Prolégomènes à une histoire du christianisme en Afrique

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Claude le Liseur
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Re: Prolégomènes à une histoire du christianisme en Afrique (II)

Message par Claude le Liseur »

Claude le Liseur a écrit :
sam. 14 oct. 2006 20:14

J’ai aussi mentionné la présence éphémère du christianisme dans le Sahel subsaharien jusqu’au Xe siècle. Pierre Alexandre mentionne la possibilité de communautés chrétiennes dans le sud de l’actuelle Mauritanie jusqu’à cette époque (op. cit., p. 178), mais dans tous les cas il s’agissait de communautés berbères, et non noires : « On peut penser que, comme le judaïsme, le christianisme berbère a dû essaimer jusqu’au Soudan occidental, par les pistes commerciales sahariennes, mais on n’en a aucune preuve, les gardes d’épée en forme de croix, parfois mentionnées comme vestiges d’une influence chrétienne, correspondant surtout à une nécessité fonctionnelle » (op. cit., p. 170). Voire, voire… D’autres auteurs sont bien plus affirmatifs que le professeur Alexandre. Pour l’archiprêtre Jean Meyendorff, de l’Eglise orthodoxe en Amérique, « à l’exemple des tribus nubiennes, on voit naître plusieurs autres centres chrétiens parmi les populations nomades du Sahara, presque jusqu’à l’océan Atlantique, comme l’attestent des vestiges archéologiques, des livres liturgiques (en grec et en nubien) et des restes de vocabulaire chrétien dans le langage des Touareg. La victoire totale de l’Islam dans tout le Sahara pourrait bien ne dater que du XVe siècle » (donc cinq siècles plus tard que dans l’estimation du professeur Alexandre, NdL) (RP Jean Meyendorff, Unité de l’Empire, division des chrétiens, Le Cerf, Paris 1993, p. 138, traduit de l’anglais par Françoise Lhoest avec la collaboration de l’auteur).
Si nous nous transposons du Sahara vers le Croissant fertile (mais ceci fera l'objet d'un autre fil), il n'est pas impossible que la victoire finale de l'Islam chez les Kurdes soit encore postérieure à celle chez les Touareg, que le RP Meyendorff situe au XVIe siècle. Là aussi, la découverte de textes liturgiques pose des questions non encore résolues.

Claude le Liseur
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Re: Prolégomènes à une histoire du christianisme en Afrique (II)

Message par Claude le Liseur »

Claude le Liseur a écrit :
sam. 14 oct. 2006 20:14


Quoiqu’il en soit, la dernière mention de chrétiens indigènes est de l’an 1300 pour le Maroc et la dernière mention d’un évêque est celle de cet évêque kabyle qui résidait auprès des Hammadites en 1114.
On trouve des choses extraordinaires sur Internet. Ici, https://www.tpsalomonreinach.mom.fr/Rei ... 4_0001.pdf , la numérisation du livre du général de Beylié, La Kalaa des Beni-Hammad. Une capitale berbère de l'Afrique du Nord au XIe siècle, Ernest Leroux, Paris 1909. Le général Léon de Beylié avait dirigé l'année précédente (1908) des fouilles à la Qal'a (arabe قلعة), qui se trouvait alors dans le département de Constantine de l'Algérie française (aujourd'hui, la wilaya de M'sila de la République algérienne). On trouve page 13 la mention du dernier évêque, au milieu d'un texte un peu confus qui mentionne aussi un bénédictin du Mont-Cassin, "saint Arzon", dont je ne trouve aucune trace dans un martyrologe quelconque, qui , à la même époque où est mentionné le dernier évêque berbère (1114), aurait été le "doyen de l'abbaye de la Kalaa".

Je dois dire que je suis assez fasciné par l'histoire de cette ville perdue à 1'000 mètres d'altitude dans un contexte où les capitales sont rarement aussi éloignées de la mer.

Claude le Liseur
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Re: Prolégomènes à une histoire du christianisme en Afrique

Message par Claude le Liseur »

Comme ce fil contient beaucoup d'informations accumulées au fil des années, j'ai pris le parti de le résumer, de le synthétiser, en un texte de 15'071 mots qui contient l'essentiel des informations, en laissant de côté ce qui est accessoire (les engagements politiques d'Amar Naroun, par exemple...).

Claude le Liseur
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Re: Prolégomènes à une histoire du christianisme en Afrique

Message par Claude le Liseur »

1) Le patriarcat d’Alexandrie et l’Église d’Afrique


À l'heure actuelle, le patriarcat d'Alexandrie est vraiment de « toute l'Afrique », car son territoire englobe tout le continent africain et ses dépendances (diocèse orthodoxe de Madagascar qui recouvre aussi la Réunion et l'île Maurice). À noter que le patriarche d'Alexandrie, qui est le deuxième par rang d'honneur dans l'Eglise orthodoxe, porte le titre de « pape ».

Toutefois, dans les premiers siècles chrétiens, il n'en était pas ainsi: la juridiction du patriarcat d'Alexandrie recouvrait l'Égypte, la Cyrénaïque, la Nubie et l'Éthiopie.

Dès lors, ce que l'on entend par « Église d'Afrique » pour les premiers siècles chrétiens est l'Église orthodoxe locale qui était centrée sur la province romaine d'Afrique (correspondant en gros à l'actuelle Tunisie), bref l'Église dont le siège métropolitain était Carthage. Cette Église était autocéphale, sans avoir jamais eu le titre de patriarcat. Elle a ensuite été considérée comme faisant partie du ressort d'Alexandrie à partir de la fin du VIe siècle.
Sur l'autocéphalie de l'Église d'Afrique, il existe une intéressante étude canonique en français, écrite par le canoniste roumain Nicolae DURĂ, sous le titre « Synodalité et primauté dans l'Eglise d'Afrique (romaine) », pp. 916-982 de son chef d'œuvre Le régime de la synodalité selon la législation canonique, conciliaire, œcuménique du Ier millénaire, Éditions Ametist 92, Bucarest 1999.

(L'ouvrage a été passé sous silence et l'éditeur a fait faillite. Il s'agit pourtant de l'étude canonique orthodoxe la plus importante jamais écrite en français. Précisons pour l'anecdote que si ce livre fut écrit directement en français - alors qu'on s'attendrait plutôt au roumain, à tout le moins à l'anglais, vu le contexte - c'est qu'il s'agissait du cadeau du patriarche Théoctiste de Roumanie au pape Jean-Paul II lors de son voyage à Bucarest en 1999. Or, Jean-Paul II ne lisait pas le roumain, et il semble qu'il avait une nette préférence pour le français par rapport à l'anglais, préférence fréquente chez les gens cultivés qui avaient connu l'Europe avant le cataclysme.)

À propos de l'autocéphalie de l'Eglise d'Afrique :

« Si l'on étudie la législation canonique conciliaire de l'Église d'Afrique, on est d'abord frappé du fait qu'elle ne fait aucune mention d'une juridiction étrangère. Par exemple, le concile de Carthage de 397, "ne fait aucune allusion à la juridiction du pape sur les métropolitains, que la constitution de Gratien avait reconnue." Ceci montre bien, non seulement l'état d'autocéphalie de l'Église d'Afrique, mais aussi, à l'évidence, qu'à la fin du IVe siècle Rome n'exerçait aucune juridiction dans l'Église africaine. Sa juridiction ne s'exerçait encore que sur l'Église d'Italie. Quant à l'Afrique, les synodes généraux réunis à Carthage en 418, 419 et 426 ont réaffirmé d'une manière assez évidente l'autocéphalie de leur Église, y compris leur autonomie judiciaire, qu'il n'y ait aucun doute de cela. Les canons des conciles romains, réunis sous la présidence du pape, et qui furent envoyés à l'Église d'Afrique, ne furent reçus par cette Eglise qu'à la suite de leur lecture et examen lors des synodes africains. » (p. 969)

Cum grano salis, j'ajouterais que le patriarcat d'Alexandrie, à cette époque, n'exerçait pas plus de juridiction que celui de Rome sur l'Église de Carthage. Comme on est loin du mythe de la pentarchie et du néo-papisme patriarcal...

Le christianisme maghrébin, affaibli par le donatisme et l'arianisme (nous y viendrons), a été totalement submergé par l'Islam entre le VIIe siècle et le XIVe siècle. Par exemple, pour la Tunisie, les dernières traces du christianisme local disparaissent au cours du XIe siècle.

Toutefois, le titre métropolitain de Carthage a survécu jusqu'à nos jours, et le retour d'une petite présence européenne au Maghreb à partir du XIXe siècle ont abouti à ce que cette métropole, réduite aujourd'hui à un diocèse sans suffragants, ait une existence autrement que sur le papier, avec 6 paroisses et 3 prêtres. C'est tout ce qui reste de cette Église d'Afrique qui fut si glorieuse. Ces paroisses se trouvent toutes au Maroc et en Tunisie et ne regroupent en général que des personnes d'origine grecque et russe. Il faut rappeler que les conversions de l'Islam au christianisme ne sont autorisées qu'en Tunisie, l'Algérie ayant, par une loi votée en août 2006, mis fin à la liberté de conversion qui existait depuis le temps de la présence française.

Cette présence orthodoxe était plus florissante avant l'indépendance du Maroc et de la Tunisie en 1956, à l'époque où beaucoup de Russes vivaient dans la grande base navale française de Bizerte. Si le Maroc et la Tunisie, contrairement à l'Algérie, ont toléré le maintien de leur population d'origine européenne après l'indépendance, il est clair que le niveau de vie limité de ces pays en comparaison de la France, de l'Italie et de l'Espagne a accéléré le mouvement d'émigration des Européens de toutes origines qui s'y étaient installés.

En Algérie, il n'y avait à ma connaissance pas de paroisse orthodoxe avant l'indépendance, même s'il y avait quelques Grecs à Oran.

La situation n'est donc pas comparable à celle que le patriarcat d'Alexandrie connaît en Afrique subsaharienne, où la liberté de changer de religion est entière et où il existe des missions dynamiques au Kenya, en Ouganda, en République démocratique du Congo, au Ghana, etc.

La métropole de Carthage ne peut quant à elle espérer aucun développement en l'absence d'une liberté religieuse réelle dans son environnement.

Ceci étant dit, le patriarcat d'Alexandrie lui-même est d'origine apostolique, fondé par le saint apôtre Marc vers l'an 40. Son déclin est dû au schisme des monophysites coptes, puis à la conquête islamique au VIIe siècle. Il faut toutefois mentionner que s'il est devenu insignifiant en Egypte même (environ 18'000 fidèles, en écrasante majorité des Arabes du Machreq), ce patriarcat se trouve aujourd'hui, grâce au développement d'une Orthodoxie « noire » depuis 1946, dans la situation la plus favorable qu'il ait connue depuis quinze siècles.

La seule Église orthodoxe sur le continent africain est le patriarcat grec-orthodoxe d'Alexandrie et de toute l'Afrique, « grec-orthodoxe » (contrairement à orthodoxe grec) ne voulant pas dire de langue ou de culture grecque, mais en fait « chalcédonien ».

L'Église copte orthodoxe (« orthodoxe » étant ici un titre revendiqué par cette Eglise, mais il est clair pour nous que nous ne la considérons pas comme orthodoxe par sa foi) est de foi monophysite et a formé un patriarcat rival depuis le VIe siècle. A l'heure actuelle, le siège de ce patriarcat est au Caire, tandis que le patriarcat orthodoxe a conservé son siège à Alexandrie.

Le patriarcat latin d'Alexandrie était un titre purement honorifique qui n'est actuellement plus attribué.

L'Église copte catholique est une Église uniate que les missionnaires envoyés par le Vatican ont détachée de l'Église copte orthodoxe. Elle en conserve le rit.

Sur le plan liturgique, le patriarcat d'Alexandrie a abandonné la liturgie de saint Marc (bien que celle-ci soit encore occasionnellement célébrée) pour le rit byzantin (liturgies de saint Jean Chrysostome, de saint Basile le Grand et de saint Grégoire Dialogue) à partir des Xe-XIe siècles. Ses langues liturgiques sont le grec, l'arabe, l'anglais, le français, le kikuyu, le malgache et le swahili (d'autres langues sont peut-être utilisées, mais je n'en sais guère plus).

L'Église copte, de son côté, a conservé la liturgie de saint Marc. Contrairement au patriarcat orthodoxe d'Alexandrie, elle utilise encore le copte dans sa liturgie (même si elle est ouverte à la traduction dans d'autres langues).

La question de la séparation entre orthodoxes et monophysites dans le siècle qui a suivi Chalcédoine devrait faire l'objet d'un livre entier. Disons simplement que les monophysites considèrent les orthodoxes comme des nestoriens, et considèrent comme nestorien le Tome de Léon, malgré la condamnation des Trois Chapitres au Ve concile œcuménique, qui devait manifester à la face de l'univers que l'Eglise orthodoxe réprouve le nestorianisme.

Il est dommage de constater que les multiples dialogues que les orthodoxes ont eu avec les monophysites n'ont toujours pas dissipé cette légende du nestorianisme prétendu du concile de Chalcédoine.

Avant même la conquête islamique, le donatisme a joué un rôle majeur dans le déclin du christianisme maghrébin.
Le donatisme était une variante ecclésiastique du résistantialisme. « Le donatisme tire son origine immédiate de l'élection contestée d'un évêque de Carthage peu après la grande persécution ordonnée par les édits de Dioclétien de 303/304. » (Professeur Pierre MARAVAL, Le christianisme de Constantin à la conquête arabe, PUF, Paris 1997, p. 298.) En fait, les donatistes contestaient l'ordination du métropolite Cécilien, parce que l'un des évêques consécrateurs, Félix d'Abthugni (aujourd’hui Suwar en Tunisie), aurait été un traditor, c'est-à-dire un clerc qui avait livré les livres des saintes Écritures aux persécuteurs. (Tradere = livrer, transmettre ; les langues néolatines en ont fait du traditor le traître, traditore en italien, alors que « traître » se dit proditor en latin.)
Les donatistes formèrent très vite une Église séparée, qui adopta une théologie sacramentelle hétérodoxe (ils considéraient que la validité des saints mystères dépendait de la rectitude morale du prêtre qui les célébrait). Le schisme donatiste, sur fond d'affrontement ethnique (les donatistes recrutant plutôt chez les Berbères et les orthodoxes plutôt chez les Latins) aboutit à un siècle de chaos qui mena l’Église d'Afrique sur la pente d'un déclin dont elle ne se relèverait jamais. Par exemple, à une époque, les donatistes avaient des bandes armées (les circoncellions) qui semaient le chaos.
Les donatistes furent persécutés par le pouvoir impérial, puis ils semblent avoir collaboré avec les ariens après la conquête vandale. Ils sont encore attestés en 594. Mais, en tant qu'Église organisée, un coup fatal leur avait été porté par la conférence de Carthage (1er-8 juin 411), où on leur montra une pièce qui prouvait que Félix n'avait jamais été un traditor.
La collection Sources chrétiennes des Éditions du Cerf a publié (nos 194 et 195) la version bilingue (latin - français) des actes de la conférence de Carthage de 411.

2) Géographie et démographie de l’Afrique du Nord romaine

Il est connu que les éléphants d'Hannibal provenaient tout simplement de l'actuel Maroc. Nous ne pouvons juger le Maghreb de l'Antiquité à l'aune de ce que nous connaissons du Maghreb aujourd'hui. C'est une des régions du monde où les bouleversements ont été les plus complets.
Nous voyons aujourd'hui les trois Etats maghrébins au bord de l'explosion démographique, avec 85 millions d'habitants. En 1955, quand la France contrôlait encore ces régions, il n'y en avait pas 25 millions (dont 2 millions d'Européens et de juifs autochtones chassés après les indépendances). En 1830, quand les pompons bleus débarquèrent à Alger, ces vastes contrées n'avaient pas 7 millions d'habitants. A l'arrivée de l'Islam, au VIIe siècle, 2 millions (estimation de Courbage et Fargues). Il y a donc toutes les raisons de penser qu'avant la conquête romaine, il ne devait pas y avoir 1 million d'habitants. Le pays n'était guère plus humide qu'aujourd'hui (la désertification du Sahara est bien antérieure); mais 1 million d'habitants sur 800'000 kilomètres carrés habitables, cela laissait de la place pour les éléphants.
Quant Charles-Marie Leconte de Lisle, dans le superbe poème des Éléphants que tous les écoliers des pays francophones ont appris un jour ou l'autre, écrit:

Mais qu'importent la soif et la mouche vorace,
Et le soleil cuisant leur dos noir et plissé?
Ils rêvent en marchant du pays délaissé,
Des forêts de figuiers où s'abrita leur race,


c'est bien des éléphants d'Afrique du Nord dont il parle, des éléphants qui vivaient dans les forêts méditerranéennes, pas de leurs grands frères de la savane africaine. Leconte de Lisle n'utilise pas ici une image ridicule en parlant de « forêts de figuiers ».


Il faut ainsi accepter l'idée, que cela plaise ou non, qu'en Afrique du Nord, à l'époque d'Hannibal ou de Scipion l'Africain, il y avait des éléphants (d'ailleurs petits, rabougris, car il s'agissait d'une population relique isolée en Afrique du Nord par l'assèchement du Sahara) et il n'y avait pas un seul dromadaire.
Lors de leurs entreprises coloniales du XIXe siècle, les Français avaient aussi découvert dans des coins isolés d'Afrique du Nord des populations reliques de cobras ou de crocodiles rabougris. On sait qu’il y avait encore au début du XXIe siècle une mare du Tibesti (en plein Sahara) où il restait encore trois ou quatre petits crocodiles, seuls survivants de populations qui ont été « piégées » par la désertification du Sahara il y a quelques millénaires. Les éléphants d'Hannibal étaient un exemple de ce genre de population.
Les éléphants, objets d'une chasse intensive, ont disparu en même temps que les dromadaires sont apparus au Maghreb, c'est-à-dire à l'époque romaine.
Ce sont les Romains, par la prospérité qu'ils ont apporté à ces régions, entraînant l'augmentation de la population, mais aussi par leur cupidité (recherche de l'ivoire), qui ont entraîné la disparition de ces éléphants. Et ce sont eux qui ont importé les dromadaires depuis le Moyen-Orient. Ils ne se doutaient pas que cette action, en entraînant plus tard l'apparition des grands nomades chameliers, allait avoir des conséquences catastrophiques et pour la latinité, et pour le christianisme, et pour les Berbères, mais cela, on y reviendra plus tard.
Aussi étonnant que cela puisse paraître, quand, au Ier siècle avant Jésus-Christ, les Berbères traversaient le Sahara vers l'embouchure du Sénégal, ils le faisaient dans des chars tirés par des chevaux, pas sur des dromadaires.
Tout ceci est raconté en long, en large et en travers par E.F. GAUTIER (fameux professeur de géographie à l'université d'Alger) dans Le passé de l'Afrique du Nord. Les siècles obscurs, Payot, Paris 1952.
Dès l'époque antique, le Sahara était une barrière difficilement franchissable, même si Hérodote atteste que des Nasamons (une peuplade berbère) avaient atteint les bords du Niger au Ve siècle avant Jésus-Christ. (Mais Hérodote le décrit comme un voyage tout à fait exceptionnel.)
Sur les navigations maritimes, il y a bien sûr le Périple d'Hannon. Le professeur GAUTIER est de l'école maximaliste: pour lui, les Carthaginois ont navigué jusqu'au Cameroun et le dernier comptoir carthaginois, Cerné, se trouvait à la hauteur de Saint-Louis-du-Sénégal. MAUNY et ALEXANDRE sont de l'école minimaliste: pour eux, les Carthaginois n'ont pas dépassé le cap Juby et Cerné se situerait à la hauteur de Mogador (pardon, Essaouira). Pour ma part, je penche pour la thèse de Gautier, car je ne vois pas quel volcan actif il y a dans toutes ces régions en dehors du mont Cameroun. Quoiqu'il en soit, ces relations maritimes avec l'Afrique subsaharienne ont pris fin après la première destruction de Carthage par Scipion Émilien (~146) et n'ont jamais repris pendant l'époque romaine.
Sur le périple d’Hannon : on trouvera la thèse maximaliste (Cerné est à la hauteur de Saint-Louis-du-Sénégal, le Char des Dieux est le mont Cameroun), à mes yeux la plus crédible, chez E.F. GAUTIER, op. cit., pp. 43-55, et la thèse minimaliste de MAUNY (Cerné est l’îlot de Mogador, les marins carthaginois n’ont jamais dépassé Tarfaya, au mieux le cap Vert) in Pierre ALEXANDRE, op. cit., p. 53. Je note que les observations des tenants de la thèse minimaliste ne coïncident pas avec les données du texte, qu’il est facile de présenter ensuite comme un canular. Si le périple d’Hannon a eu lieu, il se situerait vers ~465.
Tout au plus le monde romain connaissait-il l'existence des Canaries que des Normands devaient plus tard (au XVe siècle!) redécouvrir pour le compte de la couronne de Castille. On sait que Juba II, roi de Maurétanie (un royaume berbère, fortement gréco-romain de culture, dont la capitale se trouvait à Césarée de Maurétanie, aujourd'hui Cherchell à l'ouest d'Alger) a envoyé une flotte vers les Canaries. La titulature des évêques du patriarcat d'Alexandrie au VIe siècle mentionne un évêque des îles Canaries, mais ce n'était qu'un titre.

3) Les missions de l’Église de Carthage, la fin du christianisme en Afrique du Nord et l’éphémère première présence chrétienne en Afrique occidentale

Les missions de l’Église de Carthage :
Elles ont eu lieu après la reconquête de l’Afrique du Nord par les Romains (« Byzantins ») sur les Vandales au temps du saint empereur Justinien (534). N’oublions pas, que même en excluant le désert et ses oasis (dont certaines, comme le Mzab, sont immenses), l’Afrique du Nord « utile » représente quelque 800'000 km2 dont les Romains ne contrôlaient plus, à ce moment-là, qu’un quart au maximum. À l’apogée de l’Empire romain, Rome contrôlait toute la côte à partir de Tanger ; ce n’est plus le cas au temps de Justinien. En gros, l’autorité romaine ne s’exerce plus que sur l’ancienne province d’Afrique proconsulaire (= l’actuelle Tunisie), sur le Constantinois et sur des enclaves côtières (Matifou / Rusguniæ, Tipaza, Cherchell / Césarée de Maurétanie, Ténès / Cartennæ, Tanger / Tingis). Par rapport aux premiers siècles de l’ère chrétienne, l’Empire a perdu les Aurès (Biskra / Vescera), la Kabylie, l’Oranais. GAUTIER souligne ce fait et rejette en même temps l’enseignement du mépris des pamphlétaires papistes à l’égard de l’Orthodoxie, car l’explication du recul est liée aux bouleversements connus par l’Afrique du Nord :

« Lorsque les Byzantins ont reconstitué l’Afrique latine, eux aussi l’ont mise à l’abri d’une ligne de forteresses, d’un limes protecteur. Mais ce limes byzantin, dont le tracé est bien connu, n’est plus du tout le limes romain. Le vieux limes a été largement enfoncé. Il ne s’est reconstitué tant bien que mal, appuyé à la mer, qu’à ses deux extrémités ; autour de la Numidie et autour de Cœsara (Cherchell).
Ce recul des Byzantins nous paraît tout à fait naturel, parce que l’histoire méprise l’armée byzantine, comme tout ce qui tient à Byzance. Elle exagère peut-être. Des historiens arabes ont parlé de l’armée byzantine avec respect, comme d’un adversaire redoutable. Et après tout, elle a protégé contre eux l’Asie Mineure, efficacement et définitivement, au moment où l’invasion arabe était dans toute sa force. (…) Mais quoi qu’il en soit de l’infériorité, réelle ou supposée, de l’armée byzantine, il est sûr que l’adversaire n’était plus le même. Les conditions étaient changées, les steppes vides et inoffensives de l’ancienne Gétulie étaient déjà parcourues par cet hôte nouveau et redoutable, la grande tribu nomade saharienne, à cheptel camelin.
»

(E.F. GAUTIER, Le passé de l’Afrique du Nord. Les siècles obscurs, Payot, Paris 1952, pp. 213-214.)

Ce qui veut dire que les ¾ du Maghreb utile étaient le domaine des royaumes et des tribus berbères nomades, sédentaires ou transhumants. Cela faisait déjà un champ de mission si immense pour l’Eglise de Carthage qu’il ne faut pas s’étonner qu’elle n’ait guère franchi la barrière du Sahara.
Mgr DUCHESNE, important historien catholique romain, prélat de Sa Sainteté Léon XIII et directeur de l’École française de Rome, rend au contraire hommage à l’activité missionnaire de l’Église orthodoxe d’Afrique avant la conquête musulmane :

« On comprend que l’évangélisation, arrêtée, sous l’empire romain, à la limite entre le sol provincial et la Berbérie autonome, n’ait guère progressé sous les Vandales et qu’elle ait même rétrogradé. Il n’en fut pas ainsi aux temps byzantins ; le christianisme prit alors un remarquable essor parmi les tribus indigènes établies au-dedans des frontières et bien au-delà. Justinien s’y employa. L’oracle d’Ammon, retiré à Augila, en arrière de la Grande Syrte, fut fermé et remplacé par un sanctuaire de la Vierge. Les Maures Gabaditains, en Tripolitaine, ceux de Ghadamès, bien plus loin dans le sud, se convertirent sous son règne. Le mouvement continua après lui. En 569, les Garamantes (Fezzan) sont gagnés à la foi et aussi à la paix romaine, car les deux choses allaient ensemble. D’autres conquêtes, constatées par l’histoire de l’invasion arabe, se succédèrent pendant plus d’un siècle, grâce à l’action des nouveaux maîtres de l’Afrique. Cette évangélisation politique ne représente pourtant pas tout le christianisme hors frontière. En certains endroits, où les rois indigènes s’étaient annexés le territoire provincial, ils avaient trouvé des chrétientés d’origine romaine qui se maintinrent sous leurs auspices. C’est ainsi que vers l’extrémité occidentale de l’ancienne Mauritanie Césarienne, s’était formé le royaume de Masuna, « roi de la nation des Maures et des Romains » ; en cette contrée, dans les localités d’Altava (Lamoricière) ; et de Pomarium (Tlemcen) se sont conservées des tombes chrétiennes avec des épitaphes dont la série atteint le VIIe siècle ; on y voit aussi d’imposants monuments qui paraissent avoir abrité les sépultures de princes indigènes et chrétiens.
De quelque façon que le christianisme se soit propagé chez les Berbères, et, de cette propagation l’histoire est inconnue, il est sûr qu’aux premiers temps de l’invasion arabe, une grande partie des indigènes, avec lesquels les soldats du khalife eurent plus à compter qu’avec les faibles restes de l’armée byzantine, avait été gagnée au christianisme. De ceci nous avons le témoignage dans les écrits d’Ibn Khaldoun et autres historiens arabes. Mais ces conversions n’étaient guère profondes. On le vit bien quand l’apparition de l’islâm les mit à l’épreuve.
»

(Mgr Louis DUCHESNE, L’Église au VIe siècle, De Boccard, Paris 1925, pp. 651 s.)

NdL : Lamoricière, mentionnée par Mgr Duchesne, est une localité du Sud-Oranais qui s’appelle aujourd’hui Ouled-Mimoun.

En tout cas, les travaux de l’historien algérien Lucien OULAHBIB (Les Berbères et le christianisme, Editions Berbères, Paris 2004), tendent à montrer que le christianisme a pénétré les profondeurs de l’Afrique du Nord, bien au-delà de la zone côtière contrôlée par Constantinople.

Il ne faut en effet pas exagérer la faiblesse de la christianisation chez les Berbères. Il est vrai que nous sommes confrontés à ce fait historique colossal que le christianisme a disparu chez les Berbères alors qu’il a survécu chez les Coptes. Il est vrai aussi que le christianisme d’Afrique du Nord a été affaibli par le donatisme, l’arianisme et la querelle des Trois Chapitres ; qu’il était bien loin des bastions de la foi (Constantinople, Alexandrie et Antioche) ; que les structures tribales du monde berbère lui ont été défavorables, la conversion à l’Islam de chaque chef de tribu entraînant celle de la tribu entière. Mais le christianisme maghrébin – de toute façon affaibli par le rembarquement en 698 de l’armée byzantine de Proconsulaire, entraînant avec elle des milliers de réfugiés de confession chrétienne orthodoxe qui passèrent en Sicile – a vendu sa peau plus chèrement qu’on le dit.

La fin du christianisme en Afrique du Nord :

L’Afrique du Nord se caractérisait par une importante population juive rurale.

« Une partie des Berbères professait le judaïsme, religion qu’ils avaient reçue des Israélites lorsque ceux-ci étaient parvenus à une grande puissance en Syrie, pays voisin du leur. Tels étaient les Jrâwa, habitants des montagnes des Aurès. C’est à cette tribu qu’appartenait la Kahena, qui fut tuée par les Arabes au début de la Conquête. Tels furent également les Neffüsa, Berbères de l’Ifrîqiya, les Fandlâwa, les Madyûna, les Bahlûla, les Ghiyâta, les Banû Fazâr, Berbères du Maghreb extrême. »

(IBN KHALDÛN, « Histoire des Berbères », in Le Livre des Exemples, tome II, La Pléiade, Gallimard, Paris 2012, texte traduit de l’arabe, présenté et annoté par Abdesselam CHEDDADI, pages 158-159.)


L’invasion musulmane commence en 641.

« Comme nous l’avons dit, les Berbères d’Ifrîqya et du Maghreb étaient, avant l’avènement de l’Islam, sous la domination des Francs, et professaient la religion chrétienne, comme les Rûm. Commandés par ‘Abd Allâh Ibn Sa’d Ibn Abî Sarh, de la tribu des Banû ‘Âmir Ibn Lu’ayy, les musulmans envahirent l’Ifrîqiya sous le règne de ‘Umar – que Dieu soit satisfait de lui – en l’an 29 [650] et infligèrent aux Berbères une défaite. Grégoire, roi des Francs établis en Ifrîqiya, dont l’autorité s’étendait de Tripoli à Tanger et dont la capital était Sbyatla, rassembla tous les Rûm et les Francs qui se trouvaient dans les villes de ce pays, ainsi que tous les groupes berbères et leurs chefs qui vivaient dans les campagnes. Ils étaient environ 120'000 lorsqu’ils livrèrent bataille aux musulmans qui, eux, comptaient alors 20'000 hommes. Les faits relatifs à la victoire que remportèrent les Arabes sont restés célèbres : la prise et la destruction de Sbaytla, la mort de Grégoire, roi des Francs, le butin et les femmes captives que Dieu accorda aux musulmans, dont la fille de Grégoire, qui fut livre à ‘Abd Allâh Ibn al-Zubayr (lequel avait ôté la vie à son père) en accomplissement de la promesse que lui avaient faite les musulmans après la défaite des Francs, et le départ de ‘Abd Allâh Ibn al-Zubayr pour Médine, afin d’informer le calife et les musulmans de cette victoire. »

(IBN KHALDÛN, « Histoire des Berbères », in Le Livre des Exemples, tome II, La Pléiade, Gallimard, Paris 2012, texte traduit de l’arabe, présenté et annoté par Abdesselam CHEDDADI, page 159.)

La résistance berbère ne prend fin qu’en 711, quand, dans une fuite en avant, les conquérants arabes entraînent les tribus berbères dans la conquête de l’Espagne.

« Abû Muhammad Ibn Abî Yazîd rapporte que, de Tripoli à Tanger, les Berbères avaient renié l’islam douze fois. Leur foi ne se raffermit qu’à la suite du départ pour l’Espagne de ‘Tarîq et de Musâ Ibn Nusayr, après la soumission du Maghreb. Un grand nombre de chefs berbères, partis avec eux au titre de l’obligation du combat pour la foi, se fixèrent dans ce pays après la Conquête. Depuis lors l’islam fut solidement établi au Maghreb, et les Berbères se plièrent à sa loi. La parole de l’islam s’enracina dans leurs cœurs, et ils ne pensèrent plus à renier leur foi. »

(IBN KHALDÛN, « Histoire des Berbères », in Le Livre des Exemples, tome II, La Pléiade, Gallimard, Paris 2012, texte traduit de l’arabe, présenté et annoté par Abdesselam CHEDDADI, page 163.)


Idris Ier, le fondateur de la dynastie kharidjite de Fès, devra ordonner en 788 des massacres généralisés pour venir à bout des tribus chrétiennes marocaines.

« Idris Ier, descendant de Hasan Ibn Hasan, ayant pu se réfugier au Maghreb, fit disparaître de toutes les régions de ce pays ce qui restait des anciennes religions et croyances. »

(IBN KHALDÛN, « Histoire des Berbères », in Le Livre des Exemples, tome II, La Pléiade, Gallimard, Paris 2012, texte traduit de l’arabe, présenté et annoté par Abdesselam CHEDDADI, page 159.)

Et, encore en 1114, quand la dynastie des Hammadites, fondée par la tribu kabyle des Sanhadja, régnait à la Kalaa des Beni-Hammad (la capitale sera plus tard transférée à Bougie), cette ville avait un évêque, lui aussi kabyle.

« Depuis lors, le pouvoir des Senhâja se scinda en deux dynasties : celle des enfants d’al-Mansûr Ibn Buluggîn, maîtres de Kairouan ; et celle des enfants de Hammâd Ibn Buluggîn, maîtres d’al-Qal’a. »

(IBN KHALDÛN, « Histoire des Berbères », in Le Livre des Exemples, tome II, La Pléiade, Gallimard, Paris 2012, texte traduit de l’arabe, présenté et annoté par Abdesselam CHEDDADI, page 241.)

(C’est ici le lieu de rappeler que les mots français « kabyle » et « Kabylie » ont été forgés au XVIIIe siècle à partir de l’arabe القبائل alqabayl , les tribus – cf. F. AMAZIT-HAMIDCHI et M. LOUNACI, Le Kabyle de poche, Assimil, Chenevières-sur-Marne 2005, p. 3 – les Kabyles sont donc étymologiquement ceux qui préfèrent vivre en confédérations de tribus.)

C’est le dernier évêque berbère dont nous puissions constater l’existence, mais cela se passe tout de même plus de quatre siècles après le rembarquement des chrétiens les plus convaincus de la Proconsulaire (cf. GAUTIER, op. cit., p. 372).

La Kalaa (ou plus exactement la Qa’la, arabe قلعة), ville à près de 1'000 mètres d’altitude dans un contexte où les capitales sont rarement aussi éloignées de la mer, a fait l’objet dès 1908 de fouilles sous la conduite du général Léon DE BEYLIÉ. Les ruines se trouvaient dans le département de Constantine de l’Algérie française, aujourd’hui wilaya de M’sila de la République algérienne. Le général DE BEYLIÉ en a tiré un livre, La Kalaa des Beni-Hammad. Une capitale berbère de l'Afrique du Nord au XIe siècle, Ernest Leroux, Paris 1909. On y trouve page 13 la mention du dernier évêque, au milieu d'un texte un peu confus qui mentionne aussi un bénédictin du Mont-Cassin, « saint Arzon », dont je ne trouve aucune trace dans un martyrologe quelconque, qui , à la même époque où est mentionné le dernier évêque berbère (1114), aurait été le « doyen de l'abbaye de la Kalaa ».

Le meilleur résumé du déclin du christianisme au Maghreb a été donné dans un article du professeur Georges JEHEL, Les étapes de la disparition du christianisme primitif en Afrique du Nord à partir de la conquête arabe, publié sur le site Clio https://www.clio.fr/BIBLIOTHEQUE/les_et ... _arabe.asp

« Si rapide qu'elle ait été, l'expansion musulmane en Afrique a dû s'accommoder, pendant plusieurs siècles, de la persistance de foyers de christianisme. Dans le royaume rostemide de Tahert à dominante kharidjite, des chrétiens étaient consultés par les autorités au IXe siècle. Ce qui est une entorse rarissime à la dhimmitude, dans laquelle sont généralement confinées les communautés chrétiennes en terre d'islam. Dans la région de Ouargla et de Tébessa, des groupes de chrétiens rattachés à l'évêché de Qastiliya, mal localisé, dans la région du chott Al-Djerid, en milieu kharidjite, se sont maintenus au moins jusqu'au Xe siècle. Des influences chrétiennes ont été perçues au Xe siècle sur l'architecture musulmane. On peut glaner dans la littérature arabe des Xe et XIe siècles des attestations d'une présence chrétienne tenace à travers des individualités fort diverses. Ici un marchand d'huile du Sahel, un proche d'un sultan, là les fonctionnaires de la sikka, c'est-à-dire de l'hôtel des monnaies, sont des chrétiens au service de l'État aghlabide d'Ifriqiya. En 1020, la gouvernante d'un prince ziride, musulmane confirmée, est fille d'une chrétienne, son neveu l'est resté. La relative vitalité de la communauté chrétienne au Maghreb s'explique peut-être aussi par une immigration venue d'Espagne, de Sardaigne et d'Égypte. Un millier de familles coptes au moins ont été transplantées en Tunisie au début de la conquête, pour peupler le pays et construire des bateaux. Elles étaient installées dans plusieurs ports, dont Radès, et plus hypothétiquement Gummi, c'est-à-dire Mahdia, le grand arsenal fatimide qui est resté la principale base navale de l'Ifriqiya.
Le cas de Volubilis est assez significatif. Comme à Tlemcen sur le site de Pomaria, la présence d'une communauté chrétienne jusqu'au milieu du VIIe siècle a été vérifiée à partir de données épigraphiques relevées à Ksar Pharaoun. Des sources arabes signalent l'existence d'une communauté monastique à proximité de Fès au VIIIe siècle. Des éléments de population chrétienne ont peut-être été impliqués dans la fondation de cette ville par Idris Ier. On sait qu'un évêché existait à Ceuta au début du XIe siècle. On peut penser qu'au XIIe encore un christianisme occulte était pratiqué au Maroc, puisqu'un cadi de Marrakech interroge Ibn Rushd (Averroès) sur l'attitude à adopter face à un néophyte musulman soupçonné de pratiquer le christianisme. On a retrouvé chez lui des cierges, des livres en latin, une lampe à huile, un lutrin, une croix et des pains ronds et plats portant l'empreinte d'un sceau (cité par Ch. E. Dufourcq : « La coexistence des chrétiens et des musulmans dans Al-Andalus et dans le Maghreb au Xe siècle » in « Orient et Occident au Xe siècle », IXe Congrès de la Société des historiens médiévistes, Paris, 1979). La construction d'édifices religieux chrétiens autorisée par le pouvoir almoravide au XIe siècle à l'intention de mercenaires et d'immigrés en provenance d'Al-Andalus au Maroc est peut-être à mettre aussi en rapport avec des restes d'éléments chrétiens autochtones. L'historien arabe Al-Bakri mentionne l'existence au XIe siècle d'une église à Tlemcen et les ruines d'une autre à Alger, récemment désaffectée, à la même époque. À l'autre bout du Maghreb, la persistance du christianisme a été diversement signalée, soit par des pèlerinages sur le tombeau de saint Cyprien, soit par la mise au jour d'épitaphes chrétiennes, datées de 1007, 1019, 1046, dans les environs de Sbeitla et à Kairouan. Des tombes chrétiennes ont été dégagées en Tripolitaine, dans la région d'Aïn-Zara et d'En-Gila, échelonnées entre 945 et 1003. Une communauté chrétienne subsista à la Qal'a des Beni Hammad jusqu'au début du XIIe siècle.
On a répondu négativement à la question de savoir si l'ancienne et profonde implantation du christianisme en Afrique avait eu une influence sur des usages ou des comportements dans la société musulmane, question posée à propos de la célébration de fêtes chrétiennes à Kairouan au Xe siècle, auxquelles des musulmans auraient participé. On laisse pourtant percevoir la persistance de ces usages. D'autre part des lieux de culte chrétiens ont été parfois repris par les musulmans. Ainsi, comme à Damas, où la Grande Mosquée fut érigée sur les bâtiments de l'église Saint-Jean-Baptiste, et à Cordoue, dont la Grande Mosquée prit position sur le site de l'église Saint-Vincent que les chrétiens et les musulmans se partageaient jusque-là ; la Grande Mosquée Zitouna de Tunis aurait été fondée sur un oratoire chrétien (consacré à saint Olive), de même la petite mosquée hurasanide d'Al-Qasr.
Un aspect particulier de la rémanence du christianisme a été mis en évidence sur le plan linguistique. Sur la base du latin encore usité à Kairouan au XIe siècle, s'est constitué en milieu berbère un dialecte inspiré de langues romanes, mentionné sous l'expression de al latini al afariqui ou encore alfariqi. Décrits par Al-Yaqubi à la fin du IXe siècle, ces Berbères chrétiens sont qualifiés par le terme d'Afariqah. On leur applique aussi le terme ajam. Quant à celui de Rum, il s'adresse uniquement aux populations d'origine byzantine dont il subsiste des groupes assez denses à Carthage, d'où l'empereur byzantin Héraclius était originaire, et dont une importante communauté chrétienne est attestée jusqu'en 983, de même qu'à Kairouan. Cependant la langue grecque était peu répandue. On parle plutôt de « roman » pour caractériser ces dialectes perpétués dans la région de Gabès et de Gafsa au moins jusqu'au milieu du XIIe siècle, ce qui en confirme l'origine latine. Les usages culturels et comportementaux de ces populations, notamment par la pratique du christianisme et les modes vestimentaires, étaient suffisamment intégrés et typés pour être reconnus dans leur spécificité. Il n'y avait pas lieu d'institutionnaliser la différenciation, tamyiz, entre musulmans et non musulmans. Au IXe siècle, l'Ifriqiya était une mosaïque de communautés distinctes, vivant dans une promiscuité paisible. L'intégration se manifestait entre autres signes par le fait que, outre leur nom de baptême issu du calendrier liturgique, les chrétiens pouvaient avoir des noms arabes, tel ce Bakr al-Wahid, cavalier réputé, ou Ibn Wardah, riche marchand de Kairouan.
C'est pourtant à cette époque que les tensions commencent à se faire sentir. Au IXe siècle, plusieurs décisions califales sont prises pour imposer en Irak et en Syrie la différenciation visible entre les communautés, visant particulièrement les juifs et les chrétiens. Il est possible que ce soit sous l'effet de l'édit du calife abbasside, Al-Mutawakkil, pris en 849-850, qu'en 875, le cadi de Kairouan ait ordonné l'application stricte du tamyiz. On imposa donc aux chrétiens, mais aussi aux juifs, de porter une pièce d'étoffe blanche sur l'épaule avec une image de porc. Ce signe distinctif devait être également apposé sur les portes de leurs maisons. L'incidence de ces mesures discriminatoires ne doit cependant pas être surévaluée. Elles restèrent limitées dans le temps et dans l'espace. En particulier à Kairouan, un des pôles majeurs de l'islam maghrébin, la communauté chrétienne était florissante jusqu'à l'arrivée des Fatimides. Elle subsista médiocrement au-delà des années 900, puisque des fatwas font état de la présence de marchands chrétiens et juifs dans des souks ifriqiyens, de l'existence d'églises au début du XIe siècle et de l'usage de plus en plus régulier de la langue arabe par les non musulmans. On localise même autour de 1050 une basilique consacrée à saint Pierre, desservie par un diacre byzantin dans l'ancienne cité romaine de Sicca Veneria, qui prit ensuite le nom d'Ourbou, avant de devenir Le Kef. Ce bâtiment s'est maintenu comme lieu de culte chrétien jusqu'au XIe siècle au moins, époque à laquelle il a été désaffecté sous le nom de Dar-el-Kous, non sans avoir laissé jusqu'à nos jours d'importants vestiges architecturaux (cf. « Le christianisme maghrébin, de la conquête musulmane à la disparition, une tentative d'explication. » in Conversion and continuity. Indigenious communities in islamic lands, VIIth-XVIIIth. Éditions Gervers et Bikhazi, Toronto 1990). Quelques inscriptions funéraires donnent à penser qu'au milieu du XIe siècle, le christianisme n'a pas disparu et qu'un encadrement ecclésiastique subsiste. Mais on peut estimer qu'après 1052, n'en restent au mieux que des traces. Dans la deuxième moitié du XIe siècle, une correspondance pontificale consistante a été rassemblée. Ce qu'elle permet d'établir n'est que la confirmation d'une raréfaction accélérée du réseau épiscopal.
»


Il y a toutefois deux points jamais évoqués, parce qu’ils sont politiquement incorrects, qui expliquent la disparition du christianisme chez les Berbères en un peu plus de six siècles (la dernière mention de chrétiens indigènes est de 1300, pour le Maroc). Disons plus que ces deux points sont « œcuméniquement incorrects ».

Le premier point est qu’en Orient, l’Église utilisait la langue du peuple. Aujourd’hui, seule l’Église jacobite et certaines Églises uniates utilisent encore le syriaque comme langue liturgique ; seule l’Église copte monophysite et sa correspondante uniate utilisent encore le copte. Il n’en était toutefois pas ainsi au moment de l’invasion musulmane : les patriarcats orthodoxes d’Alexandrie, d’Antioche et de Jérusalem utilisaient aussi le copte, respectivement le syriaque, à côté du grec. Ces trois patriarcats sont passés à l’arabe entre le Xe siècle et le XIIIe siècle, prenant acte du fait que la langue du peuple n’était plus le copte ou le syriaque, mais l’arabe. En clair, les trois patriarcats orthodoxes d’Orient ont toujours utilisé la langue du peuple, selon la tradition orthodoxe la plus stricte. En revanche, l’Église d’Afrique n’utilisait que le latin comme langue liturgique. Il n’est pas besoin d’être grand clerc pour savoir que, le berbère étant une langue chamito-sémitique, il est plus proche de l’arabe que du latin. L’Église d’Afrique ne pouvait ainsi s’enraciner que dans le milieu latinophone des grandes villes de la Proconsulaire et de Maurétanie. Or, ce milieu n’a opposé aucune résistance à la conquête islamique : les chrétiens convaincus se sont embarqués vers la Sicile, les autres ont collaboré. La résistance est venue du milieu tribal berbère. Si l’Eglise d’Afrique avait eu le souci de traduire la liturgie en berbère, comme les missionnaires la traduisaient à la même époque en arménien, en géorgien et en guèze, il y aurait toujours aujourd’hui des chrétiens en Afrique du Nord. Ceci montre que, malgré l’unité de foi qui existait à cette époque entre l’ancien Empire d’Occident et le reste du monde orthodoxe, les germes de l’hérésie de la triglossie et de la sacralisation de certaines langues aux dépens des autres étaient déjà présents.

Ceci est naturellement lié à la seconde remarque. Il semble que les relations de l’Église d’Afrique avec le patriarcat d’Alexandrie aient été interrompues après le rembarquement de 698. En tout cas, nous savons qu’en 990, les chrétiens de Carthage ont envoyé l’un des leurs à Rome pour qu’il se fasse sacrer évêque (cf. Youssef COURBAGE et Philippe FARGUES, Chrétiens et Juifs dans l’Islam arabe et turc, Payot, Paris 1997, p. 76.) Cela veut dire que l’Église d’Afrique n’avait plus assez de substance pour garder son autocéphalie, et qu’en même temps les liens avec les patriarcats d’Orient avaient été coupés, probablement du fait de la disparition rapide du christianisme en Tripolitaine. Cela veut dire aussi que l’Eglise d’Afrique a été entraînée par la Papauté dans ses erreurs doctrinales (insertion du Filioque, célibat des prêtres, etc.) J’en veux pour preuve que nous avons des lettres adressées par Grégoire VII en 1073 et 1076 à l’Eglise de Carthage, Grégoire VII, par « ses entreprises contre les Eglises et les couronnes » (archiprêtre Wladimir Guettée), étant l’homme qui a le plus fait pour couper l’Église latine de la tradition orthodoxe. On sait aussi que c’est ce pape qui a lutté contre le rit mozarabe en Espagne ; en effet, ce rit était encore porteur de la tradition orthodoxe. Or, et je sais que ce que je vais écrire me vaudra le bûcher chez les œcuménistes, mais je préfère servir la vérité, on n’a pas d’exemple, en dehors du cas des Maronites, qu’une chrétienté filioquiste ait pu survivre plus de quelques décennies à la dhimmitude, alors que des chrétientés non filioquistes – orthodoxes, monophysites ou nestoriennes – ont pu survivre depuis quatorze siècles. Il n’est donc pas surprenant que le christianisme berbère, qui résistait depuis plusieurs siècles, se soit éteint en quelques générations après la « réforme grégorienne ». Pour Pierre ALEXANDRE, Les Africains, Lidis, Paris 1981, p. 178, c’est la célèbre invasion hilalienne du XIIe siècle qui a définitivement anéanti le christianisme en Afrique du Nord et en Afrique occidentale. Ajoutons aussi qu’elle marqué le début de la fin pour le berbérisme : la quasi-totalité des nomades chameliers berbères ont été arabisés à la suite de cette invasion (la seule exception, mais elle est de taille, est constituée par les Touareg, resté fidèles jusqu’à ce jour à la langue berbère, et qui étaient la seule population à avoir conservé un usage, certes réduit, des tifinagh) et la langue berbère n’a survécu que chez les sédentaires, souvent dans des bastions montagneux (Kabylie, Rif, Haut-Atlas), encore que cela ne soit pas une règle absolue (cf. Djerba, le Mzab, le Souss) ou les transhumants (Aurès). GAUTIER, à la suite, encore et toujours, d’IBN KHALDOUN, explique très bien le processus.
A propos de la discussion sans fin qui oppose la disparition précoce (deuxième moitié du XIe siècle) et totale du christianisme au Maghreb à sa survie au Machreq (et dans des proportions très appréciables jusqu'à la première Guerre mondiale), je pense que tout se ramène à un choix très simple.
Après le choc des invasions musulmanes au VIIe siècle, il fallait soit sauver sa langue, soit sauver sa religion.
Les populations restées chrétiennes au Levant, en Mésopotamie et en Égypte jusqu'à ce jour ont pour la plupart adopté l'arabe depuis fort longtemps. Les orthodoxes de ces régions utilisent l'arabe comme langue liturgique depuis le XIe siècle; les monophysites et les nestoriens conservent le copte et le syriaque dans la liturgie, mais sont essentiellement arabophones.
Les populations berbérophones d'Afrique du Nord ont apostasié le christianisme (dans la faible mesure de leur christianisation) dès la fin du VIIIe siècle, la survie du christianisme en Afrique du Nord jusqu'à la fin du XIe siècle me semblant surtout concerner les populations plus latinisées et hellénisées du littoral. Je me demande même si le groupe chrétien d’Ouargla, attesté comme ayant vécu en bonne entente avec les musulmans kharidjites au Xe siècle, n'a pas été constitué par des réfugiés du littoral qui auraient trouvé refuge chez les kharidjites en plein Sahara, plutôt que par des autochtones.
On notera par exemple que lorsque le cadi de Marrakech a consulté Averroès au XIIe siècle sur le châtiment qu'il fallait infliger à un crypto-chrétien, celui-ci avait été surpris conservant chez lui des livres en latin - ce qui relève peu, on en conviendra, du milieu berbère.
En revanche, ces populations, qui ont été totalement islamisées dès le IXe siècle au point qu'aucun souvenir du passé chrétien n'y a subsisté, ont conservé leur langue sans problème majeur pendant une très longue période. Le processus d'arabisation a certes été accéléré par la modernité, mais les parlers berbères sont restés majoritaires en Algérie jusqu'au milieu du XIXe siècle et plus longtemps encore au Maroc.
Ainsi, certains ont choisi de conserver leur foi chrétienne et de perdre leur langue, et d'autres de conserver leur langue et de perdre leur foi chrétienne. Il est dès lors piquant de voir aujourd'hui certains partis politiques islamistes algériens sommer les populations berbérophones d'abandonner au profit de l'arabe leur langue maternelle qui en ferait de mauvais musulmans. Comme si les Indonésiens, les Iraniens, les Pakistanais ou les Turcs n'étaient pas musulmans, eux qui ne parlent en général pas un traître mot d'arabe. Comme si les populations berbérophones du Maghreb n'avaient pas, depuis des siècles, donné des preuves irréfutables de leur attachement indéfectible à l'Islam et de leur propension tout aussi inébranlable à la guerre sainte contre les chrétiens et les juifs (depuis les assauts menés contre l'Espagne chrétienne par les dynasties berbères almoravide et almohade jusqu'au djihad mené par le FLN contre la France en Algérie entre 1954 et 1962, et qui s'appuyait avant tout sur les régions berbérophones).
On se demande dès lors si l'alternative n'était pas un faux choix, puisqu'il semble qu'en définitive, celui qui a choisi de perdre sa religion finira aussi par perdre sa langue.

L’éphémère première présence chrétienne en Afrique occidentale :

J’ai aussi mentionné la présence éphémère du christianisme dans le Sahel subsaharien jusqu’au Xe siècle. Pierre ALEXANDRE mentionne la possibilité de communautés chrétiennes dans le sud de l’actuelle Mauritanie jusqu’à cette époque (op. cit., p. 178), mais dans tous les cas il s’agissait de communautés berbères, et non noires : « On peut penser que, comme le judaïsme, le christianisme berbère a dû essaimer jusqu’au Soudan occidental, par les pistes commerciales sahariennes, mais on n’en a aucune preuve, les gardes d’épée en forme de croix, parfois mentionnées comme vestiges d’une influence chrétienne, correspondant surtout à une nécessité fonctionnelle » (op. cit., p. 170). Voire, voire… D’autres auteurs sont bien plus affirmatifs que le professeur ALEXANDRE. Pour l’archiprêtre Jean MEYENDORFF, de l’Eglise orthodoxe en Amérique, « à l’exemple des tribus nubiennes, on voit naître plusieurs autres centres chrétiens parmi les populations nomades du Sahara, presque jusqu’à l’océan Atlantique, comme l’attestent des vestiges archéologiques, des livres liturgiques (en grec et en nubien) et des restes de vocabulaire chrétien dans le langage des Touareg. La victoire totale de l’Islam dans tout le Sahara pourrait bien ne dater que du XVe siècle » (donc cinq siècles plus tard que dans l’estimation du professeur ALEXANDRE, NdL) (RP Jean MEYENDORFF, Unité de l’Empire, division des chrétiens, Le Cerf, Paris 1993, p. 138, traduit de l’anglais par Françoise LHOEST avec la collaboration de l’auteur).
Beaucoup plus probant me semble le fait qu’en tamasheq, « ange » se dise andjeloûs, « terme surprenant dans une langue où le vocabulaire religieux est pour le reste d’origine arabe » (Dominque CASAJUS, « Le peuple du voile, le prêtre Jean et L’Atlantide. Variations sur quelques stéréotypes », à l'origine publié dans un recueil de mélanges paru aux Editions Karthala, Paris 2016 in Dominique CASAJUS /Guy BARTHÈLEMY / Mercedes VOLAIT / Sylvette LARZUL, L’orientalisme après la Querelle : dans les pas de François Pouillon, Karthla, Paris 2016, p. 6).
Pour mémoire, le mot pour dire « ange » en arabe est ملاك mâlak. Andjeloûs sonne furieusement comme un angelus latin, encore plus que comme un ἄγγελος grec. Il est évident que les Touareg ne peuvent avoir reçu ce substantif ni de l'Islam, ni du judaïsme.

Pour le professeur Salem CHAKER, de l’INALCO, dans l’article « Angelos » de l’Encyclopédie berbère, on retrouverait le terme dans presque tous les dialectes berbères du groupe « oriental » (Tunisie, Libye, touareg, Ouargla-Mzab), et sa localisation actuelle reflèterait « l’influence particulièrement forte qu’a dû exercer la culture latine et surtout le christianisme dans la zone concernée (Tunisie, Tripolitaine,nord-est du Sahara) ».
« Angelus appartient d’ailleurs à une constellation de lexèmes d’origine latino-chrétienne passés en berbère, attestés en touareg émerkid : « grâce » (lat. mercēdis, mercēdem) ; abekkaḍ : « péché » (lat. peccātum) (Foucauld, I, p. 52 et III, p. 1127 ; Alojaly, p. 6 et 131 /Ernout-Meillet, p. 400 et 491) auquel on doit rajouter l’emprunt pan-berbère : tafaska« fête religieuse », du latin pascha, lui-même de l’hébreu à travers le grec (Ernout-Meillet,p. 486). »
Pour le professeur CHAKER, « ces traces de contacts linguistiques latin/touareg confirment la localisation anciennement plus septentrionale des Touaregs. Les auteurs arabes du Moyen Age, notamment Ibn Khaldoun, situent explicitement les ancêtres des Kel Ahaggar (Hawwara/Huwwara = Ihaggaren) en Tripolitaine : « Au début de la conquête [arabe], le groupe des Hawwāra [...] habitait la région de Tripoli et Barqa, ainsi que le rapportent al-Mas’udi et al-Bakri. Ces tribus étaient soit sédentaires soit nomades. Certaines d’entre elles traversèrent les sables pour pénétrer en plein désert. Elles s’établirent auprès des Lemta qui sont des mullaṯṯemîn [ = porteurs de voile]. (Histoire des Berbères, I, p. 275). »

Il voit dans ces emprunts au latin liturgique la preuve que les ancêtres des Touareg auraient vécu plus au nord. Je rappelle toutefois qu'il existe beaucoup d'éléments pour penser que le christianisme d'expression latine est descendu très au sud.

Je veux juste souligner qu'une analyse dépassionnée de l'Histoire nous montre que le christianisme - orthodoxe ou donatiste - et la culture d'expression latine ont probablement, à une époque, rayonné sur tout le nord-ouest de l'Afrique, très au sud de l'ancienne province romaine d'Africa.
Aujourd'hui, au contact direct de la République islamique de Mauritanie, une ville du nord du Sénégal porte encore un nom qui évoque le christianisme : Saint-Louis-du-Sénégal, fondation du colonialisme français en 1659. De nos jours, la ville est, comme le Sénégal lui-même, à majorité musulmane. Mais le Sénégal reste (encore) une république francophone, laïque, tolérante et négro-africaine. Le christianisme y est pratiqué librement, sans la persécution qui commence dès la Mauritanie et se poursuit au Maroc, en Tunisie, en Algérie, en Libye (et d'une autre manière en Égypte). Saint-Louis est toujours le siège d'un diocèse catholique romain. On sait que c'est non loin de là, en actuel territoire mauritanien, que s'élevait le ribat (couvent soufi fortifié) d'où le Berbère sanhadja Abdullah Ibn Yassin lança le djihad de grande envergure qui, en mettant à bas les faibles royaumes de taifas, devait ravager l'Espagne chrétienne et aboutir au vaste Empire des Almoravides. Ceci se situait vers 1040.
Eh bien, il me plaît à imaginer, moi, que trois ou quatre siècles avant Abdullah Ibn Yassin, ces parages du fleuve Sénégal, non loin de l'actuelle Saint-Louis dont le nom rappelle la vocation chrétienne, virent passer des Berbères chrétiens, missionnaires, marchands ou nomades, dont l'un ou l'autre devait bien porter avec lui un livre liturgique en latin, tout en chantant des poèmes qui ne devaient pas être très différents de ceux des berbérophones d'aujourd'hui. Ce que nous savons du passé des Touareg, et ce que nous savons du passé d'une ville de Marrakech, dont le cadi, cinq siècles après la conquête musulmane, demandait à Averroès quelles mesures prendre contre un homme qui s’obstinait à pratiquer le christianisme et à prier en latin en secret, m'autorise à l'imaginer sans trop m'éloigner de la réalité. Cette histoire a été entièrement effacée de la mémoire des hommes, mais elle n'en est pas moins fascinante.
Il reste toutefois une question, qui n'a aucun rapport avec le christianisme, mais bien avec l'histoire des Berbères. Comment se fait-il que, seuls parmi tous les peuples berbérophones, les Touareg aient toujours gardé l'usage des tifinagh, cette écriture qui semble avoir été utilisée, dans les temps antiques, sur la côte méditerranéenne du Maghreb ? Ecriture, qui, longtemps recluse parmi les Touareg du Sahara, a connu une prodigieuse renaissance depuis les années 1960 grâce aux travaux de l'Académie berbère de Paris et grâce à ceux du professeur Salem Chaker de l'INALCO, est aujourd'hui fréquemment utilisée dans la signalétique au Maroc et en Algérie, et est même enseignée à l'école au Maroc.

En tout cas, les Touareg sont aujourd’hui de farouches musulmans ; la longue présence de Charles de Foucauld (un des pères des études touareg, au demeurant) parmi eux ne se traduisit par aucune conversion, même si l’assassinat du RP de Foucauld en 1916 est plus dû à des questions politiques (volonté de la Turquie de prendre la France à revers en suscitant des troubles dans le sud algérien) que religieuses.
Quoiqu’il en soit, la dernière mention de chrétiens indigènes est de l’an 1300 pour le Maroc et la dernière mention d’un évêque est celle de cet évêque kabyle qui résidait auprès des Hammadites en 1114. Que le christianisme en Afrique du nord-ouest se soit éteint complètement au cours du XIVe ou du XVe siècle ne change rien au fait qu’il s’agissait, depuis au moins le milieu du XIIe siècle, d’un christianisme sans évêques, sans prêtres et sans liturgies, un peu comme la situation des беспоповцы (Vieux-Croyants sans prêtres) en Russie ou de la Petite Église anticoncordataire en France (les Blancs, les Purs, les Élus, les Enfarinés).
En revanche, l’existence de petites principautés juives dans les oasis du Sahara est bien attestée, de même que celles de nomades juifs chameliers. La dernière de ces principautés juives fut détruite vers 1492 par l’empire musulman noir du Songhay, qui fut à son tour détruit par les Marocains en 1591.
Enfin, pour en terminer sur le passé du Maghreb, quelques références zoologiques. Sur les éléphants du Maghreb et leur disparition suite à la croissance démographique de l’époque romaine et à la chasse intensive, cf. GAUTIER, op. cit., pp. 172-187 ; sur l’introduction progressive du dromadaire au Maghreb dans les trois premiers siècles de l’ère chrétienne et l’apparition des grands nomades chameliers, cf. GAUTIER, op. cit., pp. 188-214.

Claude le Liseur
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Re: Prolégomènes à une histoire du christianisme en Afrique

Message par Claude le Liseur »

4) Quelle connaissance les Anciens avaient-ils de l’Afrique noire ?

Avant d’entrer dans le vif du sujet, je voudrais, comme toujours, donner quelques indications sémantiques. Pour les Anciens, le monde est divisé en trois parties, l’Europe, l’Asie et la Libye, entourées par le grand fleuve Océan. Il est probable que le navigateur Euphémios de Carie ait été poussé jusqu’aux Antilles par une tempête (cf. Pierre LÉVÊQUE, Empires et barbaries, Le Livre de Poche, Paris 1996, p. 7). De même, il est possible que saint Brendan, au VIe siècle de notre ère, ait navigué jusqu’à Cuba, comme il est aussi possible que le naufrage de quelque barque amérindienne ait apporté le maïs dans l’actuel Nigeria au XIe siècle (cf. ALEXANDRE, op. cit., p. 22), comme il est aujourd’hui attesté par l’archéologie que le Viking Leif Eriksson est bien arrivé en Amérique du nord en 999 ou 1000, mais tout ceci ne change rien au fait que les Anciens n’ont, à aucun moment, imaginé l’existence d’un quatrième continent. Quand les Anciens parlent de l’Afrique (Africa en latin), il s’agit de la Tunisie actuelle, l’Ifriqya des Arabes ; quand ils parlent de la Libye, il s’agit du continent que nous appelons aujourd’hui Afrique. Ils savent, au moins depuis l’histoire des marins de Néchao rapportée par Hérodote (cf. infra), que la « Libye » est entourée d’eau et que l’on peut en faire le tour. Ils distinguent très bien le fait que ce continent est peuplé, outre les Égyptiens, par des populations blanches qu’ils appellent Libyens (ce sont les Berbères) et, plus au sud, par des populations plus basanées (pas forcément négroïdes) qu’ils appellent Éthiopiens (le terme comprend aussi bien les actuels Éthiopiens, qui sont des populations sémitiques, que les vrais Noirs). Rappelons par ailleurs que, pas plus à cette époque-là que de nos jours, on ne peut établir de relation absolue entre la couleur de peau, le type physique et l’appartenance à un groupe ethnolinguistique.
Signalons aussi que notre compréhension peut être facilement brouillée par les noms adoptés par les Etats africains après leur indépendance. L’actuelle république du Bénin, qui s’appelait Dahomey à l’époque de la colonisation française, n’a rien à voir avec l’ancien royaume du Bénin, qui se trouvait sur le territoire de l’actuel Nigeria. L’actuelle république du Ghana, appelée Gold Coast à l’époque de la colonisation anglaise, n’a rien à voir avec l’ancien empire du Ghana, fondé par une dynastie d’origine berbère dans le sud de l’actuelle Mauritanie. L’actuelle république de Mauritanie n’a rien à voir avec l’ancienne Mauritanie ou Maurétanie des Romains, qui correspondait à l’ouest algérien (Maurétanie césarienne) et au nord du Maroc (Maurétanie tingitane). L’actuelle république du Soudan reprend un mot arabe qui veut dire « le pays des Noirs » et s’appliquait aussi bien aux actuelles républiques du Mali, du Niger et du Tchad. L’actuelle république fédérale d’Éthiopie ne correspond pas à ce que les Anciens entendaient par « un Éthiopien » et ce pays, qui était partie intégrante de la civilisation gréco-romaine, était connu sous le nom d’Abyssinie ou de pays d’Axoum. L’ex- « populocratie arabe socialiste libyenne » correspond aux anciennes Tripolitaine et Cyrénaïque, et on n'y parle arabe que depuis le VIIe siècle de notre ère, alors que la Libye désignait la totalité du continent dans l’Antiquité. On pourrait multiplier les exemples.
Je sais que cela pourra être pénible pour certains, mais il faut se libérer de certaines illusions entretenues par le panafricanisme. L’Égypte, la Libye et le Maghreb sont peuplés de populations blanches dont les relations avec l’Afrique noire ont été réduites au minimum avant l’avènement des grands nomades sahariens. Il y avait très peu de Noirs dans tout le monde gréco-romain, même si on dans l’art grec et romain des statues représentant des Noirs. (En particulier, il faut renoncer au fantasme du grand nombre des esclaves noirs issu du péplum hollywoodien : sauf en Égypte, au moins 99% des esclaves du monde classique étaient des Blancs, déjà souvent originaires des rives de la mer Noire.) Le monde romain n’avait de contacts avec l’Afrique subsaharienne que par la vallée du Nil, et on va voir maintenant pourquoi. L’évangélisation des premiers siècles en Afrique subsaharienne s’est limitée à l’actuelle Éthiopie (qui relève du monde sémitique plutôt que de l’Afrique subsaharienne) et à la Nubie. Parmi les innombrables saints africains que commémore le Synaxaire, seul saint Moïse l’Éthiopien (Ο Άγιος Μωυσής ο Αιθίοπας) est à coup sûr un Noir d’Afrique subsaharienne ; les autres sont des Coptes, des Grecs ou des Berbères de l’Afrique « blanche », ainsi que des habitants de l’actuelle Éthiopie, à l’intersection de l’Afrique subsaharienne et de l’Arabie.

En clair, les Anciens ne connaissaient vraiment que l’Afrique du Nord, de l’Égypte au Maroc actuel, et un peu la corne de l’Afrique. Le reste était largement terra incognita.

À l’époque classique, le Sahara était déjà un obstacle pratiquement infranchissable, d’autant plus que les dromadaires n’avaient pas encore été introduits en Afrique. Jusqu’au moins au IIIe siècle de l’ère chrétienne, on traverse le Sahara à pied, ou dans des chars tirés par des chevaux, et c’est naturellement beaucoup plus périlleux qu’à dos de dromadaire.

Dans ce contexte-là, mentionnons toutefois que les Anciens avaient eu connaissance de l’existence du fleuve Niger (dit « le Nil des Noirs ») suite à une seule expédition, menée par des Nasamons (peuplade berbère de l’actuelle Libye) qui avaient traversé le Sahara à pied au VIe ou Ve siècle avant Jésus-Christ. HÉRODOTE, le père de l’Histoire, mentionne cette expédition dans le livre II, chapitres 32 et 33, des Histoires (appelées L’Enquête dans la superbe édition d’Andrée BARGUET que l’on peut trouver chez Gallimard, dans la Pléiade ou en Folio). HÉRODOTE note même que le fleuve coule d’ouest en est, ce qui est bien sûr le cas du Niger dans sa boucle. Les Nasamons ont dû arriver à la hauteur de Tombouctou, par exemple. Précisons que les Nasamons y rencontrèrent des Pygmées, ce qui n’a rien d’étonnant, les Pygmées ayant peuplé une grande partie de l’Afrique avant d’être chassés par la progression des diverses populations négro-africaines vers leurs actuels refuges forestiers. Il en reste des légendes fréquentes en Afrique subsaharienne sur les « nains rouges » qui auraient été les premiers habitants du territoire, et quelques populations pygmées résiduelles en zone de savane (les Aka, qui semblent avoir, au cours du dernier demi-siècle, entièrement quitté la savane pour la forêt de la Lobaye en République centrafricaine). Les Égyptiens connaissaient les Pygmées depuis l’époque du pharaon Pepi II de la VIe dynastie ; on possède une lettre inscription d’environ ~2250 qui mentionne les Pygmées, appelés « nains du pays des Dieux » (cf. ALEXANDRE, op. cit., p. 59), ce qui confirme le fait que les Pygmées habitaient à l’époque le Darfour, au moins 1'000 kilomètres au nord de leur habitat actuel. Et HOMÈRE – rien de moins que le père de toute notre littérature ! -, écrivant au moins quatre siècles avant HÉRODOTE, mentionne (Illiade, III, 6) le combat des Pygmées et des grues, allusion probable à la lutte désespérée et perdue des Pygmées contre les ancêtres des populations nilotiques actuelles (Dinka, Nuer, Shilluk), pour qui la grue couronnée est un animal totémique important. Donc, au temps de Pepi II, les Pygmées sont encore dans le Darfour ; ils ne doivent guère avoir perdu de terrain au temps d’Homère et ils sont encore dans la boucle du Niger au temps d’Hérodote. Sans compter les Boskopoïdes, ancêtres des Bochimans, qui habitaient toute l’Afrique australe, avant d’être rejetés vers le Kalahari par les Bantous, puis … les Hollandais. C’est naturellement la maîtrise de la métallurgie du fer par les populations négro-africaines (vers le Ier siècle de notre ère dans l’actuel Nigeria) qui a entraîné la défaite de ces populations pygmées et boskopoïdes.
Nous dirons par conséquent avec le professeur LÉVÊQUE que, à l’époque du Haut-Empire romain (ou plus exactement gréco-romain, pour reprendre la remarque de Paul VEYNE), « on peut donc considérer que toute l’Afrique au-dessous de l’Equateur est encore habitée par des chasseurs-cueilleurs de culture mésolithique et que les Bantous n’ont fait que commencer la gigantesque migration qui, à partir sans doute de la région du Tchad, leur permettra en un millénaire d’occuper tout le sud du continent, répandant la métallurgie du fer et réduisant peu à peu à quelques enclaves les premiers habitants » (LÉVÊQUE, op. cit., p. 300).
Par la suite, entre le Ve et le Ier siècles avant Jésus-Christ, le Sahara s’est encore plus desséché. Une expédition semblable à celle des Nasamons ne pouvait pas se répéter jusqu’à la généralisation de l’usage du dromadaire. Nous ne connaissons que trois expéditions transsahariennes au temps de l’Afrique romaine. En 19 avant Jésus-Christ, Cornelius Balbus aurait peut-être réitéré l’exploit des Nasamons et atteint le Niger. En 70 après Jésus-Christ, Septimus Flaccus atteint Bilma, au nord-est de l’actuelle république du Niger. En 86, Julius Maternus, allié au roi des Garamantes (les possibles ancêtres des actuels Touareg), a atteint à coup sûr le Tibesti, peut-être le lac Tchad, et y décrit des rhinocéros. (Après tout, c’est dans le Tibesti qu’il y a encore quelques crocodiles reliques ; alors pourquoi pas des rhinocéros reliques au Ier siècle ?) On a en tout cas retrouvé des monnaies à l’effigie de l’empereur saint Constantin le Grand († 21 mai 337) dans le Tibesti ; cf., sur Internet, le rapport de l’africaniste Massimo BASTROICCHI, ambassadeur d’Italie au Ghana, http://membres.lycos.fr/anthropa/BAISTRO.html . Or, contrairement aux Touareg / Garamantes, Chouaïa / Numides et autres Nasamons, les Toubous du Tibesti sont incontestablement des mélanodermes, et leur couleur de peau devait apparaître, aux yeux des Grecs et des Romains, comme un signe distinctif qu’on était arrivé au pays des « Éhiopiens ». Il est donc possible que beaucoup de récits grecs et romains que l’on serait tenté de situer au nord du Cameroun ou au sud du Tchad se passent en fait dans le Tibesti.
Signalons aussi qu’HÉRODOTE mentionne (L’Enquête, IV, 42) qu’il y aurait eu au VIIe siècle une circumnavigation complète du continent africain par des marins phéniciens au service du pharaon égyptien Néchao II, qui régna de ~609 à ~594. Un tel passage du cap de Bonne-Espérance 2'100 ans avant les Portugais paraît incroyable, mais les historiens et géographes contemporains ont tendance à ajouter foi au récit d’HÉRODOTE, d’autant plus que le grand historien grec présente cette circumnavigation comme un exploit qui ne fut pas renouvelé.
S’il n’y a pas eu d’évangélisation par des explorateurs côtiers dans les premiers siècles chrétiens, c’est que d’exploration côtière et de grande navigation, il n’y en avait plus.



5) La première évangélisation de l’Afrique subsaharienne

Après avoir accumulé autant de faits négatifs, venons-en tout de même aux vraies relations que le monde classique a eues avec l’Afrique subsaharienne. En effet, si on a pu voir que les relations sont à peu près nulles en ce qui concerne l’ouest du continent, elles ont été importantes dans la vallée du Nil. Cette partie de l’Afrique subsaharienne, sur le territoire de l’actuelle république du Soudan, a fait partie de plain-pied du monde égyptien, puis gréco-romain. Il y eut une dynastie de pharaons noirs (la XXVe dynastie, de ~715 à ~654), comme il y a d’ailleurs eu une dynastie de pharaons sémites (les Hyksos, XVe dynastie), deux dynasties de pharaons berbères, les XXIIe et XXIIIe dynasties (le célèbre Sheshonq Ier, appelé Sésac dans la Bible, qui pilla le temple de Salomon, cf. I Rois 14, 25-26, était un pharaon berbère de la tribu des Mashawash originaire de l’actuelle république de Libye) et une dynastie de pharaons grecs (les Lagides). L’identification de Sheshonq Ier avec le Sésac de la Bible appelle toutefois quelques réserves qui seront explicitées ci-dessous.
Cette dynastie noire était issue du royaume de Napata, vassalisé mais jamais incorporé à l’Empire égyptien, et d’où naquit, au VIe siècle avant Jésus-Christ, le royaume de Méroé. A partir du IVe siècle avant Jésus-Christ, Méroé devient le centre d’une activité métallurgique très importante. A partir du début du IIe siècle avant Jésus-Christ, l’ancien égyptien, ancêtre du copte, est remplacé dans les inscriptions par la langue vernaculaire. Or, cette langue vernaculaire est de type soudanais oriental, et non sémitique comme l’amharique et le guèze d’Ethiopie. Ce fait est capital : on est là en pleine Afrique noire, et Hérodote et Diodore de Sicile nous donnent sur l’organisation politique de ce royaume « des détails à la résonance familière pour un africaniste » (ALEXANDRE, op. cit., p. 419). Ce royaume de Méroé, qui avait d’intenses relations avec Rome, qu’elles fussent guerrières (il tient en échec l’invasion romaine de Publius Pétronius en ~23) ou diplomatiques (la reine de Méroé aidera l’expédition qui conduira deux centurions romains dans les immenses marais au confluent du Nil blanc et du Bahr-el-Ghazal, première tentative européenne d’atteindre les sources du Nil, en l’an 60) laissera la place, au IVe siècle, suite à un raid du premier roi chrétien d’Axoum (le royaume à l’origine de l’actuelle Ethiopie), à trois Etats successeurs, Nobatie, Macourie et Aloua (à la hauteur de l’actuelle Khartoum).
Mais, à ce stade, nous entrons en pleine histoire du christianisme orthodoxe. En effet, les Actes des Apôtres mentionnent le baptême de l’eunuque de Candace, reine d’Ethiopie, par le diacre saint Philippe (Act 8, 26-39). Cet « eunuque éthiopien, ministre et intendant des trésors de la reine Candace d’Ethiopie », qui aurait ainsi été le premier Noir chrétien orthodoxe de l’Histoire, n’avait bien sûr rien à voir avec l’Ethiopie actuelle, royaume d’Axoum de l’époque ; il s’agissait d’un eunuque appartenant à la reine de Méroé. Candace n’était pas un nom propre, mais le titre de la reine, qui devait sans doute se prononcer kandaké.
La conversion du royaume d’Axoum, au temps du roi Ezana (IVe siècle), fut l’œuvre de deux naufragés syriens, saints Frumence, consacré premier évêque d’Abyssinie par le patriarche d’Alexandrie saint Athanase en 345, et Édèse. L’Éthiopie est restée jusqu’à ce jour le bastion incontesté du christianisme monophysite ; elle abrite même, à l’heure actuelle, plus de la moitié des fidèles de cette confession dans le monde, et son peuple a montré une constance incroyable dans sa foi face aux assauts de l’Islam, au prosélytisme catholique encouragé par l’Italie fasciste et aux persécutions communistes. Il n’en est malheureusement pas allé de même parmi les populations nilotiques.
C’est donc dans l’actuel Soudan que se situent les premières missions chrétiennes en Afrique subsaharienne, dans ces trois royaumes successeurs de Méroé, que Mgr DUCHESNE appelle les Makourites, les Nobades et les Alodes. Ces missions vinrent probablement du nord (de l’Égypte byzantine) et de l’est (de l’Abyssinie). Les missions orthodoxes dans ces régions furent aidées par le saint empereur Justinien. Dès 573, son successeur Justinien II recevait à Constantinople une délégation de chrétiens orthodoxes makourites, qui vinrent lui offrir des défenses d’éléphant et une girafe (cf. Mgr DUCHESNE, op. cit., p. 303). Nous avons en tout cas dans ces régions des découvertes archéologiques d’objets chrétiens remontant à l’an 300, la mention d’un évêque de Philæ (la frontière traditionnelle entre l’Egypte et la Nubie) dès 526, et nous savons qu’il y avait là, à la fin du VIe siècle, trois royaumes noirs chrétiens, réduits à deux lorsque le roi Mercure, à la fin du VIIe siècle, réunit la Nobatie et la Macourie en un seul Etat, le Dongola. Nous ne savons pas qui fut le Constantin ou l’Ezana des Makourites, des Nobades et des Alodes, mais les faits sont là.
Malheureusement, cette époque du VIe siècle est aussi celle où la hiérarchie monophysite fondée par Jacques Baradée prend le dessus en Egypte. Le patriarcat orthodoxe d’Alexandrie se réduit pour des siècles à une petite Église, essentiellement fréquentée par des Grecs et des Arabes, et 90% de la chrétienté égyptienne se rallient au monophysisme. Le patriarcat copte d’Alexandrie va entraîner dans son schisme les Églises d’Éthiopie, de Macourie, de Nobatie et d’Aloua. Nous savons ainsi que le premier roi du Dongola, Mercure, était monophysite, et non melkite. Dès ce moment-là, l’Afrique subsaharienne est fermée aux entreprises missionnaires orthodoxes, fermée par la double barrière du monophysisme et de l’Islam. C’est à grand-peine que le patriarcat d’Alexandrie parviendra jusqu’à ce jour à maintenir une métropole d’Axoum, héritière légitime du siège de saint Frumence, mais essentiellement fréquentée par des Grecs, des Arabes et des Russes, encore que j’aie une fois lu qu’il y avait dans les hauts plateaux éthiopiens deux ou trois milliers d’autochtones passés du monophysisme à l’Orthodoxie à la fin du XIXe siècle. Les entreprises missionnaires orthodoxes en Afrique subsaharienne, après une coupure de treize siècles, ne reprendront qu’en 1946, avec la réception dans le patriarcat d’Alexandrie de deux anciens anglicans ougandais, tant et si bien qu’aujourd’hui les forces vives du patriarcat d’Alexandrie sont toutes au sud du Sahara, l’Égypte ne comptant plus guère que 15'000 (18'000, disent les optimistes) fidèles orthodoxes, alors que le seul Kenya en compterait un gros demi-million.
Si l’Église monophysite d’Éthiopie est resté jusqu’à nos jours ce bastion inexpugnable de foi et de culture que nous pouvons encore admirer, les Églises monophysites noires de la vallée du Nil ont été rayées de la surface de la terre par l’invasion islamique.
Les trois, puis deux royaumes nubiens, ont aussi eux une intense activité missionnaire, puisqu’on a retrouvé des ruines d’églises jusque dans la Djezireh soudanaise et l’est du Tchad actuel (cf. ALEXANDRE, op. cit., p. 421). Mais, dès 641, ils doivent faire face à l’offensive musulmane. Après un premier échec en 641, les Arabes musulmans assiègent Dongola et endommagent la cathédrale au moyen de projectiles de catapulte en 651. La guerre se termine par un pacte (baqt بقط en arabe, du latin pactum) imposant aux Nubiens de fournir aux musulmans 360 esclaves des deux sexes chaque année (puis tous les trois ans à partir de la révision du baqt en 836). Mais les musulmans laissent alors les deux royaumes monophysites nubiens en paix pendant plusieurs siècles, se contentant de les affaiblir par la saignée humaine du tribut prévu par le baqt. L’Église nubienne est alors organisée en sept évêchés, avec deux métropolites, à Dongola et à Faras, suffragants du patriarche copte d’Alexandrie. Les relations avec l’autre royaume chrétien d’Afrique, l’Éthiopie, restent exécrables.
Les mêmes causes entraînant partout les mêmes effets, ce qui a été dit pour les causes de la disparition du christianisme au Maghreb vaut aussi pour la disparition des Églises noires de la vallée du Nil. En effet, cette Église, pourtant nationale, la seule à avoir appliqué la maxime de l’empereur hérétique Léon III l’Isaurien « Je suis empereur et prêtre », puisque le roi de Dongola était aussi prêtre, habilité à célébrer la liturgie et administrer les saints mystères, se comporta tout au long de son histoire comme une excroissance de l’Église copte en terre étrangère.
« La Nubie était plutôt traitée comme une sorte d’extension de la chrétienté égyptienne : elle était toujours sous l’autorité immédiate du patriarche copte. Cela ne veut pas dire pour autant que tous les évêques étaient d’origine égyptienne. D’aucuns étaient certainement d’origine nubienne, comme la plupart du bas clergé. Cela étant, à cause de ce contrôle du Caire, l’Église nubienne était incapable de développer le genre de solidarité ethnique qui, dans le cas des Églises nationales autonomes, était souvent un facteur décisif de survie. Une certaine unité d’organisation ne réussit pas à s’instaurer plus tard, lorsque la chrétienté nubienne fut confrontée avec des changements dans la structure politique et sociale. L’incapacité générale de la Nubie à maintenir un contact permanent avec le monde chrétien au-delà de ses propres frontières fut l’autre raison de base de la lente atrophie de la Chrétienté au sud d’Assouan qui finit par s’éteindre vers l’an 1500.
Tant de choses dans l’Église nubienne semblent avoir dépendu du Caire, or pourtant le copte n’était pas sa langue liturgique préférée. Il faut remarquer que l’Eucharistie nubienne (une version légèrement modifiée de la liturgie de saint Marc) fut chantée en grec peut-être même jusqu’au XIIe siècle. Mais apparemment le vieux-nubien fut également utilisé à partir du IXe siècle. Cette ambiguïté linguistique est un autre exemple de la faiblesse nubienne. La population, en tout cas, ne semble pas avoir possédé de conscience linguistique.
»
(Archiprêtre Jean MEYENDORFF et professeur Aristide PAPADAKIS, L’Orient chrétien et l’essor de la papauté, Le Cerf, Paris 2001, traduit de l’anglais par Françoise LHOEST, p. 160)
Nous voyons donc à l’origine de la chute de la chrétienté nilotique les mêmes causes que pour la chrétienté maghrébine : l’existence d’une Église étrangère, l’absence de conscience linguistique, l’absence de vie monastique. C’est ainsi que disparut une chrétienté profondément originale, mélange des traditions négro-africaines (le caractère sacerdotal des rois de Dongola venant naturellement d’un vieux fond animiste traditionnel et pas de l’influence du césaropapisme des iconoclastes), d’influences coptes et d’une appartenance au monde gréco-romain revendiquée face à l’Islam. (Cet attachement de ces chrétiens monophysites noirs à la langue grecque jusqu’au XII siècle se retrouve dans d’autres communautés chrétiennes minoritaires au Moyen Âge, comme un moyen de marquer son lien avec l’œcuménicité chrétienne.) Là aussi, nous voyons le même processus à l’œuvre qu’au Maghreb, c'est-à-dire que la succession apostolique fut interrompue longtemps avant la disparition du christianisme.
En 1171, les Nubiens subissent leur première défaite sérieuse face aux musulmans, puis ils sont submergés par l’infiltration de Bédouins musulmans. En 1317, la cathédrale de Dongola est transformée en mosquée. En 1323, le roi de Dongola se convertit à l’Islam. Les souverains chrétiens se réfugient dans le sud, à Dotawo (Daw), où un petit royaume chrétien subsistera jusqu’à la fin du XVe siècle, peut-être jusqu’au milieu du XVIe siècle (cf. ALEXANDRE, op. cit., p. 423). Le dernier métropolite de Faras, Timothée, est consacré en 1372 au Caire. Cela veut dire qu’il n’y a plus ni succession apostolique, ni clergé, ni liturgie en Nubie à partir du début du XVe siècle. Là encore, des беспоповцы malgré eux, qui demandent en 1540 au négus d’Éthiopie de leur envoyer des prêtres. Au XVIIIe siècle encore, des voyageurs européens en Égypte entendent parler de noyaux chrétiens résiduels en Nubie. « Il n’en subsiste rien au XIXe siècle, où le pays est presque entièrement islamisé, et très largement arabisé. » (ALEXANDRE, op. cit., p. 423)

6) Un pharaon berbère a-t-il pillé le temple de Jérusalem ?

Sheshonq Ier, pharaon berbère de la tribu des Mashawash originaire de l’actuelle république de Libye, est-il le pharaon que la Bible appelle Sésac (שישק [Chichaq] en hébreu, Σουσακιμ (Sousakim ) dans la Septante), qui pilla le temple de Salomon ( I Rois 14, 25-26) ?
Première remarque : le nom de sa tribu n’indique rien, si ce n’est qu’il était Berbère. En effet, s’agissant de la tribu des Mashawash (Meshwesh) :
« Ou Mazices. « Il s'agit en fait du nom que les Berbères se donnent eux-mêmes Imazighen (au singulier Amazigh). Ce nom a été transcrit par les étrangers sous des formes variées: Meshwesh par les Egyptiens, Mazyes et Maxyes par les Grecs, Mazices et Madices par les Latins. Au XIVe siècle, le grand historien Ibn Khaldoun explique qu'une branche des Berbères, les Branès, descend de Mazigh. Que certains habitants de l'Afrique antique aient déjà placé quelque ancêtre Mazigh ou Madigh en tête de leur généalogie ne saurait étonner puisqu'ils se sont, de tout temps, donné ce nom. » (Camps, 1981) »
(Bernard LUGAN, Histoire de l’Afrique, Editions Ellipses, Paris 2008, note 2 page 98. Il s'agit d'un passage extrait de l'article de Gabriel CAMPS, « L'origine des Berbères », in Ernest GELLNER, Islam : société et communauté. Anthropologie du Maghreb, Les Cahiers CRESM, CNRS, Paris 1981.)
On notera au passage qu'on revient encore et toujours à IBN KHALDOUN -désormais l'un des rares auteurs d'expression arabe publiés dans la Pléiade chez Gallimard.
Par conséquent, dire que le pharaon Sheshonq Ier était de la « tribu » des Mashawash, c'est dire, sans rien de plus, qu'il était un Berbère, sans aucune précision quant à son appartenance tribale ou géographique. Certes, mais c'est aussi la confirmation la plus éclatante qu'il était bien un Berbère, dans la mesure où l'on retrouve ainsi dans les textes égyptiens l'autoethnonyme des Berbères.
Selon l’article du Wikipédia italien consacré au calendrier berbère (ici: http://it.wikipedia.org/wiki/Calendario_berbero ), depuis les années 1970, les militants berbéristes ont instauré une ère berbère dont le point de départ est fixé au 14 janvier ~950, date supposée à laquelle Sheshonq Ier (désormais appelé par les berbérophones de notre époque Chachnak) serait monté sur le trône d'Egypte.
Article du wikipédia italien sur l'ère de Sheshonq: http://it.wikipedia.org/wiki/Hedjkheper ... heshonq.22
Sul finire degli anni '60, l' Académie Berbère, creata a Parigi da alcuni Berberi emigrati in Francia allo scopo di preservare e diffondere la cultura berbera, si impegnò nella ricerca di tutti quegli elementi che potevano illustrare la civiltà berbera nei secoli anteriori alla conquista araba, allo scopo di fondare su solide basi le proprie richieste di un riconoscimento delle specificità linguistiche e culturali dei Berberi, pesantemente discriminati nei paesi del Nordafrica che avevano da poco ottenuto l'indipendenza in un contesto ideologico molto incline al panarabismo. Tra le altre cose, l'Académie "scoprì" l'esistenza di una dinastia di sovrani egizi di stirpe libica, e decise di solennizzare questa manifestazione così antica della civiltà berbera prendendo addirittura l'anno di accessione al potere di questa dinastia come inizio di una nuova "era" secondo cui calcolare gli anni, in modo indipendente dal calendario "occidentale" e da quello "islamico".
Nacque così l' Era Sheshonq (o Era Chachnak, nella bizzarra traslitterazione degli Accademici), il cui inizio fu fatto corrispondere al 950 a.C. Per cui, ad esempio, il 2006 corrisponde al 2956 dell'Era Sheshonq. La proposta trovò rapidamente un largo seguito, anche perché tra i Berberi esisteva la consapevolezza di avere un "calendario particolare", dal momento che era tradizionale festeggiare l'inizio dell'anno secondo il calendario giuliano ereditato dai Romani e mai modificato secondo la riforma gregoriana, vale a dire quasi due settimane dopo il capodanno europeo.
Oramai la datazione secondo l'Era Sheshonq è largamente impiegata da tutti i "militanti" e le associazioni culturali berbere, in Nordafrica e nell'emigrazione. Col tempo, la figura di Chachnak è stata arricchita di particolari leggendari, e non è raro oggi leggere su giornali algerini o marocchini, in occasione del capodanno berbero, articoli che, incuranti di ogni verosomiglianza storica o geografica, illustrano come in tale data si ricordi una grande battaglia che Chachnak avrebbe vinto nel 950 a.C. a Tlemcen (ovest dell'Algeria!) contro Ramesse II conquistando così il potere in Egitto.


Ma traduction :

À la fin des années 1960, l’Académie Berbère, fondée à Paris par quelques Berbères émigrés en France dans le but de préserver et de diffuser la culture berbère, s’employa à rechercher tous les éléments qui pouvaient illustrer la civilisation berbère dans les siècles antérieurs à la conquête arabe, dans le but de fonder sur des bases solides ses demandes de reconnaissance des spécificités linguistiques et culturelles des Berbères, lourdement discriminés dans les pays d’Afrique du Nord qui avaient récemment obtenu leur indépendance dans un contexte idéologique fort enclin au panarabisme. Entre autres choses, l’Académie « découvrit » l’existence d’une dynastie de souverains égyptiens d’extraction libyque, et décida de célébrer cette manifestation si antique de la civilisation berbère en faisant de l’accession au pouvoir de cette dynastie le début d’une nouvelle « ère » servant au calcul des années d’une manière indépendante du calendrier « occidental » et du calendrier « islamique ».
Ainsi naquit l’ère de Sheshonq (où ère de Chachnak, dans la translittération bizarre des académiciens), dont on fixa le début à l’année 950 avant Jésus-Christ. Ainsi, par exemple, l’année 2006 correspond à l’an 2956 de l’ère de Sheshonq. La proposition trouva vite une large audience, aussi parce que les Berbères avaient conscience d’avoir un « calendrier particulier »,dès lors qu’existait chez eux la tradition de fêter le début de l’année d’après le calendrier julien hérité des Romains et jamais modifié d’après la réforme grégorienne, donc avec près de deux semaines de retard sur le début de l’année en Europe.
La datation d’après l’ère de Sheshonq est désormais largement utilisée par tous les « militants » et les associations culturelles berbères, en Afrique du Nord et dans l’émigration. Avec le temps, le personnage de Chachnak s’est enrichi de légendes particulières, et il n’est pas rare aujourd’hui de lire dans les journaux algériens ou marocains, à l’occasion du Nouvel An berbère, des articles qui, au mépris de toute vraisemblance historique ou géographique, expliquent que cette date commémore une grande bataille que Chachnak aurait remportée en 950 avant Jésus-Christ à Tlemcen (ouest de l’Algérie !) contre Ramsès II, s’assurant ainsi le pouvoir en Égypte.


Le 14 janvier est une approximation pour rappeler que, du fait du décalage de 13 jours entre calendrier julien et calendrier grégorien pour la période actuelle, le début de l'année berbère tombe sur un 14 janvier, mais en fait, leur ère débute un 1er janvier ~950 julien.
On voit donc que si le calendrier musulman est un calendrier lunaire et que notre calendrier civil est un calendrier julien révisé, les Berbères continuent à utiliser le calendrier julien non corrigé. C'est bien la seule chose qui sera demeuré de la Romanité engloutie d'Afrique du Nord...
Sauf qu'en ~950 le calendrier julien n'existait pas (mis en place par Jules César et Sosigène en ~46 et officiel à partir du 1er janvier ~45). Alors, il y a aussi une part d'arbitraire à décider dans les années 1970 de faire démarrer un calendrier julien à partir d'une année antérieure de plus de 900 ans à l'adoption du calendrier julien, mais n'est-ce pas finalement le principe de la période julienne de Scaliger?
Donc, le mouvement berbériste ne fait qu'appliquer une méthode acceptée par la science en faisant remonter un calendrier julien aussi longtemps avant l'adoption réelle de ce calendrier. C'est exactement la méthode adoptée par Scaliger.
C'est donc par impropriété que j'ai écrit que l'ère berbère de Sheshonq / Chachnak commençait un 14 janvier ~950, parce que le Nouvel An berbère tombe actuellement sur un 14 janvier. En fait, si l'on veut respecter l'usage scientifique représenté par la période de Scaliger, l'ère berbère commence bien un 1er janvier ~950 de l'ère chrétienne, donc un 1er janvier de l'an 3764 de la période julienne de Scaliger si mes calculs sont exacts (ils peuvent être faussés par la présence ou l'absence d'une année zéro dans l'ère de Chachnak).
En tout cas, en Algérie une décision présidentielle annoncée le 27 décembre 2017 a fait de Yennayer, le Nouvel An berbère, un jour chômé et payé, fêté pour la première fois officiellement le 12 janvier 2018.

Sauf que, n'en déplaise à l'Académie berbère de Paris, il ne reste rien d’historique de tout ceci si le pharaon libyen Sheshonq Ier n'est pas la même personne que le pharaon שישק / Σουσακιμ de la Bible (I Rois 14,25 dans la Bible hébraïque, III Rois 14,25 dans la Septante).
L'hypothèse a été soulevée en 1991 par un groupe d'archéologues britanniques (Peter JAMES, I.J. THORPE, Robert MORKOT, John FRANKISH) et grec (Nikos KOKKINOS) dans un livre contesté... et par conséquent passé sous silence, mais jamais réfuté (Peter JAMES e.a., Centuries of Darkness ; je fais toutes les références à l'édition Pimlico, Londres 1992). Ces auteurs montrent à quel point la chronologie de la fin de l'Âge du Bronze dans le bassin méditerranéen est fragile et sujette à caution, parce les listes des dynasties égyptiennes établies par Manéthon ont été considérées comme un cadre auquel il fallait plier la chronologie de toutes les civilisations voisines. Ils considèrent par conséquent qu'il faut remettre en cause toute la datation des dynasties égyptiennes, ce qui entraîne la remise en cause de toute la chronologie des civilisations grecque, hittite, assyrienne, etc., et entraîne surtout la disparition des quatre «siècles obscurs» (1200-800 av. NSJC) pendant lesquels il est censé ne rien s'être passé dans l'histoire grecque. Il convient avant tout de réduire la durée de la troisième période intermédiaire entre la chute du Nouvel Empire égyptien et la période finale de l'Antiquité égyptienne: la fin du Nouvel Empire ne se situerait pas vers ~1069, selon la chronologie conventionnelle et obligatoire, mais vers ~825.
Je n'ai ni la place, ni le temps, pour résumer ici une thèse que les auteurs développent sur 426 pages, mais je me contenterai de rapporter les conséquences de cette théorie quant à l'identité du «roi d’Égypte» ( מלך מצרים , βασιλεὺς Αἰγύπτου) des saintes Écritures.
Nos archéologues contestataires acceptent la chronologie biblique qui fixe la mort du roi Salomon, et la division subséquente de son royaume, vers 930 avant NSJC. La prise de Jérusalem par Sésac, dans la 5e année du règne de Roboam, se situerait donc vers ~925. En revanche, James et ses collègues retardent d'environ un siècle l'avènement du pharaon berbère Sheshonq / Chachnak sur le trône. Ils démontrent bien comment l'identification Sésac / Sheshonq, adoptée par les égyptologues depuis les années 1820, a permis d'utiliser les données bibliques pour corroborer les listes de Manéthon, l'avènement de Sheshonq étant fixé d'autorité en ~945 et devenant la première date de la chronologie égyptienne à reposer sur des «faits» (citation de Peter VAN DER MEER in JAMES e.a., op. cit., p. 230). Il semblerait pourtant que l'archéologie ne corrobore pas l'Histoire officielle, puisqu'on a trouvé à Byblos, dans l'actuel Liban, un fragment de statue portant le cartouche de Shoshenq Ier et une inscription phénicienne selon laquelle le roi Abibaal de Byblos avait fait venir la statue depuis l'Égypte (JAMES e.a., op. cit., p. 248). Or, Abibaal semble avoir régné peu de temps avant l'an 800 avant NSJC. Il s'ensuit donc que l'avènement de Sheshonq Ier sur le trône se serait produit en ~820 plutôt qu'en ~945.
Même si cette constatation dérange la chronologie officielle, elle a le mérite de réconcilier le récit biblique au moyen duquel les égyptologues prétendent corroborer les listes de Manéthon avec ce que l'archéologie nous apprend de Sheshonq Ier. En effet, les vestiges retrouvés à Karnak font bien état d'une campagne de Sheshonq Ier en Palestine, mais Jérusalem ne figure pas parmi les villes conquises, alors qu'elle est l'objectif principal du raid égyptien dans le récit biblique. Au contraire, la campagne de Sheshonq apparaît dirigée contre le royaume d'Israël (le royaume du Nord), alors que, dans le récit biblique, la campagne de Sésac est dirigée contre le royaume de Juda (le royaume du Sud), tandis que Jéroboam, le premier roi du Nord, était un allié de l'Égypte (cf. I Rois 11,40 et I Rois 12,2) selon la Bible hébraïque, qui plus est marié à une princesse égyptienne selon la Bible grecque (cf. III Rois 12, 24 dans la Septante). Conclusion: les égyptologues veulent faire coïncider Sheshonq Ier avec le Sésac biblique sur la base d'un récit biblique qui dit le contraire des hauts faits revendiqués par Sheshonq Ier. Les partisans de la chronologie officielle balaient la contradiction en émettant l'hypothèse que Pharaon aurait souhaité frapper son protégé Jéroboam aussi bien que son ennemi Roboam (JAMES e.a., op. cit., note 34 p. 379). Nos contestataires préfèrent, quant à eux, en tirer la conclusion que Sheshonq Ier n'était pas le Sésac de la Bible.
Alors, dans ce cas, qui est le Sésac de la Bible?
Nos auteurs proposent une nouvelle datation de l'histoire égyptienne, en rallongeant considérablement la durée du Nouvel Empire et en réduisant celle de la troisième période intermédiaire. Ils fixent le règne de Ramsès III vers le dernier tiers du Xe siècle plutôt que dans les années 1186-1155 de la datation officielle - donc 250 ans plus tard. Le nom biblique Chichak serait une déformation de l'égyptien Sessi (Ssysw), diminutif de Ramsès (JAMES e.a., op. cit., p. 257, et note 135 p. 385).
Après tout, n'oublions pas que le texte biblique n'était pas vocalisé à l'origine. La graphie שׁישׁק, lue aujourd'hui Shishaq, était peut-être un Chichk, un Chichek, un Chichak, voire un Sissek. Il me paraît en tout cas intéressant que le nom français traditionnel de ce personnage, Sésac, ainsi que le nom de la Bible grecque, Σουσακιμ, n'excluent pas des lectures penchant vers une déformation de Sessi. Il ne faut pas non plus oublier que nous ne savons pas comment on vocalisait l'égyptien hiéroglyphique, l'écriture hiéroglyphique ne notant pas les voyelles (cf. Jean-Pierre GUGLIELMI, L'Égyptien hiéroglyphique, Assimil, Chennevières-sur-Marne 2010, p. XV).
Ainsi, admettre la thèse de JAMES et de ses co-auteurs, thèse jamais réfutée mais jamais acceptée non plus, reviendrait à identifier le Sésac biblique, qui s'empara du Temple de Jérusalem vers ~925, avec Ramsès III. Le raid de Sheshonq Ier, lui, ne serait pas expressément mentionné dans la Bible et se situerait vers ~810, à l'époque du règne de Yoakhaz en Israël et de Joas en Juda. Pas expressément mentionné, car nos archéologues expriment l'hypothèse que l'expédition de Sheshonq Ier aurait pu avoir pour but, non pas de frapper le royaume d'Israël, mais, au contraire, de l'aider à récupérer des villes conquises par les Araméens - en effet, la Bible décrit des relations cordiales entre l'Égypte et le royaume d'Israël jusqu'à la fin (cf. l'ambassade envoyée en Égypte par Osée, dernier roi du royaume du Nord, pour demander de l'aide contre les Assyriens, in II Rois 17,4). Or, d'après la Bible, il y eut bien, à un moment une aide extérieure au secours du royaume d'Israël face au Araméens. Ainsi que le relate le livre des Rois (II Rois 13, 1-5, dans la Bible en français courant, BFC):

« Pendant la vingt-septième année du règne de Joas, fils d'Ahazia, sur le royaume de Juda, Joachaz, fils de Jéhu, devint roi d'Israël à Samarie; il y régna dix-sept ans. Il fit ce qui déplaît au Seigneur; il ne cessa pas d'imiter les péchés de Jéroboam, fils de Nebath, qui avait poussé le peuple d'Israël à pécher. Alors le Seigneur se mit en colère contre les Israélites et les livra au pouvoir d'Hazaël, roi de Syrie, puis au pouvoir de son fils Ben-Hadad. Cela dura longtemps. Mais Joachaz supplia le Seigneur de s'apaiser; celui-ci l'entendit et, après avoir vu comment le roi de Syrie opprimait Israël, il envoya un libérateur qui délivra les Israélites de la domination des Syriens. Dès lors, les Israélites purent vivre en paix comme précédemment. »

Si l'on admet que, lors de son expédition transférée vers ~810 et non plus vers ~925, Sheshonq Ier aurait en fait repris des villes arrachées par les Araméens Hazaël et Ben-Hadad au royaume d'Israël, il s'ensuit que Sheshonq Ier ne serait rien d'autre que le mystérieux et anonyme «libérateur» («sauveur» dans la TOB ; מושׁיע ; σωτηρίαν ) de la Bible.
Ainsi, si les thèses de JAMES, THORPE, MORKOT, FRANKISH et KOKKINOS étaient exactes, l'Académie berbère de Paris n'aurait plus qu'à faire partie son ère berbère de l'an ~835 plutôt que de l'an ~950, et il n'y aurait plus qu'à modifier un certain nombre de calendriers militants édités en Afrique du Nord, mais cette révision déchirante serait plus que largement compensée, pour les Berbères, par le fait que la Bible nomme «libérateur» et «sauveur» celui dont ils ont fait leur héros national sous le nom de Chachnak.

7) Conclusion

Il est impossible de lire sans émotion l’histoire de ces chrétientés minoritaires africaines, ces Églises englouties des Berbères et des Nubiens, qui se sont battues jusqu’au bout contre toutes les puissances de ce monde.
Quant au judaïsme, il a tenu dans le Sahara jusqu’à la destruction des dernières principautés juives par l’Empire musulman du Songhay en 1492. Dans le Maghreb « utile », à l’exception de quelques communautés résiduelles à Djerba et au Maroc, il a été emporté par le torrent d’une décolonisation qui, dans ces pays, s’est déroulé sur un mode panislamiste et panarabe, mais ceci est récent (1948-1967) et se déroule six ou sept siècles après la disparition de la chrétienté maghrébine.
Le christianisme orthodoxe a eu un grand passé en Afrique. C’est un de mes vœux et de mes espoirs les plus chers qu’il y ait aussi un grand avenir, et que la vigne plantée en Ouganda et au Kenya pousse dans tout le continent, y compris dans des régions où l’on a extirpé la foi orthodoxe voici un millénaire.
Et qu’ainsi se réalise la prophétie : « La splendeur de cette maison surpassera celle de la première » (Agg 2,9).

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