Recension: «L'ivrogne et la marchande de fleurs »

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Claude le Liseur
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Recension: «L'ivrogne et la marchande de fleurs »

Message par Claude le Liseur » dim. 06 sept. 2009 17:57

Nicolas Werth, L’ivrogne et la marchande de fleurs, Tallandier, Paris 2009, 335 pages.

L’auteur est un spécialiste français bien connu de l’histoire soviétique. Sous ce titre a priori ésotérique (mais expliqué dans le premier et le dernier chapitre de l’ouvrage) se cache une étude de l’un des plus grands massacres de masse (mais il fut loin d’être le seul) organisé par le pouvoir communiste en Union soviétique : la grande purge, dont le déclenchement fut ordonné par l’« Ordre opérationnel du commissaire du peuple aux Affaires intérieures de l’URSS n° 0447 sur l’opération de répression des ex-koulaks, criminels et autres éléments antisoviétiques » du 30 juillet 1937 (résumé pp. 88 s.) et dont l’arrêt fut ordonné par une résolution secrète du Politburo du 17 novembre 1938 (texte pp. 292-296).
(On notera d’ailleurs, au passage, une particularité du droit communiste étonnante pour un juriste de tradition romano-germanique : une grande part de la législation communiste était secrète).


Entre ces deux dates, M. Werth estime le nombre des personnes fusillées dans le cadre de cette purge à 750'000, chiffre basé sur les aveux des dirigeants soviétiques (un document envoyé à Khrouchtchev par le colonel Pavlov le 11 décembre 1953, reproduit en annexe du livre, fait état de 745'220 fusillés et 1'632'106 déportés au cours des quinze mois que dura la purge), et qui paraît très sous-évalué quand on observe l’évolution de la démographie soviétique au cours de cette période.

Le livre décrit, de manière à la fois pédagogique et concise, le fonctionnement concret de cette opération de répression : processus de prise de décision, arrestations et tortures, exécutions et déportations. L’étrange système pénal mis en place par les communistes dans le cadre de cette opération ne prévoyait que deux peines : la mort (« catégorie A ») ou la déportation dans les camps de concentration du Goulag pour une période de 10 ans (« catégorie B »). (Là encore, on notera que les peines prononcées, en ce qui concernait les déportations, n’avait aucune portée pratique : les déportés de 1937 qui étaient encore en vie en 1945 ou 1947 virent leur peine prolongée par décision administrative). La sentence était prononcée par la police politique (NKVD) elle-même, sans aucun procès, sur la base des quotas à remplir fixés par les organes supérieurs du parti communiste. Devant ces faits, il est d’autant plus pénible de voir, encore de nos jours, des propagandistes communistes d’expression française faire l’éloge de la « justice » soviétique pour l’opposer à l’arbitraire de Guantanamo (qui est effectivement arbitraire, là n’est pas la question) et oser affirmer que nul ne fut déporté au Goulag sans jugement.

Il faut souligner que l’on essayait le plus possible de tenir secret le sort réel des personnes arrêtées : laisser croire à la possibilité d’une survie de quelques années supplémentaires dans l’enfer du Goulag, était une méthode répressive plus efficace que d’annoncer les exécutions. C’est ainsi que l’édition française du livre du RP Paul Florensky, La colonne et le fondement de la vérité (traduction du prince Constantin Andronikoff, L’Âge d’Homme, Lausanne 1975 – édition originale russe Столп и утверждение истины, Moscou 1914) indique que l’auteur mourut en 1943 « au bagne », alors qu’on sait aujourd’hui qu’il fut fusillé le 8 décembre 1937 (cf. l’introduction écrite par l’abbé Germain et le frère Damascène à l’édition anglaise [traduite du russe par Richard Betts] du Sel de la Terre du RP Paul Florensky – Salt of the Earth, St. Herman of Alaska Brotherhood, Platina [CA] 1999, p. 32 – édition originale Соль Земли, Serguiev Possad 1909).

Bien sûr, l’une des originalités de cette opération de répression menée par les communistes vingt ans après leur arrivée au pouvoir et quinze ans après la fin de toute résistance armée était qu’elle frappait fort peu d’opposants, puisqu’il n’y en avait plus depuis longtemps. Ce trait du communisme a d’ailleurs frappé le grand romancier catholique italien Eugenio Corti dans son chef d’œuvre Le Cheval rouge. Dans le roman, le lieutenant Michele Tintori, officier du corps expéditionnaire italien en Union soviétique, un des rares prisonniers de guerre italiens à avoir survécu à la période d’extermination des prisonniers de guerre par la faim ordonnée par le parti communiste d’Union soviétique au début de 1943, dialogue avec un professeur russe déporté au Goulag et qu’il côtoie sur un chantier concentrationnaire. Dans le texte original italien, une partie du dialogue (notée en italiques, et également en italiques dans la traduction française; le mot russe lager est aussi noté en italiques) est en français dans le texte, parce que c’est la langue dans laquelle communiquent les deux personnages. (En 1943, il restait encore en Union soviétique des intellectuels qui avaient appris le français avant l’arrivée au pouvoir des communistes en 1917 ; quant au personnage italien, il est originaire de Lombardie, où la connaissance du français comme langue étrangère reste encore très répandue de nos jours, du fait, m’a-t-on dit à Milan, d’une relative proximité entre dialecte lombard et français standard.)

« L’altro annuì appena. « Li vedete questi miei compagni di sorte? » disse, sempre parlando a mezza voce e sempre senza guardare il suo interlocutore: « Io ne conosco parecchi, ce n’è d’ogni tipo, brava gente e carogne (des vaches), ma non c’è un solo colpevole; non uno, voglio dire, che abbia commesso le délit (il reato) per cui è stato condannato. Avete capito? Non uno. E così tutti gli altri milioni di deportati.»

Michele sussoltò: « Milioni avete detto? Milioni?»

« Certamente. Ho detto millioni di deportati. E tutti innocenti. In Russia chiunque sai che noi deportati siamo innocenti: i giudici, le guardie, la gente, ogni persona lo sa. Però tutti fingono (font semblant) di non saperlo. Anzi di più: fingono di non sapere nemmeno che milioni di loro concittadini sono rinchiusi nei lager. Perché ciascuno ha paura, se ne parla, di fare la stessa fine. Capite?»»

(Eugenio Corti, Il cavallo rosso, 24e édition, Ares, Milan 2009, p. 704.)

Traduction française de Françoise Lantieri :

« L’autre acquiesça aussitôt. « Vous les voyez, mes compagnons d’infortune ? », dit-il, toujours à mi-voix et sans regarder son interlocuteur. « J’en connais beaucoup : il y en a de toutes sortes, des braves gens et des vaches, mais il n’y a pas un seul coupable ; pas un seul, je veux dire, qui ait commis le délit pour lequel il a été condamné ; vous comprenez ? Pas un seul. Et c’est pareil pour les autres millions de déportés. »

Michel murmura : « Millions avez-vous dit ? Millions ? »

- Certainement. J’ai dit millions de déportés. Et tous innocents. En Russie tout le monde sait que nous sommes innocents : les juges, les gardes, les gens ordinaires, tout le monde le sait. Mais tous font semblant de ne pas le savoir. Plus même : ils font semblant de ne pas savoir que des millions de leurs concitoyens sont enfermés dans des lager. Parce que tout le monde a peur, s’il en parle, de subir le même sort. Vous comprenez ? »»

(Eugenio Corti, Le cheval rouge. Traduit de l’italien par Françoise Lantieri. L’Âge d’Homme, Lausanne 1996, p. 537.)

Ce que le romancier Corti exprime ici avec son génie littéraire, l’historien Werth le décrit avec des exemples concrets tirés des archives ouvertes depuis la fin du régime communiste. Une fois fusillés les derniers représentants de l’ancienne aristocratie ou les derniers survivants des anciens partis politiques, il fallait bien, pour remplir les quotas fixés par les organes supérieurs du parti communiste d’Union soviétique, frapper de plus en plus loin, de plus en plus bas et de plus en plus au hasard. Au terme du processus, les communistes pouvaient, pour remplir le quota, finir par fusiller n’importe qui pour n’importe quoi.

C’est ainsi que s’explique le titre à première vue sybillin du livre : « l’ivrogne », c’est le contrôleur des chemins de fer Alexis Nikolaïevitch Vdovine, fusillé au polygone de Boutovo le 3 décembre 1937 pour avoir, au cours d’une beuverie, jeté une bouteille vide sur le portait du président de l’Union soviétique, le camarade Kalinine (pp. 11-14) ; « la marchande de fleurs », c’est la retraitée Alexandra Petrovna Nikolaïevna, 74 ans, fusillée le 18 décembre 1937 à Leningrad : elle améliorait son ordinaire en vendant des fleurs à l’entrée du cimetière Preobrajenski et fut soupçonnée par les communistes d’avoir répandu la rumeur qu’on amenait au cimetière des fourgons entiers de fusillés (pp. 279-287). Ces deux anecdotes sont d’ailleurs révélatrices de certains traits de la mentalité communiste : le culte religieux rendu aux dirigeants, puisqu’une éraflure sur le portait de l’un d’entre eux pouvait justifier l’exécution d’un homme ; l’obsession du secret, puisqu’alors même qu’on fusillait partout, il ne fallait surtout pas le dire.

La grande purge, même si elle avait tendance à frapper au hasard, visait tout de même en premier lieu des catégories précises de la population.

L’un des grands mérites du livre est de souligner à quel point certaines minorités ethniques, jugées trop proches de l’Occident capitaliste, libéral ou conservateur, en tout cas non communiste, étaient vouées à l’extermination – en premier lieu, les minorités allemande, grecque, lettone, finlandaise et surtout polonaise. En l’espace de seize mois, près du cinquième de la minorité polonaise d’Union soviétique – 123'000 personnes sur 636'000 – fut exterminé (p. 242 – et, je l’ai souligné, les estimations de Werth sont conservatrices) ! Pour la minorité grecque d’Union soviétique, surtout installée en Ukraine, on en aurait été, selon des statistiques du 10 septembre 1938 que M. Werth lui-même qualifie de « partielles » (p. 245), à 9'450 fusillés sur une population de quelque 100'000 âmes. Soit au moins un dixième de cette minorité exterminé en neuf mois, puisque la décision de s’attaquer à la minorité grecque avait été prise le 11 décembre 1937.

En dehors des minorités ethniques jugées proches de l’Occident, l’opération visait aussi à l’extermination de groupes sociaux considérés comme indésirables dans la société communiste. Il s’agit là de la partie du livre la plus intéressante pour un lecteur de confession orthodoxe, car 1937-1938 fut, comme 1921-1922 (mais on s’est moins intéressé à 1921-1922), un des sommets de la politique de destruction de l’Église orthodoxe par le communisme. M. Werth consacre quelques pages éclairantes, et qui devraient fournir matière à réflexion, au clergé en tant que « groupe à risque » dans le cadre de l’opération de 1937-1938.

Il estime (p. 257) que les membres du clergé furent anéantis à 90% au cours des seize mois de la purge de 1937.

Au recensement de janvier 1937, 31'298 serviteurs du culte étaient enregistrés en Union soviétique ; au début de 1941, il en resterait 5'665, mais dont plus de la moitié sur les territoires annexés par l’Union soviétique à partir de septembre 1939 dans le cadre de son alliance avec Hitler. Autrement dit, les effectifs du clergé étaient passés de quelque 31'000 à quelque 3'000 suite à l’opération de 1937-1938, et le nombre d’églises orthodoxes de 20'000 à 1'000.

M. Werth reproduit d’ailleurs des extraits d’un rapport de Iejov, le chef du NKVD, à Staline, daté de décembre 1937, c’est-à-dire seulement quatre mois après le déclenchement de l’opération, et que tout chrétien orthodoxe devrait méditer :

« Grâce à nos opérations, la direction de l’Église orthodoxe a été presque entièrement liquidée. 166 métropolites et évêques ont été arrêtés (81 déjà condamnés à mort) ainsi que 9'116 popes (4'629 déjà condamnés à mort), 2'173 moines et moniales (934 déjà condamnés à mort), 19'904 autres activistes cléricaux (7'004 déjà condamnés à mort). » (p. 258)

Un rythme difficile à égaler: 20 évêques condamnés à mort chaque mois...

Il est dès lors clair que jamais aucune chrétienté ne se trouva jamais dans une situation aussi dramatique que l’Église orthodoxe en Union soviétique en 1937-1938. Le seul précédent qui vienne à mon esprit est la destruction quasi-totale de l’Église apostolique arménienne (monophysite) sur le territoire de l’Empire ottoman en 1915; la seule situation similaire par la suite fut la destruction de l'Église orthodoxe par les catholiques romains sur le territoire de l'«État indépendant de Croatie» en 1941-1945.
Il fallut les circonstances bien particulières de la guerre germano-soviétique de 1941-1945 pour empêcher la disparition totale du christianisme orthodoxe sur les immenses territoires de l’Union soviétique (la décision des Allemands de rouvrir une partie des lieux de culte dans les territoires qu’ils occupaient ; la nécessité pour Staline de jeter du lest en matière religieuse, à la fois pour plaire à ses nouveaux alliés anglo-saxons et pour pouvoir faire appel au patriotisme russe).

L’honnêteté commande d’ailleurs de préciser que, dans les régions à majorité musulmane de l’Union soviétique, l’Islam ne fut guère mieux traité que l’Orthodoxie dans les régions de tradition chrétienne.

Seule la lecture d’un livre comme celui de M. Nicolas Werth, que je ne saurais assez chaudement recommander, permet de prendre conscience de ce que fut le calvaire enduré par l’Église orthodoxe en Russie, en Ukraine et en Biélorussie, l’opération de 1937-1938 n’étant d’ailleurs pas la seule de ce genre. Cette prise de conscience devrait elle-même fournir matière à des réflexions, que je vois au moins dans trois axes.

Le premier est celui de l’incommensurable ignorance de l’Occident. L’extermination du clergé orthodoxe en Union soviétique offrait une démonstration irréfutable de la manière dont le communisme entendait traiter le christianisme. Elle n’empêcha pas, à partir de 1958 environ, l’engagement massif, comme « compagnons de route » et autres « imbéciles utiles », de très nombreux chrétiens du monde libre, catholiques ou protestants (mais rarement, et pour cause, orthodoxes…) aux côtés des partis communistes de leur pays. Dans des pays comme la France, cette trahison fit des adeptes jusque dans les rangs de l’épiscopat catholique romain, et ceci au mépris des positions du Vatican, qui fut toujours réservé quant à ces étranges compagnonnages et qui avait tout de même jeté toutes ses forces dans la bataille pour sauver la liberté de l'Italie lors des élections législatives de 1948. Je ne vois guère que ces apostats se fussent repentis. En tout cas, leur trahison a joué un rôle majeur dans la dislocation de l’intérieur des sociétés d’Europe occidentale (ce que le romancier italien cité plus haut, Eugenio Corti, évoque aussi très bien dans les derniers chapitres du Cheval rouge). Faut-il aussi voir dans cette lamentable complicité une manifestation d'ethnocentrisme de certains protestants et catholiques d'Europe occidentale et du monde anglo-saxon, persuadés qu'ils ne pouvaient être traités par les communistes de la même façon que l'avaient été les «obscurantistes» orthodoxes russes?

Le deuxième est que, si le pardon n’est pas l’oubli, on ne voit guère qu’il y ait eu la moindre demande de pardon de la part des communistes pour les atrocités commises. Il est un peu lassant, en tout cas de mon point de vue, de voir des personnes dont les familles étaient notoirement liées à l’espionnage soviétique en Europe occidentale et qui n’ont jamais renié leur passé communiste, venir donner, jusque sur internet, des leçons de christianisme (et de nationalisme…) à ceux qu’ils qualifiaient naguère d’ « émigrés blancs » (comme d’ailleurs, aux orthodoxes occidentaux). Il est un peu lassant de voir d'anciens militants communistes, infiltrés naguère jusque dans les plus hauts rangs de la hiérarchie orthodoxe, continuer à parader en servant désormais d’autres causes séculières et mondaines (l’œcuménisme, l’impérialisme anglo-saxon, l’impérialisme de son propre pays, une combinaison de tout cela, selon les cas et selon les pays), mais sans jamais avoir un seul instant songé que leur absence total de foi aurait plutôt dû les amener à renoncer à leur fonction épiscopale et à se défroquer. Il est un peu lassant de voir, de temps à autre, quelque survivant du communisme francophone (qui fut si puissant et si nocif) venir se livrer à une infiltration plus ou moins grossière du milieu orthodoxe dans lequel il voit sans doute une minorité moins perméable que l’ensemble de la société aux idées du capitalisme anglo-saxon et par conséquent plus réceptive à son discours à lui.

Le troisième axe de réflexion est que l’on voit désormais certains clercs, eux vraiment orthodoxes, faire comme si rien de tout cela n’avait jamais existé. Que l’on me comprenne : je sors ici de la problématique du pardon et de l’oubli ; je voudrais parler de la problématique concrète de la situation de la foi après une pareille entreprise d’extirpation. On se doute bien que la disparition des neuf dixièmes du clergé, la fermeture des dix-neuf vingtièmes des lieux de culte, la propagande permanente en faveur de l’athéisme, l’absence d’éducation religieuse, laissent des traces. Si l’on garde ces événements à l’esprit, on ne doit pas s’étonner du caractère souvent superficiel de la renaissance religieuse après la chute du communisme, de l’absence de conviction ferme chez la plupart des fidèles et de l’ignorance abyssale des fondements de sa propre religion (et aussi des fondements des autres religions – cette ignorance est un facteur important d’indifférence, d’adogmatisme et de confusionnisme). En revanche, on peut s’étonner du fait que le passé soit gommé sans prendre en conséquence les exigences qu’il impose au présent, notamment l’immense effort de catéchèse, de mission intérieure et d’évangélisation pour réparer les dégâts causés par des décennies où tous les moyens de communication furent utilisés en faveur de l’athéisme et aucun en faveur de la foi. Il y a fort à craindre que, dans certains diocèses, on remplacera l’effort nécessaire d’évangélisation par un appel au sentimentalisme d’une part, à la confusion entre ethnie et religion d’autre part ; sentimentalisme et confusion qui seront à leur tour générateurs de drames spirituels… et temporels.
Dernière modification par Claude le Liseur le mer. 09 sept. 2009 19:25, modifié 1 fois.

Alexandr
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Re: Recension: «L'ivrogne et la marchande de fleurs »

Message par Alexandr » mer. 09 sept. 2009 16:32

Claude le Liseur a écrit :

Entre ces deux dates, M. Werth estime le nombre des personnes fusillées dans le cadre de cette purge à 750'000, chiffre basé sur les aveux des dirigeants soviétiques (un document envoyé à Khrouchtchev par le colonel Pavlov le 11 décembre 1953, reproduit en annexe du livre, fait état de 745'220 fusillés et 1'632'106 déportés au cours des quinze mois que dura la purge), et qui paraît très sous-évalué quand on observe l’évolution de la démographie soviétique au cours de cette période. [...]

Vous pouvez nous en dire plus à propos de la démographie en URSS?[/u][/b]

Claude le Liseur
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Re: Recension: «L'ivrogne et la marchande de fleurs »

Message par Claude le Liseur » jeu. 10 sept. 2009 17:24

Alexandr a écrit :
Claude le Liseur a écrit :

Entre ces deux dates, M. Werth estime le nombre des personnes fusillées dans le cadre de cette purge à 750'000, chiffre basé sur les aveux des dirigeants soviétiques (un document envoyé à Khrouchtchev par le colonel Pavlov le 11 décembre 1953, reproduit en annexe du livre, fait état de 745'220 fusillés et 1'632'106 déportés au cours des quinze mois que dura la purge), et qui paraît très sous-évalué quand on observe l’évolution de la démographie soviétique au cours de cette période. [...]

Vous pouvez nous en dire plus à propos de la démographie en URSS?[/u][/b]

Une fois de plus, je ne peux que vous renvoyer à l'étude du spécialiste étasunien de la quantification démographique des génocides, le professeur R.J. Rummel, consacrée aux chiffres du massacre de masse en Union soviétique:

R.J. Rummel

Lethal Politics. Soviet Genocide and Mass Murder since 1917

Transaction Publishers 1996 (réimpression de l'édition de 1990)

où vous trouverez l'indication des sources (cent trente-sept sources sont indiquées pour l'estimation du nombre des victimes du communisme soviétique au cours des années 1936, 1937 et 1938) et les méthodes de calcul statistiques et démographiques. Il aborde en particulier (pp. 123-124) la question du fameux recensement de 1937 (donc avant les effets de la grande purge) annulé parce qu'il laissait apparaître une mortalité trop grande pour être avouée dans les statistiques.

Sur le nombre des fusillés, Rummel (op. cit., p. 116) ne contredit pas Werth: il donne une estimation moyenne d'un million de fusillés au cours de cette période, mais son estimation porte sur trois années (de janvier 1936 à décembre 1938), alors que Werth donne 750'000 fusillés pour la grande purge d'août 1937 à décembre 1938. Si l'on réunit les estimations de Rummel et de Werth, cela laisserait 750'000 fusillés pour la grande purge et 250'000 pour la période du 1er janvier 1936 au 31 juillet 1937, qui, avec une moyenne de 433 exécutions par jour, aurait ainsi été une péridode de relative modération selon les critères du communisme (on monta ensuite à une moyenne de 1'500 exécutions par jour au cours de la grande purge).

Toutefois Rummel indique que le chiffre d'un million de fusillés constitue une estimation moyenne, et que le chiffre réel pourrait se situer au-delà d'un million sans dépasser le chiffre de deux millions.

Je ne mentionne que pour mémoire l'estimation la plus basse citée par Rummel (500'000 fusillés au cours de ces trois années), puisque tout le monde reconnaît maintenant des chiffres supérieurs.

Là où le travail de Rummel diffère de celui de Werth (ou plutôt le complète), c'est que Werth ne donne que le chiffre des fusillés, là où Rummel essaye d'estimer le nombre des déportés exterminés par d'autres moyens dans les camps de concentration du Goulag au cours de ces trois années 1936, 1937 et 1938. Il aboutit à une estimation moyenne de trois millions de morts (pour une population de déportés d'environ sept millions de personnes à la fin de 1935, il est vrai considérablement gonflée par les déportations de 1937-1938). Ce chiffre comprend, bien sûr, plusieurs dizaines de milliers morts de faim, de soif ou des suites des tortures endurées au cours de leur transfert et avant d'avoir atteint le lieu de leur déportation.

En effet, se focaliser sur les exécutions, c'est oublier la remarquable efficacité du communisme en matière de mortalité par la faim et le travail forcé. C'est, pour reprendre le cas d'un autre régime communiste, faire l'erreur de l'actuel tribunal cambodgien chargé de juger d'anciens dignitaires du parti communiste cambodgien (Khmer rouge), qui se focalise sur le commandant de la prison S-21 de Tuol Sleng, d'où, certes, on ne sortait pas vivant, mais qui ne représentait qu'un pour cent environ des victimes du communisme cambodgien au cours de son bref passage au pouvoir (avril 1975 - janvier 1979).

Donnons quelques illustrations de cette meurtrière efficacité . Dans le cadre de la soviétisation des pays baltes et des territoires arrachés à la Pologne et à la Roumanie en 1939-1940 à l'époque de l'alliance entre l'Union soviétique et l'Allemagne, Rummel donne l'exemple d'un groupe de 200 Lettons déportés au camp de l'île de Bilina dont un quart avait succombé aux conditions du camp après quatre mois de détention (Rummel, op. cit., p. 132). Il rappelle comment, dans le cas de la Bessarabie (où il s'agissait d'extirper la nationalité roumaine), les Soviétiques déportèrent d'un coup le dixième de la population (Rummel, op. cit., p. 133). On sait qu'en 1944-1945, des minorités ethniques entières, de parfois plusieurs centaines de milliers d'individus, comme les Tchétchènes, furent déportées en une journée. On sait que, sur les 86'000 prisonniers de guerre italiens en Union soviétique, 22'000 moururent de faim et de soif dans les trains qui les transportaient vers les camps de prisonniers et que 38'000 moururent dans les camps de prisonniers (pour l'essentiel en quelques semaines, avant que Staline ordonnât de leur appliquer un traitement normal, de peur que l'absence de tout survivant parmi eux ne fût nuisible à la cause du communisme en Italie) (Maria Teresa Giusti, I prigioneri italiani in Russia, Il Mulino, Bologne 2003, p. 228). Je ne vois pas pourquoi, pendant la grande purge de 1937-1938, on aurait renoncé à des méthodes aussi éprouvées pour ne plus avoir recours qu'aux exécutions.

L'estimation moyenne de Rummel est donc de quatre millions de morts (un quart par exécution, trois quarts par d'autres méthodes dans les camps) pour les trois années 1936, 1937 et 1938, mais il ne cache pas que le nombre réel pourrait être bien supérieur.

C'est une qualité du livre de Rummel que de toujours mentionner, pour chacun des facteurs composant la machine du meurtre de masse en Union soviétique, l'estimation basse, l'estimation moyenne et l'estimation haute. Ainsi, on se souvient qu'en 1932-1933, les communistes avaient organisé l'extermination par la faim de la paysannerie ukrainienne, à la fois par haine de classe (la haine des communistes pour les paysans, qui est une constante universelle, se dissimulait à l'époque sous le nom de collectivisation des terres) et dans le but d'extirper à la fois le sentiment national ukrainien et la religion orthodoxe (la paysannerie constituait, dans l'Ukraine de cette époque, la base sociologique à la fois du nationalisme et de l'Église). Rummel donnait dans son livre une estimation moyenne de 5 millions de morts lors de cette fameuse famine organisée de 1932-1933 connue en ukrainien sous le nom de Голодомор (Holodomor), mais indiquait que le chiffre réel pouvait se situer entre 3 et 10 millions (Rummel, op. cit., page 90). Près de vingt ans après la publication du livre de Rummel, force est de constater que les évaluations données se situent toujours entre 3 et 10 millions, même si l'ONU, par exemple, reconnaît plutôt un chiffre de 7 millions, supérieur à la moyenne reconnue par Rummel, mais toujours dans la fourchette qu'il avait calculée, ce qui montre le sérieux de son travail, mais aussi le fait que, au fur et à mesure de la découverte de documents et de l'ouverture des archives, on peut constater que le nombre réel des victimes est parfois supérieur aux estimations moyennes de Rummel.

Anne Geneviève
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Message par Anne Geneviève » jeu. 10 sept. 2009 18:07

Merci de cette recension particulièrement intéressante.
"Viens, Lumière sans crépuscule, viens, Esprit Saint qui veut sauver tous..."

Claude le Liseur
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Re: Recension: «L'ivrogne et la marchande de fleurs »

Message par Claude le Liseur » mar. 12 janv. 2010 19:48

Claude le Liseur a écrit :Le troisième axe de réflexion est que l’on voit désormais certains clercs, eux vraiment orthodoxes, faire comme si rien de tout cela n’avait jamais existé. Que l’on me comprenne : je sors ici de la problématique du pardon et de l’oubli ; je voudrais parler de la problématique concrète de la situation de la foi après une pareille entreprise d’extirpation. On se doute bien que la disparition des neuf dixièmes du clergé, la fermeture des dix-neuf vingtièmes des lieux de culte, la propagande permanente en faveur de l’athéisme, l’absence d’éducation religieuse, laissent des traces. Si l’on garde ces événements à l’esprit, on ne doit pas s’étonner du caractère souvent superficiel de la renaissance religieuse après la chute du communisme, de l’absence de conviction ferme chez la plupart des fidèles et de l’ignorance abyssale des fondements de sa propre religion (et aussi des fondements des autres religions – cette ignorance est un facteur important d’indifférence, d’adogmatisme et de confusionnisme). En revanche, on peut s’étonner du fait que le passé soit gommé sans prendre en conséquence les exigences qu’il impose au présent, notamment l’immense effort de catéchèse, de mission intérieure et d’évangélisation pour réparer les dégâts causés par des décennies où tous les moyens de communication furent utilisés en faveur de l’athéisme et aucun en faveur de la foi. Il y a fort à craindre que, dans certains diocèses, on remplacera l’effort nécessaire d’évangélisation par un appel au sentimentalisme d’une part, à la confusion entre ethnie et religion d’autre part ; sentimentalisme et confusion qui seront à leur tour générateurs de drames spirituels… et temporels.
Dernière anecdote en date. Il y a une dizaine de jours, une jeune femme ukrainienne (née en 1981) m'expliquait que, dans sa petite enfance encore, en tout cas quand elle avait six ans (1987), ses parents ne pouvaient aller à l'église qu'en cachette, qu'elle était restée marquée à jamais par ce passé, que le passé soviétique avait fait disparaître toute trace de religion et qu'elle était restée dans l'athéisme de cette époque. C'était un témoignage très intéressant, semblable à de nombreux autres témoignages que j'ai reçus dans ma vie d'orthodoxe (et sans oublier de mentionner que ces explications me furent données sans agressivité, alors que des situations similaires peuvent aboutir à de grandes manifestations d'hostilité à l'égard des convertis d'Europe occidentale quand la fidélité à l'athéisme soviétique se double d'une sorte de surenchère ethno-culturelle et aboutit aux phénomènes d'athées se considérant propriétaires de ce qui est supposé être un lieu de culte). Au vu de toutes ces expériences, je suis toujours supris par la naïveté des Occidentaux qui persistent à croire qu'une guerre contre la religion, menée sur une durée de 71 ans avec des moyens matériels colossaux et une totale absence de scrupules, n'a laissé aucune trace, et qui imaginent que les peuples de l'ancienne Union soviétique sont revenus comme par enchantement à leur culture et à leur foi d'avant le cataclysme. Bien sûr, je ne crois qu'à moitié que les Occidentaux soient si naïfs; cela procède de l'amnésie des crimes du communisme, amnésie entretenue par la classe dirigeante (politique, économique, médiatique) d'Europe continentale et des pays anglo-saxons, qui sait quelle terrible responsabilité elle a porté dans la naissance, le maintien et l'expansion du communisme soviétique. Croire que les peuples soumis à 71 ans de persécution antireligieuse ont pu retourner sans dommages à une vie spirituelle, cela permet aussi de se dispenser du devoir de mémoire et de questionnement, et de tranquillement fermer la page sur une idéologie capable d'une violence démentielle (90% du clergé assassinés en seize mois!). Cette amnésie des crimes du communisme est, purement et simplement, un des éléments du confort de notre classe dirigeante.

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Re: Recension: «L'ivrogne et la marchande de fleurs »

Message par Claude le Liseur » sam. 05 juin 2010 13:23

Claude le Liseur a écrit : C'est une qualité du livre de Rummel que de toujours mentionner, pour chacun des facteurs composant la machine du meurtre de masse en Union soviétique, l'estimation basse, l'estimation moyenne et l'estimation haute. Ainsi, on se souvient qu'en 1932-1933, les communistes avaient organisé l'extermination par la faim de la paysannerie ukrainienne, à la fois par haine de classe (la haine des communistes pour les paysans, qui est une constante universelle, se dissimulait à l'époque sous le nom de collectivisation des terres) et dans le but d'extirper à la fois le sentiment national ukrainien et la religion orthodoxe (la paysannerie constituait, dans l'Ukraine de cette époque, la base sociologique à la fois du nationalisme et de l'Église). Rummel donnait dans son livre une estimation moyenne de 5 millions de morts lors de cette fameuse famine organisée de 1932-1933 connue en ukrainien sous le nom de Голодомор (Holodomor), mais indiquait que le chiffre réel pouvait se situer entre 3 et 10 millions (Rummel, op. cit., page 90). Près de vingt ans après la publication du livre de Rummel, force est de constater que les évaluations données se situent toujours entre 3 et 10 millions, même si l'ONU, par exemple, reconnaît plutôt un chiffre de 7 millions, supérieur à la moyenne reconnue par Rummel, mais toujours dans la fourchette qu'il avait calculée, ce qui montre le sérieux de son travail, mais aussi le fait que, au fur et à mesure de la découverte de documents et de l'ouverture des archives, on peut constater que le nombre réel des victimes est parfois supérieur aux estimations moyennes de Rummel.

Le Holodomor, que l'universitaire française Anne Lacroix-Riz persiste à présenter comme une invention de la propagande de la Pologne (!) et du Vatican (re-!) - mais on sait que, pour la gauche française, Katyn était une invention de la propagande allemande - fera désormais l'objet d'une commémoration annuelle dans la province du Québec http://www.radio-canada.ca/nouvelles/Na ... aine.shtml :

En adoptant à l'unanimité, mercredi, le projet de loi 390, les députés de l'Assemblée nationale du Québec ont reconnu de fait la grande famine ukrainienne de 1932-1933 comme étant un génocide.

Le texte prévoit en effet que le quatrième samedi du mois novembre de chaque année sera désormais, au Québec, le « Jour commémoratif de la famine et du génocide ukrainiens », plus connu sous le nom de l'Holodomor.

La province reconnaît ainsi que des millions d'Ukrainiens ont péri à cette époque, « victimes de la famine provoquée délibérément par le régime soviétique de Joseph Staline ».

Le Québec emboîte ainsi le pas à l'Alberta, à la Saskatchewan, au Manitoba, à l'Ontario et au gouvernement canadien qui ont déjà adopté des lois similaires.

Le projet de loi 390 avait a été introduit en novembre dernier par Louise Beaudoin, députée de Rosemont.

Ce sont les fripouilles communistes et leurs alliés qui ont lancé, dans le monde occidental, la pratique des guerres mémorielles. Il est heureux de voir qu'elles ne gagnent pas à tous les coups, et que le Golem commence à se retourner contre ses créateurs.
Qui sait, on verra peut-être un jour une commémoration annuelle du massacre d'Oran?
Je signale aussi, au passage, que Madame Beaudoin, qui est à l'origine de cette commémoration, est une élue péquiste et pas une francophone collabo qui aurait besoin, pour garder son siège, de "l'argent et des votes ethniques" (dixit Jacques Parizeau que l'on persécute depuis quinze ans parce qu'il a dit la vérité un certain soir d'octobre 1995 ).

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Re: Recension: «L'ivrogne et la marchande de fleurs »

Message par Claude le Liseur » ven. 19 août 2011 9:19

Claude le Liseur a écrit :

Bien sûr, l’une des originalités de cette opération de répression menée par les communistes vingt ans après leur arrivée au pouvoir et quinze ans après la fin de toute résistance armée était qu’elle frappait fort peu d’opposants, puisqu’il n’y en avait plus depuis longtemps. Ce trait du communisme a d’ailleurs frappé le grand romancier catholique italien Eugenio Corti dans son chef d’œuvre Le Cheval rouge. Dans le roman, le lieutenant Michele Tintori, officier du corps expéditionnaire italien en Union soviétique, un des rares prisonniers de guerre italiens à avoir survécu à la période d’extermination des prisonniers de guerre par la faim ordonnée par le parti communiste d’Union soviétique au début de 1943, dialogue avec un professeur russe déporté au Goulag et qu’il côtoie sur un chantier concentrationnaire. Dans le texte original italien, une partie du dialogue (notée en italiques, et également en italiques dans la traduction française; le mot russe lager est aussi noté en italiques) est en français dans le texte, parce que c’est la langue dans laquelle communiquent les deux personnages. (En 1943, il restait encore en Union soviétique des intellectuels qui avaient appris le français avant l’arrivée au pouvoir des communistes en 1917 ; quant au personnage italien, il est originaire de Lombardie, où la connaissance du français comme langue étrangère reste encore très répandue de nos jours, du fait, m’a-t-on dit à Milan, d’une relative proximité entre dialecte lombard et français standard.)

« L’altro annuì appena. « Li vedete questi miei compagni di sorte? » disse, sempre parlando a mezza voce e sempre senza guardare il suo interlocutore: « Io ne conosco parecchi, ce n’è d’ogni tipo, brava gente e carogne (des vaches), ma non c’è un solo colpevole; non uno, voglio dire, che abbia commesso le délit (il reato) per cui è stato condannato. Avete capito? Non uno. E così tutti gli altri milioni di deportati.»

Michele sussoltò: « Milioni avete detto? Milioni?»

« Certamente. Ho detto millioni di deportati. E tutti innocenti. In Russia chiunque sai che noi deportati siamo innocenti: i giudici, le guardie, la gente, ogni persona lo sa. Però tutti fingono (font semblant) di non saperlo. Anzi di più: fingono di non sapere nemmeno che milioni di loro concittadini sono rinchiusi nei lager. Perché ciascuno ha paura, se ne parla, di fare la stessa fine. Capite?»»

(Eugenio Corti, Il cavallo rosso, 24e édition, Ares, Milan 2009, p. 704.)

Traduction française de Françoise Lantieri :

« L’autre acquiesça aussitôt. « Vous les voyez, mes compagnons d’infortune ? », dit-il, toujours à mi-voix et sans regarder son interlocuteur. « J’en connais beaucoup : il y en a de toutes sortes, des braves gens et des vaches, mais il n’y a pas un seul coupable ; pas un seul, je veux dire, qui ait commis le délit pour lequel il a été condamné ; vous comprenez ? Pas un seul. Et c’est pareil pour les autres millions de déportés. »

Michel murmura : « Millions avez-vous dit ? Millions ? »

- Certainement. J’ai dit millions de déportés. Et tous innocents. En Russie tout le monde sait que nous sommes innocents : les juges, les gardes, les gens ordinaires, tout le monde le sait. Mais tous font semblant de ne pas le savoir. Plus même : ils font semblant de ne pas savoir que des millions de leurs concitoyens sont enfermés dans des lager. Parce que tout le monde a peur, s’il en parle, de subir le même sort. Vous comprenez ? »»

(Eugenio Corti, Le cheval rouge. Traduit de l’italien par Françoise Lantieri. L’Âge d’Homme, Lausanne 1996, p. 537.)

Ce que le romancier Corti exprime ici avec son génie littéraire, l’historien Werth le décrit avec des exemples concrets tirés des archives ouvertes depuis la fin du régime communiste. Une fois fusillés les derniers représentants de l’ancienne aristocratie ou les derniers survivants des anciens partis politiques, il fallait bien, pour remplir les quotas fixés par les organes supérieurs du parti communiste d’Union soviétique, frapper de plus en plus loin, de plus en plus bas et de plus en plus au hasard. Au terme du processus, les communistes pouvaient, pour remplir le quota, finir par fusiller n’importe qui pour n’importe quoi.

Pour ceux qui pourraient soupçonner d'exagération ou d'incompréhension des réalités russes et soviétiques un romancier italien, catholique romain et démocrate-chrétien comme Eugenio Corti, voici le témoignage littéraire d'un romancier ukrainien, juif et communiste, Vassili Grossman, qui dit les mêmes choses d'une manière plus ironique:

Dans les camps, Ivan Grigorievitch n'avait rencontré que peu d'hommes qui eussent réellement lutté contre le pouvoir soviétique.
Qui trouvait-on dans les camps? D'anciens officiers tsaristes. Ils avaient été arrêtés non pour avoir reconstitué une association monarchiste mais parce qu'ils auraient pu le faire.
Des sociaux-démocrates et des socialistes-révolutionnaires. Un grand nombre d'entre eux avaient été arrêtés alors qu'ils étaient loyaux et avaient perdu jusqu'au au goût de toute activité. On les avait arrêtés non parce qu'ils luttaient contre l'Etat soviétique mais parce qu'ils étaient censés pouvoir le faire.
On déportait dans les camps des paysans non parce qu'ils avaient lutté contre les kolkhozes mais parce que, dans certaines conditions, ils eussent peut-être pu s'y opposer.
Certaines personnes se trouvaient dans un camp pour avoir fait une critique innocente. L'un n'aimait pas les livres et les pièces primés par l'Etat, l'autre n'appréciait pas les postes de radio ou les stylos soviétiques. Dans certaines conditions, les hommes de cette sorte n'étaient-ils pas susceptibles de devenir des ennemis de l'Etat?
Des hommes étaient déportés pour avoir correspondu avec une tante ou un frère vivant à l'étranger: ils pouvaient plus facilement devenir des espions que ceux qui n'avaient pas de parents à l'étranger.
Cette terreur ne s'exerçait pas à l'encontre de criminels mais d'hommes qui, selon les organes de répression, risquaient un peu plus que d'autres de le devenir.
En dehors de cette sorte de détenus, on trouvait aussi dans les camps des hommes vraiment hostiles au pouvoir soviétique, qui avaient lutté contre lui: de vieux socialistes-révolutionnaires, des mencheviks, des anarchistes ou encore des partisans de l'indépendance de l'Ukraine, de l'Estonie, de la Lituanie et (pendant la Seconde Guerre mondiale) des partisans de Stepan Bendera.
Les détenus soviétiques les considéraient comme leurs ennemis mais, en même temps, ils les admiraient parce qu'ils avaient été arrêtés pour quelque chose.
Dans un camp à régime spécial, Ivan Grigorievitch avait rencontré un adolescent, un écolier, Boris Romachkine, qui avait été condamné à dix ans de détention: il avait réellement rédigé des tracts accusant l'Etat de condamner des innocents, il les avait réellement tapés à la machine, il les avait réellement collés la nuit sur les murs de certaines maisons de Moscou. Boris avait raconté à Ivan Grigorievitch que des dizaines d'employés du ministère de la Sûreté nationale (au nombre desquels figuraient plusieurs généraux) étaient venus le voir, le regarder: qu'un jeune garçon ait été arrêté pour avoir fait réellement quelque chose, cela les intéressait tous. Boris était célèbre dans le camp, tout le monde le connaissait, des détenus des camps voisins s'informaient de lui. Quand Ivan Grigorievitch avait été envoyé dans un nouveau camp situé à huit cents kilomètres du précédent, il avait entendu parler de Boris Romachkine dès le premier soir. Sa renommée courait toute la région de la Kolyma.
Mais l'étonnant, c'est que tous les hommes condamnés pour avoir fait quelque chose, pour avoir réellement lutté contre le pouvoir soviétique, estimaient que tous les détenus politiques, tous les zeks, étaient innocents, que tous sans exception méritaient d'être remis en liberté. Tandis que tous ceux qui avaient été arrêtés «pour des prunes», pour des actions imaginaires, ceux dont les dossiers avaient été fabriqués - et ils étaient des millions dans ce cas - avaient tendance à n'amnistier qu'eux-mêmes et s'efforçaient de démontrer la culpabilité des faux espions, des faux koulaks, des faux saboteurs, de justifier la férocité de l'Etat.

Vassili Grossman (traduit du russe par Jacqueline Lafond), Tout passe (titre original: Всё течёт…), in Œuvres, Robert Laffont, Paris 2011, pp. 926 s.

Claude le Liseur
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Re: Recension: «L'ivrogne et la marchande de fleurs »

Message par Claude le Liseur » dim. 26 août 2012 20:26

Claude le Liseur a écrit :
(...)

Il faut souligner que l’on essayait le plus possible de tenir secret le sort réel des personnes arrêtées : laisser croire à la possibilité d’une survie de quelques années supplémentaires dans l’enfer du Goulag, était une méthode répressive plus efficace que d’annoncer les exécutions. C’est ainsi que l’édition française du livre du RP Paul Florensky, La colonne et le fondement de la vérité (traduction du prince Constantin Andronikoff, L’Âge d’Homme, Lausanne 1975 – édition originale russe Столп и утверждение истины, Moscou 1914) indique que l’auteur mourut en 1943 « au bagne », alors qu’on sait aujourd’hui qu’il fut fusillé le 8 décembre 1937 (cf. l’introduction écrite par l’abbé Germain et le frère Damascène à l’édition anglaise [traduite du russe par Richard Betts] du Sel de la Terre du RP Paul Florensky – Salt of the Earth, St. Herman of Alaska Brotherhood, Platina [CA] 1999, p. 32 – édition originale Соль Земли, Serguiev Possad 1909).

A Moscou, rue Dimitrovka, pas si loin du Kremlin et curieusement dans l'immeuble qui jouxte le siège du Parquet général (Prokouratoura Rossiskoï Federatsi- Прокуратура Российской Федерации), il y a maintenant un musée national d'Histoire du Goulag. Petit, très petit, par rapport à l'importance du sujet, comme si celui-ci restait encore tabou. Mais émouvant, très émouvant. A l'entrée, une fois franchi le porche, vous pénétrez dans une cour intérieure avant de rentrer dans le bâtiment du musée. Dans la cour intérieure, il y a la reconstitution d'un mirador du Goulag. Sur le mur du bâtiment, il y a les photos géantes d'illustres victimes de la répression à l'époque communiste. On reconnaît immédiatement le maréchal Toukhatchevski (qui a été fusillé peu de temps après son arrestation) à gauche de la porte quand on regarde l'entrée du musée. Si mes souvenirs sont bons, il doit y aussi avoir la photo du biologiste Vavilov et celle du metteur en scène Meyerhold. A droite, comme représentant du clergé orthodoxe exterminé, il y a, reconnaissable entre tous (il avait vraiment un visage que l'on n'oublie pas), le RP Florensky.

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Re: Recension: «L'ivrogne et la marchande de fleurs »

Message par Claude le Liseur » lun. 27 janv. 2014 18:01

Alexandr a écrit :
Claude le Liseur a écrit :

Entre ces deux dates, M. Werth estime le nombre des personnes fusillées dans le cadre de cette purge à 750'000, chiffre basé sur les aveux des dirigeants soviétiques (un document envoyé à Khrouchtchev par le colonel Pavlov le 11 décembre 1953, reproduit en annexe du livre, fait état de 745'220 fusillés et 1'632'106 déportés au cours des quinze mois que dura la purge), et qui paraît très sous-évalué quand on observe l’évolution de la démographie soviétique au cours de cette période. [...]

Vous pouvez nous en dire plus à propos de la démographie en URSS?[/u][/b]

En 2009, je vous avais répondu en vous citant le livre du professeur Rummel Lethal Politics. Je me rends toutefois compte que, s'agissant d'une question purement démographique, j'aurais mieux fait de vous citer le livre du démographe français Jean-Claude Chesnais Le crépuscule de l'Occident, Robert Laffont, Paris 1995 (pages 193-204 consacrées à la démographie soviétique).

Le sujet me paraît d'autant plus intéressant que l'on assiste à l'heure actuelle, de la part de la gauche francophone (et uniquement dans les pays francophones et aux Etats-Unis: on ne verrait pas de telles tentatives en Allemagne ou a fortiori en Pologne) à une minimisation de plus en plus grotesque du nombre des victimes du régime soviétique. Enfin, pas de la part de toute la gauche: dans sa récente biographie de Beria, l'historien trotskiste Jean-Jacques Marie est impitoyable dans sa description de la répression en Union soviétique. Disons, de la part de la gauche qui a fricoté avec le parti communiste dit français de très stalinienne obédience, dont le prototype pourrait être le premier sinistre français, Lionel Crétin (pardon, Jospin), déclarant en 1997 qu'il était fier d'avoir des communistes dans son gouvernement (déclaration d'autant plus lamentable qu'il était lui-même un ancien trotskiste).

En 1997, dans des pays francophones jamais complètement guéris de leur imprégnation marxiste et qui en subissent tous les jours les conséquences en termes de déclin économique et culturel, la parution du Livre noir du communisme avait fait scandale parce que Stéphane Courtois y estimait le nombre des victimes du communisme en Union soviétique à 20 millions de personnes. Alors que je regardais les jobards et les hypocrites pousser leurs cris d'indignation, j'estimais de mon côté que le chiffre était inférieur à la réalité. Je savais que les estimations qui avaient cours dans les pays anglophones (où il est possible d'avoir le droit à la parole même en étant antimarxiste) étaient largement supérieures à ce chiffre. C'était tout de même déjà un progrès par rapport au manuel scolaire que j'avais en classe de 3e en 1989, qui évaluait le nombre des victimes de Staline (il est vrai, de Staline seul, pas de Lénine) à 5 à 15 millions de personnes. La seule famine en Ukraine en 1933 a fait plus de morts que le premier chiffre avancé!

Je ne suis pas non plus surpris de voir le Wikipédia francophone, dont j'ai déjà à plusieurs reprises souligné ici l'orientation générale, jouer un rôle dans cette campagne de minimisation. Après nous avoir ressuscité le tsarévitch Alexis dans un article mémorable, Wikipédia se consacre maintenant à ressusciter beaucoup de morts du Goulag. A cet égard, voici encore un article emblématique de cette "encyclopédie"http://fr.wikipedia.org/wiki/Goulag :
D'après l'historienne Anne Applebaum, 18 millions de personnes sont passées par le Goulag sous la direction de Staline. Les effectifs des prisonniers n’ont jamais dépassé les deux millions et demi sur une année, prisonniers de droit commun et politiques confondus. Cela s’explique par un renouvellement constant des détenus alimenté par des libérations85 compensées par de nouvelles arrestations. Certains zeks pouvaient quitter les camps pour intégrer l’armée ou l'administration. D'autres étaient libérés parce qu’ils étaient considérés comme invalides (incapables de travailler), cela concernait les femmes enceintes, les vieillards ou encore les malades. Mais un à deux millions de personnes n’ont pas survécu.
Le procédé détestable consiste à faire dire à Anne Applebaum ce qu'elle n'a pas dit, afin de fournir une preuve pseudo-scientifique à la désinformation communiste (voir le nombre de communistes militants qui s'agitent sur le Net en se référant à cet article du Wikipédia francophone pour dire qu'on a injustement calomnié Staline). Cela donne une prose de cet acabit http://fr.answers.yahoo.com/question/in ... 526AAm1WLM :
En parcourant le Web, je lis souvent que Staline a fait plus de morts qu'Hitler alors que c'est totalement faux !

Hitler, c'est environ 50 millions de victimes en 5 ans et Staline environ 15 millions en 30 ans (dont une majorité par famine, alors qu'il dirigeait un pays qui sortait du Moyen-Age, la Russie tsariste, qu'il a transformé en superpuissance). Bref attention au négationnisme historique qui se répend toujours davantage ! Cherchez un peu dans des encyclopédies sérieuses (genre wikipédia) avant de raconter des conneries. (exemple de crime, tapez sur google "crimes de guerre nazis en Union Soviétique : http://fr.wikipedia.org/wiki/Crimes_de_g...
On remarquera l'astuce qui consiste à dénoncer les "négationnistes" quand on procède soi-même à une manipulation des chiffres pour réhabiliter Staline. Je doute par ailleurs que la Russie tsariste, qui comptait parmi les cinq premières puissances industrielles en 1913, ait eu besoin des communistes pour devenir une superpuissance (en attendant, ceux-ci avaient réduit le production industrielle de 1920 à 30% de ce qu'elle avait été en 1913). Je doute encore que la Russie de Mendéleïev et Popov, de Biély et d'Akhmatova, de Stravinski et Diaghilev, ait été un pays moyenâgeux, mais je suppose que la plupart de ces noms doivent être inconnus à l'auteur de la prose que je viens de citer. Je retrouve, au passage, le racisme habituel d'une certaine gauche francophone (les Russes, sous-hommes tirés du sous-développement par Lénine et Staline). On aura relevé la référence à Wikipédia, proclamée "encyclopédie sérieuse" et dispensant de tout travail de confrontation des sources (mais des représentants de ces milieux ne m'avaient-ils pas déclaré en 2008 que les livres ne servaient à rien?).

Or, l' "encyclopédie sérieuse", dans son article sur le Goulag, fait donc dire à Anne Applebaum ce qu'elle n'a pas dit. J'ai sous les yeux la traduction française de son livre, traduit de l'anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat: Goulag, Gallimard, Paris 2008. Loin d'estimer le nombre des morts du Goulag à 1 à 2 millions comme le lui fait dire Wikipédia, Applebaum donne, dès la quatrième de couverture, une indication de 4,5 millions de morts. Ce n'est guère que quatre fois plus.
En outre, le Goulag ne représentait qu'une partie de l'univers concentrationnaire soviétique. Pourquoi Wikipédia, en se référant à Applebaum, oublie de préciser que cet auteur indique (op. cit., p. 928), que le nombre total des "forçats" en Union soviétique s'est élevé au chiffre de 28,7 millions?

Il ne faut pas oublier, par ailleurs, que la chute de l'Union soviétique est loin d'avoir mis fin à la désinformation s'agissant des crimes du communisme soviétique, pour la simple et bonne raison que les gouvernements successifs de la Fédération de Russie ont un intérêt concret, depuis vingt ans, à minimiser le nombre des victimes, dans la mesure où la Russie (qui a pourtant été dévastée par le communisme) fait toujours figure d'accusée face à la Pologne et surtout à l'Ukraine. Les Ukrainiens sont sans doute le peuple qui le plus souffert du régime soviétique, mais il y aurait aussi beaucoup à dire, et j'y reviendrai, sur les ethnies musulmanes d'Asie centrale qui ont subi des taux de pertes que l'on n'imagine pas. Chesnais, dans son livre de 1995, souligne ce problème, qui s'est encore aggravé sous Poutine (qui m'est sympathique par certains aspects de sa politique, mais certes pas par son rapport à la vérité historique), dans la mesure où la manipulation des chiffres, et surtout de ceux de la période 1941-1945, sert aussi à légitimer a posteriori les interventions soviétiques dans les pays baltes et en Europe centrale.

On peut donc considérer que les estimations d'une historienne aussi sérieuse qu'Applebaum (4,5 millions de morts sur 18 millions de déportés du Goulag - elle ne donne pas d'estimation de la mortalité sur les 10,7 millions de "forçats" en dehors de l'organisation du Goulag) reposent sur ce qu'on a bien voulu laisser filtrer jusqu'à aujourd'hui. Il est probable que des découvertes nous attendent.

D'un autre côté, il est probable que les travaux de Rummel (près de 55 millions de victimes soviétiques et 7 millions de victimes étrangères) aboutissent à une surévaluation parce qu'il surestime le nombre des morts en déportation: il ne peut pas y avoir eu 39 millions de morts (ou 32 millions si l'on exclut les déportés étrangers) sur 29 millions de forçats. Et même s'il y avait eu plus que les 29 millions de déportés actuellement reconnus, ils ne peuvent pas tous être morts. En effet, le système concentrationnaire soviétique était essentiellement voué à l'utilisation du travail forcé pour bâtir le socialisme, l'extermination des déportés étant un "dommage collatéral" de leur surexploitation: la répression violente se faisait surtout par l'exécution. Et, en revanche, Rummel semble très proche de la réalité sur le nombre des exécutions et des victimes de la famine. Autre problème qu'Applebaum n'aborde pas: combien de morts au cours des déportations elle-mêmes, c'est-à-dire combien de morts avant l'arrivée dans l'archipel concentrationnaire? On sait que les transports furent, par exemple, un vrai cimetière pour les "peuples punis" en 1944. Rummel évoque 5 millions de morts au cours des déportations.

Devant la difficulté de partir des données relatives à la répression elle-même, il est intéressant, pour établir un ordre de grandeur, de se référer aux données démographiques brutes et donc au livre de Chesnais.

(à suivre...)

Claude le Liseur
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Re: Recension: «L'ivrogne et la marchande de fleurs »

Message par Claude le Liseur » lun. 27 janv. 2014 19:05

Claude le Liseur a écrit : Devant la difficulté de partir des données relatives à la répression elle-même, il est intéressant, pour établir un ordre de grandeur, de se référer aux données démographiques brutes et donc au livre de Chesnais.

(à suivre...)

De 1900 à 1913, soit dans les dernières années avant la tourmente, la population de l'Empire russe (à territoire constant, soit celui de l'Union soviétique de 1946-1991, donc sans la Finlande et la Pologne) passe de 127 millions à 159,1 millions d'habitants (Chesnais, op. cit., p. 194).

Il s'agit donc d'une augmentation d'un quart en treize ans, ou d'un taux de croissance annuel de 1,62%, correspondant à un doublement de la population en quarante-quatre ans (ce sont mes calculs et non ceux de Chesnais). A ce rythme, la population aurait dû atteindre 284 millions au recensement de 1950. Or, elle ne fut que de 179,9 millions. Il s'agit donc de savoir, dans ce déficit de 104 millions de personnes, ce qui relève des deux guerres mondiales, ce qui relève d'une éventuelle baisse de la natalité, et ce qui relève des victimes de Lénine et Staline.

En 1917, au moment de l'arrivée au pouvoir des bolcheviks, la population s'élève à 162,8 millions: on voit que la première Guerre mondiale n'a pas cassé la croissance de la population, même si taux d'accroissement est tombé de 1,62% à 0,57%. Il faut comparer cette situation avec celle de la France dont la population baisse pendant la première Guerre mondiale: la natalité des peuples de Russie est alors beaucoup plus élevée, et les pertes dues à la guerre sont moins importantes en proportion (1,8 million de soldats tués, contre 1,3 million pour la France, alors que la population russe est quatre fois supérieure). Chesnais (p. 203) estime au total l'impact démographique de la première Guerre mondiale sur l'Empire russe à 10,3 millions de personnes: 1,8 million de soldats tués, une surmortalité civile de 1,5 millions, un déficit de naissances de 7 millions (les hommes sont sur le front pendant des mois). Autrement dit, la population de l'Empire russe aurait dû atteindre 173,1 millions de personnes en 1917, au lieu des 162,8 millions recensés; pour ma part, si je me base sur le taux d'accroissement naturel de 1900-1913, j'arrive à une population qui aurait dû atteindre 169,7 millions et donc à un impact démographique de 7 millions de personnes (3,3 millions de morts en trop, 3,7 millions de naissances manquantes).

Mais si la première Guerre mondiale n'a pas réussi à diminuer la population de l'Empire russe, Lénine va y arriver. En effet, en 1923, la population est tombée à 152,3 millions. D'après mes calculs, avec le taux d'accroissement des années de paix, elle aurait dû atteindre 179,3 millions, et avec le taux d'accroissement des années de guerre, 168,4 millions. Le léninisme a donc un impact démographique de 16 à 27 millions de personnes. On voit d'emblée que les calculs de Rummel sont loin d'être délirants étant donné l'ampleur de la population soumise à l'expérience soviétique. Mais il va de soi que ce déficit de 16 à 27 millions ne se compose pas que de morts: il reflète aussi l'effondrement de la natalité.

Quand j'étais enfant, dans les années 1980, la ligne de défense des communistes francophones et de tous les intellectuels dévoyés qui leur servaient encore de compagnons de route était de tout mettre sur le dos de Staline et de continuer à célébrer le pur, l'immaculé Lénine. Alors, combien d'assassinats au passif du gentil Lénine?

Chesnais estime la surmortalité à 13 millions sous Lénine, dont 5 millions dus à la famine organisée en 1921 (autrement dit, si l'on reprend mon calcul, il y aurait 13 millions de morts pour 3 à 14 millions de déficits de naissances).

Selon Chesnais, on arrive donc à une surmortalité de 16,3 millions pour la période 1914-1923. En 1969, une source officielle soviétique avait évoqué 14 millions pour la période 1914-1921 (Rummel, p. 45, avec références) - il suffisait de les ventiler différemment entre les morts de la guerre et les victimes du régime, procédé qui sera repris à encore plus grande échelle pour la guerre suivante.

Ce chiffre comprend donc 5 millions de morts de la famine, 2,3 millions de morts de l'épidémie de typhus, les victimes de la guerre civile et les victimes de la répression. J'accepte de ne pas attribuer à Lénine les morts du typhus, même s'il n'y aurait pas eu d'épidémie de typhus sans la désorganisation et les conditions de vie épouvantables causées par son régime. Les combats de la guerre civile ont fait plusieurs centaines de milliers de morts. On arrive donc à un total de 10 millions de victimes de Lénine, dont 5 millions tués par la famine et 5 millions par les autres formes de répression. Notons que cette estimation est encore supérieure à celle de Rummel (p. 47), qui arrivait à 8 millions de morts pour la période 1917-1922. Il faut signaler que, dès 1975, Jacques Baynac estimait le nombre des victimes assassinées dans le cadre de la Terreur rouge sous Lénine, c'est-à-dire à l'exclusion des victimes de la guerre civile et de la famine, à 2,4 millions de personnes de 1917 à 1921(Jacques Baynac, La Terreur sous Lénine, Le Sagittaire, Paris 1975, p. 43).

Parlant de la famine de 1921, Chesnais écrit que "cette famine est à l'origine de scènes d'un autre âge, en particulier de nombreux cas d'anthropophagie" (p. 204). Faut-il compter au nombre de ces "scènes d'un autre âge" le fait bien connu que les Allemands de la Volga (pourtant arrivés d'Allemagne au XVIIIe siècle, et donc provenant d'une culture où l'esclavage avait disparu depuis des siècles) en étaient réduits à vendre leurs enfants comme esclaves en Perse (c'était avant que celle-ci reprenne son nom d'Iran et connaisse l'élan réformateur et modernisateur de la dynastie Pahlavi) pour au moins leur permettre de survivre (cf. Jean-François Bourret, Les Allemands de la Volga. Histoire culturelle d'une minorité, PUL / CNRS, Lyon /Paris 1986)?

Il ne faut pas oublier que, lors de cette période, on a littéralement exterminé, non seulement les opposants politiques, mais aussi les "ennemis de classe": clergé,officiers de carrière, propriétaires terriens, nobles, industriels, commerçants, Cosaques, etc. En effet, le paradoxe des répressions suivantes, sous Staline, c'est qu'elles frapperont une société déjà communiste et où l'on aurait eu de la peine à trouver des opposants politiques. Le massacre généralisé des personnes indésirables dans le paradis socialiste de Lénine, encore aujourd'hui nié en Europe occidentale, est aujourd'hui bien connu en Russe où le roman de Zazoubrine, Le tchékiste, hallucinante description des abattoirs de la police communiste, a fait l'objet d'une remarquable adaptation cinématographique que l'on trouve facilement en DVD à Moscou, mais qui n'est jamais passée à la télévision chez nous (Чекист, d'Alexandre Rogojkine, 1991).

Nous arrivons donc, pour la période Lénine, à un minimum de 7,4 millions de victimes en six ans, sans tenir compte de la guerre civile et de l'épidémie de typhus, qui n'auraient pourtant pas eu lieu sans la prise du pouvoir par les bolcheviks.

(à suivre...)

Claude le Liseur
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Re: Recension: «L'ivrogne et la marchande de fleurs »

Message par Claude le Liseur » lun. 27 janv. 2014 20:49

"]
Claude le Liseur a écrit : Devant la difficulté de partir des données relatives à la répression elle-même, il est intéressant, pour établir un ordre de grandeur, de se référer aux données démographiques brutes et donc au livre de Chesnais.

(à suivre...)

De 1900 à 1913, soit dans les dernières années avant la tourmente, la population de l'Empire russe (à territoire constant, soit celui de l'Union soviétique de 1946-1991, donc sans la Finlande et la Pologne) passe de 127 millions à 159,1 millions d'habitants (Chesnais, op. cit., p. 194).

Il s'agit donc d'une augmentation d'un quart en treize ans, ou d'un taux de croissance annuel de 1,62%, correspondant à un doublement de la population en quarante-quatre ans (ce sont mes calculs et non ceux de Chesnais). A ce rythme, la population aurait dû atteindre 284 millions au recensement de 1950. Or, elle ne fut que de 179,9 millions. Il s'agit donc de savoir, dans ce déficit de 104 millions de personnes, ce qui relève des deux guerres mondiales, ce qui relève d'une éventuelle baisse de la natalité, et ce qui relève des victimes de Lénine et Staline.

En 1917, au moment de l'arrivée au pouvoir des bolcheviks, la population s'élève à 162,8 millions: on voit que la première Guerre mondiale n'a pas cassé la croissance de la population, même si taux d'accroissement est tombé de 1,62% à 0,57%. Il faut comparer cette situation avec celle de la France dont la population baisse pendant la première Guerre mondiale: la natalité des peuples de Russie est alors beaucoup plus élevée, et les pertes dues à la guerre sont moins importantes en proportion (1,8 million de soldats tués, contre 1,3 million pour la France, alors que la population russe est quatre fois supérieure). Chesnais (p. 203) estime au total l'impact démographique de la première Guerre mondiale sur l'Empire russe à 10,3 millions de personnes: 1,8 million de soldats tués, une surmortalité civile de 1,5 millions, un déficit de naissances de 7 millions (les hommes sont sur le front pendant des mois). Autrement dit, la population de l'Empire russe aurait dû atteindre 173,1 millions de personnes en 1917, au lieu des 162,8 millions recensés; pour ma part, si je me base sur le taux d'accroissement naturel de 1900-1913, j'arrive à une population qui aurait dû atteindre 169,7 millions et donc à un impact démographique de 7 millions de personnes (3,3 millions de morts en trop, 3,7 millions de naissances manquantes).

Mais si la première Guerre mondiale n'a pas réussi à diminuer la population de l'Empire russe, Lénine va y arriver. En effet, en 1923, la population est tombée à 152,3 millions. D'après mes calculs, avec le taux d'accroissement des années de paix, elle aurait dû atteindre 179,3 millions, et avec le taux d'accroissement des années de guerre, 168,4 millions. Le léninisme a donc un impact démographique de 16 à 27 millions de personnes. On voit d'emblée que les calculs de Rummel sont loin d'être délirants étant donné l'ampleur de la population soumise à l'expérience soviétique. Mais il va de soi que ce déficit de 16 à 27 millions ne se compose pas que de morts: il reflète aussi l'effondrement de la natalité.

Quand j'étais enfant, dans les années 1980, la ligne de défense des communistes francophones et de tous les intellectuels dévoyés qui leur servaient encore de compagnons de route était de tout mettre sur le dos de Staline et de continuer à célébrer le pur, l'immaculé Lénine. Alors, combien d'assassinats au passif du gentil Lénine?

Chesnais estime la surmortalité à 13 millions sous Lénine, dont 5 millions dus à la famine organisée en 1921 (autrement dit, si l'on reprend mon calcul, il y aurait 13 millions de morts pour 3 à 14 millions de déficits de naissances).

Selon Chesnais, on arrive donc à une surmortalité de 16,3 millions pour la période 1914-1923. En 1969, une source officielle soviétique avait évoqué 14 millions pour la période 1914-1921 (Rummel, p. 45, avec références) - il suffisait de les ventiler différemment entre les morts de la guerre et les victimes du régime, procédé qui sera repris à encore plus grande échelle pour la guerre suivante.

Ce chiffre comprend donc 5 millions de morts de la famine, 2,3 millions de morts de l'épidémie de typhus, les victimes de la guerre civile et les victimes de la répression. J'accepte de ne pas attribuer à Lénine les morts du typhus, même s'il n'y aurait pas eu d'épidémie de typhus sans la désorganisation et les conditions de vie épouvantables causées par son régime. Les combats de la guerre civile ont fait plusieurs centaines de milliers de morts. On arrive donc à un total de 10 millions de victimes de Lénine, dont 5 millions tués par la famine et 5 millions par les autres formes de répression. Notons que cette estimation est encore supérieure à celle de Rummel (p. 47), qui arrivait à 8 millions de morts pour la période 1917-1922. Il faut signaler que, dès 1975, Jacques Baynac estimait le nombre des victimes assassinées dans le cadre de la Terreur rouge sous Lénine, c'est-à-dire à l'exclusion des victimes de la guerre civile et de la famine, à 2,4 millions de personnes de 1917 à 1921(Jacques Baynac, La Terreur sous Lénine, Le Sagittaire, Paris 1975, p. 43).

Parlant de la famine de 1921-1922, Chesnais écrit que "cette famine est à l'origine de scènes d'un autre âge, en particulier de nombreux cas d'anthropophagie" (p. 204). Faut-il compter au nombre de ces "scènes d'un autre âge" le fait bien connu que les Allemands de la Volga (pourtant arrivés d'Allemagne au XVIIIe siècle, et donc provenant d'une culture où l'esclavage avait disparu depuis des siècles) en étaient réduits à vendre leurs enfants comme esclaves en Perse (c'était avant que celle-ci reprenne son nom d'Iran et connaisse l'élan réformateur et modernisateur de la dynastie Pahlavi) pour au moins leur permettre de survivre (cf. Jean-François Bourret, Les Allemands de la Volga. Histoire culturelle d'une minorité, PUL / CNRS, Lyon /Paris 1986)?

Il ne faut pas oublier que, lors de cette période, on a littéralement exterminé, non seulement les opposants politiques, mais aussi les "ennemis de classe": clergé,officiers de carrière, propriétaires terriens, nobles, industriels, commerçants, Cosaques, etc. En effet, le paradoxe des répressions suivantes, sous Staline, c'est qu'elles frapperont une société déjà communiste et où l'on aurait eu de la peine à trouver des opposants politiques. Le massacre généralisé des personnes indésirables dans le paradis socialiste de Lénine, encore aujourd'hui nié en Europe occidentale, est aujourd'hui bien connu en Russe où le roman de Zazoubrine, Le tchékiste, hallucinante description des abattoirs de la police communiste, a fait l'objet d'une remarquable adaptation cinématographique que l'on trouve facilement en DVD à Moscou, mais qui n'est jamais passée à la télévision chez nous (Чекист, d'Alexandre Rogojkine, 1991).

Nous arrivons donc, pour la période Lénine, à un minimum de 7,4 millions de victimes en six ans, sans tenir compte de la guerre civile et de l'épidémie de typhus, qui n'auraient pourtant pas eu lieu sans la prise du pouvoir par les bolcheviks.

(à suivre...)

Claude le Liseur
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Re: Recension: «L'ivrogne et la marchande de fleurs »

Message par Claude le Liseur » jeu. 30 janv. 2014 13:35

Claude le Liseur a écrit : Mais si la première Guerre mondiale n'a pas réussi à diminuer la population de l'Empire russe, Lénine va y arriver. En effet, en 1923, la population est tombée à 152,3 millions. D'après mes calculs, avec le taux d'accroissement des années de paix, elle aurait dû atteindre 179,3 millions, et avec le taux d'accroissement des années de guerre, 168,4 millions. Le léninisme a donc un impact démographique de 16 à 27 millions de personnes. On voit d'emblée que les calculs de Rummel sont loin d'être délirants étant donné l'ampleur de la population soumise à l'expérience soviétique. Mais il va de soi que ce déficit de 16 à 27 millions ne se compose pas que de morts: il reflète aussi l'effondrement de la natalité.

Quand j'étais enfant, dans les années 1980, la ligne de défense des communistes francophones et de tous les intellectuels dévoyés qui leur servaient encore de compagnons de route était de tout mettre sur le dos de Staline et de continuer à célébrer le pur, l'immaculé Lénine. Alors, combien d'assassinats au passif du gentil Lénine?

Chesnais estime la surmortalité à 13 millions sous Lénine, dont 5 millions dus à la famine organisée en 1921 (autrement dit, si l'on reprend mon calcul, il y aurait 13 millions de morts pour 3 à 14 millions de déficits de naissances).

(...)

(à suivre...)
J'avais oublié de tenir compte de l'émigration, que Chesnais estime à 2 millions, chiffre qui me semble exagéré et que je crois avoir été plus proche du million. Quoiqu'il en soit, les "Russes blancs" (dont une proportion importante étaient en fait des socialistes fuyant les bolcheviks, donc plus "roses" que "blancs") représentent une émigration politique dont les conséquences pour la Russie auront été autrement plus importantes que celles de son prototype historique, l'émigration de 1789-1799, l'avaient été pour la France.
En effet, même si l'impact démographique est le même (dans les deux cas, autour de 0,5% de la population totale), l'émigration française sous la Révolution touche toutes les classes sociales en raison de la perméabilité des frontières et de la petite taille du territoire (en comparaison avec la Russie bien sûr): il y a eu aussi des paysans qui ont passé en Allemagne ou en Espagne. En Russie, l'émigration a essentiellement touché les possédants, les intellectuels, le clergé et les militaires, ce qui a encore affaibli les élites. Deuxième différence de taille: en France, l'émigration dure quelques années, puisque le premier Consul Bonaparte autorise dès 1800 le retour des émigrés par une amnistie sincère et réelle. En Russie, les émigrés qui auront la naïveté de rentrer en 1945-1946 seront exécutés ou envoyés au Goulag, l'amnistie soviétique étant un piège.

Par conséquent, le bilan du règne de Lénine serait de 13 millions de morts, dont 2,4 millions de personnes exécutées par les bolcheviks, 1 à 2 millions d'émigrés et un déficit de naissance de 1 à 13 millions. A noter que les chiffres fournis par l'historien communiste français Jean Elleinstein dans les années 1970 et cités par Baynac admettaient 1 million de personnes exécutées par les communistes sous Lénine. Cela n'empêche pas "l'encyclopédie sérieuse" chère au stalinien que je citais dans un message précédent de ramener le nombre des victimes à 140'000...

Claude le Liseur
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Re: Recension: «L'ivrogne et la marchande de fleurs »

Message par Claude le Liseur » mer. 18 mars 2015 20:18

Claude le Liseur a écrit :

(...)


L’un des grands mérites du livre est de souligner à quel point certaines minorités ethniques, jugées trop proches de l’Occident capitaliste, libéral ou conservateur, en tout cas non communiste, étaient vouées à l’extermination – en premier lieu, les minorités allemande, grecque, lettone, finlandaise et surtout polonaise. En l’espace de seize mois, près du cinquième de la minorité polonaise d’Union soviétique – 123'000 personnes sur 636'000 – fut exterminé (p. 242 – et, je l’ai souligné, les estimations de Werth sont conservatrices) ! Pour la minorité grecque d’Union soviétique, surtout installée en Ukraine, on en aurait été, selon des statistiques du 10 septembre 1938 que M. Werth lui-même qualifie de « partielles » (p. 245), à 9'450 fusillés sur une population de quelque 100'000 âmes. Soit au moins un dixième de cette minorité exterminé en neuf mois, puisque la décision de s’attaquer à la minorité grecque avait été prise le 11 décembre 1937.

(...)

En URSS, cent peuples, différents tant par leur langue que par leurs races, vivent fraternellement côte à côte dans l'harmonie la plus complète... Ce magnifique exemple doit inspirer tous ceux qui veulent œuvrer à la réalisation d'une véritable fraternité humaine.
Tract du Parti communiste français de juillet 1941, cité par Henri Amouroux, Les passions et les haines, in Grande Histoire des Français sous l'Occupation, tome III, Bouquins, Robert Laffont, Paris 2009 (1re édition Paris 1981), p. 246.
La fraternité par le camp de concentration, le peloton d'exécution et l'extermination de 10% d'une minorité ethnique en neuf mois.
Et ce sont les fils spirituels de ces professionnels du mensonge, mal repeints en sociaux-démocrates pro-Yankees, qui gouvernent aujourd'hui plusieurs pays d'Europe occidentale; ils ne trompent que ceux qui veulent être trompés; car il suffit de quelque attaque hystérique d'un chef de gouvernement contre une députée de l'opposition pour que le masque tombe.

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