Qu'est-ce donc qu'un ḥanīf حنيف ?

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J-Gabriel
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Re: Qu'est-ce donc qu'un ḥanīf حنيف ?

Message par J-Gabriel » mar. 23 févr. 2010 0:46

adam a écrit :Mais pas selon la foi alors?.
Désolé, mais je ne vous cache pas que je suis quelque peu perdu...
Oui c'est de ma faute j'ai été trop bref.

Si vous le permettez, je vous laisse avec un mot du père Sakkas : « Descendre d’Abraham selon la chair ne nous est d’aucune utilité, si nous ne sommes pas régénérés par les eaux du Baptême et renouvelés dans la Foi d’Abraham » et sur quelques versets pour cerner la citation: (en premier) Hébr. 11, 7 ; Gal. 3,16 et 29 ; le chapitre 8 de st Jean à partir du verset 31 (56 surtout).

adam
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Re: Qu'est-ce donc qu'un ḥanīf حنيف ?

Message par adam » mar. 23 févr. 2010 0:56

je viens de relire le passage de l'Evangile selon Saint Jean que vous citez, et je commence à mieux cerner la question.
merci.

J-Gabriel
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Re: Qu'est-ce donc qu'un ḥanīf حنيف ?

Message par J-Gabriel » jeu. 25 févr. 2010 0:58

Encore un mot.
Il y a aussi la suite des versets proposés à la fin de la traduction de Claude; soit Romains 4 : 13-18 et plus loin qui sont très explicites pour comprendre, en gros, qu’il n’y plus besoin de descendre biologiquement d’Abraham pour glorifier le vrai Dieu, il suffit d’avoir la foi d’Abraham. Donc, plus selon la chair mais spirituellement.

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Re: Qu'est-ce donc qu'un ḥanīf حنيف ?

Message par J-Gabriel » ven. 26 févr. 2010 22:44

Claude le Liseur a écrit : Je viens de publier l'ensemble de ce passage avec sa traduction pour que chacun puisse se replonger dans le texte au lieu de devoir le lire bribe par bribe et se lancer dans la discussion.
Je ne comprends pas trop l’expression: syro-araméen. Au niveau des langues sémitique à quoi doit-on l’opposer ? Au syriaque ? A l’araméen ?
Je m'excuse, mais je butte un peu sur l'expression.
Claude le Liseur a écrit : ...je mérite Martin-Bâton: il ne pouvait y avoir évidemment aucune réaction au post que j'avais fait avec le texte allemand, vu que celui-ci contenait une grave faute de frappe que j'ai corrigée par la suite.
Il semble que le bâton de Martin n’a pas été assez efficace…

dans le texte en allemand de Luxenberg: « syro-amaräischen »


amitiés J-G

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Re: Qu'est-ce donc qu'un ḥanīf حنيف ?

Message par Claude le Liseur » sam. 27 févr. 2010 12:08

J-Gabriel a écrit :Il semble que le bâton de Martin n’a pas été assez efficace…

dans le texte en allemand de Luxenberg: « syro-amaräischen »


amitiés J-G

Martin a parfois la vue basse. J'ai corrigé la faute.

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Re: Qu'est-ce donc qu'un ḥanīf حنيف ?

Message par J-Gabriel » sam. 27 févr. 2010 12:40

Claude le Liseur a écrit :Martin a parfois la vue basse. J'ai corrigé la faute.
Merci. C’est juste parce que du côté de ma mère, j’ai la moitié de ma famille qui est suisse-allemande. Alors quand j’ai l’opportunité, je leur fait lire le texte en allemand de Luxenberg, pour voir la réaction. Jusqu’à maintenant j’ai pu qu’entendre « c’est du beau vocabulaire » ! On débat beaucoup sur la signification du therme: Heide.




PS : Petite précision pour les "non-initiés" : à proprement parlé le suisse-allemand n’est pas une langue, mais un dialecte ; il peut donc s’écrire comme on le veut. A l’école comme langue principale, tous les suisses-allemands apprennent que l’allemand qu'ils appellent eux-mêmes le bon’allemand (Hochdeutsch).

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Re: Qu'est-ce donc qu'un ḥanīf حنيف ?

Message par Claude le Liseur » sam. 27 févr. 2010 15:01

J-Gabriel a écrit :Merci. C’est juste parce que du côté de ma mère, j’ai la moitié de ma famille qui est suisse-allemande. Alors quand j’ai l’opportunité, je leur fait lire le texte en allemand de Luxenberg, pour voir la réaction. Jusqu’à maintenant j’ai pu qu’entendre « c’est du beau vocabulaire » ! On débat beaucoup sur la signification du therme: Heide.




PS : Petite précision pour les "non-initiés" : à proprement parlé le suisse-allemand n’est pas une langue, mais un dialecte ; il peut donc s’écrire comme on le veut. A l’école comme langue principale, tous les suisses-allemands apprennent que l’allemand qu'ils appellent eux-mêmes le bon’allemand (Hochdeutsch).

Une petite introduction au schwyzertütsch sur le présent forum (message de Claude le Liseur du 28 janvier 2006): viewtopic.php?f=1&t=1696

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Re: Qu'est-ce donc qu'un ḥanīf حنيف ?

Message par Claude le Liseur » dim. 28 févr. 2010 20:41

Claude le Liseur a écrit :
Daß aber der Koran diesen Begriff bewußt auf Abraham bezieht, geht aus dem stereotypen Satz hervor, der sich an den Beinamen Abrahams des „Heiden“ ( حنيفا ) anschließt (Sure 2:135; 3:67, 95; 6:161; 16:120,123): و ما كا ن ا لمثس كين . Übersetzt man diesen Beinamen wörtlich: „und er gehörte nicht zu den Götzendienern“, so hat man den Bezug zu ḤanīfHeide“ verfehlt. Denn in Wirklichkeit birgt dieser Nebensatz einen Widerspruch zum Beinamen „Heide“ in sich. Dies wird aber erst klar, wenn man der einleitenden Konjunktion و wa eine adversative Funktion zugrunde liegt, die dem Satz erst seinen richtigen Sinn verleiht. Im Hinblick auf Abraham, der „Heide“ war, heißt dann dieser Zusatz: „er war (als Heide) dennoch kein Götzendiener!“ Damit ist gemeint: Abraham war zwar (von Haus aus) ein Heide, aber kein Götzendiener!
La suite de la traduction. Je demande pardon pour ma lenteur. Je suis la tête sous l'eau et je prends du retard dans tout ce que je fais.
Le fait que le Coran utilise consciemment ce concept à propos d'Abraham provient de la phrase stéréotype qui s'attache au surnom d'Abraham le «Païen» ( حنيفا ) (Sourate 2:135; 3:67, 95; 6:161; 16: 120, 123): و ما كا ن ا لمثس كين . Si l'on traduit cette phrase de manière littérale «et il ne faisait pas partie des adorateurs des faux dieux», on perd la référence à Ḥanīf = «païen» . Car en réalité, cette proposition contient en elle-même une contradiction avec le surnom « païen» . Mais ceci s'éclaircit si l'on donne à la conjonction و wa une fonction d'opposition, qui donne à la phrase son véritable sens. En ce qui concerne Abraham, qui était un «païen» , l'adjonction devient alors: «quoique païen, il n'était pas un adorateur des faux dieux !» Cela veut dire: Abraham était certes un païen de naissance, mais pas un adorateur des faux dieux!

On notera qu'en français aussi, la conjonction de coordination «et» peut avoir une fonction de juxtaposition, mais aussi une fonction d'opposition, comme Luxenberg le souligne à propos de و wa en arabe. Une langue comme le russe, par exemple, fait la distinction entre ces deux fonctions du «et» français: и pour la juxtaposition, а pour l'opposition.
La conjonction и sert à relier deux mots ayant la même fonction dans une phrase, alors que а sert à les opposer. La conjonction а est toujours précédée d'une virgule. (S. Khavronina, A. Chirotchenskaïa, L. Bron-Tchitchagova, Le russe à votre rythme, tome I, 3e édition, Institut d'études slaves, Paris 2007, p. 66.)
Ces deux conjonctions correspondent aux deux sens de «et» en français:

Это газета и книга.
C'est un journal et un livre.
Это газета, а это книга.
Ceci est un journal et cela est un livre.

Je ne trouve rien donc d'étonnant à ce que la conjonction و puisse fonctionner de la même façon que «et» en français, comme Luxenberg l'explique dans ce texte.

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Re: Qu'est-ce donc qu'un ḥanīf حنيف ?

Message par Claude le Liseur » ven. 26 mars 2010 16:10

Quand j'ai cité le travail de Luxenberg, je craignais de poser une bombe. Luxenberg lui-même, au vu de l'agressivité islamique actuelle face aux prosternations d'un Occident à l'incroyable veulerie, sachant très bien que n'importe quel égorgeur peut tuer n'importe qui en Europe occidentale au nom de Mahomet (sans qu'aucun reproche ne soit jamais adressé à la classe politique qui a créé cette situation en Europe), écrit sous un pseudonyme apparemment forgé sur le nom du philosophe, écrivain et physicien du temps de l'Aufklärung Georg Lichtenberg (1742-1799). Du moins l'analogie me paraît-elle évidente, puisque Licht = lux... Analogie d'autant plus tentante que la politique menée par la classe dirigeante européenne depuis la fin des années 1960 a bien pour conséquence, sinon pour but, de détruire tout ce que les Lumières ont apporté en Europe et de nous faire, gentiment mais sûrement, marcher vers ces nouveaux modèles de développement que constituent la république islamique d'Iran et l'Arabie séoudite. Que ceux qui trouvent que j'exagère attendent cinquante ans pour que nous en reparlions; ils ne pourront pas dire qu'ils n'avaient pas été avertis.

On peut en effet interpréter le résultat des travaux de Luxenberg de deux manières.

Soit, et c'est la raison pour laquelle je me suis permis de longuement citer sur le présent forum un exemple de sa méthode de travail, on considérera qu'il a apporté une preuve supplémentaire quant au fait que le Coran est probablement la traduction arabe du lectionnaire araméen / syriaque d'une ecclésiole judéo-nazaréenne du type ébionite ou autres. Pièce supplémentaire à ajouter à un dossier considérablement fourni. Après tout, si on veut vraiment croire qu'il s'agit d'une révélation faite en arabe dans une grotte du Hedjaz, on serait en droit de se demander comment des passages du Coran peuvent, à l'instar du texte qu'analyse Luxenberg, être des décalques de l'épître aux Romains du saint apôtre Paul.

Soit, et c'est l'argument que pourraient utiliser d'éventuels apologètes musulmans, cela souligne l'enracinement du Coran dans le judaïsme et le christianisme, et cela pourrait renforcer la prétention de l'Islam à parachever les révélations précédentes et l'affirmation que les juifs et les chrétiens ont falsifié leurs Écritures.
Toutefois, je suis tranquille. Comme la seule forme d'apologie actuellement utilisée est le recours à la menace et à la violence, il y a peu de chances que l'on me sorte cette interprétation des travaux de Luxenberg.

Vu il y a quelque temps sur un forum musulman marocain: Sami Aldeeb Abu-Sahlieh, qui fut un des vice-présidents de l'Institut suisse de droit comparé, démontre que tel passage du Coran ne peut se comprendre que par une référence au Lévitique. Réponse immédiate d'un intervenant musulman: pourquoi interpréter une révélation en arabe à la lumière du Pentateuque hébraïque? Non seulement le dialogue est impossible, puisque l'interlocuteur doit d'emblée accepter les positions et les prétentions de l'Islam, mais on peut trouver cette attitude étrange, venant de gens qui prétendent que l'Islam vient parachever la Révélation chrétienne, que Notre-Seigneur aurait prophétisé la venue de Mahomet ou que juifs et chrétiens auraient falsifié l'Ancien Testament et le Nouveau Testament... Au vu de l'exemple que je cite, ils avaient l'air bien en peine de démontrer à un juif que la Torah aurait été falsifiée!

En tout cas, je signale les travaux de Luxenberg comme un argument supplémentaire à propos des origines syro-palestiniennes et judéo-nazaréennes de l'Islam, renvoyant le lecteur à ce qui a déjà été écrit sur le présent forum dans le fil intitulé La prise de Jérusalem par les Sassanides.

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Re: Qu'est-ce donc qu'un ḥanīf حنيف ?

Message par Claude le Liseur » dim. 18 avr. 2010 16:53

Claude le Liseur a écrit :
Conformément à la signification syro-araméenne de ܚܢܦܐ (ḥanpā) (païen), il faut comprendre l'expression comme un surnom donné à Abraham. Transposée dans la forme arabe aujourd'hui considérée comme correcte, ا بر هيم حنيفا devrait être la la traduction de ܐܒܪ ܗ ܡ ܚܢܦܐ (Abrāhām ḥanpā) par analogie avec ا بر هيم ا لحنيف (Ibrāhīm al-ḥanīf = Abraham le Païen ). Le fait que l'expression se trouve régulièrement dans le Coran à l'accusatif arabe prouve précisément qu'elle avait été reçue dans sa forme syro-araméenne et était devenue un surnom établi d'Abraham. Par ce surnom de «païen» on veut en fait dire qu'Abraham, qui était païen de naissance, croyait déjà à ce moment en un Dieu unique. C'est à ce mérite particulier qu'il faut attribuer le fait que «païen» a reçu une connotation positive en tant que surnom d'Abraham, de telle sorte que, dans l'Islam postérieur, on l'interpréta comme un attribut d'Abraham dans le sens de «avoir une foi pure». Le Coran, déjà, transfère ce surnom sur la foi elle-même, lorsqu'il dit dans la Sourate 30, verset 30: فا قم و جهك الدين حنيفا , «acquitte-toi des obligations de la Religion en vrai croyant» (en réalité de la religion «païenne» = de la religion d'Abraham le «Païen»).

Je m'étonne que la publication de l'original allemand ait suscité si peu de réactions parmi les lecteurs de ce forum. Je croyais qu'il était utile de faire connaître au public orthodoxe qui fréquente le présent forum un livre qui n'a pas été assez diffusé dans nos pays francophones, et que ces quelques lignes susciteraient tout de même un peu plus d'intérêt, tant elles montrent la manière dont le philologue Luxenberg rend clair ce qui était obscur. J'ai choisi ce passage comme j'aurai pu en citer bien d'autres, parce que, dans un de ses messages, notre ami Jean-Gabriel avait expliqué la signification que l'exégèse dominante, dans l'Islam contemporain, donne au mot ḥanīf, et qu'il est intéressant de montrer, à travers le travail de Luxenberg, que ce mot n'avait pas à l'époque de la création de l'Islam le sens qu'il a aujourd'hui, que ce mot a un riche passé et qu'il laisse affleurer derrière lui un continent englouti. Et encore, les lecteurs ne seront pas au bout de leurs surprises quand j'aurai saisi tout le passage que Luxenberg consacre à l'analyse du mot ḥanīf.
J'espère donc que la traduction française que j'ai publiée aujourd'hui suscitera un peu plus d'intérêt. Pour répondre d'avance à cet intérêt que je souhaite se voir manifester et faciliter la discussion, je crois de mon devoir d'apporter un certain nombre de commentaires au passage de Luxenberg que j'ai traduit ici.

1) L'accusatif arabe (arabischer Akkusativ dans le texte de Luxenberg, arabe مَنصو ب manṣūb ): Il s'agit du «cas direct» de certains manuels français d'apprentissage de l'arabe (cf. Dominique Halbout et Jean-Jacques Schmidt, L'arabe, Assimil, Chennevières-sur-Marne 2006, p. 626, et Mathieu Guidère, Grammaire alphabétique de l'arabe, Ellipses, Paris 2004, p. 52; quant à lui, Boutros Al Hallaq, in 40 leçons pour parler arabe, Presses Pocket, Paris 2009, p. 418, parle d' «accusatif»). «Le cas direct recouvre principalement la notion de complément d'objet direct du français; il est aussi utilisé pour former des compléments de manière et de temps» (Halbout et Schmidt, op. cit., p. 626). La marque de l'accusatif d'un nom ou d'un adjectif masculin déterminé est la fatha ـَ; celle d'un nom ou d'un adjectif masculin indéterminé est le tanwîn اً . Dans son texte, M. Luxenberg oppose les formes حنيفا ḥanīfan (accusatif indéterminé) et ا لحنيف al-ḥanīf (nominatif déterminé).

2) La citation coranique: elle est issue de la sourate 30, «Les Romains», qui rappelle la guerre entre Héraclius Ier et Chosroès II, cause probable de l'émigration de ceux qui prendraient le nom de musulmans vers le Hedjaz, et surtout cause de l'affaibilissement durable des Byzantins et de la perte des Sassanides. Cette sourate a déjà été citée sur le présent forum dans le fil intitulé Demande de prière pour la réunion préconciliaire de Chambésy (ici: viewtopic.php?f=1&t=2387&start=30 ) .
Les lecteurs auront remarqué que ma citation française de ce verset coranique n'est pas la traduction de la citation allemande du texte de Luxenberg. J'ai fait ce choix à dessein, en reprenant une des traductions françaises les plus utilisées, celle de Denise Masson dans la Pléiade, ce qui permettra de montrer les libertés que les traducteurs francophones prennent avec le texte en voulant rendre clair ce qui est obscur, mais sans avoir recours aux méthodes scientifiques d'un philologue du talent de M. Luxenberg.
En effet, Denise Masson traduit ce passage «acquitte-toi des obligations de la Religion en vrai croyant » (Le Coran, La Pléiade, Gallimard, Paris 2002 [1re édition Paris 1967], p. 500). D'une part, cette traduction évacue l'ambivalence du mot ḥanīf - «la religion ḥanīf» devenant ainsi «la Religion», sous-entendu «la vraie religion», étant donné que la majuscule a en français le caractère laudatif que revêtent le titlo en slavon et le badiv en arménien classique. (Sur le badiv et le titlo, et la comparaison avec la majuscule française, cf. viewtopic.php?f=1&t=2404 ; pour un exemple d'utilisation du titlo, cf. viewtopic.php?f=1&t=2412 .) D'autre part, la traduction s'éloigne quelque peu du texte original, comme Denise Masson l'indique elle-même dans les notes de l'ouvrage (page 906 du livre que j'ai entre les mains): «Mot à mot: tiens-toi debout, le visage (tourné) vers la Religion» .
Le lecteur aura déjà constaté que Christoph Luxenberg, lui, prend moins de libertés avec le texte arabe et traduit „so wende dich (unentwegt) dem ḥanīfen Glauben“ , donc «tourne-toi (résolument) vers la foi ḥanīf » . Passons sur le fait que l'admirable précision de la grammaire allemande lui permet de rendre un accusatif arabe par un datif, possibilité que notre langue ne nous offre plus depuis qu'elle a perdu la flexion. Luxenberg glose ensuite le terme ḥanīf que la traductrice française contourne. Nous constatons que, par la rigueur de l'analyse historique et philologique, en nous restituant toute l'histoire de l'adjectif, Luxenberg non seulement n'a pas besoin de contourner la difficulté, mais qu'il la résout.
Pourquoi ? Parce que Luxenberg fait un vrai travail scientifique et qu'il restitue la langue du Coran dans son arrière-plan historique, alors que les autres traducteurs l'évacuent, le nient, le passent sous silence, et s'efforçant désespérément de rendre clair ce qui est obscur sans vouloir prendre le problème à la racine, ne font qu'obscurcir encore plus les choses.

Comme on le sait, une des plus récentes traductions du Coran en français est celle du docteur Sami Awad Aldeeb Abu-Sahlieh, qui fut longtemps un des vice-présidents de l'institut suisse de droit comparé à Lausanne. Uniate d'origine palestinienne, spécialiste reconnu du droit musulman et du droit positif des pays arabes depuis sa thèse de doctorat L'impact de la religion sur l'ordre juridique, cas de l'Egypte, non-musulmans en pays d'islam (Fribourg 1979), Abu-Sahlieh a consacré plusieurs années à une édition bilingue du Coran non plus dans l'ordre canonique, mais dans l'ordre chronologique supposé être celui de la "révélation" des sourates. Il a ainsi produit une édition bilingue et bon marché, indiquant les sourates "mecquoises" et les sourates "médinoises", qui contextualise le texte en rappelant les références du texte coranique à l'Ancien et au Nouveau Testaments. Signalons d'emblée que l'édition d'Abu-Sahlieh se veut acceptable pour la croyance islamique, qu'il mentionne par exemple les travaux de Luxenberg tout en indiquant qu'il ne les utilise pas pour sa traduction, qu'on peut lire sa traduction en croyant que la Mecque existait au début du VIIe siècle, qu'il y a eu des "révélations" successives dictées par l'archange Gabriel, et tout ce que suppose la croyance islamique. Pour classer les versets dans leur ordre chronologique (et non pas dans l'ordre canonique habituel), Abu-Sahlieh se base ainsi sur la chronologie établie par l'université Al-Azhar du Caire, la plus haute autorité de l'Islam sunnite. Et bien, à voir les réactions sur Internet, cette conformité aux enseignements d'Al-Azhar ne suffit pas (il est vrai que les réactions que je lis viennent essentiellement d'internautes maghrébins s'exprimant en français et qui ne savent peut-être pas ce qu'Al-Azhar représente en Egypte). Il est curieux de voir des gens qui prétendent que leur fondateur s'inscrit dans une longue lignée de prophètes s'offusquer qu'Abu-Sahlieh indique en notes de bas de page les textes bibliques auxquels fait référence tel ou tel passage du Coran. Décidément, pour qu'ils aient à ce point-là peur de voir un chrétien (qui, étant Palestinien, connaît sans doute l'arabe bien mieux qu'eux, soit dit en passant) traduire le Coran, il faut que leur foi soit bien faible. Son livre est pourtant préfacé par un islamologue maghrébin, M. Rachid Benzine. Enfin, voilà pour l'extrême primitivisme des attaques contre Abu-Sahlieh que j'ai relevées sur Internet , et venons-en au fait, c'est à dire comparons sa traduction de 2008 avec la traduction de Denise Masson de 1967 qui a fait l'objet de la diffusion la plus prestigieuse dans les pays francophones, puisqu'elle a été publiée dans la collection La Pléiade chez Gallimard, tandis que la traduction d'Abu-Sahlieh a été publiée chez un éditeur suisse (L'Aire, à Vevey) et semble s'être heurtée au mur que le parisianisme édifie contre tout ce qui n'est pas lui (y compris dans le contexte chrétien orthodoxe, d'ailleurs).

Reprenons donc les comparaisons à propos du verset 30 de la sourate 30 dans l'ordre canonique (verset 30 du chapitre 84 dans l'ordre chronologique indiqué par l'université Al-Azhar et repris par Abu-Sahlieh dans sa traduction):
Texte arabe: فا قم و جهك الدين حنيفا
Traduction de Denise Masson: «acquitte-toi des obligations de la Religion en vrai croyant »
Traduction de Sami Awad Aldeeb Abu-Sahlieh: «lève ta face vers la religion, tourné [vers Dieu]»
(Le Coran, L'Aire, Vevey 2008, p. 361)


On constate donc qu'Abu-Sahlieh évacue lui aussi le problème posé par le mot ḥanīf, ce qui est normal, puisque ce problème ne peut être résolu que par le passage par la tradition syriaque et suppose de suivre la méthode de Luxenberg, démarche à laquelle Abu-Sahlieh a volontairement renoncé, car son projet était de faire une traduction qui respecte les présupposés de l'enseignement dispensé à Al-Azhar. On constate en revanche que sa traduction est beaucoup plus fidèle au texte reçu dans les milieux musulmans. Et en plus, son édition est beaucoup plus riche en références et, de surcroît, bilingue (avec texte arabe vocalisé)pour un prix des plus modérés. Vraiment un ouvrage intéressant.

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Re: Qu'est-ce donc qu'un ḥanīf حنيف ?

Message par Claude le Liseur » dim. 02 mai 2010 15:45

Claude le Liseur a écrit :
Claude le Liseur a écrit :
Daß aber der Koran diesen Begriff bewußt auf Abraham bezieht, geht aus dem stereotypen Satz hervor, der sich an den Beinamen Abrahams des „Heiden“ ( حنيفا ) anschließt (Sure 2:135; 3:67, 95; 6:161; 16:120,123): و ما كا ن ا لمثس كين . Übersetzt man diesen Beinamen wörtlich: „und er gehörte nicht zu den Götzendienern“, so hat man den Bezug zu ḤanīfHeide“ verfehlt. Denn in Wirklichkeit birgt dieser Nebensatz einen Widerspruch zum Beinamen „Heide“ in sich. Dies wird aber erst klar, wenn man der einleitenden Konjunktion و wa eine adversative Funktion zugrunde liegt, die dem Satz erst seinen richtigen Sinn verleiht. Im Hinblick auf Abraham, der „Heide“ war, heißt dann dieser Zusatz: „er war (als Heide) dennoch kein Götzendiener!“ Damit ist gemeint: Abraham war zwar (von Haus aus) ein Heide, aber kein Götzendiener!
La suite de la traduction. Je demande pardon pour ma lenteur. Je suis la tête sous l'eau et je prends du retard dans tout ce que je fais.
Le fait que le Coran utilise consciemment ce concept à propos d'Abraham provient de la phrase stéréotype qui s'attache au surnom d'Abraham le «Païen» ( حنيفا ) (Sourate 2:135; 3:67, 95; 6:161; 16: 120, 123): و ما كا ن ا لمثس كين . Si l'on traduit cette phrase de manière littérale «et il ne faisait pas partie des adorateurs des faux dieux», on perd la référence à Ḥanīf = «païen» . Car en réalité, cette proposition contient en elle-même une contradiction avec le surnom « païen» . Mais ceci s'éclaircit si l'on donne à la conjonction و wa une fonction d'opposition, qui donne à la phrase son véritable sens. En ce qui concerne Abraham, qui était un «païen» , l'adjonction devient alors: «quoique païen, il n'était pas un adorateur des faux dieux !» Cela veut dire: Abraham était certes un païen de naissance, mais pas un adorateur des faux dieux!
- wa و et
Cette conjonction est très utilisée en arabe et peut prendre des valeurs différentes grâce au jeu de la phrase nominale. Elle permet d'exprimer ce que nous traduirions parfois en français par des propositions conjonctives ou relatives. Voici ses différentes valeurs: alors que, qui, tout en, lequel. (Dominique Halbout et Jean-Jacques Schmidt, L'Arabe, Assimil, Chennevières-sur-Marne 2006, pp. 214 s.)
On pourrait donc traduire: «tout en étant païen, il n'était pas un adorateur des faux dieux !», ce qui aurait exactement le même sens que dans ma traduction faite à partir du texte allemand de Luxenberg.

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Re: Qu'est-ce donc qu'un ḥanīf حنيف ?

Message par Claude le Liseur » dim. 12 déc. 2010 11:09

Pour montrer le sérieux et l'intérêt du travail de Luxenberg, voici des extraits de l'article Hanîf d'un ouvrage de référence en français, le Dictionnaire du Coran, Bouquins, Robert Laffont, Paris 2007, pp. 382, à propos de l'origine du terme ḥanīf - on notera d'ailleurs que cet ouvrage évoque à plusieurs reprises les travaux de Luxenberg, parfois de manière critique, mais sans jamais pouvoir faire l'impasse sur l'apport remarquable de ce savant allemand à l'islamologie:

De très nombreuses hypothèses ont été émises à propos de l'origine du mot. Youakim Moubarac a constaté que la racine est commune à toutes les langues sémitiques et qu'elle est très ancienne: en cananéen, elle signifie "calomnier"; en néo-hébreu et en judéo-araméen, elle a le sens de "feindre", enfin, en syriaque (hanpa), elle signifie, au sens premier, "païen". Moubarac en conclut que le hanîf est "celui qui se détourne", et, selon qu'il se détourne de la vraie religion ou de la fausse, c'est un païen ou un croyant. Cette conception correspond à la théorie des awjâh ou "aspects" des mots. Montgomery Watt fait appel, dans son explication, à la capacité intrinsèque de certains mots à exprimer à la fois une chose et son contraire (les addâd). En effet, pour lui comme pour Moubarac, la source du mot hanîf est sans doute le syriaque dont le sens de "païen" était, dans certains cercles araméens, éclipsé par des acceptions secondaires comme par exemple "homme de culture hellénistique", de sorte que ce terme pouvait être appliqué à des gens d'esprit philosophique, essentiellement monothéistes. L'usage coranique aurait ignoré le sens premier et développé ces acceptions secondaires.

(Article dû au professeur Geneviève Gobillot)
L'explication de Luxenberg, que j'ai longuement traduite ici en son temps, me paraît plus simple et plus ancrée dans le contexte historique et spirituel, que les explications de Moubarac et de Watt qui procèdent pourtant du même point de départ.

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Re: Qu'est-ce donc qu'un ḥanīf حنيف ?

Message par J-Gabriel » dim. 30 janv. 2011 1:16

Claude le Liseur a écrit :Il est curieux de voir des gens qui prétendent que leur fondateur s'inscrit dans une longue lignée de prophètes s'offusquer qu'Abu-Sahlieh indique en notes de bas de page les textes bibliques auxquels fait référence tel ou tel passage du Coran.

C’est vraiment étrange cette manière de s’offusquer au lieu d’essayer de résoudre ce qui ne devrait a priori même pas être une contradiction. Je suis à chaque fois surpris devant tant d’arrogance. Leur religion repose sur le seul fait que nos écritures auraient été déformées !!! Mais en quoi ça les regardent finalement !?
L’autre jour ma vision de l’Islam a été complétement bouleversée, lors d’une discussion avec un mahométan, quand celui-ci m’annonça que Moïse était musulman, Abraham idem, et même Adam ! Alors que moi je croyais jusqu’à lors que l’idée « tout homme naît musulman » commençait à partir de l’Hégire.
Je ne connais le Coran qu’à partir de critiques faites par des érudits, mais là je vais passer à la bibliothèque pour emprunter la traduction d’Abu-Sahlieh que vous indiquez, l’histoire de voir ce que la révélation coranique dit à propos de la création, et pour le reste aussi.

Maksim
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Re: Qu'est-ce donc qu'un ḥanīf حنيف ?

Message par Maksim » dim. 30 janv. 2011 13:01

"[...]celui-ci m’annonça que Moïse était musulman, Abraham idem, et même Adam !"

- Oui, les musulmans le croient. Mais je crois (pas sûr) que cette affirmation fait partie des dires de Mahomet (hadis ou hadith : tous les prophètes seraient musulmans et Adam étant prophète lui aussi le serait) et non du Coran même, tout comme la lapidation.
Avec espérance et humilité...

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