Le renforcement du synode de l'Eglise d'Albanie

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Claude le Liseur
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Le renforcement du synode de l'Eglise d'Albanie

Message par Claude le Liseur » dim. 04 nov. 2007 18:42

Il y a quatre ans, le 16 octobre 2003, dans un message intitulé "Ngjallja !" sur le présent forum, je faisais part de mon admiration devant le travail missionnaire de l'archevêque de Tirana, Mgr Anastase (Yannoulatos), pour la résurrection de l'Eglise d'Albanie (cf. viewtopic.php?t=228 ).

Il y avait toutefois à un bémol à cette évolution remarquable, c'est que l'Eglise orthodoxe autocéphale d'Albanie (Kisha Orthodhokse Autoqefale e Shqipërisë) manquait cruellement d'évêques et risquait de se retrouver assez vite au-dessous du chiffre de 4 évêques nécessaire au fonctionnement normal d'une Eglise autocéphale.

Ainsi que je l'avais expliqué, le patriarcat oecuménique de Constantinople avait réussi à rétablir le synode de l'Eglise d'Albanie, après 24 ans d'athéisme obligatoire, en lui donnant 4 évêques, dont 1 était décédé par la suite. Il faut donc signaler cette nouvelle déjà ancienne et qui n'a pas eu assez d'écho que représente la consécration, les 19, 21 et 26 novembre 2006, de 3 nouveaux évêques pour l'Eglise d'Albanie.

Le synode de l'Eglise d'Albanie se compose désormais de 6 évêques et d'un protosyncelle:

*Mgr Anastase [Yannoulatos], archevêque de Tirana, Durrës, Elbasan et de toute l'Albanie, depuis le 26 avril 1992.

*Mgr Ignace [Triandis], métropolite de Berat, depuis le 22 juin 1992.

*Mgr Démètre, métropolite de Gjirokastër depuis le 26 novembre 2006. Mgr Démètre est un ancien moine du monastère Sainte-Catherine du Sinaï. Il était en fait actif dans la région de Gjirokastër depuis le rétablissement de l'Eglise d'Albanie en tant que vicaire de l'archevêque de Tirana.

*Mgr Jean [Pellushi], métropolite de Korçë depuis le 20 juillet 1998. Mgr Jean est issu d'une famille bektashie et s'est converti à l'Orthodoxie en secret à l'âge de 19 ans, en 1975, sous le régime communiste.

*Mgr Nicolas [Hyka], évêque d'Apollonie depuis le 19 novembre 2006. Il occupe un siège qui était vacant depuis le rappel à Dieu, le 11 août 2000, de Mgr Côme [Qirjo], émouvante figure de prêtre de l'Eglise des catacombes à l'époque communiste qui fut le premier évêque de souche albanaise après le rétablissement de l'Eglise.

Il est à noter qu'Apollonie (Apollonia) est en fait le nom d'une ancienne cité grecque, fondée en ~588 sur la côte albanaise, et dont les ruines portent aujourd'hui le nom de Pojan. Apollonie / Pojan se trouvant aujourd'hui près de Fier, ville fondée au XIXe siècle sur les plans de l'architecte français Barthélémy (cf. Gut / Brunet-Gut / Përnaska, Parlons albanais, L'Harmattan, Paris 1999,p. 32), je suppose que l'évêque d'Apollonie doit en fait avoir sa résidence à Fier (Fieri), localité d'environ 60'000 habitants.

*Mgr Antoine [Merdani], évêque de Krujë depuis le 21 novembre 2006.

Il s'agit sans doute du diocèse le plus symbolique pour le peuple albanais, puisque Krujë était la forteresse du légendaire héros national Scanderbeg ou Skanderbeg (Georges Castriotis, 1405-1468), adversaire indomptable des Ottomans qui eut pour biographe le célèbre évêque orthodoxe albanais d'Amérique Mgr Théophane (Fan) [Noli] (1882-1965) avant de faire l'objet, en 1953, du premier film albanais, Skënderbeu, tourné par le réalisateur soviétique Serge Youtkevitch (1904-1985) et primé au festival de Cannes en 1954. Il est à noter que, comme beaucoup d'autres films de l'ancien bloc soviétique qui sont indisponibles en français ou en anglais, Skënderbeu a été réédité en DVD en version allemande par la société IceStorm GmbH de Berlin sous le titre Skanderbeg - Ritter der Berge et est disponible à la vente sur www.amazon.de . Krujë abrite aujourd'hui le musée Skanderbeg. Quant à la résistance de Skanderbeg enfermé dans sa forteresse de Krujë, elle a fait l'objet d'un célèbre roman d'Ismaïl Kadaré, Kështjella (La Citadelle), traduit en français en 1970 sous le titre Les tambours de la pluie.

Ainsi, le siège d'Apollonie évoque le passé antique, gréco-romain et illyrien, de l'Albanie, et le siège de Krujë son passé médiéval.

* Protopresbytre Jean Trebicka, secrétaire du saint Synode.

Ce que je voudrais aussi souligner, c'est que la composition même du saint Synode de l'Eglise d'Albanie reflète la résurrection, à partir de rien, de cette Eglise. En effet, sur les six évêques, on en compte désormais trois qui sont de souche albanaise, dont deux ont été formés à l'académie de théologie "La Résurrection du Christ" fondée à Durrës par l'archevêque Anastase après la chute du communisme, Mgr Jean ayant quant à lui été formé à la faculté de théologie orthodoxe Sainte-Croix (Holy Cross Greek Orthodox School of Theology) de Brookline, Massachusetts. Un tel résultat aurait été inimaginable à la chute du régime communiste en 1991, quand il ne restait plus que 22 prêtres orthodoxes albanais survivants, pour la plupart âgés, et, à ma connaissance, aucun moine. Il est aussi intéressant de constater que Mgr Jean [Pellushi] est issu d'une famille qui n'est pas de tradition chrétienne, mais de tradition bektashie.

Enfin, à ma connaissance, au moins 2 des évêques de l'Eglise d'Albanie sont francophones, à savoir l'archevêque de Tirana et le métropolite de Korçë, rendant ainsi hommage, l'un à la tradition francophone de la Grèce, l'autre au fait que le français fut à peu près la seule langue étrangère tolérée en Albanie et la seule fenêtre ouverte sur le monde libre pendant la période la plus paranoïaque de la dictature communiste du Guide Enver Hoxha (1908-1985). Contrairement à Pol Pot (Saloth Sar), ancien étudiant à Paris, mais qui n'en fit pas moins assassiner 90% des francophones du Cambodge, Hoxha se souvenait au moins avec un peu de reconnaissance qu'il avait été étudiant à Montpellier et professeur de français après son retour en Albanie. Il me plaît aussi particulièrement que la sainte Eglise ait choisi un francophone pour être l'évêque de Korçë, ville où la France fit vivre de 1916 à l'invasion italienne de 1939 un lycée français qui fut le point de départ de l'enseignement moderne en Albanie et valut aux pays francophones un prestige et une reconnaissance qui devaient perdurer pendant plusieurs décennies parmi les intellectuels albanais. Encore aujourd'hui, l'Albanie manifeste, dans les rencontres internationales du type Eurosong Contest (ex- concours Eurovision de la chanson), un respect à l'égard du français que l'on ne retrouve curieusement pas de la part de tel ou tel pays pseudo-francophone de la région, pourtant gorgé de subventions, de bourses d'études et de permis de séjour par Paris, Bruxelles, Québec et Berne.

Pour plus de renseignements, cf.:

Gabriel Jandot, L'Albanie d'Enver Hoxha (1944-1985), L'Harmattan, Paris 1994.

Christian Gut, Agnès Brunet-Gut, Remzi Përnaska, Parlons albanais, L'Harmattan, Paris 1999.

Orthodoxia 2007, Ostkirchliches Institut, Ratisbonne 2007 (avec de lourdes erreurs car cet annuaire confond les titulaires des sièges d'Apollonie et de Krujë).

Jim Forrest, The Resurrection of the Church in Albania, Conseil oecuménique des Eglises, Genève 2002.

Page Internet du saint Synode de l'Eglise orthodoxe d'Albanie, version anglaise: http://www.orthodoxalbania.org/English/ ... nframe.htm (disponible aussi en albanais et en grec).

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