée le 4 septembre 1870, vit une écrasante majorité monarchiste triompher aux élections du 8 février 1871. Le pouvoir échut à un ancien président du Conseil de Louis-Philippe, Adolphe Thiers, qui était resté plus de trente ans éloigné du pouvoir. En faisant preuve d’une énergie et d’une absence de scrupules que n’avaient manifestées ni Louis XVI, ni Charles X, ni Louis-Philippe, mais qu’on avait déjà trouvées chez le général Cavaignac sous la IIe République, Thiers parvint à écraser la Commune de Paris le 28 mai 1871. Il devenait évident aux yeux de la majorité conservatrice du pays que, face aux tentatives révolutionnaires, la République manifestait une autorité que n’avait pas eu la monarchie. « Exterminé, le parti révolutionnaire cessait d’être dangereux, gage d’une république sans émeutes. Quel roi, quel empereur, avait rétabli l’ordre avec autant d’énergie et de décision que le petit homme à lunettes, le vieillard en redingote à qui l’Assemblée avait confié le pouvoir exécutif ? Et comment, après cette lutte farouche, soutenir que la république c’était l’anarchie ? Dans la défense sociale, elle surpassait les régimes d’autorité. Thiers l’avait relevée de l’accusation d’être complice du désordre . »
La France présentait la particularité, sans doute unique au monde, d’avoir trois dynasties concurrentes et, au fil des mois, il devenait patent que la division des monarchistes entre orléanistes, légitimistes et bonapartistes, ainsi que l’attitude du comte de Chambord, rendrait impossible une restauration de la monarchie à brève échéance. Tandis que Thiers suivait le chemin qui devait, d’élu d’une majorité monarchiste, le transformer en chef incontesté des républicains, et que d’éphémères cabinets « conservateurs », faute d’étiquette plus précise, se succédaient sous la pâle présidence du maréchal de Mac-Mahon, il fallut bien se décider à rédiger une constitution.
Il apparut que le seul moyen de faire accepter la forme républicaine du régime au plus grand nombre, c’était de ne pas suivre le modèle des deux Républiques précédentes, mais bien au contraire celui de la Charte de 1814, autrement dit de faire une monarchie constitutionnelle sous un autre nom. Qui plus est, les monarchistes pouvaient se consoler en disant que le comte de Chambord ne serait pas éternel, et qu’un prétendant plus accommodant pourrait être un jour élu président de la République, en attendant mieux.
Les lois constitutionnelles de 1875 mirent donc en place un régime qui tournait le dos à toute la tradition républicaine de 1792-1795 et de 1848-1851 : au lieu du monocamérisme, deux chambres, dont une fort peu démocratique; au lieu du régime d’assemblée, un chef d’État calqué sur le modèle du roi constitutionnel de 1814 et de 1830. Il y eut même une consolation pour les bonapartistes, puisque la Chambre haute conserva le nom de Sénat.
«Un président, une Chambre, un Sénat, voilà toute la Constitution de 1875. Cette trinité était, sous d’autres noms, celle de la Restauration et de la monarchie de Juillet. »
On jugera de la proximité entre la Charte royaliste de 1814 et les lois constitutionnelles républicaines de 1875, étant précisé que des trois lois constitutionnelles, celle du 16 juillet 1875 était la moins politique et la plus technique :
- Un président de la République, au mandat exceptionnellement long de sept ans (article 2 de la loi constitutionnelle du 25 février 1875), et non désigné par le suffrage populaire, puisqu’élu par les deux assemblées réunies en Congrès – qui plus est, en Congrès à… Versailles ;
- Le droit de dissolution de la Chambre par le président de la République sur avis conforme du Sénat (article 5 de la loi du 25 février 1875) ;
- Un bicamérisme parfait, avec une Chambre haute (Sénat) fort peu démocratique, puisqu’essentiellement élue par les maires des communes rurales, suffrage très indirect encore renforcé par la durée du mandat des sénateurs (neuf ans) ; le système de 1875 prévoyait au demeurant que 75 sénateurs fussent inamovibles, élus à vie et renouvelés à leur décès par leur pairs (article 7 de la loi constitutionnelle du 24 février 1875) ; il s’agissait d’introduire un élément presque aristocratique, qui rappelait la Chambre des Pairs de la Restauration et de la monarchie de Juillet ;
- Des ministres solidairement responsables de leur politique devant les Chambres (article 6 de la loi du 25 février 1875).
On retrouve donc, dans la Constitution de la IIIe République, les quatre caractéristiques que la pratique fondatrice des années 1815-1818 avait tirées de la Charte constitutionnelle de 1814. La seule différence était que le chef de l’État tirait sa légitimité d’une élection indirecte, et non de la naissance.
Ainsi, certaines caractéristiques peu démocratiques de la démocratie française qui se sont maintenues, bien qu’inlassablement dénoncées, jusqu’à la fin du XXe siècle, voire au-delà (septennat, mode d’élection du Sénat), ne relèvent pas d’un accident de parcours : elles étaient nécessaires, en 1875, pour faire accepter la République. Puisque la monarchie ne pouvait être restaurée, du moins dans l’immédiat, il fallait faire entrer dans le cadre républicain le seul régime qui avait fonctionné depuis 1789, le seul qui semblait offrir à la fois l’autorité et la liberté, c’est-à-dire le régime qu’un tsar avait contribué à mettre en place en 1815. Le seul changement réel, au-delà de la dénomination du régime, était l’élection de la Chambre basse au suffrage universel et non au suffrage censitaire.
Certes, la perspective d’une restauration de la monarchie s’éloignant de plus en plus, le caractère républicain du nouveau régime alla en s’affermissant, surtout sur le plan des symboles : transfert des Chambres (mais pas du Congrès chargé d’élire le président de la République) de Versailles à Paris en 1879 ; suppression des prières publiques lors de l’ouverture des sessions des Chambres, suppression des sénateurs inamovibles, interdiction de réviser la forme républicaine du régime et inéligibilité des membres des trois dynasties (et donc impossibilité de réaliser le projet monarchiste de 1875, l’élection d’un prétendant à la présidence de la République) en 1884. Et ce fut tout. La plus longue des républiques françaises n’alla pas plus loin dans la suppression des traits monarchiques de la constitution de 1875. Le nouveau régime tint soixante-cinq ans, jusqu’à la défaite de 1940, et il n’y eut plus de révolution ni de coup d’État dans un pays qui venait de vivre quelque neuf décennies d’une instabilité sans précédent. Les institutions de 1814-1815, sous leur nouvel habillage républicain, continuaient à faire leur preuve.
Si aucun président de la République n’osa plus user du pouvoir de dissolution de la Chambre après 1877, si la direction du gouvernement passa entre les mains du président du Conseil, dont les textes de 1875 ne prévoyaient pas la fonction, il n’en reste pas moins que l’absence de majorité parlementaire durable permit aux présidents successifs de jouer un grand rôle en cas de crise. Il n’est pas sûr que le cartel des Gauches aurait perdu le pouvoir si facilement en 1926 si n’avait siégé à la présidence de la République Gaston Doumergue, radical-socialiste sénatorial, et donc modéré.
Le bicamérisme absolu fut respecté jusqu’en 1940 : caractère non démocratique ou pas du mode d’élection du Sénat, Léon Blum, encore en 1938, s’inclina lorsqu’il fut désavoué par la Chambre haute. Il faudra attendre la Constitution du 27 octobre 1946 pour substituer au bicamérisme parfait un bicamérisme inégalitaire, où la Chambre haute voit ses pouvoirs réduits, prélude à une éventuelle suppression.
Du reste, consulté par la voie la plus démocratique (le référendum), le peuple, par deux fois, le 5 mai 1946 puis le 27 avril 1969, manifesta son attachement à ce Sénat si peu démocratique en refusant des projets constitutionnels qui supprimaient le Sénat ou changeaient son mode d’élection. Force est donc de constater que cette Chambre haute, non issue du suffrage populaire, avait des racines profondes dans le peuple.
En réalité, c’est le référendum du 28 octobre 1962, en acceptant l’élection du président de la République au suffrage universel, qui a brisé l’équilibre mis en place en 1815 et consacré en 1875. En donnant au président de la République un tel surcroît de légitimité, le nouveau système devait forcément diminuer l’importance de la responsabilité du gouvernement devant le Parlement. La Ve République a depuis suivi une évolution de plus en plus marquée vers un régime présidentiel, en particulier avec l’alignement de la durée du mandat du président de la République sur la durée de la législature, de telle sorte que les éléments parlementaires qui subsistent (responsabilité du Premier ministre devant l’Assemblée nationale, droit de dissolution) apparaissent comme des vestiges ou des reliques.
On n’en tirera pas moins le constat que le système mis en place par des hommes comme Alexandre Ier, Louis XVIII, Richelieu et Pozzo di Borgo en 1815-1818 a régi la France jusqu’en 1962, à l’exception des deux parenthèses de 1848-1869 et de 1940-1946. Sous une étiquette monarchiste ou républicaine, il a apporté à ce pays une stabilité qu’il ne semblait plus pouvoir connaître.
Ce n’est pas là le moindre titre de gloire du petit-fils de la Grande Catherine : il n’est pas que le vainqueur de Napoléon, il est aussi l’homme qui contribua à donner au pays qu’il avait vaincu des institutions durables.
En ce sens, si les officiers russes en occupation à Paris en 1815 ont sans doute rapporté dans leur pays les idées libérales que l’on devait retrouver chez les décabristes de 1825, il n’en reste pas moins que c’est grâce à l’aide prépondérante du tsar que les Français ont pu faire l’expérience de la liberté, d’un régime reposant sur les bases « fortes et libérales » annoncées par l’empereur de Russie le 31 mars 1814, éloigné à la fois de l’anarchie rampante de la Ire République et de la dictature de Napoléon Bonaparte. La France avait certes théorisé l’idée de liberté, mais c’est en grande partie grâce à Alexandre Ier qu’elle a pu faire l’expérience de la liberté.
Cette constatation doit d’autant plus être soulignée que la suite de la carrière du tsar le mena dans une toute autre direction, et qu’il laissa une Russie en prise à toutes sortes de difficultés non résolues.

Claude le Liseur
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Re: Un ennemi de l'église: le tsar Alexandre Ier

Message par Claude le Liseur »

LE VIRAGE RÉACTIONNAIRE D’ALEXANDRE IER (1818-1825)

Au cours d’une évolution qui était perceptible dès 1815, mais qui devint de plus en plus affirmée à partir de 1818, l’empereur Alexandre mit en place un gouvernement non seulement conservateur, mais réactionnaire, qui en arriva à présenter à la fois les caractéristiques de l’immobilisme et de l’utopie.
Une partie de cette évolution politique trouve son origine dans le changement de la personnalité du tsar, devenu de plus en plus mystique à partir de sa victoire de 1812 qui l’avait convaincu d’être l’élu de la Providence. Il faut d’emblée souligner que l’empereur, élevé dans l’indifférence religieuse, n’avait en réalité guère de connaissance de la religion orthodoxe à laquelle il était censé appartenir: « L’empereur Alexandre professait en effet une forme bâtarde de christianisme, et il émettait la prétention de régner au nom de cette religion « universelle ». Toutes les confessions qui s’exerçaient à l’intérieur de l’Empire russe étaient instamment priées de se trouver une place particulière à l’intérieur d’un système global. Le ministère combiné devrait joindre, sinon combiner, toutes ces confessions ou «Églises » non seulement pour l’exécution pratique d’une tâche commune, mais dans une inspiration unique. » Ces dispositions intérieures, qui reflètent aussi le manque d’enracinement réel du tsar dans son pays, se traduisirent de manière évidente dans le comportement du souverain – recherche effrénée de l’expérience mystique, y compris et surtout en dehors de tout cadre ecclésial, confiance excessive donnée à toutes sortes de « prophètes », dont le plus célèbre fut Madame de Krüdener, confusion du politique et du religieux, alternance d’enthousiasmes et de déceptions, et surtout tendance de plus en plus marquée à se confier à son propre jugement et à se croire souverain au spirituel comme au temporel, faute de se rattacher réellement à une tradition ou à une institution qui eussent pu l’encadrer.
C’est ainsi que, dans la dernière partie de son règne (1815-1825), Alexandre Pavlovitch se fit le promoteur d’une sorte de théocratie , telle qu’on en avait rarement vue en Europe si ce n’est dans la Florence de Savonarole ou la Münster des anabaptistes, dans laquelle on aurait eu de la peine à reconnaître le libéralisme de ses jeunes années. Le tsar avait proclamé le règne de la fraternité et de l’amour en Europe ; il allait en sortir un régime de plus en plus méfiant, de plus en plus répressif, et incapable de répondre aux questions qui se posaient à la Russie.
Le passage d’Alexandre de l’indifférence religieuse au mysticisme adogmatique commence pendant la campagne de 1812 . Dès sa campagne d’Allemagne de 1813, il commence à fréquenter quakers et frères moraves . Le point de non-retour est atteint lors de sa rencontre, le 4 juin 1815, avec la « prophétesse » Julie de Krüdener . Il convient ici de souligner que Madame de Krüdener faisait partie d’un cercle de mystiques, tous particulièrement exaltés dans l’appel à la lutte contre un Napoléon dont on rappellera qu’Alexandre avait fait proclamer dès 1806 qu’il était l’Antéchrist, qui se connaissaient presque tous et communiquaient entre eux : Jung-Stilling, Adam Müller, Franz von Baader ou Zacharias Werner. Aucun de ceux-ci n’appartenait à la confession orthodoxe que le tsar était supposé professer. L’exaltation religieuse d’Alexandre ne se traduisait pas par un retour vers la tradition orthodoxe et encore moins vers les Pères de l’Église ; à ce stade de son évolution, elle ne le poussait pas non plus vers d’autres confessions traditionnelles et « établies », comme l’anglicanisme, le luthéranisme ou le catholicisme romain. Il s’agissait bien plus d’une fuite en avant, sans référence à aucune tradition, dans une atmosphère de sectes et de conventicules piétistes. Ce fait doit être rappelé : dans la mesure où le mysticisme politique du tsar ne se rattachait à aucune tradition et ne s’inscrivait dans le cadre d’aucune structure ecclésiale – et surtout pas celle à laquelle il était supposé appartenir -, il ne pouvait connaître aucun garde-fou : il n’y aurait aucune référence historique, canonique ou dogmatique susceptible de retenir les élans de l’empereur. Il n’y a dès lors rien de surprenant à ce que cette forme d’exaltation religieuse, individualiste et sans retenue, ait fini par exacerber chez le tsar autoritarisme et sentiment d’infaillibilité.
En politique étrangère, la quête mystique du tsar trouva son expression dans le pacte de la Sainte-Alliance, signée par l’empereur d’Autriche, le roi de Prusse et l’empereur de Russie le 14/26 septembre 1815. « Selon l’exigence du tsar, ce traité, sans précédent dans l’histoire de la diplomatie européenne, commence par une invocation à « la Très Sainte et Indivisible Trinité ». Ses signataires s’engagent à ne prendre pour règle de conduite que « les préceptes de justice, de charité et de paix qui, loin d’être uniquement applicables à la vie, doivent au contraire influer directement sur les résolutions des princes ». La suite du texte en précise la portée : « Conformément aux paroles des Saintes Écritures, qui ordonnent à tous les hommes de se regarder comme frères, les trois monarques contractants demeureront unis par les liens d’une fraternité véritable et indissoluble, et se considérant comme compatriotes, ils se prêteront en toute occasion et tout lieu, assistance, aide et secours ; se regardant envers leurs sujets et armées comme pères, ils les dirigeront dans ce même esprit et fraternité dont ils sont animés pour protéger la religion, la paix et la justice. » Enfin, les trois princes alliés affirment qu’ils sont délégués de la Providence pour gouverner les trois branches d’une même famille. » Alexandre est très fier de pacte confus, au style ampoulé, destiné à unir trois souverains de confessions rivales, un catholique, un protestant et un orthodoxe. »
L’archiprêtre Georges Florovsky a souligné l’atmosphère de théocratie, de millénarisme et de confusion du politique et du religieux qui présidait à la conclusion de la Sainte-Alliance : « La Sainte Alliance était conçue comme une préparation au Royaume de mille ans. Comme le déclarait Golytsin : « Il deviendra évident aux yeux de tous ceux qui voudront bien le voir, qu’un tel acte ne peut se comprendre que comme une préparation à ce Royaume du Seigneur qui nous est promis sur la terre tel qu’il est déjà aux cieux. » L’acte de « l’Alliance chrétienne fraternelle » fut signé « en l’an de grâce 1815, le 14 et 26 septembre », et le fait que cette date coïncidât avec la fête de l’Exaltation de la Sainte Croix selon le calendrier orthodoxe, ne pouvait guère être considéré comme fortuit. Le Saint Synode ordonna que l’Acte de la Sainte Alliance fût affiché sur les murs dans toute ville et dans chaque église de village, et chaque année, à la fête de l’Exaltation de la Sainte Croix, l’acte était proclamé de nouveau à l’ambon, accompagné de ce manifeste : « afin que tout un chacun puisse accomplir son vœu de service envers notre Sauveur et Seigneur, qui parle par la personne du Souverain pour le peuple tout entier… » » Le 25 décembre 1815 / 6 janvier 1816, Alexandre Ier fit placarder, à l’occasion de Noël, un « manifeste », à l’intention de son peuple et naturellement rédigé en russe, qui proclamait que « l’alliance sacrée » avait pour but le « bien-être général ». Il était contraire aux usages diplomatiques de publier un pacte secret, et les cabinets de Vienne et de Berlin s’en émurent quelque peu ; mais était-il encore temps de parler de diplomatie ?
Comme devait le souligner un des premiers biographes d’Alexandre, le général Schilder : « Ainsi, dès 1816, la Russie s’apprête à s’engager dans un nouveau chemin politique, le chemin apocalyptique. A partir de cette année, dans les documents diplomatiques de l’époque, on ne trouve plus de buts politiques clairement exprimés, mais seulement d’obscurs commentaires concernant le génie du mal, la Providence divine, le Verbe du Très Haut, et la Parole de Vie, tandis que les hommes d’État au pouvoir ne concevaient plus la Russie que sous la forme d’une monarchie vaguement théologo-patriarcale. »
Ce nouveau langage se retrouve dans le manifeste publié par le tsar le 1er/13 janvier 1816, dans lequel il se réfère constamment à la lutte entre le génie du bien et le génie du mal et insulte successivement la France, la ville de Paris et Napoléon. Laharpe en est effrayé : « On vient de réimprimer ici et l’on débite à profusion votre manifeste du 1er janvier. Je serais tenté de croire que c’est à cause de certaines épithètes qui ont vivement choqué. »
Pour Madame de Krüdener, la Sainte-Alliance n’était rien d’autre que « cette Alliance Sainte entre Judas Maccabée et ses frères contre Antiochus de Syrie, le type de l’Antéchrist » .
Mais, au-delà des proclamations théologico-mystiques, il restait à déterminer quelle serait la vraie nature de la Sainte-Alliance.
Trois des quatre puissances encore en lice sur le continent européen (la France étant momentanément éliminée) proclamaient l’avènement de l’amour et de la fraternité chrétiennes. Si la sincérité d’Alexandre ne fait aucun doute et se trouvait aussi confirmée par la modération et la bienveillance qu’il manifestait à l’égard de l’ennemi vaincu, il sied de rappeler que l’un des signataires, le roi de Prusse, était occupé à doubler le territoire de son royaume avec un « esprit de conquête et d’usurpation » qui valait bien celui que Benjamin Constant avait reproché à Napoléon, et qu’il fallut toute l’autorité du tsar pour l’empêcher d’amputer la France d’un bon quart de son territoire. Autre signe inquiétant quant au grand projet d’Alexandre Ier : l’Angleterre, sceptique, libérale et réaliste, ne s’était pas associée à la Sainte-Alliance.
En revanche, au fil des années, la Sainte-Alliance serait étendue à la Suède, à l’Espagne, aux Deux-Siciles, au Danemark, à la Suisse et au Piémont-Sardaigne. L’accession la plus significative fut celle de la France le 6 juin 1817 : seul régime libéral et constitutionnel à adhérer à la Sainte-Alliance , le royaume de France le fit surtout par nécessité, pour montrer qu’il n’était plus un paria sur la scène européenne. Le pape, sollicité, refusa d’accéder en raison de la tolérance religieuse manifestée par le texte.
L’évolution de la Sainte-Alliance ne fait que refléter dans le domaine de la politique étrangère les paradoxes qui furent ceux d’Alexandre Pavlovitch dans le domaine de la politique intérieure.
L’alliance fraternelle et la proclamation de l’amour universel aboutirent en fait à une alliance des princes contre les peuples, et la Sainte-Alliance aux intentions si généreuses devint synonyme de répression et d’oppression des mouvements nationaux ou constitutionnels. C’est la Sainte-Alliance, réunie en congrès à Laybach / Ljubljana de janvier à mai 1821, qui mandata l’Autriche pour écraser la révolution libérale dans le royaume des Deux-Siciles. C’est un autre congrès de la Sainte-Alliance, réuni à Vérone d’octobre à décembre 1822, qui donna à la France mission de mater le gouvernement libéral qui avait prétendu imposer une constitution au roi d’Espagne. La brève expédition des « cent mille fils de saint Louis » pour rétablir l’absolutisme en Espagne en 1823 fut un succès complet ; mais les monarques de la Sainte-Alliance se rendaient-ils compte que, pour le gouvernement de Louis XVIII , la motivation n’était pas de défendre l’absolutisme, mais plutôt de porter secours à un Bourbon et de montrer à l’Europe que, huit ans après Waterloo, l’armée française était de nouveau une force avec laquelle il fallait compter ?
Toujours est-il qu’en cinq ans, de la signature de l’alliance le 26 septembre 1815 à celle du protocole de Troppau le 20 novembre 1820, qui entérinait le droit d’ingérence militaire dans les affaires intérieures des Etats, la Sainte-Alliance de l’amour, du paternalisme et de la fraternité avait transformé le concert européen en un outil répressif .
On l’a vu, le mysticisme théocratique d’Alexandre Ier, qui avait pris son envol de 1812 à 1815, ne l’empêchait pas, encore en 1816, de soutenir en France le gouvernement constitutionnel du duc de Richelieu contre les ultra-royalistes, ni de se comporter en monarque constitutionnel en Pologne. Après 1818, et surtout 1820, il n’en serait plus de même : le tsar était devenu un idéologue, capable de faire passer sa foi réactionnaire avant les intérêts de la Russie, ainsi qu’allait le montrer son attitude par rapport à la guerre d’indépendance grecque. Sur cette question, il irait jusqu’à se séparer définitivement du cercle des mystiques protestants, partisans d’une intervention des puissances chrétiennes contre le Sultan : Madame de Krüdener, coupable d’avoir soutenu la cause grecque, fut exilée sur ses terres en mai 1822 .
La guerre d’indépendance grecque était certes une révolution, et c’est ainsi qu’elle est d’ailleurs qualifiée jusqu’aujourd’hui en Grèce (Ελληνική Επανάσταση). Cependant, cette révolution se faisait sur d’autres bases que celle de 1789 ; elle avait un caractère religieux marqué , les insurgés ayant reçu du métropolite orthodoxe Germain de Patras leur devise La Liberté ou la Mort. Si une cause faisait l’unanimité en Europe, c’était bien celle de l’indépendance grecque : elle suscitait des sympathies aussi bien chez les libéraux, qui y voyaient la lutte d’un peuple contre le despotisme oriental du Sultan, que chez les conservateurs, qui y voyaient le combat de la Croix contre le Croissant. Qui plus est, depuis Pierre le Grand, la Russie avait mené plusieurs guerres victorieuses contre l’Empire ottoman ; Catherine II avait caressé le « projet grec », visant à rétablir l’Empire romain d’Orient en mettant un Romanov sur le trône de Constantinople. La destruction de l’Empire ottoman pouvait aussi résoudre, pour la Russie, la question des détroits en facilitant le passage de la flotte russe en Méditerranée. En Russie, l’opinion publique penchait pour le soutien aux Grecs, frères orthodoxes écrasés par l’Infidèle. Un aide de camp du tsar, Alexandre Ypsilantis , s’était lancé dans la lutte. On pouvait donc s’attendre à ce que l’empereur de Russie s’engageât aux côtés des Grecs.
Il n’en fut rien. Alexandre était devenu si hostile à toute forme de souveraineté populaire que ni l’indignation suscitée dans toute l’Europe par les atrocités turques , ni les représentations de son ministre des Affaires étrangères Capo d’Istria , ni le sentiment de solidarité religieuse presqu’unanime dans son pays, ni même les intérêts stratégiques de la Russie, ne le feront dévier de son immobilisme. Comme Madame de Krüdener, Capo d’Istria sera à son tour disgracié pour cause de soutien aux mouvements nationaux ; il quittera la Russie en août 1822 . Metternich, qui n’a cessé d’entretenir le tsar dans son hostilité au soulèvement grec, triomphe et écrit à cette occasion à son souverain : « Le Cabinet russe a détruit d’un seul coup la grande œuvre de Pierre le Grand et de tous ses successeurs. »
L’emballement idéologique de l’empereur de Russie le poussait même à voir dans de pieux chrétiens orthodoxes soulevés derrière un évêque les instruments d’une conspiration libérale :
« Il ne fait aucun doute que les appels à cette révolte ont été donnés par le même comité central directeur installé à Paris pour créer une diversion pour le profit de Naples et nous empêcher de détruire l’une des synagogues de Satan, établies dans le seul but de prêcher et de diffuser son enseignement antichrétien. »
Il voit dans le soulèvement du Péloponnèse « le signe révolutionnaire » comme on recherchait jadis, sur les sorcières, la marque de Satan.
Et les Grecs devront se battre seuls contre les Turcs et les Égyptiens jusqu’en 1826 – la solidarité islamique fonctionnant visiblement mieux que l’amour chrétien de la Sainte-Alliance.
La conclusion de cette politique étrangère marquée du sceau de l’idéologie, c’est Metternich qui la tire dans la lettre d’août 1822 déjà citée : « Tout se trouve ici sur une nouvelle base, et, ce que la Russie perd en force morale, la Porte le gagne. »
Si l’immobilisme caractérise la politique étrangère d’Alexandre Ier dans la période finale de son règne, en revanche, à l’intérieur, c’est un tourbillon d’initiatives dont rien de durable ne sortira.
Sur le plan religieux, le tsar est de plus en plus instable. Après avoir fréquenté les cercles de mystiques protestants et élevé les confessions protestantes de Russie au rang d’Eglises d’Etat le 6/18 mars 1817 , avoir été initié dans la franc-maçonnerie par Rodion Kochelev en 1803/1804 et donné son adhésion à la Société biblique russe, il interdit les sociétés secrètes et les loges maçonniques le 1er /13 août 1822 , puis dissout la Société biblique russe en 1825 . Alors qu’il avait expulsé les jésuites des deux capitales en 1815 et des frontières de l’Empire russe en 1820 , il commencera à l’été 1825 des démarches pour se convertir au catholicisme romain : le manque d’instruction religieuse réelle du tsar est au demeurant tel que, au témoignage du général Alexandre Michaud de Beauretour, Niçois devenu aide du camp d’Alexandre et que celui-ci avait chargé de ses démarches, l’empereur de Russie se croyait le chef de l’Église orthodoxe ; on peut , cum grano salis, se demander si Alexandre Pavlovitch ne se tourne pas vers le catholicisme parce que l’État pontifical de Léon XII est ce qu’il y a de plus réactionnaire en Europe et donc l’incarnation de ses rêves, plutôt que pour des raisons religieuses. Entre la période protestantisante et la période catholicisante, il est quelques temps sous l’influence d’un archimandrite orthodoxe qui ne dépare pas dans l’atmosphère d’exaltation religieuse qui entoure l’empereur , l’archimandrite Photius (Pierre Spassky), à qui il sacrifie le « ministère combiné » du prince Golytsine : Golytsine est relevé de ses fonctions et rétrogradé au ministère des Postes le 15/27 mai 1824, le ministère des Affaires spirituelles et de l’Instruction publique est dissous .
Comme, désormais, tout chez Alexandre Ier procède de la religion et que tout y retourne, l’instabilité religieuse du tsar ne reste pas sans conséquences sur la politique intérieure de la Russie.
Il en va de la politique intérieure comme de la politique étrangère : des traces de libéralisme subsistent jusqu’en 1818. Ainsi, lors de l’ouverture solennelle de la diète polonaise le 15/27 mars 1818 – car il continue à se comporter en monarque constitutionnel à Varsovie -, le tsar annonce que le régime constitutionnel sera étendu à tout l’Empire russe :
« L’organisation qui était en vigueur dans votre pays a permis l’établissement immédiat de celle que je vous ai donnée, en mettant en pratique les principes de ses institutions libérales qui n’ont cessé de faire l’objet de ma sollicitude et dont j’espère avec l’aide de Dieu étendre l’influence salutaire sur toutes les contrées que la Providence a confiées à mes soins. »
Le discours est, curieusement, prononcé en français , mais le tsar en fera publier la traduction russe dans plusieurs journaux de Moscou et de Saint-Pétersbourg afin de communiquer ses intentions à ses compatriotes .
Une seule réalisation concrète suivra cette proclamation d’intentions : le 29 avril / 11 mai 1818, Alexandre accorde à la Bessarabie, conquise sur les Turcs en 1812, une large autonomie, avec un Conseil supérieur de cinq membres nommés par le tsar et de six députés élus par la noblesse provinciale. Le projet de constitution pour l’Empire russe, commandé par Alexandre à Novossiltsev en juin 1818, aboutit à un texte présenté au tsar à l’automne 1820 ; le projet prévoit la création d’un parlement bicaméral, avec sénat et chambre des nonces ; rien naturellement n’est dit à propos du servage – après tout, le royaume constitutionnel de Pologne a maintenu le servage. Le tsar ne donne aucune suite, ni aucune publicité, au projet. L’autonomie accordée à la Bessarabie en 1818 aura été la dernière manifestation du « libéralisme » d’Alexandre Ier.
En contraste complet avec les propos que le tsar n’aura cessé de tenir de 1801 à 1818, le joug qui s’abat sur la Russie, à partir de 1815 et surtout de 1818, est de plus en plus pesant. Le 1er /13 janvier 1815, Alexandre charge le général Araktcheïev de fonder des « colonies militaires » (военные поселения), appelées à une triste renommée.
Araktcheïev restera le symbole de la phase réactionnaire du règne, comme Spéranski avait symbolisé la phase libérale. L’institution des colonies militaires ne marque que le début de son ascension.
La première colonie militaire est mise en place le 5/17 août 1816. Dans les villages réquisitionnés pour y établir des colonies militaires, les paysans doivent partager leur temps entre les travaux des champs nécessaires à l’entretien de leurs familles et l’exercice militaire qu’ils pratiquent, avec les soldats du régiment installés sur place, à raison de trois jours par semaine en hiver, deux en été. Tout est codifié, depuis les dimensions des maisons jusqu’à l’emploi du temps des « colons » : les paysans sont sommés de se lever à quatre heures tous les matins ; à partir de juin 1817, ils doivent revêtir un uniforme pour aller travailler dans les champs ; les mariages sont imposés et une amende est infligée aux femmes qui n’accouchent pas assez souvent ; les garçons sont inscrits comme enfants de troupe dès l’âge de six ans . Ce régime ne tarde pas à apparaître pour ceux qui le subissent comme plus coercitif et insupportable que ne l’avait jamais été l’autorité du plus capricieux des seigneurs. On n’est plus dans le conservatisme extrême, ni même dans la réaction ; on entre dans une sorte d’utopie patriarcale. Dès 1818, les révoltes se multiplient dans les colonies militaires. Alexandre Ier n’en a cure : « Les colonies militaires continueront d’exister, dussé-je, pour cela, couvrir de cadavres la route entre Pétersbourg et Tchoudov. »
En juin 1819, dans la province de Tchougouïev, 28'000 « colons » se soulèvent pour réclamer l’abolition des colonies militaires. En septembre, la répression est féroce : 275 paysans sont condamnés à la peine de mort, commuée par Araktcheïev en 12'000 coups de baguette ; 160 des condamnés « graciés » meurent des suites de la fustigation . Il s’agissait de méthodes bien étranges de la part d’un souverain « libéral ». C’est le même tsar « libéral » qui soumet le régiment Semionovski de la Garde impériale à une répression féroce après une mutinerie déclenchée, le 16/ 28 octobre 1820, par les brimades du général Schwarz.
Alexandre se repose de plus en plus sur Araktcheïev, véritable « vice-empereur », président du Comité des ministres, à qui revient même, en 1822-1823, le pouvoir de nommer les ministres de l’Intérieur, de la Guerre et des Finances, mais qui ne reste que le docile exécutant de la volonté de plus en plus fantasque de l’empereur . Ainsi, en 1822-1823, alors qu’un million de personnes sont déjà embrigadées dans les colonies militaires, Alexandre réclame encore l’installation de nouvelles colonies, malgré les réticences d’Araktcheïev qui craint que sa propre machine ne s’emballe . D’ailleurs, Araktcheïev s’effacera de lui-même en octobre 1825, quelques semaines avant la mort de son souverain.
La censure est renforcée en 1818. La Politique d’Aristote et les Méditations poétiques de Lamartine sont interdites dans l’Empire russe . Comme, sous le règne d’Alexandre Pavlovitch, tout procède de la religion et que tout y ramène, douze professeurs de l’université de Kazan sont révoqués parce que leurs propos ne s’inspirent pas assez des saintes Écritures. Comme il n’est plus question d’abolir le servage, un professeur de l’université de Saint-Pétersbourg est chassé pour avoir osé dire que « les terres labourées par des paysans libres donnent de meilleures récoltes que les autres » . Au reste, on rétablit en 1822 le droit, supprimé en 1809, qu’avaient les seigneurs de reléguer leurs serfs en Sibérie, décision prise par un tsar qui avait pourtant commandé au général Kisselev, en 1816, un mémoire sur la suppression progressive du servage .
Tout se passe comme si la parole remplaçait l’action, comme s’il suffisait d’avoir proclamé des principes pour que ceux-ci soient devenus réalité :
« Par un curieux effet de contagion mentale, la tentation de l’angélisme qu’Alexandre a éprouvée, tout jeune, en politique intérieure (rêve de la libération des serfs et de l’égalité des sujets devant la loi), il la retrouve plus tard, en politique extérieure (fraternité entre les nations monarchiques dans l’observance des principes chrétiens). Mais de même qu’en politique intérieure l’angélisme alexandrin a abouti à une tyrannie rigoureuse symbolisée, entre autres, par les colonies militaires, de même, en politique extérieure, il s’est traduit par la Sainte-Alliance, instrument de répression contre toute velléité subversive en Europe. »
Cette marche vers un despotisme de plus en plus pesant, de plus en plus soupçonneux, marqué au coin d’une utopie mystique qui ne se rattache d’ailleurs à aucune religion établie, se poursuit alors que les officiers qui ont séjourné à Paris en 1814-1815, et en sont revenus marqués par la vision d’une société plus libérale, aspirent à des réformes. Le travail des sociétés secrètes libérales au sein de l’armée et de l’administration commence dès février 1816 . Ainsi se trouvent posées les bases lointaines du soulèvement décabriste du 14/26 décembre 1825, dans lequel Alexandre Ier a une responsabilité personnelle écrasante : lorsqu’il écarte définitivement son frère Constantin de sa succession, au profit de leur benjamin Nicolas, le 23 août / 4 septembre 1823, il interdit la divulgation du document jusqu’à sa mort, et n’avertit même pas Nicolas du fait qu’il est désormais le tsarévitch héritier , de telle sorte qu’à sa mort le 19 novembre /1er décembre 1825, le public ne saura pas qui est le nouveau tsar ; confusion qui favorisera le soulèvement des décabristes.

Claude le Liseur
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CONCLUSION : LE RÔLE PARADOXAL D’ALEXANDRE IER
Lorsque s’achève le parcours du « sphinx du Nord », le 1er décembre 1825, il laisse derrière lui un héritage contrasté.
Sur le plan de la politique étrangère, il a été un des plus grands souverains russes. Ses succès militaires et diplomatiques vont très au-delà d’une victoire qui lui aura valu d’entrer dans l’Histoire comme le vainqueur de Napoléon, ce qui n’était déjà pas rien. Il a porté de rudes coups à deux ennemis traditionnels de la Russie (Turquie et Suède) et neutralisé le troisième (Pologne). Outre l’annexion de la Géorgie en 1801, l’Empire russe lui doit la Finlande (1809), la Bessarabie (1812) et l’essentiel de la Pologne, avec Varsovie mais sans Cracovie (1815). A l’ouest, la Russie n’ira jamais plus loin. Il a donné à son pays un prestige militaire immense ; il en a fait, au moins en 1814-1815, la première puissance et l’arbitre du continent.
Sur le plan de la politique intérieure, ses réalisations sont soit négatives (l’instauration des colonies militaires en 1816), soit extrêmement modestes (abolition du servage dans les provinces baltes, et encore cette réforme ne concerne-t-elle pas la Russie elle-même, création du conseil d’Etat, réorganisation des écoles et des universités). Il n’a mené à bien aucune réforme d’envergure. Malgré un discours constamment libéral jusqu’en 1818, plus libéral que n’en avait eu aucun souverain russe avant lui, et plus libéral qu’aucun autre après lui, il a mis en place un despotisme étouffant, tatillon et, au surplus, imprévisible. La philanthropie affichée ne s’est traduite par aucune mesure en faveur des classes populaires. S’il n’a rien fait pour réduire l’écart entre les classes supérieures et les classes populaires il n’a rien fait non plus pour donner des satisfactions aux aspirations qui commençaient à se manifester dans lesdites classes supérieures. A deux siècles de distance, ses proclamations contre le despotisme de Napoléon choquent, quand on voit quel régime il devait ensuite instaurer en Russie.
Il n’a résolu aucun des problèmes qui se posaient à son Empire, et il laisse un certain nombre de questions irrésolues dont ses successeurs devront s’emparer.
Ainsi, même Nicolas Ier, présenté comme le tsar réactionnaire par excellence, prendra certaines décisions auxquelles Alexandre se refusait : c’est Nicolas qui décidera enfin d’une intervention militaire russe aux côtés des Grecs révoltés, se montrant en l’occasion plus réaliste et plus « libéral » que son frère (6 juillet 1826) ; c’est encore lui qui fera dépérir, dès 1831, le système des colonies militaires ; lui, toujours, qui promulguera, de 1832 à 1839, le digeste des lois de l’Empire russe (Свод законов) dont Alexandre avait chargé Spéranski en 1809 (tâche menée à bien, il est vrai, par le même Spéranski) et qui mettra fin en 1826 à l’exil intérieur auquel Pouchkine avait été condamné en 1820.
Alexandre Ier n’a accordé aucune forme de décentralisation administrative à la Russie : il faudra attendre 1864 pour voir la réforme de l’administration et de la justice par Alexandre II, avec notamment la création des assemblées locales appelées zemstvo.
En dehors des provinces baltes, Alexandre Ier n’a pris aucune mesure en vue de l’abolition du servage qu’il avait pourtant énergiquement condamné en paroles : ce sera encore une fois l’œuvre d’Alexandre II, en 1861. Il aura donc fallu près d’un siècle aux Romanov pour tirer la conséquence logique de la suppression de l’obligation de servir de la noblesse, alors que les deux institutions – servage des paysans et service obligatoire des nobles – étaient intimement liées.
Alexandre Ier n’a promulgué aucune des réformes qui auraient pu mener à un gouvernement représentatif : il faudra attendre 1905 et la première révolution russe pour voir Nicolas II mettre en place la Douma.
Sur le plan religieux, l’Église orthodoxe russe, privée depuis 1721 de son organisation canonique par le Règlement spirituel (Духовный Регламент) de Pierre Ier, n’a retrouvé aucune de ses libertés sous le règne d’Alexandre Ier. Au contraire, elle aura subi la tutelle pesante du « ministère combiné ». Il faudra attendre Nicolas II pour qu’un tsar ait des velléités de rendre à l’Église son organisation légitime, mais ce n’est que le gouvernement provisoire de 1917 qui permettra la convocation du concile de Moscou et le rétablissement du patriarcat. Ce divorce entre la dynastie et l’Église, une Église instrumentalisée par un souverain dont, on l’a vu, les convictions personnelles oscillaient plutôt entre le piétisme protestant et l’ultramontanisme catholique, eut à long terme des conséquences désastreuses pour les Romanov : en 1917, il n’y aura pas, ainsi que devait le relever Jacques Bainville, de Vendée russe ; les abus des autocrates avaient depuis longtemps privé de toute substance l’alliance du trône et de l’autel.
Il faut aussi rappeler que c’est des dernières années du règne d’Alexandre que date la dégradation durable de l’image de la Russie en Europe, l’idée de son « altérité irrémédiable » et la méfiance quant aux objectifs qu’elle poursuivait .
Le bilan médiocre d’Alexandre sur le plan intérieur semble justifier les jugements sévères portés à son encontre par certains de ses contemporains. Pour Metternich, « marchant de culte en culte et de religion en religion, il a tout remué et n’a rien bâti. Tout en lui était superficiel, rien n’allait au-delà. » Pour Chateaubriand, « il était trop fort pour employer le despotisme, trop faible pour établir la liberté » .
Il n’est pas sûr non plus que les conquêtes d’Alexandre soient son plus grand titre de gloire. En effet, tout ce que la Russie a gagné au cours de son règne a été perdu par la suite : la Pologne, de facto en 1915 et de jure en 1918, la Finlande en 1917, la Géorgie et la Bessarabie en 1991.
L’ultime paradoxe réside plutôt dans le fait que c’est très loin des frontières de la Russie, au cœur de l’Europe occidentale, que le tsar Alexandre Ier aura fait œuvre durable et que les conséquences de son action se sont fait sentir jusqu’à nos jours. La France lui doit d’avoir pour l’essentiel préservé sa frontière du nord-est en 1815 et ce n’est certes pas l’empereur de Russie qui porte la responsabilité de la guerre engagée à la légère par Napoléon III en 1870 et qui se solda par la perte de l’Alsace et de la Moselle. La Suisse lui doit en grande partie ses frontières actuelles, son fédéralisme et sa neutralité.
Mais l’héritage le plus durable et le plus méconnu d’Alexandre Ier est sans doute la mise en place du régime parlementaire en France. C’est une chose que de dire que la France a alors importé le système anglais. C’est une autre chose de constater que, de 1814 à 1818, le tsar de Russie, sur place ou par l’intermédiaire de son ambassadeur Pozzo di Borgo, a joué un rôle déterminant dans la mise en place d’un vrai régime parlementaire en France, qui perdurera, en conservant pour l’essentiel les traits que lui avait donnés Alexandre, jusqu’au gaullisme. L’instauration du suffrage universel en 1848, le remplacement du roi par un président de la République en 1875, bouleverseront moins l’équilibre du système que l’instauration de l’élection directe du président en 1962.
Alexandre Ier, qui, pendant la plus grande partie de son règne, aura tant parlé de libéralisme, de constitution et de régime représentatif, aura échoué à être roi constitutionnel en Russie. Il ne l’aura été que médiocrement en Pologne. En revanche, il l’aura été pleinement, quoique par personne interposée, à travers ses nombreuses et décisives interventions dans la politique intérieure française de 1814 à 1818.
Il apparaît ainsi que la thèse communément retenue, et évoquée au début de ce travail, est incomplète. Certes, les officiers russes qui participèrent à l’occupation de la France en 1814-1815 en ont rapporté des idées de liberté qui, à terme, devaient miner l’édifice d’une autocratie russe devenue incapable de se réformer. Mais si la France qu’ils avaient découverte avait beaucoup raisonné sur l’idée de liberté, elle n’avait expérimenté la liberté politique réelle ni dans l’anarchie sanglante de la Ire République, ni sous la poigne de fer de Napoléon Bonaparte. Elle devait connaître l’expérience de la liberté avant tout grâce à l’empereur Alexandre Ier, le même qui se révélerait précisément incapable de réformer l’autocratie russe.
Il reste à savoir pourquoi Alexandre, capable de soutenir en France le duc de Richelieu contre les ultra-royalistes ou d’accorder une constitution à la Pologne, pays qui connaissait pourtant aussi le servage, s’est révélé incapable de modifier quoi que ce soit au système politique et social dont il avait hérité en Russie, système qui commençait à manifester des signes indéniables d’essoufflement. On peut se demander si cette impossibilité de réformer découlait vraiment des conditions culturelles et sociales de la Russie de cette époque, ou si elle ne procédait pas plutôt de l’idée que s’en faisait le tsar, en réalité peu enraciné dans son propre pays. Il est possible que les vues bien arrêtées que les Romanov professaient sur le caractère national russe ou le traditionalisme des paysans leur aient préparé d’amères désillusions. En ce sens, Alexandre Ier n’aurait été qu’un maillon d’une chaîne qui devait se poursuivre jusqu’à Nicolas II. En tout cas, rien ne permet d’affirmer que le rêve constitutionnel d’Alexandre, qu’il avait réalisé à Varsovie et, par personne interposée, à Paris, aurait été totalement irréalisable à Saint-Pétersbourg.

Claude le Liseur
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BIBLIOGRAPHIE
AMACHER Korine, « Alexandre Ier dans l’historiographie russe de la seconde moitié du XIXe siècle et du début du XXe siècle », in Les Premières Rencontres de l’Institut Européen Est-Ouest, Lyon, ENS LSH, 2-4 décembre 2004, consulté sur Internet à l’adresse http://russie-europe.ens-lyon.fr/IMG/pdf/amacher.pdf.
BAINVILLE Jacques, La IIIe République, in BAINVILLE Jacques, La monarchie des lettres, Bouquins, Robert Laffont, Paris (1re édition Paris 1935).
FERRANTI Marie, Une haine de Corse. Histoire véridique de Napoléon Bonaparte et de Charles-André Pozzo di Borgo, Folio, Gallimard, Paris 2012.
FLOROVSKY Georges, Les voies de la théologie russe (titre original Пути русского богословия), traduit du russe par Jean-Louis Palierne, L’Âge d’Homme, Lausanne 2001 (1re édition originale Belgrade 1937).
LEY Francis, La Russie, Paul de Krüdener et les soulèvements nationaux 1814-1858, Hachette, Paris 1971.
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LIEVEN Dominic, La Russie contre Napoléon (titre original Russia against Napoleon), traduit de l’anglais par Antonina Robichou-Stretz, Syrtes, Paris 2012 (1re édition originale 2009).
MAGGIOLO Adrien, Pozzo di Borgo, Calmann-Lévy, Paris 1890.
MALIA Martin, L’Occident et l’énigme russe (titre original Russia under Western Eyes), traduit de l’anglais par Jean-Pierre Bardos, Seuil, Paris 2003 (1re édition originale Harvard 1999).
MANSEL Philip, Louis XVIII, traduit de l’anglais par Denise Meunier, Perrin, Paris 2013 (1re édition originale 1981).
REY Marie-Pierre, L’effroyable tragédie. Une nouvelle histoire de la campagne de Russie, Flammarion, Paris 2012.
REY Marie-Pierre, Alexandre Ier. Le tsar qui vainquit Napoléon, Flammarion, Paris 2013.
SOKOLOV Oleg, Le combat de deux Empires (titre original Битва двух империй), traduit du russe par Michèle Kahn, Fayard, Paris 2012 (1re édition originale Saint-Pétersbourg 2012).
TALLEYRAND Charles-Maurice de, Mémoires et correspondances du prince de Talleyrand, Bouquins, Robert Laffont, Paris 2007 (1re édition Paris 1891).
TROYAT Henri (pseudonyme de TARASSOV Lev), Alexandre Ier. Le sphinx du Nord, in La Grande Histoire des Tsars, tome 2, Omnibus, Paris 2009 (1re édition Paris 1980).
WARESQUIEL Emmanuel de, Le duc de Richelieu. 1766-1822, Perrin, Paris 1990.
YVERT Benoît e.a., Dictionnaire des ministres de 1789 à 1989, Perrin, Paris 1990.
YVERT Benoît e.a., Premiers ministres et présidents du Conseil depuis 1815, Tempus, Perrin, Paris 2007.

Claude le Liseur
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Notes de bas de page

1. Cinq romans publiés de 1959 à 1963.
2. En 1979. Sortie en DVD en 2010.
3. Extrait de l’ouvrage autobiographique d’Henri TROYAT Un si long chemin (1976) placé en tête de la réédition de son cycle romanesque La Lumière des Justes, Omnibus, Paris 2000.
4. Ou plutôt son acte de décès officiel, dans la mesure où le pouvoir royal n’avait cessé de s’affaiblir depuis des décennies. Les mots de Chateaubriand sont justement célèbres: « La Révolution était achevée lorsqu’elle éclata. C’est une erreur de croire qu’elle a renversé la monarchie ; elle n’a fait qu’en disperser les ruines… » (CHATEAUBRIAND, De la Vendée, 1819).
5.La première expérience du bicamérisme (Conseil des Anciens et Conseil des Cinq-Cents), de 1795 à 1799, n’avait guère été concluante. Avec deux guerres civiles, une insurrection et quatre coups d’État en quatre ans, on ne peut considérer que les institutions du Directoire avaient fonctionné.
6, Les révolutions de 1830, 1848 et du 4 septembre 1870 ne toucheront guère que Paris (la Vendée prend les armes pour la dernière fois, et à petite échelle, en 1832). Cavaignac, en juin 1848, puis Thiers, en mai 1871, montreront qu’il est possible de tenir en échec la rue parisienne. 1871 marquera la clôture du cycle révolutionnaire. L’octroi du suffrage universel masculin le 4 mars 1848, puis la loi du 5 avril 1884 instaurant l’élection des maires, auront aussi joué un rôle stabilisateur en réveillant la vie politique dans les campagnes, habituées depuis Louis XIV à suivre passivement les inflexions du pouvoir central (sauf dans l’Ouest, toujours resté rétif au centralisme et capable de préserver sa vitalité propre, et ce bien avant la tourmente révolutionnaire qui allait révéler la Vendée au monde, ainsi que le relevait Hippolyte Taine dans son livre sur L’Ancien Régime – TAINE, L’Ancien Régime, in Les origines de la France contemporaine, Bouquins, Robert Laffont, Paris 2013 (1re édition 1876), passim, notamment pp. 29-30).
7. Interventions franco-anglaises aux côtés des libéraux dans la guerre civile portugaise.
8. Ce n’est qu’à l’extrême fin du XIXe siècle que la montée du socialisme fera perdre sa pertinence à l’opposition entre libéraux et conservateurs.
9. MALIA (2003), p. 121.
10. La Prusse ne connaît un régime constitutionnel qu’à partir de 1848, le Danemark qu’à partir de 1849, l’Autriche qu’à partir de 1867. Le servage, aboli en Prusse en 1807, ne l’est en Autriche qu’en 1848.
11. Sauf à l’égard des Vieux-Croyants, éternels témoins gênants de la Russie d’avant Pierre le Grand.
12. En dehors des minorités juives plus ou moins tolérées, seul le Piémont-Sardaigne abrite une minorité protestante. Encore faut-il rappeler que les Vaudois du Piémont étaient, depuis 1689, enfermés dans une sorte de ghetto alpin. Un temps émancipés lors de l’occupation française, ils connaîtront de nouveau ce système de confinement jusqu’en 1848.
13. La seule exception est l’Autriche où la monarchie absolue est rétablie de 1849 à 1867. L’absolutisme se maintient aussi dans les États italiens autres que le Piémont-Sardaigne qui les absorbera en 1859-1860.
14. Même les États pontificaux, longtemps les plus réactionnaires, avaient tenté une expérience libérale en 1848.
15. MALIA (2003), p. 183.
16. Deuxième République (1848-1851), seconde Guerre mondiale et ses suites (1940-1946). Même sous l’Empire autoritaire (1852-1860), le principe du bicamérisme sera maintenu.
17, Toutes les dates qui concernent la Russie et la Grèce sont données dans l’ordre calendrier julien / calendrier grégorien, l’écart entre les deux dates étant de 11 jours au XVIIIe siècle et de 12 jours au XIXe siècle. Les dates qui ne concernent que la France sont données dans le seul calendrier grégorien.
18. REY (2013), p. 38. Tous les tsars de Pierre III à Alexandre II ont épousé des princesses allemandes, seul Alexandre III épousant une princesse danoise avant que Nicolas II ne renoue avec la tradition. Il n’est pas interdit de penser que cet usage se soit retournée contre la dynastie des Romanov à l’âge des nationalismes et surtout de l’affrontement entre panslavisme et pangermanisme. Il n’est pas non plus interdit de penser que le manque de racines réelles d’Alexandre Ier et de ses successeurs les ait poussés à vouloir régner sur une Russie fantasmée plutôt que sur la Russie réelle.
19. REY (2013), p. 56. Frédéric-César de Laharpe (Rolle 1754-Lausanne 1838) jouera un rôle dans la révolution vaudoise de 1798 et sera membre du Directoire helvétique du 29 juin 1798 au 7 janvier 1800 (cf. Antoine ROCHAT, « Frédéric-César de La Harpe », in Dictionnaire historique de la Suisse). On conviendra que peu de souverains absolus auront eu pour précepteur un futur chef d’État républicain.
20. REY (2013), p. 80.
21. L’enseignement de Laharpe aux grands-ducs se référait à Montesquieu et Voltaire, mais aussi Molière, Corneille et Racine, et plus curieusement Joinville et Villehardouin (cf. REY [2013], p. 60). Si, à côté des Français, les Classiques et Gibbon étaient au programme, on est frappé par l’absence de références au double héritage, byzantin (ou gréco-romain chrétien et postclassique) et slave, de la Russie. Ce n’était sans doute pas le meilleur moyen d’aider le futur souverain à comprendre la culture du peuple sur lequel il était appelé à régner. Cette absence de référence à la Russie, à son héritage et à sa culture dans la formation du grand-duc Alexandre était déjà soulignée en 1904 par l’historien Klioutchevski (cf. AMACHER [2004], p. 46).
22. MALIA (2003), p. 70.
23. Le jour de son couronnement, il annonce qu’il sera désormais interdit aux paysans de travailler le dimanche et les jours de fête religieuse et que la corvée due aux propriétaires sera limitée à trois jours par semaine. Cf. REY (2013), pp. 98-99. On constate ici que l’inspiration religieuse et traditionaliste de Paul Ier se sera traduite par plus de mesures concrètes en faveur de la paysannerie que l’esprit « philosophique » de sa mère et le mysticisme de son fils.
24. Radichtchev est libéré du bagne dès le 23 novembre / 4 décembre 1796. Cf. REY (2013), p. 96.
25. Paul Ier deviendra ainsi l’archétype du souverain fou appuyé sur une machine bureaucratique inhumaine, et donc un masque commode pour attaquer l’autocrate du moment. Son image littéraire sera fixée par Iouri TYNIANOV dans sa nouvelle Le Lieutenant Kijé (Подпоручик Киже, Moscou 1930).
26. Souvorov remporte une série de victoires sur les Français jusqu’à sa défaite devant Masséna à Zurich le 25 septembre 1799. Plus redoutable encore sera, en Méditerranée, l’action de l’amiral Ouchakov.
27. L’expression est de REY (2013), p. 113.
28. REY (2013), p. 132.
29. Là encore, pour relativiser le retard russe, il convient de rappeler que la France n’avait aboli la torture qu’en deux étapes, en 1780 et 1788.
30. REY (2013), p. 161.
31. REY (2013), p. 165.
32. Les îles Ioniennes et Cythère, arrachées par Venise à l’Empire romain d’Orient après la quatrième Croisade, sont transformées en 1797 en trois « départements français de Grèce » ( !) dont la flotte russe s’empare en 1799. Alors que la convention franco-russe du 28 septembre / 10 octobre 1801 prévoyait l’évacuation des îles Ioniennes au mois d’août 1802, la Russie s’y maintiendra jusqu’en 1807, avant de les rétrocéder à la France, qui devra les transférer à la Grande-Bretagne en 1814, celle-ci se décidant enfin à les rendre à la Grèce en 1864.
33. REY (2013), p. 192.
34. De 1795 à 1803, l’influence de la Constitution française de l’an III met à la mode le système directorial. Toutefois, dès 1803, l’Acte de médiation, en faisant du seul landamman le chef du pouvoir exécutif de la Confédération helvétique, marque la fin de cette mode. Dès 1804, la Constitution de l’an XII mettra fin à la fiction des trois consuls de la République française pour « confier le gouvernement de la République à un Empereur » (article premier de la Constitution de l’an XII). La Suisse avait peut-être servi de banc d’essai à Napoléon dans le passage du système directorial à l’exécutif confié à une seule personne.
35. Assemblée de « manchots » par opposition à l’assemblée de « muets » qu’était le Corps législatif, le Tribunat fut supprimé en raison de sa relative tiédeur vis-à-vis de Napoléon.
36. Le général Schilder, biographe d’Alexandre à la fin du XIXe siècle, parlait non d’années de réformes, mais d’années d’hésitations. Cf. AMACHER (2004), p. 47.
37. REY (2013), p. 133.
38. SOKOLOV (2012), p. 120.
39. AMACHER (2004), p. 42.
40. Son nom de famille est typiquement sacerdotal, d’une époque où l’enseignement obligatoire en latin dans les séminaires orthodoxes russes avait créé la mode de noms de familles d’apparence latine (Benevolenski, Spéranski, etc., noms forgés sur des adjectifs latins) venus s’ajouter aux noms de famille d’origine slavonne traditionnels dans le clergé orthodoxe russe (Ouspenski, Préobrajenski, Protopopov, Spasski, etc.).
41. Quelques décennies plus tard, Leroy-Beaulieu relèvera le contraste entre la position inférieure faite au clergé orthodoxe russe et le rôle de classe moyenne intellectuelle joué par les familles de pasteurs protestants dans le monde anglo-saxon.
42. REY (2013), p. 278.
43. REY (2013), p. 300. Spéranski rentrera en grâce en 1816 et deviendra gouverneur général de la Sibérie en 1819. Ses convictions libérales ne l’empêcheront pas de jouer un rôle dans la condamnation des décembristes en 1826.
44. Le Conseil d’État perdurera jusqu’en 1906.
45. MALIA (2003), p. 78.
46. SOKOLOV (2012), p. 93.
47. SOKOLOV (2012), pp. 120-121.
48. SOKOLOV (2012), p. 132.
49. SOKOLOV (2012), p. 177.
50. REY (2012), p. 54. Même si la Grande Armée ne comptait plus qu’une moitié de Français, l’effort imposé par Napoléon à son peuple était considérable : on peut considérer qu’à peu près 1 homme adulte français sur 30 fut envoyé au-delà du Niémen. À titre de comparaison, au cours de l’opération Barbarossa le 22 juin 1941, l’Allemagne engagera un effectif de 3'850'000 hommes contre l’Union soviétique.
51. REY (2012), p. 301.
52. « Mais ne pourrait-on pas juger exemplaire l’histoire d’une armée russe traversant toute l’Europe en 1812-1813 et accueillie dans la plupart des pays du continent comme une armée de libération dont les victoires représentaient la fin des exactions de Napoléon, le point final d’une époque de conflits permanents et la restauration du commerce et de la prospérité en Europe ? » LIEVEN (2012), pp. 491-492.
53. Cette bataille, qui marque véritablement l’entrée dans l’âge industriel de la guerre, vit s’affronter 190'000 soldats français face à 330'000 soldats de la coalition, les pertes s’élevant à 65'000 tués du côté français et 54'000 tués du côté de la coalition. REY (2013), p. 337.
54. Il semble que les Français se battent à ce moment à un contre trois.
55. REY (2013), p. 339.
56. TALLEYRAND (2007), p. 414.
57. MANSEL (2013), p. 195.
58. Il faudra attendre la monarchie de Juillet (1830-1848) pour voir la réapparition d’un sentiment républicain en France. Cf. MANSEL (2013), p. 196.
59. TALLEYRAND (2007), pp. 428-429.
60. Futur et éphémère président du Conseil des ministres de France en 1818/1819, supposé incarner un virage libéral qui ne survivra pas à l’assassinat du duc de Berry.
61. Ce qui confirme à la fois le libéralisme du tsar et son inconséquence : s’il lui était impossible de s’entendre avec Napoléon parce que celui-ci n’était pas un souverain légitime, comment aurait-il pu s’entendre avec une république ?
62. La réflexion avait d’autant plus de poids que Talleyrand avait commencé sa carrière ministérielle comme ministre du Directoire…
63. TROYAT (2009), pp. 337-338.
64. Les autres membres sont des personnages de bien moindre envergure : Beurnonville est un ancien ministre de la Guerre girondin de 1793, devenu comte d’Empire ; Jaucourt est un lieutenant de Talleyrand ; Dalberg est un ami de Talleyrand, quoique capable d’indépendance à son égard, de surcroît Allemand naturalisé Français en 1809 seulement ; seul l’abbé de Montesquiou a une certaine carrure politique. Cf. YVERT (1990), pp. 34, 97, 120, 145 et 162.
65. TROYAT (2009), p. 340.
66. TROYAT (2009), p. 340.
67. Il est vrai qu’à partir du moment où l’ancien ordre social, avec ses privilèges et ses inégalités de droit, n’était pas rétabli, le rétablissement de l’ancien ordre politique pouvait prendre toutes sortes de formes et couvrir toutes sortes de pratiques et de réalités différentes. Le gouvernement de Louis XIV avait été très autoritaire ; celui de Louis XV et Louis XVI avait fait d’eux des monarques beaucoup moins absolus que Napoléon.
68. MANSEL (2013), p. 204.
69. TROYAT (2009), p. 341.
70. MANSEL (2013), p. 200.
71. MANSEL (2013), p. 201.
72. REY (2013), p. 352.
73. MANSEL (2013), p. 205. Louis XVIII n’avouait pas que la restauration d’une monarchie absolue était impossible dès lors que le tsar n’en voulait pas.
74. REY (2013), p. 358.
75. TROYAT (2009), p. 370.
76. TALLEYRAND (2007), p. 634. Le vicomte Maggiolo voyait dans cette lettre quelque chose de « singulier » : MAGGIOLO (1890), p. 181 ; on pourrait être plus sévère.
77. TROYAT (2009), p. 383.
78. REY (2013), p. 369.
79. Il convient toutefois de rappeler que Napoléon, par son souci sincère de réconciliation, avait su gagner des cœurs dans l’Ouest. Une partie des royalistes de 1793 s’attachèrent indéfectiblement à la personne et au souvenir de l’Empereur. Cf. GABORY, Napoléon et la Vendée, et SECHER, La Chapelle-Basse-Mer village vendéen. Ceci explique pourquoi la révolte de 1815 n’atteignit jamais l’intensité des guerres précédentes et pourquoi 9'000 soldats bonapartistes suffirent à la mater, là où, vingt-deux ans plus tôt, la République devait mobiliser des armées entières. « Les populations me savent gré du bien que j’ai fait. Partout où je passe, je reçois des témoignages de leur reconnaissance », écrivait Napoléon, traversant l’Ouest vers Rochefort et son dernier exil (GABORY, Napoléon et la Vendée, Bouquins, Robert Laffont, Paris 2009, p. 841.)
80. Le pays était loin d’être unanime derrière Napoléon. Le Nord, la Normandie, le Midi, Bordeaux et Toulouse étaient royalistes. Cf. MANSEL (2013), pp. 262-264 ; « peut-être chacun des monarques avait-il environ le soutien de la moitié du pays » (p. 264). On ne peut donc exclure que, si le retour de Napoléon s’était inscrit dans la durée, de nouveaux troubles auraient éclaté dans d’autres régions que la Vendée – qui, après tout, devait en toute logique être la première région à s’insurger. Lors du plébiscite du 1er juin 1815, il y eut 95% d’abstentions à Toulouse, 96% à Lille, 97% à Bordeaux, 98% à Nantes et 99% à Marseille – le grand port provençal inaugurait ainsi sa carrière de citadelle du légitimisme
81. YVERT (2007), p. 82.
82. MANSEL (2013), p. 298.
83. WARESQUIEL (1990), p. 231.
84. WARESQUIEL (1990), p. 305.
85. Carte des prétentions des Alliés de 1815 publiée à Saint-Pétersbourg en 1887 et citée in MAGGIOLO (1890), pp. 215-216.
86. Cité in REY (2013), p. 368.
87. MAGGIOLO (1890), p. 225.
88. REY (2013), p. 369.
89. LEY (1971), pp. 39-40.
90. FERRANTI (2012), p. 38, à propos de l’origine de l’hostilité entre Bonaparte et Pozzo di Borgo.
91. MAGGIOLO (1890), p. 112.
92. Lettre de Pozzo di Borgo à Nesselrode du 18/30 décembre 1815, in Correspondance diplomatique du comte Pozzo di Borgo et du comte de Nesselrode, tome I, page 265.
93. WARESQUIEL (1990), p. 301.

Claude le Liseur
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Re: Un ennemi de l'église: le tsar Alexandre Ier

Message par Claude le Liseur »

94. WARESQUIEL (1990), p. 363.
95. Louis ARAGON, La Semaine sainte, Gallimard, Paris 1958, p. 425.
96. BAINVILLE (2011), p. 430.
97. BAINVILLE (2011), p. 437.
98. Au demeurant, l’instabilité gouvernementale réelle de la période 1877-1940 ne doit pas faire oublier une certaine stabilité ministérielle, au moins jusqu’en 1929, des hommes comme Freycinet, Ribot, Delcassé, Barthou, Briand, Sarraut, Rouvier ou Poincaré semblant éternellement se succéder à eux-mêmes, au cours de carrières étalées sur des dizaines d’années, parfois appelés vingt ou vingt-cinq fois à siéger au gouvernement. On ne peut pas non plus dire que les gouvernements de la République parlementaire aient fait preuve de moins d’autorité que ceux de la République semi-présidentielle, du moins quand le président du Conseil s’appelait Waldeck-Rousseau, Clemenceau ou Poincaré.
99. Le 24 octobre / 5 novembre 1817, Alexandre Ier avait réuni les questions d’instruction publique et les affaires ecclésiastiques dans un ministère spécial « combiné », dit Ministère des Affaires spirituelles et de l’Instruction publique (Министерство духовных дел и народного просвещения) confié au prince Golytsine. Le « ministère combiné » fut supprimé le 15/27 mai 1824 : une fois de plus, Alexandre avait renoncé à un de ses projets au bout de quelques années.
100. FLOROVSKY (2001), p. 155.
101. Le terme n’est pas trop fort : Baader, un des mystiques de l’entourage d’Alexandre, publia en 1815 à Nuremberg un opuscule où il défendait l’idée que la Révolution française avait renforcé la nécessité d’une union plus étroite du politique et du religieux. LEY (1975), p. 126.
102. REY (2013), pp. 329-330 ; TROYAT (2009), p. 315 : « Il était agnostique ; puis il a glissé vers le déisme. Maintenant, il se demande s’il n’est pas chrétien. »
103. LEY (1975), pp. 63-84.
104. LEY (1975), pp. 112-113.
105. TROYAT (2009), pp. 379-380. Texte complet en trois colonnes (version proposée par l’empereur Alexandre, corrections apportées par Metternich, texte définitif signé par les trois souverains) in LEY (1975), pp. 149-153. Il convient de préciser que, selon les usages de la diplomatie en Europe de 1713 à 1919, le texte du pacte est rédigé en français uniquement.
106. FLOROVSKY (2001), pp. 153-154.
107. Lettre de Gentz à Nesslrode du 8 février 1816, in LEY (1975), p. 165.
108. Auteur d’une biographie d’Alexandre en 4 tomes, publiée à Saint-Pétersbourg en 1897-1898. Cf. AMACHER (2004), p. 43.
109. Cité in LEY (1975), p. 167.
110. TROYAT (2009), p. 386.
111. Note de Madame de Krüdener dans ses cahiers intimes en date du 14 avril 1816, in LEY (1975), p. 188.
112. En réalité, Louis XVIII et Alexandre Ier étaient secrètement convenus d’une adhésion de la France à la Sainte-Alliance dès le 19 novembre 1815. LEY (1975), p. 161.
113. Au moment de l’accession de la Confédération en 1817, certains cantons sont revenus à l’Ancien Régime presqu’intégral.
114. Certes présidé par un ultra-royaliste, le comte de Villèle, mais pas moins réaliste pour autant.
115.« Ma guerre d’Espagne, le grand événement politique de ma vie, était une gigantesque entreprise. La légitimité allait pour la première fois brûler de la poudre sous le drapeau blanc, tirer son premier coup de canon après ces coups de canon de l’Empire qu’entendra la dernière postérité. Enjamber d’un pas les Espagnes, réussir sur le même sol où naguère les armées d’un conquérant avaient eu des revers, faire en six mois ce qu’il n’avait pu faire en sept ans, qui aurait pu prétendre à ce prodige ? » CHATEAUBRIAND, Mémoires d’outre-tombe, Le Livre de Poche, Paris 1973 (1re édition Paris 1849), tome II, pp. 550-551. De fait, la descente en Espagne des « cent mille fils de saint Louis » fut un succès exemplaire : la campagne, commencée avec le franchissement de la Bidassoa le 7 avril 1823, s’acheva victorieusement avec la prise de Cadix le 21 septembre.
116. REY (2013), pp. 438-439.
117. LEY (1971), p. 68.
118. Le point de vue grec traditionnel est illustré par Photios Kontoglou, qui qualifie le soulèvement grec de 1821-1830 de « Révolution sanctifiée » (αγιασμένη Επανάσταση). Cf. Photios KONTOGLOU, Η πονεμένη Ρωμιοσύνη (La Romanité éprouvée), Astir, Athènes 1975.
119. Ypsilantis, à la tête d’un corps de volontaires, avait franchi le Prout et commencé la guerre dans les principautés danubiennes le 6 mars 1821. Malgré la prise de Jassy le 20 mars, il rencontra peu de soutiens, à l’exception de celui du légendaire Tudor Vladimirescu. En Grèce, l’insurrection fut déclenchée le 6 avril du calendrier grégorien, soit le 25 mars du calendrier julien, jour de l’Annonciation, ce qui soulignait le caractère religieux de cette révolution.
120. Chasse aux Grecs à Istanbul ; exécution du patriarche de Constantinople Grégoire V – tout de même le primus inter pares de l’Église à laquelle Alexandre Ier était censé appartenir ; massacres de Chio ; répression généralisée, avec massacre des hommes et vente comme esclaves des femmes et des enfants.
121. « Grec de naissance, il a conscience de servir à la fois le pays de ses ancêtres et la grandeur de la Russie en exigeant du tsar une action énergique contre la Turquie. » TROYAT (2009), p. 415.
122. TROYAT (2009), note 1 p. 416.
123. Lettre d’août 1822, citée in LEY (1971), p. 69.
124. Lettre à Golytsine citée in REY (2013), p. 441.
125. Propos d’Alexandre Ier à Chateaubriand ; cf. LEY (1971), p. 69.
126. TROYAT (2009), p. 416.
127. LEY (1975), p. 197.
128. REY (2013), p. 170.
129. TROYAT (2009), p. 403.
130. FLOROVSKY (2001), p. 175.
131. FLOROVSKY (2001), p. 157.
132. Témoignage de Michaud reproduit in REY (2013), p. 475. L’entrevue entre Michaud et le pape Léon XII n’aura lieu que le 5 décembre 1825, quatre jours après la mort d’Alexandre Ier, rendant ainsi sans objet le projet de conversion du tsar au catholicisme romain.
133. « Bien qu’il se posât en opposant fanatique à tout ce qui était mystique et autres intrigues diaboliques, Photios relevait de la même paranoïa que ses opposants : il souffrait de la même exaltation maladive. Dans son autobiographie, Photios fournit un portrait convainquant et terrifiant de lui-même : visionnaire familier des extases, il avait perdu presque tout sens des réalités ecclésiastiques et canoniques ; ses prétentions étaient d’autant plus pesantes qu’il manquait totalement d’humilité. Il représente bien le paradigme typique de ces charismatiques prétentieux, insolents et autoproclamés, qui s’entourent eux-mêmes avec présomption d’une atmosphère d’exaltation protectrice. » FLOROVSKY (2001), p. 175.
134. TROYAT (2009), p. 406 ; REY (2013), p. 456.
135. On peut dès lors se demander à qui le discours s’adressait réellement : aux députés de la Diète polonaise ? Ou à l’opinion publique d’Europe occidentale ?
136. REY (2013), p. 403.
137. REY (2013), pp. 405-407.
138. REY (2013), p. 417.
139. TROYAT (2009), p. 393.
140. TROYAT (2009), p. 394.
141. REY (2013), p. 418.
142. REY (2013), pp. 453-457.
143. REY (2013), p. 458.
144. TROYAT (2009), p. 398.
145. TROYAT (2009), p. 399.
146. TROYAT (2009), p. 400.
147. TROYAT (2009), p. 419.
148. Fondation de l’Union du Salut (Союз спасения) à Saint-Pétersbourg.
149. REY (2013), pp. 467-468.
150. Le système ne sera officiellement aboli qu’en 1857, mais ses éléments les plus choquants avaient été supprimés à partir de 1831.
151. MALIA (2003), p. 115. Cf. AMACHER (2004), p. 40.
152. TROYAT (2009), p. 444. Chateaubriand avait appris à connaître le tsar au congrès de Vérone où il représentait la France. L’empereur Alexandre le tenait en haute estime.

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