Question à propos d'une traduction en turc

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Claude le Liseur
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Re: Question à propos d'une traduction en turc

Message par Claude le Liseur » sam. 02 juin 2012 2:12

Maksim a écrit :Oui, tout à fait. Du grec au turc via l'arabe... et/ou peut-être, aussi, de l'albanais (Wikipedia).
Cela fait penser aux péripéties du nom Charles/Karl dans les langues balkaniques pour aboutir au mot "kral", roi, en turc.

Les Albanais font la distinction entre les lois de l'Etat (leur Etat depuis la fin de l'année 1912) et le code coutumier: Kanun de Lekë Dukagjini dans le nord de l'Albanie, Kanun de Papazhuli (Kanun i Papazhulit) dans le sud. Ce droit coutumier reprend l'opposition qânoun / chariat de l'arabe, puisque le Kanun est bien sûr antérieur à l'islamisation de la majorité de l'Albanie par les Ottomans. Kanun est un mot grec, Papazhuli sonne furieusement grec, et j'ai longtemps pensé la même chose de Lekë Dukagjini dans lequel je voyais un Alexandros Dukas-Yannis, jusqu'au jour lointain où feu Vladimir Dimitrijevic m'expliqua que le fameux Lekë Dukagjini était en fait un Aroumain. C'est en fait le même nom de famille (mais était-ce la même famille ?) que Ion Duca, éphémère président du Conseil de Roumanie abattu par la Garde de Fer sur le quai de la gare de Sinaïa le 30 décembre 1933, et qui était issu d'une famille aroumaine immigrée en Roumanie. En revanche, le grand compositeur français Paul Dukas (La Péri, L'Apprenti sorcier), malgré un nom de famille qui fait penser à celui des Duca, n'était pas Aroumain, mais issu d'une famille juive.

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Re: Question à propos d'une traduction en turc

Message par Maksim » lun. 04 juin 2012 18:18

Les Aroumains, c'est les Ulahs ?
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Re: Question à propos d'une traduction en turc

Message par Claude le Liseur » mar. 05 juin 2012 16:15

Maksim a écrit :Les Aroumains, c'est les Ulahs ?
Oui. Population latinophone du sud du Danube (les Roumains, eux, étant au nord du Danube) à peu près entièrement orthodoxe (de rares cas de convertis à l'Islam et quelques uniates au début du XXe siècle) et dont le destin semble être l'assimilation au sein des autres peuples de tradition orthodoxe de la région - Albanais, Bulgares, Macédoniens, Serbes, mais avant tout et surtout Grecs.
Une partie d'entre eux, travaillés par la Roumanie qui ouvrait des écoles roumaines en Macédoine turque en arguant de la parenté entre aroumain et roumain, ont émigré au nord du Danube à la fin du XIXe siècle ou au début du XXe et se sont, là aussi, assimilés (d'autant plus vite que les deux langues sont en effet très proches). Il s'agirait donc d'un peuple dont les effectifs diminuent constamment, de génération en génération, par assimilation à d'autres populations qui sont beaucoup plus nombreuses et qui, plus est, de même religion.
La famille de l'empereur Justinien peut être considérée comme aroumaine. Les frères Asen, fondateurs du deuxième Empire bulgare au XIIe siècle, étaient aroumains. Lekë Dukagjini, prince du nord de l'Albanie au XIVe siècle, était aroumain. A la fin du XIXe siècle, ce peuple s'est illustré de manière inattendue dans les affaires commerciales en Grèce: le parc du Zappéion, à Athènes, commémore la famille aroumaine Zappa; la rue Sina y évoque une autre famille aroumaine (les Sinas); le plus fameux cuirassé de la marine de guerre grecque fut longtemps l'Avéroff, offert par un homme d'affaires aroumain de ce nom.

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Re: Question à propos d'une traduction en turc

Message par Maksim » mer. 06 juin 2012 15:44

Merci infiniment pour ces précieuses informations, Claude.
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Re: Question à propos d'une traduction en turc

Message par Claude le Liseur » mar. 12 juin 2012 20:33

Claude le Liseur a écrit :
J'ai lu dans une revue (pas mal du tout, d'ailleurs) éditée par la communauté française de Suisse un entretien avec le sénateur Robert del Picchia (UMP; circonscription des Français hors de France) qui affirme qu'il y aurait 200'000 francophones en Turquie (donc, 1 habitant sur 400). Même en ne creusant pas trop ce qui est entendu par le terme "francophone", ce chiffre m'a semblé excessif.
J'ai fini par trouver les seules statistiques sur le sujet, qui avaient été faites... en 1985. On estimait alors à 20'000 le nombre de locuteurs du français en Turquie. Donc, soit il y a eu beaucoup de retours d'émigrés turcs ayant vécu en France, en Belgique ou en Suisse romande (possibilité évoquée par Maksim), soit le sénateur del Picchia a simplement rajouté un zéro...

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Re: Question à propos d'une traduction en turc

Message par Maksim » mar. 19 juin 2012 18:52

20.000 me semble trop peu quand même. Serait-ce, peut-être, les locuteurs de langue maternelle uniquement?
D'après Wikipedia, le nombre serait de 100.000 (ce qui me semble plus vraisemblable) dont 3.400 expatriés français (ou francophones).
Avec espérance et humilité...

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Re: Question à propos d'une traduction en turc

Message par Claude le Liseur » mer. 20 juin 2012 10:33

Maksim a écrit :20.000 me semble trop peu quand même. Serait-ce, peut-être, les locuteurs de langue maternelle uniquement?
D'après Wikipedia, le nombre serait de 100.000 (ce qui me semble plus vraisemblable) dont 3.400 expatriés français (ou francophones).

Je crois que pour la page Wikipédia, il s'agit de ce lien http://fr.wikipedia.org/wiki/Francophon ... s_le_monde .

Il s'agit de données Wikipédia typiques: aucune vérification, et des contradictions internes.

Aucune vérification:
Ainsi, les statistiques du Haut Conseil de la francophonie donnaient 201'000 locuteurs du français en Roumanie en 1985 - et le nombre a bien sûr baissé en valeur absolue depuis, en raison de la baisse générale de la population du pays et du recul de l'enseignement du français dans le même temps. Chez Wikipédia, cela aboutit tout à coup à 6'048'000 locuteurs en 2005 (évidemment, un simple voyage dans le pays permet de se rendre compte que ce sont les statistiques établies à la demande du Haut Conseil de la francophonie en 1985, pas celle de Wikipédia, qui correspondent à la réalité). Dans l'ensemble de l'Union soviétique, il y avait 103'000 locuteurs du français en 1985; Wikipédia en trouve 2'091'100 en 2005 rien qu'en additionnant Moldavie, Russie, Arménie, Lituanie, Lettonie et Estonie (soit six républiques sur quinze)... la multiplication des francophones, un nouveau prodige de l'Internet?
Wikipédia annonce 48% de francophones en Algérie, quand le recensement algérien en trouve 30% (proportion à peu près constante depuis l'indépendance); Wikipédia annonce 2'000'000 de francophones aux Etats-Unis quand le recensement étasunien en trouve 1'200'000; le français n'est évidemment pas en hausse au Vietnam ou en Pologne; il n'y a bien sûr pas 100% de locuteurs du français à Mayotte; le chiffre de 72,3% de francophones en Andorre sort de nulle part; il ne pouvait y avoir 1'520'000 locuteurs du français en Pologne en 2005 quand il y en avait 52'000 en 1985 et que notre langue n'a cessé de reculer dans ce 51e Etat des Etats-Unis d'Amérique; j'ai les doutes les plus sérieux quant à un pourcentage de 38% de locuteurs du français au Liban, sachant que toutes les estimations que je connais sont inférieures à 20%; etc. Il y a surévaluation systématique du nombre des locuteurs quand un pays est membre de l'OIF (cf. Bulgarie et Grèce qui se trouvent soudain à 12% de locuteurs du français!) et sous-évaluation systématique quand un pays n'est pas membre de l'OIF. Le cas de sous-évaluation le plus grotesque est celui de l'Italie: Wikipédia nous annonce, là encore sans rire, 60'000 locuteurs du français en Italie, dont 48'000 expatriés français. Or, la Vallée-d'Aoste compte quelque 20'000 citoyens italiens dont le français est la langue maternelle... 48'000 + 20'000 = cela fait déjà 68'000, et cela en supposant que pas un seul citoyen italien dont le français n'est pas la langue maternelle aurait appris le français, ce qui est évidemment faux. L'Italie a toujours été un bastion de l'enseignement du français comme langue étrangère (même si la proportion est passée de 40% à 20% entre les années 1970 et aujourd'hui) et le français est par ailleurs souvent appris "sur le tas" dans certaines régions comme le Piémont et la Lombardie. Sous-évaluation très probable aussi - et pour d'évidentes raisons politiques - en ce qui concerne la Syrie, qui comptait tout de même 1'260'000 élèves apprenant le français en 2006. La logique m'échappe totalement: si Wikipédia attribue 100'000 francophones à la Turquie où 45'000 élèves apprennent le français, pourquoi seulement 65'000 à la Syrie avec 1'260'000 "apprenants" de français?

En fait, cette présentation des choses est complètement contraire à la réalité: le fait qu'un certain nombre de pays de l'ancien bloc soviétique aient choisi d'adhérer à l'OIF (qui est une organisation politique, qui défend la ligne droitdelhommiste-mondialiste des gouvernements français successifs, et ne fait pratiquement rien pour la langue) et que l'Italie - qui n'avait pas besoin d'appuis politiques pour adhérer à l'Union européenne dont elle était membre fondateur... - ne l'ait pas fait ne change rien à cette réalité que le français, en tant que langue véhiculaire, survit un peu dans des pays d'Europe occidentale comme l'Italie ou le Portugal, alors qu'il a été éradiqué en Europe centrale et orientale à l'époque soviétique. Parfois, je me demande s'il n'y a pas une réelle volonté de désinformation dans la ligne de l'anti-américanisme délirant du PCF des années 1950 pour faire oublier que le pays qui a été l'ennemi le plus acharné de la langue française dans le monde, cela a été l'Union soviétique, les Etats-Unis ne venant qu'en deuxième position. D'autres fois, j'attribue cette désinformation à une espèce de délire masochiste d'ancien colonisateur honteux qui éprouve le besoin d'inventer une présence de la langue française dans des pays qui ne furent jamais possession de la France ou de la Belgique. Que cela plaise ou non, c'est en Europe occidentale et en Afrique que l'on parle français (hormis quelques enclaves du type Québec, Nouvelle-Calédonie ou Guyane).


Contradictions internes:
Sur la même page, Wikipédia annonce successivement 33%, 32% et 49% de locuteurs du français au Maroc; le nombre des locuteurs du français en Hongrie est tantôt de 60'000, tantôt de 3'000; le nombre des locuteurs du français en Lituanie est tantôt de 67'000, tantôt de 8'000; pour tous les pays sauf la Suisse et la Belgique, on donne le nombre de locuteurs du français, tandis que pour la Suisse et la Belgique, on ne donne que ceux qui ont le français comme langue maternelle, ce qui est une manipulation particulièrement malhonnête et qui aboutit à ce que la prétendue "encyclopédie" annonce sans vergogne qu'il y a une plus forte proportion de francophones en Moldavie qu'en Suisse...peut-être en partant du principe qu'aucun francophone ne voyagera jamais entre ces deux pays pour faire la comparaison? Prend-on vraiment le lecteur pour un idiot?
Naturellement, comme une très forte proportion des Alémaniques de Suisse et des Flamands de Belgique, ainsi que la presque totalité des Luxembourgeois, parle fort bien le français, le pourcentage des locuteurs du français en Suisse, en Belgique et au Luxembourg n'est pas de 24%, 40% et 33%, mais plus probablement de 50%, 70% et 90%. Tout le monde sait qu'il est plus facile de se faire comprendre en français à Zurich ou à Anvers qu'à Toronto, malgré une page Wikipédia qui nous invente un Canada plus francophone que la Suisse.
Pour le reste, le nombre de locuteurs du français en Hongrie est sans doute plus proche de 3'000 que de 60'000, et celui des locuteurs du français en Lituanie est sans doute très inférieur à 8'000, mais comment, ensuite, prétendre nous faire gober qu'il y aurait 4% de francophones en Slovénie ou 12% en Bulgarie ?
Contradictions d'un article à l'autre: la population de la Roumanie est de 24'800'000 dans l'article concernant le nombre de francophones dans le monde http://fr.wikipedia.org/wiki/Francophon ... s_le_monde , mais elle n'est plus que de 21'904'551 sur la page Wikipédia consacrée à la Roumanie http://fr.wikipedia.org/wiki/Roumanie ... et de toute façon, les deux chiffres contradictoires donnés par Wikipédia sont également faux, puisque le chiffre réel est de 19'042'936 selon le recensement roumain de 2011 (cf. communiqué de presse du 2 février 2012 de la commission du recensement, http://www.recensamantromania.ro/wp-con ... _2011_.pdf ). Ainsi, comme on le voit, non seulement Wikipédia ne se soucie pas de donner des chiffres faux, mais "l'encyclopédie" n'a même pas le souci d'harmoniser ses erreurs d'une page à l'autre.
etc., etc., etc.

Une fois de plus, on voit avec quelles réserves il faut prendre les articles de Wikipédia sur n'importe quel sujet (cf. le fait, déjà évoqué sur ce forum, que cette "encyclopédie" persiste à annoncer la survie des Romanov malgré la découverte et l'authentification de leurs ossements...), et je tremble en voyant l'importance que cette organisation a prise dans notre civilisation.

Maksim
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Re: Question à propos d'une traduction en turc

Message par Maksim » ven. 22 juin 2012 17:41

J'aurais dû savoir que Wiki était la dernière source à vous proposer.
Désole :(
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Re: Question à propos d'une traduction en turc

Message par Claude le Liseur » ven. 22 juin 2012 19:34

Maksim a écrit :J'aurais dû savoir que Wiki était la dernière source à vous proposer.
Désole :(

Vous n'avez pas à être désolé, et ne voyez aucune critique à votre égard dans ma réaction; mais j'ai juste trouvé que l'article de Wiki en question était particulièrement mauvais. Il y a quand même des articles de Wikipédia qui tiennent un peu la route; mais il est clair qu'ils perdent toute crédibilité en mettant en ligne des articles qui se contentent de balancer des chiffres sortis d'on ne sait où, et qui plus est avec des contradictions d'une ligne à l'autre dans le même article.

Maksim
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Re: Question à propos d'une traduction en turc

Message par Maksim » sam. 23 juin 2012 18:41

Merci, Claude.
Dans tous les cas, nous nous devons de rectifier les informations fausses ou erronées.
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Re: Question à propos d'une traduction en turc

Message par Claude le Liseur » mer. 11 juil. 2012 19:42

Encore une similitude troublante entre le grec et l'arabe, et dans le langage de tous les jours: les noms des jours de la semaine.

En arabe comme en grec, le premier jour de la semaine est le dimanche, jour du Seigneur en grec (Κυριακή), "premier jour" en arabe ( الاحد, al-ahad). Dans les deux langues, le lundi est naturellement le "deuxième jour" (grec Δευτέρα, arabe ا لا ثنين al-ithnayn). Et ainsi de suite jusqu'au jeudi inclus. Le vendredi est en grec "le jour de la préparation "(c'est-à-dire de la préparation du sabbat, et aussi, version christianisée et allusion au Vendredi saint, de la préparation de la Résurrection intervenue le troisième jour), soit Παρασκευή, tandis qu'en arabe il est devenu "le jour de l'assemblée" (الجمعة, al-joum'a), c'est-à-dire le jour où l'on va à la mosquée, seule islamisation du système, soit dit en passant. Et dans les deux langues, le samedi reste "le jour du sabbat" (Σάββατο, السّبت as-sabt), ce qu'il est aussi en russe (суббота).

Conclusion: on voit bien qu'à deux exceptions près, les jours de la semaine en arabe sont des calques du grec. Qui plus est, chose extraordinaire dans un environnement où l'Islam est maintenant devenu majoritaire depuis près de mille ans, les noms arabes des jours de la semaine continuent à évoquer le temps liturgique chrétien avec la semaine qui commence le dimanche et la christianisation du sabbat à travers les vêpres célébrées le samedi soir. En toute logique musulmane, le "deuxième jour" devrait être le samedi et non le lundi: même chez les musulmans, la langue conserve ainsi le souvenir qu'il se passe quelque chose de primordial, de premier, le dimanche. Le seul changement, la seule islamisation, c'est que le vendredi ait été transformé en "jour de l'assemblée" (à la mosquée), cessant ainsi d'être le "jour de la préparation", puisqu'il n'y a plus à préparer la divine liturgie du dimanche. Autrement dit, la comparaison entre cet aspect a priori trivial des deux langues (les désignations des jours de la semaine) nous rappelle comment le grec fut la matrice des langues de l'Europe et de la Méditerranée et aussi quelle fut la profonde unité culturelle du bassin méditerranéen au temps du "Commonwealth byzantin" cher à Sir Dimitri Obolensky. Bref, on en revient toujours au professeur Piperakis: l'Europe unie dans l'Orthodoxie, et au-delà de l'Europe...

Maksim
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Re: Question à propos d'une traduction en turc

Message par Maksim » ven. 03 août 2012 17:19

Comment pensez-vous que "ιερό" doit être traduit en turc?
D'avance, un grand merci.
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Re: Question à propos d'une traduction en turc

Message par Claude le Liseur » ven. 07 sept. 2012 18:56

Claude le Liseur a écrit :

A propos de règles, de canons et de lois...

Je pensais que le surnom que les Turcs donnent à ce sultan que nous appelons Soliman le Magnifique, Kanuni Sultan Süleyman (= Soliman le Législateur), était un emprunt direct au grec. Voici maintenant que je découvre que c'est plus probablement un emprunt passé par la langue arabe, elle-même fortement (beaucoup plus fortement qu'on ne veut le dire) influencée par la langue et la pensée grecques. En effet:
Qànoun* - mot qui vient du grec "kanon" - est le droit profane et civil, par opposition à la charia(t), le droit religieux.

Jean-Jacques Schmidt et Dominique Halbout, Perfectionnement arabe, Assimil, Chennevières-sur-Marne 2012, p. 129.
* قانون

Le mot grec d'origine est tout à fait reconnaissable.

Il n'y a finalement rien de surprenant à relever une forte influence du grec dans l'arabe dans la mesure où certains penseurs arabes du Moyen Âge - même parmi les musulmans - se sont voulus les disciples de philosophes grecs morts depuis des siècles, et ceci d'une manière sincère qui n'a bien sûr rien à voir avec les arguments primaires du prosélytisme islamiste dans l'Europe contemporaine, qui voudraient nous faire accroire que nous n'aurions pas reçu la philosophie grecque sans l'Islam abusivement confondu avec la langue arabe (propagande que je vis affichée, dans toute sa naïveté roublarde, sur un stand d'une organisation islamiste au salon du Livre de Genève voici quelques années - il suffisait pourtant de voir les organisateurs du stand pour deviner qu'ils ne devaient guère avoir pratiqué les philosophes qu'ils enrôlaient désormais au service de leur cause). En 1928, Massignon a consacré un article à un mystique musulman andalou du XIIIe siècle, Ibn Sab'în, qui avait dressé des portraits sans aménité d'un certain nombre de philosophes arabes ou d'expression arabe, et avait traduit certains de ces portraits tirés du Budd al-'ârif d'Ibn Sab'în. On verra que certains de ces portraits (y compris celui d'Ibn Sînâ, notre Avicenne, et celui d'Ibn Rushd, notre Averroès) révèlent une admiration éperdue pour la philosophie grecque et un culte d'Aristote digne de celui des scolastiques latins.


(D’Ibn Rushd)

« Cet homme (Ibn Rushd) était fou d’Aristote, qu’il exaltait au point de se rapporter à lui, même pour le témoignage des sens et pour les premiers principes ; eût-il appris que le Philosophe (Aristote) énonçait qu’on peut simultanément se trouver debout et assis qu’il l’aurait répété et cru. La plupart de ses œuvres sont calquées d’Aristote, qu’il le résume ou qu’il le transpose. Auteur de mince envergure, de petite compréhension, d’imagination puérile et sans intuition – on doit reconnaître aussi qu’il fut un homme sans amour propre, plein d’équité, et conscient de ses lacunes. Il n’y a pas à tenir compte de ses thèses personnelles : c’est simplement un disciple d’Aristote. »

(De Fârâbî)

« Quant à Fârâbî, il s’est contredit, il a erré, et finalement abouti à l’incertitude relativement à l’âme animale, soutenant que c’était là une illusion et un radotage ; puis il douta si l’âme intelligente était "imprégnée d’humidité" (dès la naissance) ou si elle n’était produite qu’après. Il varia d’opinion sur l’immortalité des âmes, ainsi qu’il appert de son Kitâb al-akhlâq, de sa Milla Fâdila et de sa Siyâsa Madaniyya. La plupart de ses œuvres concernent la logique ; sur ses 75 ouvrages, 9 seulement traitent de la métaphysique. Cet homme, le plus compréhensif d’entre les philosophes musulmans, fut le mieux informé de tous sur la science antique (grecque) ; là, il est "le Philosophe", tout court. Il mourut, ayant trouvé et réalisé (son but) – ayant renoncé aux fausses opinions que je viens de citer ; la vérité théorique et pratique lui était apparue, ainsi que je le raconterais en détail si je ne craignais d’être diffus. »

(D’Ibn Sînâ)

« Quant à Ibn Sînâ, c’est un illusionné et un sophiste, aussi bourdonnant qu’inutilisable. À quoi peuvent servir ses ouvrages ? Il y déclare avoir découvert la "philosophie orientale", mais s’il l’avait découverte, son parfum l’aurait embaumé, tandis qu’il est resté dans un puits suffocant. La plupart de ses écrits, livres et théories, proviennent des livres de Platon ; ce qu’il a ajouté de son cru est oiseux et ne mérite aucune considération ; le Shifâ, son plus célèbre ouvrage, abonde en incohérences ; il y contredit aussi le Philosophe (Aristote), mais, en cela, il est à louer, car il y exprime ouvertement ce que l’autre avait celé. Ce qu’il a fait de mieux en métaphysique, ce sont les Tanbîhât wa Ishârât et l’allégorie de Hayy Ibn Yaqzân ; étant bien entendu que tout leur contenu provient des Lois de Platon et de sources soufies, qu’il y a amalgamées. Il les a combinées par esprit d’acculturation et d’investigation philosophique – mais il n’y saurait servir de guide ni pour l’une de ces sources ni pour l’autre. »


Louis Massignon, « Ibn Sab’în et la critique psychologique dans l’histoire de la philosophie musulmane », in Massignon, Écrits mémorables, tome II, collection Bouquins, Robert Laffont, Paris, pp. 706 s.

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Re: Question à propos d'une traduction en turc

Message par Claude le Liseur » jeu. 22 nov. 2012 10:14

Claude le Liseur a écrit :
Il y a surévaluation systématique du nombre des locuteurs quand un pays est membre de l'OIF (cf. Bulgarie et Grèce qui se trouvent soudain à 12% de locuteurs du français!) et sous-évaluation systématique quand un pays n'est pas membre de l'OIF. Le cas de sous-évaluation le plus grotesque est celui de l'Italie: Wikipédia nous annonce, là encore sans rire, 60'000 locuteurs du français en Italie, dont 48'000 expatriés français. Or, la Vallée-d'Aoste compte quelque 20'000 citoyens italiens dont le français est la langue maternelle... 48'000 + 20'000 = cela fait déjà 68'000, et cela en supposant que pas un seul citoyen italien dont le français n'est pas la langue maternelle aurait appris le français, ce qui est évidemment faux. L'Italie a toujours été un bastion de l'enseignement du français comme langue étrangère (même si la proportion est passée de 40% à 20% entre les années 1970 et aujourd'hui) et le français est par ailleurs souvent appris "sur le tas" dans certaines régions comme le Piémont et la Lombardie. Sous-évaluation très probable aussi - et pour d'évidentes raisons politiques - en ce qui concerne la Syrie, qui comptait tout de même 1'260'000 élèves apprenant le français en 2006. La logique m'échappe totalement: si Wikipédia attribue 100'000 francophones à la Turquie où 45'000 élèves apprennent le français, pourquoi seulement 65'000 à la Syrie avec 1'260'000 "apprenants" de français?
Voici quelques semaines, je suis allé passer trois jours à Venise - ville que je n'avais pas encore visitée. Comme il me semble que l'expérience personnelle peut aussi permettre d'évaluer du degré de réalisme des statistiques wikipédiennes qui nous affirment sans rire qu'un Italien sur 5'000 parle français, je peux témoigner qu'au bout de trois jours, je n'aurais pas pu compter le nombre de conversations qui, commencées en italien, s'étaient poursuivies en français (et oui, désolé, j'ai un accent reconnaissable, et en plus nous parlions français avec ma femme), ni la proportion de gens que j'avais rencontrés qui étaient des locuteurs fonctionnels du français, sans même parler des gens qui connaissaient un peu de français sans être tout à fait fonctionnels (par exemple l'un des prêtres de l'église orthodoxe de Venise, San Giorgio dei Greci - quant aux moines arméniens uniates que nous avons rencontrés à San Lazzaro dei Armeni, ils connaissaient le français).
Je sais, c'est l'Italie du Nord, mais à Rome aussi cela m'est arrivé qu'on me parle spontanément en français; la seule fois où cela m'est arrivé dans un autre pays non francophone ces sept dernières années, c'était dans le tramway à Potsdam (mais là, je veux bien accorder à Wikipédia que nous avions eu la chance de tomber sur la dernière francophone du Brandebourg). Cela arrivait aussi en Grèce jusqu'à la fin des années 1990, mais c'est fini, et Wikipédia ira se rhabiller avec ses 12% de francophones en Grèce. Au cours de cinq voyages dans la Roumanie que Wikipédia imagine plus francophone que la Suisse, cela m'est arrivé une fois (un prêtre extraordinaire qui était tout heureux de pouvoir me parler le français qu'il avait appris dans les prisons communistes à la fin des années 1950).
Ils seraient bon que les rédacteurs de l'"encyclopédie" en ligne quittent de temps en temps les espaces virtuels pour voyager un peu, et ils verront s'il y a vraiment 1 francophone sur 5'000 habitants en Italie et 1 francophone sur 200 habitants en Russie comme ils osent l'affirmer sans rire. Une petite promenade à Venise, Milan ou Moscou leur ferait le plus grand bien. Mais il est vrai que, sur le plan du politiquement correct, il n'y a aucun intérêt immédiat à rappeler que le français reste très répandu en Italie, qui, elle, n'a pas éprouvé le besoin d'adhérer à l'organisation purement politique et blablateuse de la Francophonie, ni de truquer ses statistiques...

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Re: Question à propos d'une traduction en turc

Message par Maksim » mer. 12 déc. 2012 0:46

Je comprends que cela ne doit pas être facile de donner des chiffres exacts ou du moins vraisemblables pour un pays qui ignore volontiers les statistiques quand ça l'arrange -ou ne l'arrange pas. Je (j'ai été traducteur juré) me souviens de l'époque où la case "religion" ne suffisait pas dans les extraits d'état civil, il y avait une sous case "confession" qui a fini par disparaître car la mention autre que "sunnite/hanéfite" -probablement déplaisant pour l'autorité- revenait trop souvent, tout comme la question posée -dans le temps- par les proposés aux recensements: "Votre langue maternelle ?".

Mais aujourd'hui, mon propos est autre:
Je souhaiterais vous parler le l'auteure Elif Shafak (poursuivie dans le temps, mais finalement acquittée, pour son livre "La bâtarde d'Istanbul" -ce fameux article 301 du code pénal, plus d'une fois mis en exergue par la Cour des droits de l'homme du Conseil de l'Europe) et de son nouveau livre "Soufi, mon amour" où je crois voir une tentative d'échappée de la part des soufis vers le christianisme et j'aimerais savoir si vous y verrez la même chose que moi.

Si vous n'avez pas beaucoup de temps à y consacrer, vous pourriez commencer par les seuls chapitres intitulés "Chams" et "Roumi" où l'approche générale est exposée en clair et ne lire le reste, la partie romancée, que si ce début vous interpelle.
Avec espérance et humilité...

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