La légende de la forteresse de Souram

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Claude le Liseur
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La légende de la forteresse de Souram

Message par Claude le Liseur » dim. 20 déc. 2009 4:24

La légende de la forteresse de Souram (titre original géorgien: ამბავი სურამის ციხისა - Ambavi Souramis Tsikhisa; en russe: Легенда о Сурамской крепости) est un superbe film de Serge Paradjanov et David Abachidzé qu'il est possible de commander dans une édition en DVD sous-titrée en français et accompagnée de très intéressants bonus auprès du Russian Cinema Council (www.ruscico.com )*. Le film fut tourné en 1984: c'était le premier film que Paradjanov, cinéaste persécuté par le pouvoir communiste, arrivait à tourner depuis Sayat Nova en 1968. Il avait entre-temps passé quatre ans en camp de concentration (1973-1977), suivis de nouveaux séjours en prison, ce qui avait ruiné sa santé (diabète, cancer) et entraîner sa mort prématurée en 1990. Comme me disait mon excellent ami l'archimandrite roumain Gabriel Burzo, emprisonné sous Georghiu-Dej pour avoir défendu le nouveau-martyr Florea Mureşan, "on vieillit vite, dans les prisons communistes..."

Dédiée aux "guerriers géorgiens de tous les temps", La légende de la forteresse de Souram s'inspire d'une légende géorgienne, qui correspond à un très vieux thème bien connu dans les Balkans, et qui a inspiré une nouvelle à Marguerite Yourcenar ("Le lait de la mort", in Marguerite Yourcenar, Oeuvres romanesques, La Pléiade, Gallimard, Paris 1990, pp. 1162-1171), un roman à Ismaïl Kadaré (Ura me tri harqe, traduit en français sous le titre Le pont aux trois arches) et un essai à Mircea Eliade (Comentarii la Legenda Meşterului Manole, traduit en français sous le titre Commentaires sur la légende de Maître Manole). Ce thème bien connu, c'est celui de l'être humain que l'on devra emmurer pour assurer la solidité d'une construction. Le professeur Gottfried Schramm, dans son ouvrage Anfänge des albanischen Christentums, voyait dans ce thème un souvenir des sacrifices humains pratiqués lors de la fondation des bâtiments avant la christianisation, et qui sont en effet attestés dans plusieurs cultures anciennes.

Paradjanov donne toutefois un sens nouveau au mythe, puisque, dans La légende de la forteresse de Souram, le jeune homme qui accepte d'être emmuré dans les murailles de la forteresse devient le symbole de tous les jeunes hommes qui ont un jour revêtu l'uniforme et porté les armes pour leur pays: ce sont eux, les pierres vivantes et les vraies forteresses. A tout le discours nihiliste et antipatriotique de notre époque ("ils sont morts pour rien"), le film de Paradjanov et Abachidzé apporte un démenti éclatant. Ce ne sont pas là des sentiments méprisables.

Il est inutile que je m'attarde sur la beauté des images: je ne peux pas rendre par écrit ce que l'oeil ressent, je ne me sens pas le courage de décrire ici une émotion esthétique aussi profonde. Certains critiques ont pu dire que ce film était un sérieux prétendant au titre de film le plus beau du monde. Et pourtant, Les chevaux de feu, c'était déjà superbe...

Il me paraît plus intéressant de mentionner que le film constitue aussi une introduction à la foi et à l'histoire du peuple géorgien. Le lien avec le monde grec est constamment rappelé par la présence de caryatides dans le décor d'un des lieux principaux de l'action - n'oublions pas que Médée était Géorgienne: ce pays est lié à notre culture depuis des temps bien antérieurs au christianisme. Il y a une scène magnifique où un montreur de marionettes résume toute l'histoire géorgienne en quatre personnages: Prométhée, le roi Pharnavaz Ier (à qui les Géorgiens attribuent l'invention de leur alphabet que saint Mesrop Machtots aurait peut-être perfectionné par la suite), sainte Nino et la sainte reine Thamar. Cette introduction à la culture d'un peuple est un thème récurrent chez Paradjanov, que ce soit les Houtsoules dans Les Chevaux de feu en 1965, les Arméniens dans Sayat Nova en 1967 ou les musulmans turcophones d'Azerbaïdjan dans Achik-Kérib en 1988.

La religion est omniprésente dans le film, surtout à travers l'histoire tragique de Nodar Zakarachvili, contraint par l'oppression des seigneurs féodaux à s'enfuir en pays musulman où, pour gagner la liberté et la fortune, il apostasie et devient Osman Aga. Une partie du film montre son tourment, sa décision de revenir à la foi orthodoxe, sa réconciliation (un prélat célébrant pour lui le rite de la réconciliation des apostats), et l'acceptation sereine du martyre lorsque des musulmans le tuent pour avoir renié l'Islam. Cette histoire, secondaire par rapport au thème principal du film, devrait être particulièrement intéressante pour un spectateur orthodoxe: c'est le schéma de la vie de la grande majorité des nouveaux-martyrs du temps de la Turcocratie (conversion plus ou moins forcée à l'Islam - réconciliation avec l'Orthodoxie - martyre). Paradjanov avait lui-même été confronté à une situation semblable dans sa vie: sa première épouse, la Tatare Nigyar Kerimova, s'était convertie de l'Islam à l'Orthodoxie au moment de leur mariage et avait été assassinée par sa famille quelques années plus tard pour la punir d'avoir rejoint le Sauveur. Tous les cinéastes n'ont pas été mariés à une martyre... Paradjanov n'en gardera pourtant pas de haine pour les musulmans, puisque son dernier film Achik-Kérib sera un conte se déroulant au sein d'un peuple musulman.


Ces faits, en particulier l'existence du rite de la réconciliation des apostats, sont complètement oubliés de nos jours en Occident, et pourtant la question s'est aussi posée en Méditerranée occidentale dans des temps pas si anciens (cf. le livre de Bartholomé et Lucile Bennassar, Les chrétiens d'Allah). Il est vrai aussi que je vois mal notre cinéma arriver à évoquer la douleur de l'homme qui veut retrouver la religion de son enfance comme le fait Paradjanov dans le cas du personnage d'Osman Aga, ni mettre en scène quelque chose d'aussi extraordinaire que le sacrifice de Zourab, qui permettra à la forteresse de Souram de s'élever à jamais.

Mais à l'oubli dans lequel on essaie d'engloutir nos peuples, il est permis de préférer les légendes qui remontent à des temps immémoriaux, surtout quand le conteur s'appelle Paradjanov... et qu'il nous montre ce que Hollywood ne peut pas nous montrer.

* Je découvre maintenant qu'il existe aussi un DVD chez Films sans frontières. Je ne peux que parler de ce que j'ai vu (le DVD édité par le Ruscico). Il y a parmi les bonus un très intéressant entretien avec la deuxième épouse de Paradjanov, l'Ukrainienne Svetlana Ivanovna Cherbatiouk, qui raconte ce que fut le calvaire de son mari. Et j'ai sursauté en regardant le documentaire: Madame Cherbiatouk racontait comment son époux fut secouru par Lili Brik (soeur d'Elsa Triolet) et par Louis Aragon. Comme quoi, tout arrive...

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