Les résistances à l'imposition du célibat ecclésiastique

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Claude le Liseur
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Les résistances à l'imposition du célibat ecclésiastique

Message par Claude le Liseur » mer. 26 mai 2010 20:17

Le RP Philips a publié sur son site un très bon article sur un sujet jamais abordé, à savoir les résistances très fortes du clergé latin du XIe siècle, en particulier en Italie et en France, à l'imposition du célibat ecclésiastique.

L'article est en anglais http://orthodoxengland.org.uk/rccrisis.htm - j'essaierai d'en traduire les passages les plus significatifs.

A comparer avec ce qu'écrit le professeur Poly dans Le chemin des amours barbares sur les procédés par lesquels on imposa le célbat ecclésiastique et sur la résistance du clergé - les partisans de la "réforme grégorienne" ayant dû faire un temps alliance avec les hérétiques patarins pour faire triompher le célibat obligatoire. L'article du RP Philips n'abordant pas le sujet de la collusion avec les patarins, les deux textes se complètent.

Il serait quand même bon de rappeler, une fois de plus, que la fin de l'Orthodoxie dans les pays latins fut la conséquence d'une véritable guerre civile au sein du clergé latin et que même ce que l'on essaie de nous vendre comme une vieille tradition latine (le célibat sacerdotal) se heurta à des résistances farouches. Toutefois, ce n'est pas tout de rappeler de quelle violence on dut user pour faire triompher la réforme grégorienne. Il est aussi bon de rappeler les véritables causes de l'obligation du célibat. De ce point de vue, le RP Philips, comme le professeur Poly, ont le mérite d'appeler un chat un chat. Disons que ce n'est pas par hasard que Pierre Damien dut écrire le Liber Gomorrhianusau moment même où triomphait le célibat dont il fut un des inconséquents promoteurs...

Anne Geneviève
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Re: Les résistances à l'imposition du célibat ecclésiastique

Message par Anne Geneviève » jeu. 27 mai 2010 0:08

Intéressant article, effectivement, merci Claude. Si vous avez besoin d'un coup de main pour la traduction, dites le moi. Je n'ai pas beaucoup de temps mais je devrais pouvoir en faire une partie. Dites moi quoi, qu'on ne fasse pas deux fois le même travail.
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Claude le Liseur
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Re: Les résistances à l'imposition du célibat ecclésiastique

Message par Claude le Liseur » ven. 28 mai 2010 11:02

Anne Geneviève a écrit :Intéressant article, effectivement, merci Claude. Si vous avez besoin d'un coup de main pour la traduction, dites le moi. Je n'ai pas beaucoup de temps mais je devrais pouvoir en faire une partie. Dites moi quoi, qu'on ne fasse pas deux fois le même travail.

Je n'ai pas encore commencé la traduction. Vous me rendriez un signalé service si vous pouviez déjà commencer la traduction et me passer le relais ensuite.

A priori, je me serais contenté de traduire la partie historique (les résistances du clergé français et du clergé italien au XIe siècle) et de passer sur la partie contemporaine, si un visiteur catholique romain n'avait posté récemment sur notre forum un message extrêmement choquant, voire révoltant, où la révélation des affaires de pédophilie dans le clergé devenait une "offensive haineuse contre le catholicisme" - sans un mot de compassion ou de charité pour les victimes, la défense à tout prix de l'institution prenant semble-t-il le pas sur toute autre considération. De telles provocations ne doivent pas être passées sous silence, et de telles attitudes montrent, hélas!, que la totalité de l'étude du RP Philips est pertinente et digne de traduction, et non seulement la partie relative au combat héroïque et infructueux du clergé latin du XIe siècle contre la funeste innovation du célibat sacerdotal.

Je vous invite donc à commencer la traduction, puis à m'informer quand vous ne pourrez pas aller plus loin, de telle sorte que je puisse continuer la traduction, même s'il y aura forcément un délai entre la publication de votre partie et la publication de la mienne.

Anne Geneviève
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Re: Les résistances à l'imposition du célibat ecclésiastique

Message par Anne Geneviève » ven. 28 mai 2010 23:39

D'accord, je vais avoir de quoi m'occuper dans le train (cf mon message sur le fil du Linceul de Turin), j'aime mieux faire une traduction que des mots croisés !
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Re: Les résistances à l'imposition du célibat ecclésiastique

Message par sabeth » lun. 31 mai 2010 21:45

Claude le Liseur a écrit : A priori, je me serais contenté de traduire la partie historique (les résistances du clergé français et du clergé italien au XIe siècle) et de passer sur la partie contemporaine, si un visiteur catholique romain n'avait posté récemment sur notre forum un message extrêmement choquant, voire révoltant, où la révélation des affaires de pédophilie dans le clergé devenait une "offensive haineuse contre le catholicisme" - sans un mot de compassion ou de charité pour les victimes, la défense à tout prix de l'institution prenant semble-t-il le pas sur toute autre considération. De telles provocations ne doivent pas être passées sous silence, et de telles attitudes montrent, hélas!, que la totalité de l'étude du RP Philips est pertinente et digne de traduction, et non seulement la partie relative au combat héroïque et infructueux du clergé latin du XIe siècle contre la funeste innovation du célibat sacerdotal.
C'est le langage obstiné de beaucoup de catholiques romains. Il faut absolument défendre la Pape, ces révélations médiatiques sont simplement vues comme de la persécution par
beaucoup. On reproche aux médias de parler beaucoup plus de la pédophilie chez les prêtres, plutôt que dans la cellule familiale (qui comporte statistiquement le plus grand pourcentage de pédophilie). C'est oublier ce que représente un prêtre pour les gens, et surtout l'image d'impeccabilité que l'Eglise Romaine cherche tout le temps à donner d'elle-même...

Bref. Sur le sujet de ce fil j'ai justement vu un texte dans une revue catholique qui dit que le célibat ecclésiastique ne date pas du XIIe siècle mais que c'est une "tradition apostolique". Ils citent un Synode d'Elvira du IIe siècle qui prescrit aux clercs de s'abstenir de leur épouse et de ne pas engendrer sous peine d'être éloignés de l'état clérical.
Ils citent aussi le concile de Carthage qui prescrit aux prêtres la continence parfaite. Et ils ajoutent : "La discipline actuelle de l'Eglise orientale repose sur une tolérance, et a donc
moins d'ancienneté que la tradition occidentale" (sic !). Ils citent enfin Newmann qui disait reconnaître dans ce célibat obligatoire une tradition de l'Eglise primitive.

Je me réjouis de découvrir la traduction de l'article dont vous parlez...

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Re: Les résistances à l'imposition du célibat ecclésiastique

Message par Anne Geneviève » lun. 31 mai 2010 22:32

Le concile d'Elvire et celui de Carthage, évidemment. Mais ils auraient du mal à trouver d'autres références ! En tout cas, pour en faire une tradition apostolique, il faut avoir du culot : la plupart des apôtres étaient mariés et même Paul, qui fait l'éloge de la chasteté et qu'on peut considérer comme l'apôtre moine, n'exige des évêques que d'avoir une seule femme, donc de ne pas avoir accumulé les divorces. Mes faibles connaissances mathématiques me portent tout de même à penser que un, c'est différent de zéro. Les informaticiens ne me contrediront pas ! Et si l'on peut sans sourciller poser 1 = 0, il va falloir sacrément revoir toutes nos connaissances depuis le paléolithique !
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Re: Les résistances à l'imposition du célibat ecclésiastique

Message par sabeth » mar. 01 juin 2010 8:22

Anne Geneviève a écrit :Le concile d'Elvire et celui de Carthage, évidemment. Mais ils auraient du mal à trouver d'autres références ! En tout cas, pour en faire une tradition apostolique, il faut avoir du culot : la plupart des apôtres étaient mariés et même Paul, qui fait l'éloge de la chasteté et qu'on peut considérer comme l'apôtre moine, n'exige des évêques que d'avoir une seule femme, donc de ne pas avoir accumulé les divorces. Mes faibles connaissances mathématiques me portent tout de même à penser que un, c'est différent de zéro. Les informaticiens ne me contrediront pas ! Et si l'on peut sans sourciller poser 1 = 0, il va falloir sacrément revoir toutes nos connaissances depuis le paléolithique !
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Re: Les résistances à l'imposition du célibat ecclésiastique

Message par Claude le Liseur » mer. 02 juin 2010 11:04

sabeth a écrit :

Bref. Sur le sujet de ce fil j'ai justement vu un texte dans une revue catholique qui dit que le célibat ecclésiastique ne date pas du XIIe siècle mais que c'est une "tradition apostolique". Ils citent un Synode d'Elvira du IIe siècle qui prescrit aux clercs de s'abstenir de leur épouse et de ne pas engendrer sous peine d'être éloignés de l'état clérical.
Ils citent aussi le concile de Carthage qui prescrit aux prêtres la continence parfaite. Et ils ajoutent : "La discipline actuelle de l'Eglise orientale repose sur une tolérance, et a donc
moins d'ancienneté que la tradition occidentale" (sic !). Ils citent enfin Newmann qui disait reconnaître dans ce célibat obligatoire une tradition de l'Eglise primitive.

Je me réjouis de découvrir la traduction de l'article dont vous parlez...

Comme d'habitude, ils n'ont aucun argument. (Dernier argument relevé sur un forum Internet catholique romain dans la discussion avec les orthodoxes: "Le Pape vous aime comme le Christ!".) Je vous invite à utiliser la fonction "Rechercher" du forum, car il a déjà été maintes fois question du célibat ecclésiastique... encore inconnu au XIIe siècle dans certains pays de tradition latine. Vous pouvez d'ores et déjà constater ici viewtopic.php?f=1&t=1170&p=17310 qu'encore au VIe siècle il y a avait des évêques mariés en Gaule et que l'évêque de Bordeaux Léonce II était le fils de l'évêque de Paris Amiel. En opposant l'Orient et l'Occident, les médiocres polémistes que vous citez ne font surtout qu'étaler, une fois de plus, leur méconnaissance de la tradition occidentale au nom de laquelle ils prétendent parler.

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Re: Les résistances à l'imposition du célibat ecclésiastique

Message par Anne Geneviève » mer. 09 juin 2010 6:59

J'ai fait le premier jet de la première partie, je n'ai plus qu'à peaufiner l'expression. Je commencerai à le poster dans les jours qui viennent.
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Re: Les résistances à l'imposition du célibat ecclésiastique

Message par Anne Geneviève » mer. 16 juin 2010 8:00

Voici le début de la traduction. Pour le texte anglais, Claude ayant donné le lien, vous pouvez vous y reporter en parallèle.

LA CRISE ACTUELLE DU CATHOLICISME ROMAIN

Le catholicisme romain a été pris dans un maelström* par la crise pédophile. Après l'Amérique du Nord, elle est arrivée en Europe occidentale. On a rapporté des cas de pédophilie par milliers en Irlande, Allemagne, Autriche, Belgique, etc. En Belgique, 270 prêtres catholiques romains attendent leur jugement, plusieurs évêques ont été déposés par le Vatican à cause de leur complicité dans l'omerta**. Aujourd'hui deux évêques catholiques romains, l'un en Australie, l'autre en Autriche, ont au moins eu le courage d'appeler publiquement le catholicisme romain à revenir aux pratiques de l'Eglise (orthodoxe) et de permettre aux hommes de se marier avant d'être ordonnés.
Ce scandale est un scandale, mais comme tout scandale il peut devenir aussi une occasion de repentir, de retournement et de rétablissement. De plus en plus de voix catholiques romaines appellent un concile pour débattre des questions auxquelles est confronté le catholicisme romain et de son actuel écroulement sur ses bases dans le monde occidental. Il est clair que le pape actuel, fort âgé, conservateur***, n'est pas capable de l'autoriser. Les catholiques romains devront attendre le prochain pape, peut-être africain, qui serait moins limité par la camisole de force de l'histoire occidentale qui contraint le pape actuel. Certes, un nouveau concile du Vatican pourrait accentuer simplement la protestantisation du catholicisme. D'un autre côté, on ne peut exclure un miracle.
Les deux études qui suivent, consacrées au mouvement révolutionnaire et anti-traditionnel qui a introduit l'obligation du célibat pour le clergé en occident, ont été écrites en 2004 et publiées alors en deux parties dans le volume 7 d'Orthodox England. Nous espérons que les faits historiques qu'elles relatent, y compris l'aspect de complot homosexuel largement passé sous silence, vous intéresseront et nourriront votre réflexion.


*L'idée est celle d'un mouvement tourbillonnaire ou circulaire qui balaye tout : comme je n'ai pas trouvé de verbe équivalent en français, je passe par la métaphore banale du maelström
** omerta décrit en un seul mot le couvercle volontaire de silence
*** le mot caretaker m'a posé problème. Littéralement, il désigne un gardien d'immeuble ! Dans le contexte, je le comprends comme une métaphore assez audacieuse et je le traduis donc par conservateur. Si l'on veut garder la métaphore, on peut penser à celui d'un musée.

Dans toute cette traduction, je mettrai le texte en gras et mes commentaires en police normale.
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Re: Les résistances à l'imposition du célibat ecclésiastique

Message par Claude le Liseur » mer. 16 juin 2010 10:14

Merci beaucoup pour ce début de traduction!

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Re: Les résistances à l'imposition du célibat ecclésiastique

Message par Anne Geneviève » ven. 18 juin 2010 7:51

Suite :

Première partie : l'Eglise orthodoxe et l'obligation de célibat du clergé.

« Pierre, qui s'établit d'abord à Antioche, vous accueille en terre syrienne... Aucun siège épiscopal apostolique ne s'est jamais considéré comme le seul gardien de l'orthodoxie. Seule l'Eglise est capable de garantir son enseignement et de nous ancrer dans l'Esprit. Telle est notre compréhension de la Foi des premiers martyrs et de l'Eglise indivise du premier millénaire. Cette Foi demeure pour nous l'étalon avec lequel nous mesurons tous les développements ultérieurs. En dépit de l'indignité de ses membres, l'Eglise orthodoxe sait que son engagement s'accorde avec la tradition des Pères et la Foi des conciles œcuméniques. »
Patriarche Ignace d'Antioche, discours du 5 mai 2002 à Damas en présence du pape Jean Paul II.

Introduction

La question du célibat obligatoire des prêtres catholiques romains a de nouveau été soulevée il y a peu. Aujourd'hui, le nombre de prêtres dans le catholicisme romain est incroyablement bas. On estime qu'aux USA, il est tombé de 35 000 en 1966 à 21 000 en 2005. La moitié d'entre eux a dépassé 55 ans. Le catholicisme semble la seule grande religion à avoir des difficultés à remplir les rangs de ses ministres. En outre, les chercheurs estiment que plus d'un tiers des prêtres catholiques états-uniens restants sont homosexuels, la proportion étant même plus forte dans les séminaires. Pire encore, on a affirmé que 6% des prêtres catholiques aux Etats-Unis sont pédophiles (1). D'un autre côté, si des hommes catholiques mariés pouvaient être ordonnés, on dit que le nombre de candidats à la prêtrise quadruplerait. Alors comment et quand l'obligation de célibat du clergé s'est-elle développée ?

Le premier millénaire : recommander et non commander

Dès l'origine, la virginité pour l'amour de l'Evangile a semblé préférable au mariage. Notre Seigneur ne s'est pas marié, la Mère de Dieu était vierge. Bien que l'apôtre Paul dise en 1Cor 7,9 qu' « il est meilleur de se marier que de brûler » (dans les flammes de la passion), il écrit aussi en 1 Cor 7,7 qu'il « aimerait que tous les hommes soient comme [lui] » (vierges). Cette préférence est devenue encore plus évidente quand le monachisme s'est renforcé, remplaçant en quelque sorte le martyre dès qu'on cessa de persécuter l'Eglise. De ce fait, au IIIe siècle il était déjà devenu banal d'obliger ceux qui souhaitaient se marier de le faire avant leur ordination, le mariage étant exclu après.
En 305, le canon 33 du concile d'Elvire en Espagne a suggéré que tout le clergé soit continent, demande répétée au concile d'Arles de 314. On ne comprend pas très bien, toutefois, si ces conciles demandaient une continence permanente ou seulement temporaire, c'est à dire l'abstinence avant la célébration de l'Eucharistie. Cependant le premier concile œcuménique en 325 a permis l'ordination d'hommes mariés et clairement reconnu le mariage du clergé (2). Vers 400, les Constitutions Apostoliques ont également interdit au clergé la séparation des couples mariés. Et plus tard au Ve siècle, le pape Léon le Grand (440-461) qui a joué un grand rôle dans le quatrième concile œcuménique à Chalcédoine s'est résolument opposé à l'obligation de célibat du clergé, lui préférant la continence. D'autre part, un concile irlandais de 456 présidé par saint Patrick mentionne des prêtres mariés tout à fait ouvertement et nous savons que saint Patrick était lui-même petit-fils de prêtre.
En occident, toute une série de conciles en divers pays (3) a continué de recommander le célibat du clergé, apparemment sans grand effet concret. C'est visible jusqu'au huitième concile de Tolède en 653 où tout le clergé, évêques inclus, était encore marié. Néanmoins une majorité d'évêque d'orient et d'occident était célibataire vers le septième siècle. A la fin de ce siècle, une sorte de consensus s'était établi dans le monde orthodoxe, orient et occident. Le canon 12 du sixième concile œcuménique In Trullo de 692 estimait qu'à l'avenir seuls les évêques devaient être célibataires. Ce n'est pas que le mariage soit déshonorant en soi mais parce que les évêques devaient dédier leur vie à l'Eglise, ce qu'ils n'auraient pas toujours pu étant mariés. A ce concile, la tendance romaine à imposer le célibat au clergé fut explicitement condamnée. En fait, les papes n'acceptèrent pas immédiatement ce canon du sixième concile qui condamnait leurs usages locaux. C'est le pape Hadrien Ier (772-795) qui près d'un siècle plus tard a finalement accepté ce canon « avec amour » (4).
Bien qu'en occident au VIIIe siècle le célibat continuât d'être recommandé même pour le clergé paroissial, la théorie ne fut que peu suivie de pratique (5). Néanmoins, à la suite du sixième concile, les évêques mariés disparurent progressivement en orient comme en occident. On compte parmi les exceptions un pape marié du IXe siècle et de rares exemples d'évêques mariés tant en orient qu'en occident durent même jusqu'au XIIe siècle (6). Ceci en dépit de la référence scripturaire à la possibilité du mariage épiscopal(1 Tim 3,2 – « Il faut donc que l'évêque soit irréprochable, mari d'une seul femme, sobre, modéré, réglé dans sa conduite, hospitalier, propre à l'enseignement. ») Cette référence indique aussi clairement que tout membre du clergé devait être marié au préalable. Le célibat épiscopal existait aussi, bien que les apôtres Pierre, Philippe et d'autres comme les « frères du Seigneur » (1 Cor 9,5) fussent mariés – mais c'étaient des Apôtres et non des évêques.
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Re: Les résistances à l'imposition du célibat ecclésiastique

Message par Anne Geneviève » dim. 20 juin 2010 8:59

suite :

D'une certaine manière, cela signifie que les clercs mariés deviennent des citoyens de seconde zone. Mais cela n'a jamais semblé tracasser le clergé marié qui, pour la plus grande part, a respecté le sacrifice de ceux qui avaient choisi le célibat. Un des rares cas où cela a posé problème, au moins en orient, c'est dans la Russie pré-révolutionnaire. Là, des éléments du clergé « blanc » marié se sont opposés à ce qu'ils ont vu comme des privilèges du clergé monastique ou « noir ». Il nous semble toutefois que cela relevait plutôt de la corruption de l'Eglise d'Etat en Russie pré-révolutionnaire, en pleine décadence, que d'une objection au célibat en soi parmi le clergé majeur et l'épiscopat.
En occident, le mariage des clercs fut de nouveau contesté sous les Carolingiens. Comme sur de nombreux autres points, du filioque aux eucharisties quotidiennes multiples et au rasage des clercs, les Carolingiens ont préfiguré ce qui s'est réellement produit plus tard dans le moyen-âge occidental (7). A la fin du VIIIe siècle, Charlemagne finança et institua des réformes intellectuelles et monastiques dans l'Europe continentale du nord-ouest. Comme ses principaux réformateurs étaient tous moines, ils ont lourdement insisté sur le célibat. Bien que Charlemagne fût enterré et ses partisans tous morts, de semblables réformes continuèrent à la fin du IXe siècle et le problème de cette pratique non canonique d'obligation au célibat pour le clergé s'est perpétué en occident, problème souligné alors par saint Photius le Grand. De nouvelles tentatives d'imposer le célibat se sont poursuivies lors des réformes monastiques du Xe siècle en occident. De nouveau, seules des figures monastiques ont joué un rôle prééminent, d'où la tendance à n'ordonner que des célibataires, le clergé marié étant progressivement mis de côté. On doit toutefois noter qu'il n'y avait pas que des raisons liées à la question du célibat. Ce fut souvent une affaire de territoire, de finances et de propriété. Comme les clercs célibataires n'ont pas de famille, ils reviennent moins cher à entretenir, ils ne possèdent pas en propre de biens ou de terre, ils n'ont pas d'enfant à qui transmettre un héritage.
Les diverses tendances du premier millénaire peuvent se résumer ainsi : le monachisme et donc le célibat semblait supérieur au mariage. L'évêque était tenu au célibat et le clergé majeur tendait à suivre ce commandement. Toutefois, bien qu'il soit recommandé aux hommes mariés de garder la continence, on les autorisait par les déclarations conciliaires à devenir prêtres de paroisse avec tout le respect et l'honneur entourant le mariage malgré la théorie, au contraire de l'occident.
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Re: Les résistances à l'imposition du célibat ecclésiastique

Message par Anne Geneviève » lun. 21 juin 2010 8:10

suite :

Le deuxième millénaire : commander et recommander

Au début du XIe siècle, le rôle de la papauté était largement cérémoniel. En termes d'histoire de l'Eglise, le pape était « le grand-prêtre du pèlerinage romain, dispensateur de bénédictions, de privilèges et d'anathèmes. (8) » Deux cent ans plus tard, du temps d'Innocent III (1198-1216), la situation s'était transformée. En tant qu'historien du célibat des prêtres, Henry Lea écrivit : « Il est plutôt instructif, en fait, d'observer que, dans la montée du pouvoir papal jusqu'à sa culmination sous Innocent III, ce sont précisément les pontifes les plus ouvertement partisans du renforcement de la règle du célibat qui furent aussi les plus importants dans l'affirmation de la suprématie temporelle et spirituelle du chef de l'Eglise Romaine. (9) » Qu'est-ce qui a changé ?
On s'accorde sur le fait que la législation définitive du catholicisme romain sur le célibat des prêtres est apparue dans la première moitié du XIIe siècle, en particulier dans le canon 5 du premier concile du Latran de 1123 renforcé par le canon 7 du second concile du Latran de 1139. (10) Pour en arriver là, l'ancienne Eglise orthodoxe de Rome a du le préparer durant le XIe siècle, clef de la compréhension de l'histoire de l'Eglise en Europe occidentale. Déjà en 1940 l'universitaire allemand Gerd Tellenbach nommait les événements de la seconde moitié du XIe siècle (très précisément la seconde et non la première moitié) « une révolution dans l'histoire du monde ». (11) Plus récemment, un autre universitaire que les événements du milieu de la seconde moitié du XIe siècle montrent « l'émergence d'une nouvelle idéologie qui rejette les résultats de plusieurs siècles de développement. » (12)
Le premier symbole de ce changement à venir fut peut-être l'usage qui commence au début du XIe siècle d'investir l'évêque avec un anneau. Cet usage, chose nouvelle, était supposé symboliser le mariage de l'évêque avec l'Eglise. (13) C'était un précédent dangereux parce que théologiquement il suggérait que le Fiancé de l'Eglise n'était plus le Christ mais l'évêque. En d'autres termes, le Christ était supplanté par des êtres humains. Nous examinerons plus tard cette théologie erronée et dangereuse.
En fait, c'est seulement sous le pape saint (sic) Léon IX (1048-1054), responsable du schisme de 1054 d'avec l'Eglise orthodoxe que le mariage des clercs fut réellement prohibé. Ce fut le pape allemand Léon IX, alias Bruno d'Egisheim, qui décréta lors du concile général romain après Pâques 1049 que toutes les femmes romaines « associées avec des clercs » deviendraient serves du Latran ! (14) Il commanda aussi à tous, clercs et laïcs, de s'abstenir de communion avec les prêtres et les diacres coupables de « fornication » (c'est à dire mariage). Au synode de Mainz d'octobre 1049, il proscrivit encore le « détestable mariage des prêtres ». Tous les membres des ordres majeurs qui prendraient une « concubine » (c'est à dire épouse) seraient bannis du sanctuaire. (15)
Intéressant, le bras droit de Léon ne fut autre que le célèbre moine allemand de Lorraine Humbert qui, dans sa bulle d'excommunication posée sur l'autel de Sainte-Sophie à Constantinople, osait excommunier le patriarche de Constantinople pour délit d'orthodoxie ! Dans la même bulle, il incluait aussi une référence à « l'erreur » (sic) de l'Eglise orthodoxe permettant et prenant la défense du mariage des prêtres. (15) Le même fanatique écrivit aussi une furieuse diatribe contre un traité orthodoxe d'un moine du Studion de Constantinople, Nicetas Pectoratos. Ce dernier avait attaqué la pratique hétérodoxe de prohiber et même dissoudre le mariage des prêtres. Humbert y traita le mariage des clercs d' « adultère ». (15)
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Re: Les résistances à l'imposition du célibat ecclésiastique

Message par Claude le Liseur » lun. 21 juin 2010 19:04

Anne Geneviève a écrit :Intéressant, le bras droit de Léon ne fut autre que le célèbre moine allemand de Lorraine Humbert qui, dans sa bulle d'excommunication posée sur l'autel de Sainte-Sophie à Constantinople, osait excommunier le patriarche de Constantinople pour délit d'orthodoxie ! Dans la même bulle, il incluait aussi une référence à « l'erreur » (sic) de l'Eglise orthodoxe permettant et prenant la défense du mariage des prêtres. (15) Le même fanatique écrivit aussi une furieuse diatribe contre un traité orthodoxe d'un moine du Studion de Constantinople, Nicetas Pectoratos. Ce dernier avait attaqué la pratique hétérodoxe de prohiber et même dissoudre le mariage des prêtres. Humbert y traita le mariage des clercs d' « adultère ». (15)
[/b]
Je remercie encore Anne-Geneviève pour sa traduction et voudrais apporter deux compléments au texte du RP Philips.

En fait le moine s'appelait Nicétas Stéthatos. Pectoratus est une traduction latine de son (sur)nom, car « poitrine» se dit στήθος en grec. C'est sous son vrai (sur)nom de Nicétas Stéthatos que certains de ses textes ont été traduits en français dans la collection Sources chrétiennes.

Je ne sais pas quelle était l'origine du sinistre Humbert, mais il était moine de Moyenmoutier, monastère dans les Vosges (non loin de Baccarat, Senones et Raon-L'Etape) dans une partie de la Lorraine qui a toujours été romane. La Lorraine thioise se trouve bien plus au nord.

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