Le péché originel dans l'orthodoxie

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Blaise
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Le péché originel dans l'orthodoxie

Message par Blaise » lun. 29 sept. 2008 19:37

Bonjour

Je suis Catholique et j'essaie de comprendre la différence doctrinale qui nous sépare concernant le péché originel. Pour faire court : Qu'en disent les Orthodoxes?

En effet, à ce sujet le flou domine. Certains vont même jusqu'à prétendre que le péché originel serait une élaboration occidentale datant d'Augustin. Quid alors du Concile d'Orange? Le philosophe Bertrand Vergely, je me souviens bien, lorsqu'une telle élucubration a été formulée devant lui, n'a même pas réagi. Or il se dit Orthodoxe.

Peut-être y a-t-il un lien avec la théologie de la grâce telle qu'elle s'est développée en Occident?

Merci de tout coeur des explications -claires- que vous pourrez me fournir.

Anne Geneviève
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Message par Anne Geneviève » lun. 29 sept. 2008 23:52

Mon cher Blaise

En ce qui me concerne, j'essaierai de vous répondre -- demain quand j'aurai un peu dormi, car ce n'est pas une question si facile et je préférerais avoir la tête claire -- mais nous avons déjà débattu de questions très proches et effleuré le problème. Je vous invite à utiliser la fonction "rechercher", ce qui vous donnera une première base de méditation.
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Anne Geneviève
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Message par Anne Geneviève » mer. 01 oct. 2008 8:16

Tout d'abord, dit sous cette forme "le péché originel", c'est effectivement une formulation tirée d'Augustin mais il faut surtout savoir ce que l'on met sous ces mots.

Partons d'un constat, lequel est d'ailleurs pré-chrétien puisqu'on le trouve exprimé dans le psaume 51 : "Voici, je suis né dans l'iniquité et ma mère m'a conçu sous le joug du péché", et dans de nombreux mythes. Ce constat, c'est que l'enfant qui naît n'est pas totalement une page blanche et qu'il porte en germe aussi bien ce qu'il aura de sublime que les bêtises (prière de lire c...ries) qui assombriront sa vie. Il y a comme une distorsion indéniable dans la nature humaine. A part les marxistes et Jean Jacques Rousseau qui d'ailleurs s'enferment dans une série d'apories et préfèrent ne pas trop s'attarder sur la question, tout le monde est d'accord sur ce point. Les Pères de l'Eglise ont tous affirmé dans leurs commentaires sur la Genèse que la nature humaine avait été tordue et cela dès le début de l'humanité. Ce qui ne veut pas dire qu'il faille prendre comme un document historique la parabole d'Adam chassé du jardin, mais nous avons longuement traité cette question, vous la trouverez dans des fils pas si anciens que ça, je n'y reviens pas.

Maintenant, qu'est-ce que c'est que ce péché qui semble comme inscrit dans les gènes de l'homme ? En quoi notre nature est-elle distordue ? Je vais vous étonner : personne n'en sait rien. Nous pouvons nommer les conséquences, qui sont les attitudes destructrices que le latin a résumées par le mot peccatum qui désigne à l'origine le fait de broncher, pour un cheval, mais nous ne pouvons pas nommer clairement la cause. La preuve : toutes les traditions l'ont exprimée par un conte, une parabole, sur le mode mythique et le plus étonnant, c'est que tous ces mythes, aussi divers soient-ils dans le récit, s'accordent sur une constellation de notions clés.

La parabole d'Adam et Eve, Genèse 2 et 3, met l'accent sur un personnage extérieur, le serpent. On le retrouve sous d'autres espèces dans les traditions recueillies un peu partout par les ethnologues mais ce qui est frappant, c'est que sous sa forme archaïque, avant la constitution des grandes mythologies plus ou moins rationalisées, ce trickster est toujours un animal. Peut-on traduire en disant que l'homme est en tension entre animalité dont il vient et déification qui lui est proposée ? Est-ce un échec dans le dégagement de l'animalité, un défaut de liberté dans l'amour ? Je suis très frappée aussi de ce que tous les efforts ascétiques tendent à limiter ce qui nous vient de l'animal : le besoin de nourriture aux dépens d'un autre vivant, le sexe et le rythme veille/sommeil ainsi que, par la vie commune sous une règle, la hiérarchisation sociale spontanée.

Toutefois ce n'est pas si simple. Si toutes les passions s'enracinent dans l'héritage animal, elles ne sont pas animalité pure.
Bon, à suivre...
[/b]
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Blaise
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Message par Blaise » mer. 01 oct. 2008 11:03

Merci de ce premier déblaiement, Anne-Geneviève

Jusqu’ici, il n’y a pas de conflit : le magistère de l’Eglise n’enseigne pas autre chose. J’apprécie votre expression : « l'enfant qui naît n'est pas totalement une page blanche… » Ce qui va soit dit en passant à l’opposé des croyances individualistes de beaucoup de nos contemporains ; pas étonnant dans ce cas qu’ils aient du mal à accepter cette doctrine. Votre expression souligne bien l’unité de l’humanité et la solidarité des générations. Dès le début de l’humanité, la nature humaine a été altérée ; elle a dévié du chemin tracé pour elle par Dieu. Plutôt que de recevoir la déification de Dieu comme un don gratuit, l’homme a voulu s’auto-déifier, se prendre lui-même comme fin suffisante. Or tout ce qu’il est il l’a reçu de Dieu Créateur. Le péché, qui ne peut venir de Dieu, n’est lui-même que néant, déviation.

Nous sommes également d’accord pour dire que si « nous pouvons nommer les circonstances », par contre « nous ne pouvons nommer clairement la cause. » Elle échappe à notre connaissance directe, étant originelle. De toute façon, des auteurs tels que Tolkien ou C.S. Lewis ont réhabilité le mythe comme mode de connaissance à part entière, distinct de la méthode discursive.

Concernant le rôle joué par le serpent dans le deuxième récit de la Genèse, j’aimerai vous renvoyer au commentaire du cardinal Jean Daniélou (Au Commencement, p. 63) :

« Ce rôle maléfique du serpent paraît relever d’une polémique contre les cultes païens de Chanaan. Le serpent y était adoré comme un dieu de la fécondité : on a retrouvé en particulier des serpents d’or, qui étaient des idoles. Et nous nous souviendrons du serpent d’airain, de l’Exode, que Moïse utilise comme représentation du vrai Dieu. Les animaux, comme toutes les réalités de la nature, sont des symboles. Et le serpent, comme l’a montré Mircea Eliade, a un caractère éminemment hiérophanique. Mais l’idolâtrie est une perversion de cette connaissance de Dieu à travers les réalités du cosmos. Elle consiste, nous dit saint Paul, à échanger la majesté du Dieu incorruptible pour des images représentant des oiseaux, des quadrupèdes ou des reptiles (Rom. 1, 22), à diviniser une réalité créée. »

Mais est-ce que les mythes du paganisme doivent être forcément rapprochés du mythe biblique ? si dans ces récits, le « trickster », comme vous dites, est toujours un animal, c’est peut-être parce qu’il y a sous jacent l’idée d’un passage de la confusion à la séparation des êtres. Dans cette perspective, une telle séparation est attribuée à une « gaffe » et vue comme un mal : l’idéal serait le retour au cocon originel. Or si le mythe biblique enseigne un accord universel liant les humains, la nature et Dieu, la spécificité de l’homme, créé à l’image et à la ressemblance de Dieu, est affirmée d’emblée.

Anne Geneviève
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Message par Anne Geneviève » mer. 01 oct. 2008 13:10

En ce qui me concerne, mais c'est une opinion personnelle et rien d'autre, je n'oppose pas de manière radicale les traditions "païennes" et le courant judéo-chrétien. Je sais que beaucoup le font, aussi bien chez les néo-païens (Alain de Benoist) que dans le judaïsme (Levinas) et chez de nombreux chrétiens, mais cela me paraît une généralisation hâtive. Je me rattache plutôt à l'école de Clément d'Alexandrie, à ceux qui voyaient dans les mythes grecs autant que dans les épisodes de l'AT des préfigures du Christ.

Il y a de tout dans ce qu'on rassemble sous l'étiquette "paganisme", des choses très archaïques et donc difficiles à comprendre, des éveils spirituels évidents, des règles de vie et des horreurs. Mais ce sont au moins 40 000 ans si ce n'est 100 000 ans d'histoire de l'humanité. Le long chemin de l'homme ne commence pas avec Abraham. D'autant que cela dure encore pour certains peuples.

Et Jean Daniélou était quand même le frère d'Alain qui avait, lui, choisi l'hindouisme... J'aimerais être sûre qu'il ne réglait pas aussi ses comptes avec son petit frère !
Blaise a écrit :Mais est-ce que les mythes du paganisme doivent être forcément rapprochés du mythe biblique ? si dans ces récits, le « trickster », comme vous dites, est toujours un animal, c’est peut-être parce qu’il y a sous jacent l’idée d’un passage de la confusion à la séparation des êtres. Dans cette perspective, une telle séparation est attribuée à une « gaffe » et vue comme un mal : l’idéal serait le retour au cocon originel. Or si le mythe biblique enseigne un accord universel liant les humains, la nature et Dieu, la spécificité de l’homme, créé à l’image et à la ressemblance de Dieu, est affirmée d’emblée.
Je ne suis pas sûre du tout que les mythes où intervient le trickster soient des mythes de séparation des êtres vécue comme un mal. Le retour au cocon, pour ne pas dire au ventre de maman ? Non, pas si simple. Quand une séparation est nommée comme un mal, c'est toujours la séparation avec le ou les Dieu(x), pas avec les animaux ni avec la Terre. Coyotte dans les histoires amérindiennes se fait un plaisir d'égarer les hommes mais c'est avec les puissances qu'il se collète à travers eux. Dans un mythe africain qui m'a beaucoup donné à penser, c'est une désobéissance des hommes qui amène les dieux à éloigner le ciel de la terre. Etc.

Où je vous rejoins, c'est que le mythe biblique a quelque chose de plus fin, de plus subtil que les histoires archaïques. Dans la suite, c'est sur lui que je m'appuierai surtout mais je trouve intéressant de voir qu'il n'est pas isolé, qu'il reste dans toutes les cultures une "obscure mémoire" comme dirait Chaunu après Supervielle d'une orientation gauchie de l'humanité originelle.
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Message par Blaise » mer. 01 oct. 2008 17:04

En fait j’ai dû me montrer trop catégorique dans ma façon de m’exprimer. Comme vous, je me sens en accord avec Clément d’Alexandrie. Les anciens mythes ont beaucoup à nous apprendre. La fameuse opposition théorisée par la théologie protestante du siècle dernier, entre la « religion » et la « foi » me semble particulièrement artificielle. D’ailleurs, qu’est-ce que la religion ? le sens du mot est devenu obscur, depuis l’ère moderne (depuis sa récupération théologico-politique). Je tiens tout de même à défendre Daniélou : il a toujours accordé une certaine valeur aux mythes et aux croyances du paganisme.

Mais une fois que l’on a dit cela, il reste qu’il faut se méfier des « faux amis ». Des ressemblances de façade peuvent cacher de réelles divergences. Dans son commentaire des premiers chapitres de la Genèse. Daniélou (mais il n'est pas le seul) soulignait comment les auteurs bibliques, tout en reprenant des mythes anciens, procédaient à une critique en règle des divinités babyloniennes, de l’astrologie… Ce caractère polémique est explicable, étant donné le contexte historique de sa rédaction: celui de l'exil.

Anne Geneviève
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Message par Anne Geneviève » ven. 03 oct. 2008 7:44

Je ne rentrerai pas dans une polémique sur Daniélou, encore qu'en ce qui concerne le monde suméro-babylonien je lui préfère Jean Bottéro... mais nous sortons de votre question de départ et je voudrais plutôt y revenir.

La grande différence entre la conception augustinienne du "péché originel" et l'enseignement des Pères tient aux conséquences de la chute. Pour Augustin, elle fait perdre la grâce conçue comme une "surnature", l'homme abandonné à sa seule nature est incapable de déification, ne saurait qu'ajouter péché après péché et, de plus, c'est une maladie sexuellement transmissible puisque c'est la concupiscence des parents qui contamine l'enfant ! Il sort cette énormité pour contrer Pélage qui proposait un cas d'école totalement abstrait, celui de parents ascètes qui auraient atteint l'apatheia et conçu dans cet état, et supposait qu'alors l'enfant serait dans l'état d'avant la chute et n'aurait donc pas besoin du baptême. Disons alors que pour Pélage, c'est la grâce qui fait partie des MST ! Augustin et Pélage s'opposent mais comme deux pôles d'un même système : tout leur argumentaire tourne autour du désir et d'un désir réduit à sa seule dimension sexuelle et reproductive.

On ne trouve pas cette réduction chez les Pères - et là je pense surtout à l'école d'Alexandrie et aux Cappadociens. Ils reconnaissent le gauchissement de la nature humaine après la chute, whatever it be, et parmi les conséquences, la réorientation du désir mais ils le voient de manière plus large que la seule dimension sexuelle, comme une tension fondamentale en l'homme. Ce désir fait pour tendre vers Dieu s'est ramené vers la terre, vers les fonctions animales, la jouissance qu'un chat ou une chèvre pourrait comprendre.

En même temps, ce n'est pas un dualisme. De manière assez paradoxale, plusieurs des Pères commentent la Genèse en disant que la chute est précédée d'une première erreur, une sorte de pré-chute, lorsque Dieu fait défiler les animaux devant Adam "pour voir comment il les nommerait". Le texte ajoute qu'il ne trouve pas parmi eux d'aide semblable à lui. Ce passage est très obscur pour les lecteurs du XXIe siècle. Il faut savoir que dans la tradition chaldéenne - et l'hébreu archaïque de ce texte (Genèse 2) est quasiment du chaldéen - le nom est identique à l'être. Nommer, c'est qualifier l'essence, voire la donner. Si le rôle d'Adam est de nommer les animaux, c'est un rôle de co-créateur et pour le moins d'éducateur. Première erreur, donc, Adam voit bien sa différence mais ne perçoit pas le potentiel d'humanisation qui traverse le monde animal, ne le cultive pas, n'entre pas dans le processus de kenose qui est celui de Dieu en tant que créateur.

A suivre...
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Blaise
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Message par Blaise » sam. 04 oct. 2008 1:32

Anne Geneviève

Effectivement, le Concile de Trente déclare qu’après avoir péché Adam « perdit immédiatement la sainteté et la justice dans lesquelles il avait été établi […] » De même, Augustin, dans son Manuel, discerne deux conséquences du péché originel, « l’ignorance de ce qu’il faut faire » et « la concupiscence de ce qui est nuisible ». Ce qui est compréhensible : seul Dieu est le Saint. En prétendant se retrancher en lui-même et se poser en rival de Dieu (en ennemi, dit Augustin), l’homme s’est coupé de la participation à la sainteté de Dieu. Puisqu’il prétendait tout tirer de lui-même et s’auto-suffire.

Cependant, lorsque vous dites que « l’homme est abandonné à sa seule nature », je ne vous suivrais pas jusque-là. En effet, seul de toutes les créatures l’homme a été créé à l’image et à la ressemblance de Dieu (Gn 1, 26). « Parce qu’il est à l’image de Dieu, déclare le Catéchisme de l’Eglise catholique, l’individu humain a la dignité d’une personne : il n’est pas seulement quelque chose mais quelqu’un ». L’homme n’est donc pas une simple créature ; il est un être spirituel qui porte l’empreinte de son créateur. Le péché originel, enseigne l’Eglise, a certes altéré cette image de Dieu en l’homme mais ne l’a pas détruite. Contre le Protestantisme, l’Eglise a défendu le libre-arbitre de l’homme. Augustin vous aurait d’ailleurs répondu que la nature de l’homme est elle-même un don de Dieu. C’est pourquoi il voyait dans le péché une sorte de néantisation. La pure nature a-t-elle jamais existé?

De plus, le péché originel n’a pas retiré à l’homme le désir de voir Dieu, désir qui n'est certainement pas réductible à la seule nature. Vous-mêmes m'expliquiez qu'il ne fallait pas opposer avec excès le paganisme à la foi chrétienne. Et c'est vrai, les païens sont mystérieusement travaillés par le désir de ce "Dieu inconnu".

Vous semblez concevoir une déification sans le Christ. Je ne vous ai pas bien compris. En tout cas Augustin ne sépare pas la déification de la médiation du Christ. Il déclare en effet dans son Manuel : « Si donc nous sommes réconciliés avec Dieu par un médiateur et si nous recevons l’Esprit Saint afin que d’ennemis nous devenions fils : "Tous ceux en effet qui sont mus par l’Esprit de Dieu, ceux-là sont fils de Dieu", nous le devons à la grâce de Dieu par Jésus-Christ notre Seigneur. » Pour Augustin, la déification c’est l’adoption filiale du Père par le Fils dans l’Esprit. Cette adoption filiale était dans le projet de Dieu dès avant la Chute, puisqu'Augustin dit (au conditionnel) que « s'il [Adam] gardait la justice, il s'élèverait à un meilleur [bonheur]».

Concernant la question de la concupiscence chez Augustin, n’oublions pas que ce terme ne désigne pas spécifiquement le désir sexuel. Le péché d'Adam n'est pas d'ordre sexuel. Mais c’est vrai que dans son esprit ce désir est stratégique parce qu’il est en lien intime avec l’acte reproducteur et donc la transmission du péché originel. Mais sur ces deux points je ne chercherai pas à le défendre. Vous visez juste. L’opinion d’Augustin n’est de toute façon pas parole d’évangile, et le Concile de Trente s’est gardé de valider de telles idées. Toutefois –mis à part la transmission du péché originel– Augustin ne me paraît pas en contradiction avec l’Ecole d’Alexandrie et les Cappadociens (du moins d’après ce que vous m’en dites). Pour Augustin, le mal consiste à se tromper d’objets et à s’attacher à des biens inférieurs qui nous éloignent du bien véritable qui est Dieu. Par exemple l’argent est utile, mais lorsqu’il devient une fin en soi il se transforme en vice et éloigne de Dieu. Si je pars de l’expérience d’Augustin, l’amour des femmes est un bien, mais devient péché lorsqu’il se réduit à la seule pulsion, hors des liens du mariage.

En résumé je crains de ne vous avoir pas bien compris à propos de la déification.

Anne Geneviève
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Message par Anne Geneviève » sam. 04 oct. 2008 7:36

Vous n'êtes pas si augustinien que ça, donc !
Je vous réponds bientôt, pas le temps ce matin.
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Blaise
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Message par Blaise » sam. 04 oct. 2008 13:02

Tout de même, si! j'aime beaucoup Augustin. Et sa réflexion sur le mal et le désir m'ont particulièrement marqué. Je crois qu'il a gardé toute sa fraicheur. Mais c'est vrai que je ne prends pas sa pensée comme un bloc. L'Eglise non plus d'ailleurs.

J'attends avec impatience la suite...

Anne Geneviève
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Message par Anne Geneviève » dim. 05 oct. 2008 11:17

Je suis en désaccord, pour ma part, avec au moins l'une des deux conséquences qu'Augustin voit au péché originel.

L'ignorance de ce qu'il faut faire : si c'était vrai, la lente préparation dans l'humanité de l'incarnation du Christ, du « oui » de Marie, n'aurait tout simplement pas été possible. Je ne dirais pas que l'homme avait ni même a une claire conscience du but à atteindre et des chemins qui y mènent, loin de là, mais il semble être toujours resté en nous l'équivalent spirituel de « cette obscure clarté qui tombe des étoiles », comme disait le poète. Et ma petite expérience m'a montré que, dans tous les cas, quelque chose en moi sait fort bien quand je prends le chemin qu'il ne faudrait pas... tout cela est toujours au moins semi-conscient.

La concupiscence de ce qui est nuisible : on touche sans doute à l'essentiel mais permettez moi de le dire en termes plus contemporains, comme j'avais commencé de le faire : c'est le désir en nous qui est désorienté. Resterait à comprendre « ce qui est nuisible » et ce n'est pas si simple. Oh, on voit bien l'écume, disons le décalogue ou les accords juridiques des rois du haut moyen âge : tuer, voler, violer, c'est mauvais. Mais aimez vous le roman policier ? Avez vous lu La centrale d'énergie de Buchan ? Il y a dans ce roman un passage d'une rare profondeur, lorsque quelqu'un explique au héros que certains êtres voués à la destruction et au mal peuvent très bien n'avoir jamais commis de leur vie un seul acte immoral. Il ajoute que « les grands pécheurs sont aussi rares que les saints ».

Je n'ai jamais parlé de déification sans le Christ. Mais nous tentons d'écarter la brume qui entoure l'origine de l'homme. Plusieurs parmi les Pères n'hésitent pas à dire que l'incarnation du Verbe divin n'est pas liée au péché de l'homme, qu'elle était prévue de toute éternité dans la pensée de Dieu – qui n'est pas la nôtre, remember – comme porte vers la déification de l'homme. La chute l'a retardée, lui a donné son caractère dramatique mais n'en est pas la cause. Pas de théologie de la satisfaction en orthodoxie ! (thème largement traité, utilisez la fonction rechercher)

J'appliquerais volontiers à Augustin ce que Cocteau disait de Victor Hugo en poésie : « La vitesse d'un cheval emballé ne compte pas », sous entendu pour le résultat des courses. Il y a de tout chez Augustin, des phrases sublimes et des âneries plus grosses que lui. Sa plus grande erreur, de l'avis de pas mal de théologiens, c'est d'avoir mis la charrue avant les bœufs et la nature divine, laquelle nous est inconnaissable, avant les hypostases. Parce que Dieu est personnel, nous pouvons entrer en relation, certes très asymétrique, mais libre. Mais assimiler la nature divine au sphairos de Parménide et essayer d'en déduire les personnes de la Trinité, c'était casse-gueule et ça n'a pas manqué, avec toutes les apories résultantes que Charlemagne avec le filioque puis les Chartreux et enfin le Concile de Trente ont bel et bien entérinées. C'est même la principale hérésie romaine à nos yeux. (là encore, fonction rechercher, thème archi traité ici) Et c'est bien en contradiction avec l'enseignement des Cappadociens. Vous qui signez Blaise, souvenez vous : « Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, non le Dieu des philosophes et des savants » ; hélas pour Augustin, qui s'est accroché aux définitions des philosophes et savants !

Sur ce point précis du péché « originel », de l'erreur d'aiguillage de l'humanité, ce que l'on peut reprocher à Augustin comme d'ailleurs à Pélage, c'est d'avoir rétréci le sujet et d'avoir voulu rationaliser ce qui ne peut pas vraiment l'être, d'avoir fait comme si nous étions totalement transparents à nous-mêmes et comme si notre raison suffisait à circonscrire la question. Même si tous les ascètes chrétiens avaient découvert l'inconscient plus de quinze siècles avant Freud, la tentation de rationaliser est souvent présente et ces deux sont tombés dedans à pieds joints. A leur décharge, ils ne connaissaient pas les incertitudes d'Heisenberg... je veux dire par là que personne n'avait réfléchi sur les questions d'échelle, ce qui permet de voir clairement l'impossibilité d'une auto-transparence, d'une self-reflectiveness comme diraient les Américains (le mot n'a pas d'équivalent français qui en rende la nuance) qui soit complète.
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Message par Anne Geneviève » dim. 05 oct. 2008 11:26

J'ajoute qu'Augustin et Pélage partagent la même vision du sacrement : pour eux, c'est une trousse de réparation de l'homme. Après quoi, on peut estimer que l'homme est réparé et transmet sa réparation (Pélage) ou que même s'il est réparé, la descendance ne l'est pas (Augustin).

Encore cette idée sous-jacente qu'une réalité divino-humaine serait transparente, entièrement, à l'homme sur lequel et peut-être au delà duquel elle agit.
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une question

Message par voloc » lun. 06 oct. 2008 22:34

=Anne Geneviève
exprimé dans le psaume 51 : "Voici, je suis né dans l'iniquité et ma mère m'a conçu sous le joug du péché" %= ?

Pardonnez-moi mais il ne s'agit pas plutôt du psaume 50 (verset 7) ?

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Message par Anne Geneviève » mar. 07 oct. 2008 7:13

50 ou 51 selon les Bibles puisqu'il y a plusieurs numérotations.
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Message par Blaise » mer. 08 oct. 2008 1:06

Anne-Marie

D’abord je m’excuse d’avoir pris tout ce temps à vous répondre.

La Mère de Dieu est fille d’Israël. « La lente préparation de l’humanité » s’est faite d’abord dans le Peuple de l’Alliance. Guidé par la pédagogie de la Torah et des prophètes, Israël a progressivement appris à connaître ses péchés (à connaître Dieu en fin de compte). Bien sûr, je ne veux pas dire que les autres peuples étaient réduits à des ténèbres totales, sans aucun affinement moral d’un siècle à l’autre. J’insiste simplement sur la centralité du Peuple élu. D’ailleurs il faut reconnaître que les sociétés héroïques telles que celles décrites par Homère ou les sagas islandaises donnent l’exemple de systèmes de valeurs farouchement opposés au christianisme. Le telos qui règle les rapports humains n’est pas le même. L’honneur est la suprême vertu et non pas la charité. Je ne cherche pas à noircir le tableau, mais à souligner que les « structures du péché » peuvent contrecarrer plus ou moins sérieusement la loi naturelle dans le cœur de chaque homme. C’est pourquoi le Juif (et le Chrétien) qui connaissent la Loi et ne l’observent pas sont inexcusables. Ainsi, comme conséquence du péché originel, la conscience claire de ce qui est mal a perdu son évidence première (sans pour autant disparaître complètement). A quoi bon d’ailleurs une Loi si tout coulait de source ?

Notre expérience propre du mal, l’histoire récente (je pense aux totalitarismes), ou encore la psychologie des meurtriers en série, me persuade de la justesse de vue d’Augustin. Satan est le Père du mensonge. Le commencement du mal, c’est donc le mensonge. Comme le dit Augustin, l’homme qui pèche est à la recherche d’un bien, mais il se trompe. Et cette erreur sur le bien à atteindre est intimement liée au mensonge que l’on se fait à soi-même. Vous avez sans doute remarqué que les assassins interrogés ont tendance à se créer un personnage, à se mettre en scène à la fois pour eux-mêmes et pour les autres. Les nazis et leurs seconds couteaux, dans les camps, vivaient dans un monde fantasmatique qu’ils entretenaient sciemment, afin de mieux supporter leurs crimes. C’est pourquoi ils ne supportaient pas le regard dépourvu de haine du Père Maximilien Kolbe, car cela remettait en cause les représentations fictives qu’ils s’étaient construits. Ignorance et mensonge vont de pair.

Voici comme je comprends ce que veut nous dire Augustin concernant l’ignorance de ce qu’il faut faire. Il ne me semble pas qu’il ait jamais été partisan d’une ignorance complète. De toutes façons l’Eglise n’a jamais récusé la loi naturelle (contrairement au protestantisme).

« C’est le désir qui est désorienté », votre expression rejoint Augustin. L’homme doit apprendre à bien désirer. Quelqu’un qui refuse de venir en aide à son prochain est-il passible d’une condamnation légale ? est-il un criminel avéré ? Evidemment non. Mais le Christ nous a prévenus par la parabole du riche et de Lazare. Au fond, le malheur de ce riche c’est que toute sa vie il a orienté ses désirs en fonction de ses seuls intérêts. Oublieux du Bien suprême, indifférent aux autres, il s’est de lui-même coupé de la Vie divine. Car le seul roc c’est Dieu.

Il s’agit de distinguer rédemption et « recréation » ou « adoption divine », « déification ».

Augustin affirme :
Et il [Dieu] l’avait placé [l’homme] dans un bonheur de paradis comme dans l’ombre de la vie, d’où s’il gardait la justice il s’élèverait à un meilleur.
Le bonheur que l’homme goûtait au paradis terrestre, précise Augustin, était « comme dans l’ombre de la vie ». Il lui restait tout un chemin à parcourir, dans la justice, pour atteindre l’état que Dieu lui destinait. (Quand je dis « atteindre », je ne veux pas dire par ses propres forces, bien sûr). Adam était un peu comme les hébreux n’ayant pas traversé la mer rouge ; et, pour continuer à tisser cette analogie, plutôt que de recevoir la Torah au Sinaï, il a préféré se tourner vers Pharaon. Car le peuple hébreu aurait pu réitérer le refus d’Adam. Il a même été tenté de le faire.

Dans son Commentaire sur saint Jean, 21 il dit aussi :
Félicitons-nous donc, et rendons grâce de ne pas avoir été faits seulement chrétiens mais d’avoir été faits le Christ lui-même.
ou encore :
Celui qui dit au Père du Christ : Notre Père, que dit-il au Christ sinon : Notre frère ?
De même dans le rite de de saint Pie V, le prêtre, bénissant l’eau, prononçait ces paroles :
Accorde-nous par le mystère de cette eau et de ce vin, de participer à la divinité de celui qui a daigné se faire participant de notre nature humaine, Jésus-Christ (…).
Et au moment où il mélangeait l’eau et le vin dans le calice :
O Dieu qui avez merveilleusement créé la dignité de la nature humaine et l’avez réformée d’une manière plus admirable encore, donnez-nous par le mystère de cette eau et de ce vin d’être associés à la divinité de celui qui a daigné s’unir à notre humanité.
Rédemption et adoption divine ne sont pas antinomiques.

Concernant la question de la « satisfaction » du Christ, je prends acte de son refus par l’Orthodoxie. Mais j’aimerais préciser qu’il n’existe pas une théologie de la satisfaction, et qu’elle ne se résume pas au seul Anselme. De plus sa compréhension pénale est pour ainsi dire morte aujourd’hui. Enfin, si le Magistère a parlé à plusieurs reprises de « satisfaction », il est resté par contre très évasif sur le sens précis qu’il donnait à cette notion. Evitons aussi de durcir excessivement la position d’Anselme : en théologie le discours sur Dieu n’est jamais purement rationalisant. L’analogie joue un rôle essentiel. Selon moi (bien que je ne l’ai pas lu), Anselme a dû se servir de l’image du droit pour exprimer analogiquement ce qui échappe de toute façon à la saisie complète par l’esprit humain. Et bien sûr la satisfaction ne dit pas tout. Dans sa lecture du péché originel Anselme a également utilisé l’analogie de la sanction pénale. C’était compréhensible, le droit romain connaissant à l’époque une sorte de « renaissance ». Le discours théologique est intimement lié à son contexte culturel. Il va sans dire que la théologie de la satisfaction ne me semble pas contradictoire avec la déification. Elle permet simplement de jeter un coup de projecteur ; elle ne dit pas tout. La satisfaction comme réparation morale est plus juste je crois que la satisfaction comme compensation pénale du tort infligé à Dieu. Il s’agit alors de dire que l’homme, s’il aime vraiment Dieu, doit être désireux de réparer le péché passé, de « satisfaire » en se donnant tout entier, et sans réserve. Mais comme il ne peut y parvenir par lui-même, étant pécheur, sa satisfaction est une participation à la satisfaction (ou don radical) accomplie par le Christ. Mais là je prêche pour ma paroisse.

Vous dites :
Sa plus grande erreur, de l’avis de pas mal de théologiens, c’est d’avoir mis la charrue avant les bœufs et la nature divine, laquelle nous est inconnaissable, avant les hypostases. Parce que Dieu est personnel, nous pouvons entrer en relation, certes très asymétrique, mais libre. Mais assimiler la nature divine au sphairos de Parménide et essayer d’en déduire les personnes de la Trinité, c’était casse-gueule et ça n’a pas manqué, avec toutes les apories résultantes que Charlemagne avec le Fillioque puis les Chartreux et enfin le Concile de Trente ont bel et bien entérinées. C’est même la principale hérésie romaine à nos yeux.
Je vous demanderai de développer ce dernier point que j’ai du mal à bien saisir dans ses différentes implications. Ce qui est certain, c’est qu’Augustin (et à sa suite la théologie latine), contrairement à Grégoire Palamas, qui distinguait essence incognoscible et énergies incréées, a enseigné la possibilité de la vision de Dieu selon l’essence. Face à l’audace spéculative d’un Palamas, c’est lui en l’occurrence qui s’est montré le plus sobre. Vous lui reprochez en somme de s’être aligné sur un concept philosophique. Malgré tout, la plupart des autres Pères ont aussi fait un usage assez constant des philosophes antiques, déjà saint Paul… le tout étant de savoir christianiser des catégories païennes et ne pas se laisser enfermer par les limites rationalistes qu’elles peuvent imposer. Autant vous dire, par conséquent, que je ne partage pas l’opinion excessive de Blaise Pascal.

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