Chinoiseries...

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Claude le Liseur
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Chinoiseries...

Message par Claude le Liseur » jeu. 20 août 2009 23:12

Le présent message fait suite à mon message du 10 mai 2009 dans le fil "Joyeuses Pâques 2009" viewtopic.php?t=2370&start=45 où j'écrivais ceci:
Claude le Liseur a écrit :Oui, vous avez raison, c'est bien du chinois, et nous arrivons presque au bout de notre tour du monde des Eglises orthodoxes locales.

Celle-ci, qui avait reçu son autonomie et ses deux évêques du patriarcat de Moscou en 1957, ne survécut pas à la "Révolution culturelle" déclenchée par Mao et l'aile la plus fantique du parti communiste chinois en 1966.

La présence orthodoxe organisée en terre chinoise se limite désormais à des paroisses dépendant du patriarcat de Constantinople aux marges de la République populaire de Chine (Hong Kong, Taipei) et à Singapour. De l'ancienne Eglise orthodoxe chinoise ne survivent plus, à ma connaissance, que des paroisses sans prêtres à Urumqi dans le Xinjiang (le Sin-kiang de la translittération française EFEO, le Turkestan chinois de nos auteurs du XIXe siècle) et à Harbin en Mandchourie.

Il y a de cela près de trois ans, j'avais rappelé sur le présent forum le souvenir de l'êvêque orthodoxe chinois Siméon Du et de plusieurs de ses prêtres qui furent martyrisés par les maoïstes (lien: viewtopic.php?t=1927 ).

Au point de vue linguistique, il semble intéressant de comparer notre texte chinois de la salutation pascale avec le texte japonais que j'avais publié vendredi.

Le texte chinois:

基督復活了
他確實復活了


Translittération en putonghua (mandarin) selon Wikipedia (ici: http://en.wikipedia.org/wiki/Paschal_greeting ):

Jidu fuhuo-le!
Ta queshi fuhuo-le!

Comparons maintenant avec le texte japonais:

ハリストス復活!
実に復活!

Translittération:

Harisutosu fukkatsu!
Jitsu ni fukkatsu!


Une différence saute aux yeux, même pour un profane comme moi, quand on compare la première phrase de la salutation pascale dans les deux langues.
L'idée de "est ressuscité" est exprimée par les mêmes idéogrammes en chinois et en japonais:

復 = idée de revenir; lu fuku en japonais, fú en mandarin
活 = idée de vivre; lu katsu en japonais, huó en mandarin

Même le Barbare d'Occident comme moi a assez d'intelligence pour comprendre que les deux idéogrammes mis bout à bout 復活 donnent l'idée de "vivre de nouveau", c'est à dire "ressusciter", lu fukkatsu en japonais et fuhuole en putonghua.

Mais là où le japonais a un avantage par rapport au chinois, c'est lorsqu'il s'agit de translittérer le nom grec Χριστός .
Le japonais dispose d'un syllabaire spécialement adapté à la translittération des noms étrangers et peut faire une translittération pratiquement phonétique:
ハリストス = Harisutosu

Le chinois doit choisir des caractères dont la prononciation se rapproche plus ou moins:

基 = idée de fondation; lu ji
督 = idée de supervision; lu du

donc 基督 = Jidu, ce qui se rapproche d'ailleurs du nom de Jésus plutôt que du mot "Christ"

Si un de nos lecteurs connaît le japonais ou le chinois - ce qui n'est pas mon cas -, qu'il n'hésite pas à corriger ce que j'affirme. Mais j'ai toujours lu que la translittération en chinois des noms européens était une tâche difficile, parce qu'il fallait choisir des caractères non pas en fonaction de l'idée qu'exprimait le caractère, mais de la manière dont il était prononcé. Dans mon enfance, j'avais lu que la translittération du nom de Karl Marx en chinois s'était faite au moyen de caractères qui exprimaient l'idée de "Ma le grand barbu", chose que je n'ai jamais pu vérifier par moi-même. Se non è vero, è ben trovato...
À propos de l'anecdote de « Ma le grand barbu »et autres, une linguiste chinoise d'expression française, Madame Zhitang Yang-Drocourt, maître de conférences à l'INALCO de Paris, nous invite à ne pas trop prendre au sérieux ce genre de jeux que permet la transcription des noms étrangers en idéogrammes chinois:

« Mais, le plus souvent, on « emprunte », pour leur son, des caractères existants qui servent déjà à noter d’autres morphèmes. C’est le principe du rébus : les dessins d’un chat et d’un pot représentent les sons [ʃapo] et renvoient au mot chapeau.
Ce procédé est notamment utilisé pour écrire les noms propres étrangers. Les caractères empruntés pour l’occasion sont alors vidés du sens qu’ils véhiculent éventuellement. Prenons l’exemple de 雨果 yŭguŏ, transposition du nom de l’auteur des Misérables : bien que les deux caractères chinois signifient respectivement « pluie » et « fruit », les sinophones font totalement abstraction de leur sens, et il ne leur viendrait jamais à l’idée de les analyser comme une séquence syntaxique.
De ce fait, vous risquerez d’être déçu si vous cherchez à tout prix à connaître le sens de votre propre prénom, transposé en chinois. S’il est vrai que, suivant la tradition de l’onomastique chinoise, on choisira de préférence des caractères dont le sens est mélioratif, voire laudatif, ils pourront tout aussi bien être complètement neutres ou simplement dénués de sens. »

(Zhitang Yang-Drocourt, Parlons chinois, Éditions L’Harmattan, Paris 2007, pp. 355 s.)

Ainsi, pour un Chinois, le plus logorrhique polygraphe de la littérature française n'est pas forcément « Fruit de la pluie », et le « philosophe » allemand qui a tant fait pour transformer nos vies en cauchemar (et encore plus celles des Chinois !) n’est pas forcément « Ma le grand barbu »…

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