L'adresse envoyée par les Abkhazes le 15 mai 2016

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Claude le Liseur
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L'adresse envoyée par les Abkhazes le 15 mai 2016

Message par Claude le Liseur » mer. 07 août 2019 14:02

Je n'ai pour le moment ni le temps, ni les moyens de traduire en français l'entier du document. Je vais néanmoins commencer à en traduire des extraits.

Je pense que cela vaut la peine, car il s'agit d'un document brut qui m'est parvenu entre les mains par hasard et qui n'a à ma connaissance pas été publié en français. On verra aussi qu'il y a loin de la réalité post-soviétique au politiquement correct francophone, et que certains mots comme "ethnie" ne sont pas tabou en ex-URSS.

J'ignore si ce texte a donné lieu à une réponse du principal intéressé, à savoir le patriarcat de Géorgie.


Source: „Обращение II ЦНС СМА в адрес Святого и Великого Собора Православной Церкви и Вселенского Патриарха Варфоломея I“ , in Alashbarga, Nouvel Athos 2017, pp. 47-48.
Абхазы никогда не считали себя частю грузинского этноса и Грузинской Церкви. Каноническая власть архиепископа Мцеты и католикоса Иверии никогда не распостраналясь на историчецкую территорю Абхазии. Однако в 1918 г. Абхазия была оккупирована войскам Демократической республики Грузия, и в то же время б г. Сухум был поставлен митрополит отколовшейcя от Российской Церкви самопровозглашенной Грузинской Патриапхии, которая объявила территорию Абхазии своей канонической юрисдикцей.
Ma traduction :

Les Abkhazes ne se sont jamais considérés comme faisant partie de l'ethnie géorgienne et de l'Eglise géorgienne. La puissance canonique de l'archevêché de Mtskheta et du catholicossat d'Ibérie ne s'est jamais étendue au territoire historique de l'Abkhazie. Toutefois, en 1918, l'Abkhazie a été occupée par les troupes de la république démocratique de Géorgie ; au même moment on a installé à Soukhoumi un métropolite du patriarcat autoproclamé de Géorgie, qui s'était séparé de l'Eglise russe, et qui a étendu sa juridiction canonique sur le territoire de l'Abkhazie.


Mon commentaire :

Mais l'autocéphalie de l'Eglise géorgienne avait été elle-même supprimée par le pouvoir politique tsariste en 1811,dix ans après le rattachement de la Géorgie à la Russie. Si le texte dit de qui l'Abkhazie a dépendu avant 1918, il ne dit pas de qui elle dépendait avant 1811. Si ce n'était pas du patriarcat de Géorgie, comme l'affirme cette adresse, alors ça ne pouvait être que de Constantinople. D'après le Wikipédia russe (ici: https://ru.wikipedia.org/wiki/%D0%9F%D0 ... 0%B8%D1%8F ), le diocèse d'Abkhazie n'aurait été constitué qu'en 1851, dans le cadre de l'Exarchat de Géorgie de l'Eglise orthodoxe russe qui a existé de 1811 à 1917 et dont la politique de dénationalisation de la Géorgie et de négation de son histoire n'est à mon avis pas étrangère à la situation actuelle.

Claude le Liseur
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Re: L'adresse envoyée par les Abkhazes le 15 mai 2016

Message par Claude le Liseur » mer. 07 août 2019 14:41


В 1990 г. Вселенская Патриархия, не имея возможности учитывать всех политических обстоятельств, даровала автокефалю и патриарший статус Грузинской Православной Церквы в тех канонических пределах, которые были определены в 1943 г. между Грузинской и Русской Православными Церквами, т.е. в границах бывшей Грузинской Советской Социалистической Республики.
Ma traduction:

En 1990, le Patriarcat œcuménique, qui n'avait pas la possibilité d'examiner toutes les circonstances politiques, a accordé l'autocéphalie et le statut de patriarcat à l'Eglise orthodoxe géorgienne dans les limites canoniques qui ont été fixées en 1943 entre les Eglises orthodoxes russe et géorgienne, c'est-à-dire dans les frontières de l'ancienne République socialiste soviétique de Géorgie.

Mon commentaire :

Ici, l'Adresse aborde le nœud du problème. Le patriarcat de Moscou considère depuis 1943 que l'Abkhazie fait partie du territoire canonique du patriarcat de Géorgie. En même temps, le rappel du fait que ce découpage ecclésiastique a été établi sur la base des frontières internes de l'ancienne Union soviétique situe le drame abkhaze dans un contexte plus large, qui est celui du problème des frontières héritées de la colonisation... qui ne se pose pas qu'en Afrique.
Le XXe siècle, entre 1914 et 1993, a vu l'écroulement progressif des Empires coloniaux allemand, austro-hongrois et turc (dès la première Guerre mondiale), puis japonais, néerlandais, britannique, français, belge, portugais, italien et espagnol (dans la foulée de la Seconde Guerre mondiale, le Portugal ayant lutté jusqu'en 1974-1975), et enfin soviétique et éthiopien (suite à l'écroulement du communisme). L'Empire colonial étasunien est un cas de figure particulier, puisqu'il s'est au contraire étendu au monde entier par le biais de l'économie et d'une influence culturelle que les autres colonisateurs ont été incapables d'utiliser de la même manière (sauf, partiellement, les Français en Afrique noire, où la coopération culturelle et technique a permis le maintien jusqu'à ce jour d'une influence appréciable, selon le principe qu'il fallait partir pour mieux rester).
On rappellera que les campagnes de propagande, orchestrées par les frères jumeaux de Washington et de Moscou, se focalisaient contre les impérialistes européens (Grande-Bretagne, France, Pays-Bas, Belgique, Portugal, Italie et Espagne) et un peu contre les Japonais (de toute façon éliminés du jeu par leur défaite militaire totale en 1945). Ne furent jamais critiqués la domination des Etats-Unis d'Amérique à l'échelle mondiale, puisque celle-ci se faisait sans annexion de territoires, ni les colonialismes soviétique, chinois ou éthiopien, qui avaient le bénéfice d'être cachés par l'absence de frontière maritime entre le colonisé et le colonisateur, l'Union soviétique et la République populaire de Chine bénéficiant en plus de leur idéologie communiste qui leur valait absolution. C'était pourtant bien des colonies totales que la Géorgie sous domination soviétique, l'Érythrée sous domination éthiopienne ou le Tibet sous domination chinoise. (Avant 1918, le colonialisme austro-hongrois avait aussi bénéficié, pour son image, de l'absence de mer séparant colonisateurs et colonisés.)
Aujourd'hui, seuls les Empires étasunien et chinois sont toujours debout.
L'écroulement de ces Empires coloniaux a entraîné l'application d'une politique de respects des frontières héritées de la colonisation, qui a été étendue au respect des frontières intérieures de l'ex-Yougoslavie, et qui n'a connu qu'une seule exception avec la reconnaissance internationale de l' Érythrée, mais où l'on a fait valoir qu'après tout, on respectait une frontière coloniale plus ancienne, puisque ce pays avait été une colonie de l'Italie avant de devenir une colonie de l'Ethiopie.
Bien entendu, c'est une solution que l'on peut défendre, mais il ne faut pas oublier que certaines puissances coloniales, de même que la Fédération titiste yougoslave, avaient appliqué le principe "diviser pour mieux régner" en préparant des barils de poudre prêts à exploser, des pommes de discorde qui devaient empoisonner dès le début l'existence de leurs Etats successeurs : minorité serbe de la Krajina rattachée au mépris du bon sens à la Croatie et qui devait finir par être physiquement liquidée en 1995, provinces historiques arméniennes rattachées par Staline à l'Azerbaïdjan, républiques autonomes de la République soviétique de Géorgie, entrées en sécession pratiquement dès l'indépendance de ladite Géorgie, etc. Après tout, pensaient les Serbes de la Krajina ou les Abkhazes: si la Croatie peut faire sécession de la Yougoslavie ou si la Géorgie peut faire sécession de l'URSS, pourquoi n'aurions-nous pas le droit de faire sécession de la Croatie ou de la Géorgie ?
Le drame abkhaze me paraît dès lors s'inscrire dans ce contexte de liquidation douloureuse des Empires coloniaux.

Claude le Liseur
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Re: L'adresse envoyée par les Abkhazes le 15 mai 2016

Message par Claude le Liseur » jeu. 08 août 2019 0:42

La suite de ce texte, qui est arrivé entre mes mains de manière fortuite, à propos d'un territoire dont personne ne parle jamais.
Отношения между народом Абхазии и Грузинской Церковю не могут быить названы дружественным и братскими. Причиной тому послужило то, что с 1918 г. и до настоящего времени Грузинская Церковь всегда подерживала националистическую политику властей Грузии в отношении абхазов и других народов, проживающих на территории Абхазии.
Ma traduction :

On ne peut qualifier d'amicales ni de fraternelles les relations entre le peuple d'Abkhazie et l'Eglise géorgienne. La raison en est que depuis 1918 et jusqu'à ce jour, l'Eglise géorgienne a toujours appuyé la politique nationaliste du pouvoir géorgien à l'égard des Abkhazes et des autres peuples qui vivent sur le territoire de l'Abkhazie.

Mon commentaire:

La Géorgie a été conquise par l'Armée rouge du 15 février au 17 mars 1921 et n'a recouvré sa souveraineté qu'au bout de sept décennies, le 9 avril 1991. L'URSS n'était pas un vrai Etat fédéral comme la Suisse ou les Etats-Unis d'Amérique, mais un Etat centralisé sous les apparences d'une fédération. Sauf que l'apparence est devenue la réalité lors de l'éclatement de l'Union en 1991 et que des frontières internes qui n'avaient aucune réalité sont devenues des frontières internationales: quand, en 1954, le pouvoir soviétique a offert la Crimée à la république socialiste soviétique d'Ukraine à l'occasion du tricentenaire du traité de Pereïaslav, nul ne pouvait prévoir les conséquences tragiques qu'aurait cette décision, puisque, bien entendu, aux yeux des dirigeants soviétiques, le droit de sécession des républiques constitutives de l'URSS, prévu à l'article 17 de la Constitution soviétique de 1936 (et maintenu à l'article 72 de la Constitution de 1977) n'était pas destiné à avoir plus de réalité que la liberté de culte (article 124) ou la liberté de la presse (article 125)...
Au demeurant, c'est bien l'article 25 de la Constitution soviétique de 1936 qui faisait de la république socialiste soviétique autonome d'Abkhazie une partie intégrante de la république socialiste soviétique de Géorgie.
En d'autres termes, à mes yeux, ce que la IIe Assemblée clérico-laïque de la sainte Métropole d'Abkhazie réunie au Nouvel-Athos oublie dans son adresse du 15 mai 2016 au patriarche œcuménique de Constantinople et au grand et saint Concile de l'Eglise orthodoxe, c'est que, pendant les sept décennies qui vont de 1921 à 1991, le pouvoir géorgien n'a strictement eu que la marge de manœuvre que le Centre a bien voulu lui accorder.
Quant à l'Eglise orthodoxe géorgienne, elle a connu les mêmes vicissitudes que l'Eglise orthodoxe russe, le catholicos Ambroise ayant connu la prison entre 1923 et 1927 et les persécutions n'ayant pas été moins intenses en Transcaucasie que dans le reste de l'URSS. (Françoise Thom, dans sa biographie de Beria, indique toutefois que celui-ci s'était assuré qu'une église restât ouverte à Tbilissi pour permettre à sa mère de venir y prier.) Je vois donc mal quel appui l'Eglise orthodoxe de Géorgie aurait pu donner à un quelconque pouvoir politique en 1923, ou en 1937, ou en 1959.
Là encore, lorsque le Centre est intervenu pour amener le patriarcat de Moscou et le patriarcat de Géorgie à délimiter leur territoire canonique en 1943, c'est uniquement parce que le pouvoir soviétique était amené à rétablir, au moins formellement, un semblant d'organisation ecclésiastique pour encourager l'ardeur au combat de la population et pour se donner à peu de frais une image de libéralisme aux yeux de ses alliés anglo-saxons. L'Eglise apostolique arménienne a d'ailleurs été ressuscitée, au même moment et dans les mêmes conditions que les deux Eglises orthodoxes locales, parce que tel était l'intérêt de Staline et de son équipe à ce moment-là, et en attendant de nouvelles persécutions.
(Il y a quand même eu un relâchement de la persécution religieuse pendant quelques années. Dans l'Archipel du Goulag, Soljenitsyne rapporte qu'en 1947, on a commencé à libérer les prêtres orthodoxes qui étaient encore détenus dans les camps de concentration... à condition que quelqu'un les ait réclamés. Cf. Alexandre Soljenitsyne, Архипелаг ГУЛАГ, Eksmo, Moscou 2019 [1re édition YMCA-Press, Paris 1973], page 67.)
Là encore, c'est parce que le pouvoir soviétique y voyait son intérêt que le patriarcat de Géorgie a été admis à avoir un territoire canonique distinct de celui du patriarcat de Moscou, alors que le patriarcat de Roumanie n'a pas pu maintenir sa juridiction sur les territoires annexés par l'Union soviétique, sans parler du sort réservé à l'Eglise orthodoxe ukrainienne autocéphale.
C'est donc le Centre, et non la Géorgie, qui a décidé, en 1938, d'imposer l'alphabet géorgien pour écrire la langue abkhaze, après une brève latinisation (1919-1938) et avant que le cyrillique ne soit rétabli en 1954,de même que c'est bien la Constitution voulue par le Centre qui proclamait l'appartenance de l'Abkhazie à la Géorgie.
Ceci constitue mon point de vue en tant qu'observateur extérieur. Ce qui rend l'adresse des Abkhazes au patriarcat de Constantinople si intéressante, et la raison pour laquelle je pense qu'il fallait traduire ce document, c'est précisément qu'ils ont un point de vue complètement différent et qu'ils considèrent que la république socialiste soviétique de Géorgie a pu poursuivre, à leurs dépens, ses propres intérêts plutôt que ceux du Centre.

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