Un bel exemple de pardon des offenses (651)

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Claude le Liseur
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Un bel exemple de pardon des offenses (651)

Message par Claude le Liseur » ven. 08 janv. 2010 2:53

Dans le fil du présent forum La prise de Jérusalem par les Sassanides (614) , ainsi que dans le fil De l'Albanie du Caucase à l'Albanie des Balkans, j'ai évoqué à plusieurs reprises la figure de Chirine, l'épouse syriaque du chah Chosroès II, passée du nestorianisme au monophyistisme et dont l'influence s'exerça au détriment des orthodoxes d'Albanie du Caucase. J'écrivais notamment (ici: viewtopic.php?f=1&t=2420&start=0):
Encore quelques mots à propos de cette Shirin, chrétienne qui eut une influence si néfaste sur les destinées du christianisme en Anatolie.

À propos du prénom d'abord, de ce prénom beau comme une nuit d'Orient. Et aussi parce que l'épouse préférée du roi des rois a laissé une trace profonde dans la littérature persane, longtemps après que le dernier Sassanide a disparu dans l'immensité de l'Empire chinois où il s'était réfugié, longtemps après que le triomphe de l'Islam a réduit à peu de choses le christianisme et le mazdéisme en Iran.

«Chirin شیرینest un prénom féminin qui signifie doux et sucré et qui évoque une belle princesse apparatenant au paysage littéraire iranien. La princesse Chirin شیرین et le roi Khosrow خسر و sont les amoureux légendaires d'une histoire qui a été contée par maints poètes iraniens, entre autres par Firdoussi (Xe s.) et surtout par Nizâmi (XIIe s.) Les plus célèbres épisodes de leurs amours ont donné lieu à de nombreuses illustrations dans les manuscrits persans. »(Dominique Halbout et Mohammad-Hossein Karimi, Le Persan, Assimil, Chennevières-sur-Marne 2003, p. 267).

(Après tout, la transformation de cette concubine syriaque du roi des rois en princesse persane relève du mécanisme même de l'épopée: qu'étaient vraiment Achille ou Roland dans la réalité ?)
et:
Il semble que la Shirin qui nous intéresse ici, l'épouse de Chosroès II, ait eu un rôle important dans le triomphe du monophysitisme en Arménie et dans les vicissitudes que son royal époux causa aux sièges chalcédoniens de l'Albanie du Caucase et du Siwnik' (cf. ici: viewtopic.php?f=1&t=2411 ). On sait que, de 608 à 628, Chosroès II empêcha que fût repourvu le siège patriarcal de l'Église d'Orient, qui s'était autrefois ralliée au nestorianisme pour atténuer l'hostilité à son égard du milieu mazdéen.

«Ce changement radical dans la faveur du roi des rois a souvent été attribué à l'influence de son épouse favorite, l'araméenne Širin, ou à celle de son médecin principal, Gabriel de Šiggar, passés tous deux du diophysisme au monophysisme pour des raisons qui ne sont pas toujours claires. La tradition épique iranienne connaît aussi une autre épouse chrétienne de Xusro II, «Marie la fille de César», qui joue un rôle important dans le Šahnameh, mais pas dans l'histoire, et qui ne peut être la fille de Maurice. Il nous importe peu ici de savoir si le roi des rois avait prêté l'oreille à des intrigues de harem et la tradition de ses dons au sanctuaire de saint Serge à Resapha en reconnaissance de la naissance d'un fils à Širin est bien connue des historiens grecs.» (Nina Garsoïan, L'Église arménienne et le grand schisme d'Orient, Peeters, Louvain 1999, pp. 375 s.)

Quoiqu'il en soit, selon les chroniques arméniennes, c'est bien en faisant référence à son épouse que Chosroès II - lui-même mazdéen - aurait imposé le monophysitisme à tous les chrétiens soumis à son autorité:

«Que tous les chrétiens qui sont sous mon pouvoir aient la foi des Arméniens. Et de même ceux qui ont la même foi que les Arméniens dans les régions de l'Asorestan, que Kamišov le métropolite et dix autres évêques, et que la pieuse reine Širin, et le brave Smbat, et le grand médecin en chef.» (Chronique du Pseudo-Sebeos, traduite in Garsoïan, op. cit., p. 377.)

Ainsi, il semble que l'amour du chah de Perse pour son épouse favorite Chirine ait eu les pires conséquences pour les malheureux Albaniens et Arméniens qui s'accrochaient encore à la foi de Chalcédoine autour des sièges de Partaw et de Siwnik' - faits qui ont été évoqués à plusieurs reprises sur ce forum.
Quand on sait que la belle Shirin était passée du nestorianisme au monophysitisme, quand on sait que c'est peut-être sous son influence que les nestoriens furent privés de patriarche pendant les dix-neuf dernières années du règne de Chosroès II (609-628), on ne pourra qu'être ému par ce trait de grande charité chrétienne dont fit preuve l'évêque nestorien de Merv (aujourd'hui Mary au Turkménistan) en 651.

L'armée perse sassanide alla de défaite en défaite face aux Arabes: Qâdisiya en 635 (avec la perte de la capitale Ctésiphon), Néhavend en 642, Reyy (à 15 kilomètres de l'actuelle Téhéran) en 643. Le chah Yazdgard III se réfugie alors dans l'une des provinces les plus éloignées de son empire, à Merv. Il y est assassiné en 651. Voici ce que nous conte le professeur Teule, grand spécialiste des Assyro-Chaldéens:
Yazdgird III, le dernier des souverains sassanides, s'enfuit vers Merw, où il sera assassiné en 651 par le gouverneur local, qui rendit la ville aux musulmans. Selon les Annales de l'historiographe musulman at-Tarbari, l'évêque nestorien de la ville aurait pris soin d'enterrer le dernier des Sassanides. (Herman Teule, Les Assyro-Chaldéens, Brepols, Turnhout 2008, p. 22.)
Et pour quelle raison l'évêque nestorien de Merw assura-t-il un enterrement chrétien au dernier empereur de la dynastie zoroastrienne?
Pour justifier ce geste d'un enterrement chrétien du dernier empereur sassanide, le métropolite de Merw se réfère au fait que Yazdegird était le petit-fils de l'impératrice Shirin [souligné par moi - NdL]et devait dès lors être considéré comme de descendance chrétienne. (Teule, op. cit., p. 190)
Elle est d'une grande noblesse, l'attitude de cet évêque nestorien enterrant un roi zoroastrien parce qu'il était le petit-fils d'une princesse, certes chrétienne, mais qui avait renié les nestoriens et leur avait causé du tort. C'est un bel exemple de pardon des offenses.

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