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A propos de la rencontre de Cuba

Publié : mer. 02 mars 2016 13:49
par Claude le Liseur
A mes yeux, la rencontre du pape de Rome François et du patriarche de Moscou Cyrille sous les auspices de la dictature communiste cubaine est un non-événement qui s'inscrit dans le processus diplomatique habituel, la géopolitique mondaine et la langue de velours ecclésiastique. C'est pour cette raison qu'a priori je ne souhaitais pas en parler.

J'étais d'autant plus renforcé dans la conviction que cette rencontre relevait du bruit statistique (epsilon!) que j'ai eu droit, dans les jours qui précédaient, à l'hystérie des radios francophones, et en particulier de France Désinfo. Il y a deux choses qui caractérisent les journalistes des radios françaises et suisses: l'ancrage à gauche et l'inculture. A-t-on remarqué que, depuis 35 ans que le vigoureux syndicaliste polonais anticommuniste Lech Wałęsa fait parler de lui dans le monde (il a quand même obtenu un Prix Nobel de la Paix et été président de la République polonaise, excusez du peu), les radios françaises s'obstinent à l'appeler "Lèche Valéza"? Ne trouvez-vous pas significatif que, depuis 35 ans, il ne se soit pas trouvé un seul journaliste pour prononcer son nom correctement, soit "Lekh Vaouinsa"'? Mélange de mépris raciste pour tout ce qui n'est pas de langue française ou de langue anglaise, d'engagement à gauche (puisque nous ne pouvons pas nier le combat de ce syndicaliste chrétien contre un communisme que nous chérissons d'autant plus que nous ne l'avons pas subi, alors privons-le de son nom), de parisianisme snobinard, certes, mais aussi aveu de l'inculture encyclopédique de ces gens qui prétendent dire le bien et le mal.

Or donc, France Désinfo et autres ondes subventionnées faisaient dans la surenchère hystérique qui soulignait d'autant plus leur mépris quasi-orwellien de la culture, de la vérité et de l'Histoire. C'était tantôt la première rencontre d'un pape et d'un patriarche de Moscou depuis 1000 ans (peu importe que le patriarcat de Moscou n'existe que depuis 1589), tantôt la première rencontre d'un pape et d'un patriarche orthodoxe depuis 1054 - effacées, les rencontres entre Paul VI et Athénagoras, entre Jean-Paul II et Théoctiste, entre Benoît XVI et Barthélémy). C'était naturellement un événement historique, la fin du schisme, etc., toutes affirmations dites sur un ton qui montre l'éloignement de ces prophètes de rencontre vis-à-vis de toute question spirituelle.

La presse française de droite et d'extrême droite, toujours désireuse de caresser dans le sens du poil son lecteur naturel, le petit bourgeois post-catholique qui a plus besoin de son papa-Pape que du Christ, allait encore plus loin dans la surenchère que les radios gauchisantes. S'est particulièrement distingué l'hebdomadaire sarkozyste Valeurs Actuelles, à qui la rencontre de Cuba donna l'occasion de se livrer à une attaque en règle contre l'Eglise orthodoxe dans ses numéros 4134 et 4135. L'offensive anti-orthodoxe de Valeurs Actuelles mériterait d'ailleurs un article complet, tant elle montre la résurrection, en 2016, du "cirque oriental" uniate (pour reprendre l'expression du RP Jean-Claude Roberti), et la réutilisation de toute la propagande ultramontaine anti-orthodoxe du XIXe siècle. A vrai dire, on est plus au stade de la propagande, mais carrément de la désinformation: négation des différences dogmatiques et spirituelles entre les deux religions; négation de toute l'Histoire depuis 1054, et en particulier de la résistance du peuple orthodoxe à toutes les tentatives pour le soumettre à la Papauté, depuis l'Inquisition jusqu'aux Oustachi en passant par l'uniatisme et la guerre de Crimée; et naturellement, l'affirmation du caractère historique de cette rencontre. En clair, Valeurs Actuelles, qui prétend traiter de l'actualité de 2016, vend à son lectorat post-catholique la "soumission" des "dissidents orientaux", comme Louis Veuillot en 1850 ou Les Echos d'Orient en 1920. On peut douter que la principale préoccupation de l'électeur de centre droit qui lit cette presse pour l'avenir de la France en 2016 soit la soumission des orthodoxes à son Pape-papa, et pourtant... Cette haine à notre égard, cette offensive contre nous alors que nous sommes si peu visibles dans le paysage en Europe francophone, j'y vois le signe que nous représentons bien ce que nous voulons représenter, que nous sommes biens les disciples du Christ. Dans un monde qui serait strictement rationnel, l'hebdomadaire Valeurs Actuelles s'en prendrait à l'Islam ou au socialisme; mais non, ce qu'il attaque, ce qu'il est donc important d'attaquer pour flatter ses lecteurs, c'est l'Orthodoxie, moins de 100'000 personnes en France, moins de 90 millions dans le monde. Si l'on nous hait tant malgré notre insignifiance numérique, politique et économique, c'est bien parce que les valeurs que nous portons ne sont pas de ce monde; j'y vois donc la confirmation des paroles du Sauveur: "Heureux serez-vous, lorsqu'on vous outragera, qu'on vous persécutera et qu'on dira faussement de vous toute sorte de mal, à cause de moi" (Mt 5:11).

A lire ces articles, on constate une fois de plus l'échec du mouvement œcuménique: la participation des orthodoxes à ce bastringue n'a aucunement dissipé l'obscurité qui continue à les voiler aux yeux du public. Si le mouvement œcuménique avait atteint ne serait-ce que le centième des objectifs qui étaient censés justifier la participation des orthodoxes, on ne pourrait plus écrire de pareilles bêtises sans faire réagir le public. Il est clair que, si le temps perdu en bavardages avait été utilisé en communication vis-à-vis de l'extérieur, on ne pourrait plus faire gober au public que tel ou tel patriarche est le chef de l'Eglise orthodoxe (qui n'a qu'un seul chef, le Christ) ou que le patriarche de Constantinople était "entièrement soumis à l'empereur" (Valeurs Actuelles, numéro 4134, page 8)... pauvres empereurs qui n'ont réussi à imposer ni l'arianisme de Valens, ni le monothélisme d'Héraclius, ni l'iconoclasme de Constantin Copronyme, ni l'uniatisme de Michel Paléologue... dommage qu'ils n'aient pas été abonnés à Valeurs Actuelles, ça leur aurait remonté le moral.

Vous croyez que j'exagère? Editorial de Camille Pascal, page 8 du numéro 4134 de Valeurs Actuelles: "La rencontre de La Havane est donc d'une force symbolique et d'une portée historique hors norme, car non seulement elle met fin à un divorce millénaire, mais elle permet à la Russie de Vladimir Poutine - il est inenvisageable que le patriarche de Moscou ait accepté cette rencontre sans l'aval du nouveau tsar - de briser son isolement diplomatique et de se poser en bras armé de la chrétienté orientale face à la renaissance du califat". Passons sur la soumission du spirituel au politique caractéristique de la droite et de l'extrême droite françaises depuis plus d'un siècle. Mais de quel mépris des chrétiens pieux et orthodoxes faut-il faire preuve pour penser que l'Eglise voulue et fondée par le Christ s'effondrera suite à une accolade diplomatique? Excusez-moi, Monsieur Pascal, mais les Croisades et l'Inquisition, les fausses unions de Lyon et de Florence, l'uniatisme imposé par le fer et par le feu, le génocide des orthodoxes par l'Etat indépendant de Croatie, c'était tout de même d'autres pressions qu'une réunion diplomatique... et vous n'avez pas le droit de le cacher à vos lecteurs.

Mais, bien entendu, j'ai suffisamment d'expérience de la diplomatie ecclésiastique pour savoir que de cette rencontre n'aura pas les conséquences dont rêvent les mondialistes des radios officielles et les ultramontains attardés de la presse de droite et d'extrême droite. On se doute bien que la rencontre de Cuba sert avant tout la politique extérieure du président Poutine, qui a désespérément besoin de montrer que l'Occident tout entier ne s'est pas jeté à corps perdu dans la vague de haine anti-russe et anti-baathiste, de soumission à l'impérialisme étasunien et d'admiration éperdue de l'islamisme le plus rétrograde façon Arabie séoudite, Qatar et AKP turc (en gros, la politique extérieure de la France de François Hollande et de Laurent Fabius, et ce qui aurait été la politique extérieure de la Grande-Bretagne sans la résistance courageuse de la Chambre des Communes). De manière secondaire, cette rencontre sert aussi la dictature communiste cubaine, qui a besoin de redorer son blason. Et, bien entendu, elle n'aboutira pas à la dissolution de l'Eglise orthodoxe russe, pas plus que d'aucune autre Eglise orthodoxe locale. Les orthodoxes encore fidèles (évidemment, pas la fonctionnaire internationale de Genève avec son We should change the rules) ne vont pas tourner le dos à la foi des Apôtres et des Pères parce que le patriarche de Moscou a signé une déclaration sur la situation des chrétiens d'Orient avec le pape des catholiques-romains (car on n'a pas consulté le pape des monophysites coptes, qui aurait pourtant beaucoup à dire sur le sujet).

Un non-événement donc, mais un non-événement dont les conséquences néfastes pour la foi se font déjà sentir. Bien entendu, la déclaration commune de François et de Cyrille n'arrêtera pas l'extermination des chrétiens d'Orient; n'en déplaise au prêchi-prêcha bisounours francophone, ce sont les blindés de Monsieur Bachar El-Assad, les bombardiers de Monsieur Vladimir Poutine et les prières du peuple orthodoxe qui sauveront les chrétiens d'Orient, pas des déclarations diplomatiques. Mais la rencontre de Cuba, si elle ne fera pas de bien, a d'ores et déjà fait du mal.

Combien de lecteurs francophones sincères seront détournés de la quête de vérité par des articles à la Valeurs Actuelles leur faisant croire qu'il n'y a plus de différences dogmatiques, qu'il n'y a plus de lumière à chercher dans l'Orthodoxie, puisque la rencontre de Cuba serait le début de la dissolution de l'Eglise dans la Papauté mondialisée ("la fin d'un divorce millénaire", pour reprendre le lyrisme de Valeurs Actuelles)? Et bien, non, chers francophones qui cherchez la vérité, ne vous laissez pas détourner par cette désinformation; venez et voyez, le Christ est au milieu de nous et Il le restera.

Et combien d'orthodoxes seront scandalisés par cette rencontre? L'excellent site d'informations orthodoxes orthodoxie.com nous apprend (http://orthodoxie.com/message-du-synode ... -moldavie/ ) qu'en Moldavie, douze prêtres et deux monastères ont cessé de commémorer leur hiérarchie suite aux déclarations préconciliaires de Chambésy (ambiguës, mal rédigées, et surtout inutiles) et suite à la rencontre de leur patriarche, Sa Béatitude Cyrille de Moscou, avec le pape des catholiques romains. La rencontre de Cuba se traduit donc, pour les orthodoxes, par les mêmes conséquences que chacune de ces rencontres diplomatiques à l'utilité douteuse qui font pousser des cris de triomphe à France Désino et à Valeurs Actuelles: les hétérodoxes ne se rapprochent pas de nous; nous ne leur apportons rien; et en revanche, le scandale grandit parmi les nôtres, et la division aussi.

Chacune de ces rencontres placées sous le signe de l'union (une fausse union, sans Dieu ou contre Dieu) provoque chez nous la désunion. Ne serait-il pas temps de s'en rendre compte, d'en tirer les conséquences et de reporter sur l'information et le travail missionnaire le temps et les moyens consacrés à la langue de velours et à la diplomatie ecclésiastiques?