Pour Roman le Russe

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Claude le Liseur
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Re: Pour Roman le Russe

Message par Claude le Liseur » dim. 08 avr. 2012 12:07

Claude le Liseur a écrit : C'est surtout insignifiant par rapport à des pays qui, contrairement à ceux de l'ancienne Indochine, ne furent jamais des colonies françaises: Argentine (65'000 sur 41 millions), Roumanie (160'000 sur 20 millions - chiffre officiel qui me semble extrêmement surévalué par rapport à ce que j'ai pu observer sur place, mais bon...), Espagne (170'000 sur 46 millions), Grèce (200'000 sur 11 millions),Italie (230'000 sur 60 millions ), Égypte (300'000 sur 82 millions), États-Unis d'Amérique (1'500'000 sur 302 millions).
.

Pour la Grèce, cette proportion était vraie à la fin des années 1990, mais, depuis, la connaissance du français dans ce pays à connu un effondrement vertical. Ce serait tout à fait anecdotique (après tout, rien n'oblige les Grecs à apprendre le français) si ce n'était connexe à d'autres événements de la période 2003-2011: la volonté de donner à Athènes un visage entièrement bilingue grec-américain au moment des Jeux olympiques de 2004 qui n'ont sans doute pas été le meilleur investissement de l'Etat hellène, la politique économique qui a tout misé sur le tourisme de masse, les difficultés d'un système d'enseignement qui avait longtemps été très performant (à la hauteur de celui des pays d'Europe occidentale des les années 1900, alors que la Grèce était encore un pays très pauvre) et l'impression générale de voir un pays commerçant et polyglotte d'Europe méditerranéenne s'aligner sur le modèle très américanisé des pays ex-communistes d'Europe centrale sans que l'on voie vraiment l'intérêt de cette réorientation. Je ne suis pas entièrement convaincu que certains liens (y compris touristiques) survivront lorsque le gouvernement helladique aura mené cette politique jusqu'à son terme et que la Grèce sera devenu un pays aussi américanisé que les ex-démocraties populaires balkaniques et danubiennes.
Par ailleurs, si rien n'oblige les Grecs à apprendre le français - surtout dans un contexte de politiques publiques visant à faire du passé table rase et à abandonner d'anciens liens économiques et culturels -, on peut aussi souligner que rien n'obligeait le gouvernement grec à adhérer à l'OIF l'année même qui vit le début de cette politique d'abandon du français. On peut aussi voir dans le fait absurde que le gouvernement grec continue à siéger en tant que membre à part entière aux divers sommets de la Francophonie (Bucarest 2006, Québec 2008, Montreux 2010, en attendant Kinshasa 2012) un exemple supplémentaire de l'absence de fermeté des pays francophones...qui, il est vrai, n'avaient pas hésité, dans les années 1990, à accueillir au sein de leur organisation d'anciennes républiques communistes qui ne pouvaient même pas faire valoir l'ombre d'un début de présence de la langue de Molière et de Senghor. Au moins, la Grèce, au moment de son adhésion, pouvait se prévaloir d'une tradition francophone et de la plus forte proportion de personnes comprenant le français entre Romanshorn et Beyrouth. Ce qui est inexplicable, c'est pourquoi un gouvernement qui avait décidé de liquider cette tradition est devenu membre d'une organisation à laquelle il n'avait à demander ni subventions, ni facilités pour adhérer à l'Union européenne ou accéder à la merveilleuse zone euro.

Nikolas
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Message par Nikolas » dim. 08 avr. 2012 19:00

Claude le Liseur a écrit :Il me paraît évident que l'Orthodoxie ne devrait utiliser en Afrique noire que les langues africaines. Si l'on répugne à faire cet effort de traduction, alors je ne vois pas pourquoi utiliser le français de préférence au grec (qui, après tout, est la langue du noyau de nos coreligionnaires dans ces contrées) ou à l'arabe (qui est bien utilisé par les musulmans noirs - alors, pourquoi pas par les orthodoxes noirs?).
Il y a quelques mois, à Athènes, au moment des obsèques du métropolite Timothée (Kondomerkos) d'Afrique centrale, j'ai eu l'occasion de rencontrer des orthodoxes noirs du Congo démocratique (ex-Zaïre) qui possédaient le grec et faisaient leurs études de théologie à l'Université d'Athènes. Là encore, quel besoin du français, surtout si on favorisait la traduction de la liturgie en lingala et dans d'autres langues?

De même, je ne comprends pas pourquoi la paroisse orthodoxe de l'île Maurice devrait fonctionner en français, alors que la langue officielle est l'anglais et que la langue commune de la population est le créole, le français n'étant que la langue maternelle de quelque 4% de la population.

Je connais un très bon livre en grec sur la mission du père Côme de Saint-Grégoire (1942-1989) au Zaïre: Démètre Aslanidis, O Ierapostolis tou Zaïr, Monastère de Saint-Grégoire 1991, 2ème édition Thessalonique 1996.

Mais le livre anglais sur le même sujet est mieux présenté: Demetrios Aslanidis et Moine Damascene Grigoriatis, Apostle to Zaire, Uncut Mountain Press, Thessalonique et London (Ontario) 2001. Il s'agit en fait de la traduction anglaise en un seul volume de deux ouvrages grecs (celui que j'ai cité et un autre).

Cette mission utilisait le swahili comme langue liturgique.

En ce qui concerne les paroisses orthodoxes dans les DOM-TOM et en Haïti, l'annuaire 2003 du patriarcat de Constantinople, page 956, indique deux paroisses canoniques dans les anciennes colonies françaises de la Caraïbe sous la juridiction du métropolite Athénagore de Panama, exarque du patriarche oecuménique pour l'Amérique centrale:
- en Haïti, une paroisse Saint-Jean-Baptiste à Pétionville, avec le prêtre Barnabé Euginst et le hiérodiacre Jean Cadet. Je crois que c'est dans cette mission que des jeunes de l'Orthodox Church in America viennent donner des cours d'anglais pour aider les fidèles à devenir de parfaits bilingues créole-anglais.
- à la Martinique, une communauté en formation, à Fort-de-France, avec le père Lazare Philojane.
En outre, deux étudiants orthodoxes haïtiens font leur théologie en Grèce.

Il existe aussi en Haïti une mission de l'Eglise russe hors frontières, sous la conduite du père Gregory Williams, avec une paroisse Saint-Augustin. Commencer une mission orthodoxe sous le vocable d'Augustin d'Hippone, cela promet...
Je reviens sur les messages de 2003 page 1 et 2 qui évoquaient l'usage du français comme langue liturgique notamment en Afrique mais aussi dans les DOM-TOM.
J'ai eu l'occasion de renconter le 15 Aout 2011 au monastère de la Dormition de la Mère de Dieu à Notre Dame de La Faurie, un moine africain (dont malheureusement je n'arrive plus à me souvenir le pays, je regrette de ne pas avoir lu ce fil plus tôt) venu au monastère pour l'agrypnie de la fête en compagnie d'un prêtre de Marseille.
Ce moine, qui parlait français et considérait cette langue comme sa - ou du moins l'une de ses - langue maternelle, avait été étudié la théologie en Grèce et nous expliquait sa joie d'être là pour la fête et d'avoir ainsi pu assisté a tout l'office en français. Car comme il nous l'expliquait, le grec lui demandait constamment un effort de compréhension, que ce soit pour l'étude ou pour l'office, que ne lui demandait pas le français. Et s'enquérant d'une éventuelle possibilité d'aide du monastère pour envoyer des livres orthodoxes en français en Afrique pour son Eglise.
Car comme nous le savons, la mission venant principalement de Grèce, le matériel qu'ils reçoivent là bas est essentiellement en Grec, langue que ne comprennent pas les autochtones à la différence du français.

Dans une vidéo trouvée sur le net, l'on peut d'ailleurs voir un déplacement de Mgr Melèce du Katanga en visite dans son diocèse (Congo). Lors de la liturgie, qui est célébrée en trois langue je pense : grec, swahili, français. L'Evangile est lu en français par le diacre et l'on entend également les prêtres et le choeur prononcer des prières en français.
De même lors de la visite du Hiérarque dans l'école voisine, où sur la façade le nom de l'école est écrit en français, les enfants chantent en français dans la salle de classe.
http://www.youtube.com/watch?feature=pl ... soYfKbHuco
alors je ne vois pas pourquoi utiliser le français de préférence au grec (qui, après tout, est la langue du noyau de nos coreligionnaires dans ces contrées)
Il semblerait logique de penser que ce sont les autochtones eux même qui préférent utiliser le français en complément de leur langue indigène, plutôt que le grec qui leur est difficilement compréhensible. Le français l'étant déjà difficilement pour certaines personnes malgré qu'il soit appris à l'école, comme l'évoque le bulletin 26 -Janvier 2008- de la paroisse st Jean le Théologien de Meudon page 6 et 7 lors d'un voyage au Bénin. http://www.saint-jean-le-theologien.org ... r_2008.pdf
Ce sont donc les mêmes raisons que donne Tanios pour les îles Mascareignes.

Un article d'Orthodoxie.com rend compte de l'orthodoxie africaine francophone, à savoir la Togo, le Bénin, la Côte d'Ivoire, Congo (les 2), Cameroun, Madagascar.
http://www.orthodoxie.com/2008/10/pour-venir-en-a.html
Même si l'on ne peut parler d'orthodoxie francophone au sens strict du terme, puisque le français est utiliser en complément avec la langue indigène du pays.

Pour passer au DOM. Il me semblait il y a quelques années avoir entendu parler d'une communauté orthodoxe en Guadeloupe.
J'ai retrouver un article d'Orthodoxie.com qui en rend compte http://www.orthodoxie.com/2010/03/radio ... tagne.html , et l'on apprend qu'elle dépend de la Métropole Roumaine en Europe Occidentale et Méridionale ( http://www.mitropolia.eu/fr/site/184/pa ... om-tom.htm )
Le site de la Métropole donne aussi un contact pour la Martinique.
Dernière modification par Nikolas le lun. 09 avr. 2012 19:24, modifié 1 fois.

Claude le Liseur
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Re: Pour Roman le Russe

Message par Claude le Liseur » lun. 09 avr. 2012 11:13

Pour compléter le message précédent de Nicolas.

Il y a quelques années j'ai pu acheter à Athènes une traduction française du Hiératikon, faite par des Grecs et publiée sous le nom de Sacerdotal, spécialement à l'usage des prêtres orthodoxes africains.

Un peu plus tard, j'ai rencontré un orthodoxe de l'ex-Zaïre qui avait immigré à Lausanne et selon qui l'usage liturgique des paroisses orthodoxes de la RDC aurait été le suivant: français + lingala dans l'ouest, français + tsiluba dans le sud, français + swahili dans l'est. Le pays étant immense, il n'y a en effet pas une langue de communication comprise partout (comme le wolof au Sénégal ou le bambara au Mali), même si les Belges ont fait la promotion du lingala et feu Kabila père celle du swahili.

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Re: Pour Roman le Russe

Message par Nikolas » mer. 11 avr. 2012 14:07

En complément,

l'on peut trouver ici un nouveau témoignage de l'Orthodoxie au Bénin :
http://www.orthodoxie.com/2011/10/un-t% ... A9nin.html
Je suis même tombé par hasard sur ce lien http://muguetb.free.fr/benin/ qui présente 3 petites photos d'églises orthodoxes au Bénin.

De même parmi les pays africain où l'Eglise orthodoxe utilise en partie le français, je pense que l'on peut rajouter le Burundi, car le français est des langues officielles du pays.
http://www.orthodoxie.com/2012/03/diman ... rundi.html

En ce qui concerne la situation à Haïti, bien que le site de la Mission orthodoxe russe (ERHF) soit uniquement en anglais ( http://www.orthodoxhaiti.org/ ), en visionnant quelques photos et vidéo sur le site on peut voir par exemple l'écriteau d'une chapelle en français,... De même, il y a actuellement au séminaire orthodoxe russe en France un séminariste haïtien qui parle très bien le français.
Je pense qu'il est plus probable de penser que les langues liturgiques utilisées sont l'anglais et le français, ce qui n'exclut pas quelques mots en créole.

Claude le Liseur
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Re:

Message par Claude le Liseur » dim. 15 avr. 2012 20:21

tanios a écrit :Cela fait qques temps que je consulte votre forum que je trouve très intéressant .
A propos de la présence orthodoxe dans les DOM-TOM je peux parler pour la Réunion. Un groupe très restreint ( moins que 10 personnes ) essaie de se constituer . Nous nous réunissons parfois mais cela peine à aboutir . Par contre , à côté de chez nous , à l'ile Maurice , une communauté orthodoxe s'est organisée sous l'impulsion ( entre autres ) d'une russe descendante directe de Saint Innocent de l'Alaska . Mariée avec un mauricien , elle a pu ces dernières années faire reconnaître l'Eglise orthodoxe par l'Etat Mauricien qui a offert un terrain dans la capitale Port-Louis où une église est actuellement en construction . Cette église devrait être inaugurée courant 2004 par le Patriarche d'Alexandrie et par l'évêque du diocèse de Madagasacar et des iles Mascareignes ( réunion , maurice et Rodrigues ) , Mgr Nectarios , véritable bâtisseur d'églises , qui avec l'aide de malgaches est en train de former une communauté othodoxe malgache. La liturgie y est célbrée en malgache mais ils n'en sont qu'à leur début.
J'ai également entendu parlé d'une orthodoxie zairoise où l'on célèbre en langue locale ( un moine du Mont Athos , Cosmas de " Grigoriou" y a travaillé avant de mourir accidentellement en 1982 ...).
Orthodoxe très isolé dans cette belle ile tropicale je n'ai que les livres , et depuis qques années le net , pour découvrir l'enseignement orthodoxe .
Je dois préciser aussi que je suis d'origine libanaise et qu'au Liban les chrétiens orthodoxes , catholiques et même protestants sont très engagés localement dans une sorte d'oecuménisme pratique mais qui ne permet pas , sans approfondissement de voir les différences ( et c'est ce qui est parfois recherché ). Cela pour dire que c'est plutôt ici , en étant "orthodoxe isolé'" , que j'ai découvert la lumière de l'orthodoxie. Tanios
Juste une remarque qui a toute sa pertinence: l'ex-Zaïre est un vrai pays francophone, en ce sens que, même si le français n'est parlé que par une minorité (importante) de la population, c'est la langue de l'enseignement depuis l'école primaire jusqu'à l'université et c'est la langue officielle et nationale. Le pourcentage de gens qui parlent français en RDC n'est pas aussi élevé qu'au Gabon ou en Côte d'Ivoire, mais, pour le reste, on est dans le schéma d'un pays francophone.
Il n'en est pas de même à Madagascar où le français n'est connu que par une toute petite minorité (0,5% de la population, soit 88'000 personnes, en 2003 selon le Haut Conseil de la Francophonie) et où il avait été supprimé de l'école pendant la période socialiste de 1972 à 1992. On n'est clairement pas dans le schéma d'un pays francophone comme l'est même le Tchad. On n'est même pas dans le schéma des pays du Maghreb où l'arabisation de l'administration et de la justice n'avait pas remis en cause la place du français dans l'enseignement (ce qui fait que le pourcentage de francophones en Algérie n'a pas baissé depuis l'indépendance). On est plutôt dans le schéma des trois pays d'Indochine où la langue du colonisateur a été totalement éliminée. Ajoutons que même si la RDC a deux langues véhiculaires (le lingala dans l'ouest et le swahili dans l'est), elle n'a pas de vraie langue nationale qui pourrait jouer le rôle du malgache à Madagascar. J'ajoute aussi que j'ai connu au moins un cas d'une famille de l'ex-Zaïre où le français est devenu la langue parlée à la maison: c'est un phénomène totalement passé sous silence, mais les recensements dans certains pays d'Afrique subsaharienne commencent à faire apparaître des personnes qui déclarent le français comme première langue et plus seulement comme deuxième langue. Dans un pays considéré comme peu scolarisé comme le Burkina, le recensement de 2006 a ainsi fait apparaître que 104'772 habitants de la capitale (Ouagadougou) avaient le français comme "principale langue couramment parlée", contre 11'080 en 1985. J'insiste bien sur le fait qu'il ne s'agit pas de la simple connaissance du français: sur ce critère-ci, le recensement de 2006 comptait 698'814 habitants de Ouagadougou âgés de 12 ans et sachant lire et écrire en français. C'est un phénomène qui n'était pas du tout prévu puisque les doctes spécialistes des questions africaines nous expliquaient au début des années 1980 que le français (ou l'anglais) ne dépasserait jamais le stade de langue apprise à l'école et pratiquement pas utilisée en pratique. Or, voici que l'on voit apparaître, même dans un pays qui n'est pas le plus favorisé d'Afrique - et de loin - des gens qui considèrent le français comme leur première langue et l'utilisent dans toutes les circonstances de la vie. C'est un phénomène qui ne peut pas survenir dans un pays comme Madagascar. C'est pour cela que ce n'est pas forcément un mauvais calcul d'utiliser le français comme langue liturgique dans un pays comme l'ex-Zaïre, ce qui serait impossible à Madagascar.

Claude le Liseur
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Re:

Message par Claude le Liseur » dim. 15 avr. 2012 21:32

tanios a écrit :A : lecteur Claude

A Maurice le créole est dérivé du français qui est compris par la grande majorité de la population bien que la langue officielle soit l'anglais.
En fait beacoup de mauriciens sont trilingues ( français-anglais-créole) et dans les journaux lus ou à la télé on mélange ces langues . De plus le Hindi est aussi pratiqué par les hindous qui forment presque 60% de la population. La petite communauté orthodoxe de maurice a estimé judicieux de choisir le français ; l'argument a été qu'ils pourront atteindre davantage de gens de la sorte .
Dernier détail : là où se construit cette église il y a presqu'en face le temple sikh de Port-Louis.
T.

Cher Tanios,

Je vous confirme que le pourcentage de gens qui comprennent le français sur l'île Maurice est écrasant et bien au-delà des 15% de francophones des statistiques de l'Organisation internationale de la Francophonie (franchement, à vue de nez, on est plus proche de 100% que de 15% si on ne tient compte que des gens nés à Maurice - évidemment, les hommes d'affaires sud-africains, c'est une autre histoire...). Le créole mauricien est incroyablement proche du français; parfois, j'avais l'impression d'entendre du français régional plutôt qu'une langue étrangère. Après la lecture du guide de conversation Assimil Le créole mauricien de poche, j'arrivais déjà à faire quelques phrases et à comprendre à peu près toutes les (rares) publicités en créole. Ce qui m'a, au demeurant, paru significatif, c'est que si tous les panneaux officiels sont exclusivement en anglais (seule langue officielle de l'île), toute la publicité destinée à la population locale est en français, sauf rares exceptions en créole comme la publicité d'Orange.Or, Vladimir Dimitrijevic, en son temps, m'avait fait remarquer que ce qui montrait bien la pérennité de l'espagnol aux Etats-Unis d'Amérique, c'est qu'une partie de la publicité commerciale s'y faisait en espagnol. La langue de la publicité est un signe qui trompe rarement. Autrement dit, si le créole a tué le français en Haïti, il l'a sauvé à Maurice.
A vrai dire, en ces quelques jours passés sur cette île paradisiaque (mais qui n'a pas exercé sur moi l'envoûtement de la Réunion), le seul endroit où j'ai dû me résigner à parler anglais était précisément la paroisse orthodoxe de Port-Louis. Même au temple sikh, que j'avais visité en cherchant ladite église orthodoxe (difficile à trouver parce que l'adresse officielle ne dit rien à la plupart des gens et que le temple sikh n'est pas un bon point de repère, la plupart des Mauriciens semblant ignorer totalement l'existence d'une communauté sikhe sur leur île - j'ai fini par trouver l'église grâce à une information fournie au téléphone par le très aimable et très dévoué président de la communauté orthodoxe, dont vous aviez eu la gentillesse de me donner le numéro), on me répondait en anglais, mais on comprenait ce que je disais en français. L'église orthodoxe de Port-Louis m'est de fait apparue comme l'endroit le plus anglophone de tout Maurice, en dehors des administrations: le seul où toutes les affiches étaient en anglais (dans les églises catholiques, les affiches sont en français) et où il fallait parler anglais (ce que je n'aime pas faire lorsque je n'y suis pas forcé pour raisons professionnelles) pour se faire comprendre. Notez par là qu'il n'y a absolument aucun mal à ce qu'une paroisse fonctionne en anglais et que je ne porte pas un jugement de valeur, mais cela ne cadrait pas avec l'idée d'une paroisse qui aurait choisi le français pour atteindre plus de gens. A vrai dire, j'ai eu l'impression que la seule justification du français était le fait que le prêtre était de Madagascar; or, les prêtres de Madagascar sont habitués à célébrer en malgache et fournissent aussi un gros effort quand ils doivent célébrer en français.
Je n'ai pas très bien compris quel était le public auquel s'adressait la paroisse et je crois que cela répond à la remarque que vous aviez faite dans un de vos anciens messages sur le fait que la construction d'une église ne s'était pas traduite par l'augmentation du nombre des fidèles. Certes, il y a une belle église en dur, de style grec, avec son propre terrain. Mais je ne sais pas quel genre de fidèles étaient attendus. Quand j'ai assisté à l'office, il n'y avait pas un seul Mauricien. Les fidèles étaient des Roumains et des Bulgares, installés depuis plusieurs années à Maurice, qui n'avaient pas appris le français ou le créole et qui ne connaissaient que l'anglais (on se serait cru en Suisse!). Le prêtre célébrait en français, mais l'assistance ne comprenait pas cette langue. En outre, j'ai trouvé que la mission donnée au prêtre était très difficile, puisqu'on lui demandait de célébrer dans une langue qu'il n'avait pas d'autre occasion d'utiliser. Les parties dites par le choeur ou le lecteur étaient en anglais, avec un peu de slavon. Sans vouloir faire preuve d'un esprit négatif (et je crois que personne ne peut douter de ma volonté missionnaire en ce qui concerne notre sainte foi orthodoxe), je crois qu'il y a des choix à faire et qui n'ont pas été faits:
- soit la paroisse se veut missionnaire et s'adresse à la population mauricienne; alors il faut célébrer en français, quitte à progressivement passer au créole ou à progressivement dire certaines prières en créole, et ce d'autant plus que le christianisme mauricien fonctionne plutôt en français; mais une vraie paroisse francophone, cela suppose des livres liturgiques en français, et, si possible, un clergé habitué à célébrer en français; on aura peut-être moins d'expats, mais on touchera peut-être plus le peuple;
-soit la paroisse s'adresse aux expats (comme les fidèles roumains et bulgares que j'ai rencontrés), et il faut tout faire en anglais; si la seule justification de la présence du français à la liturgie est qu'il est plus facile de faire venir des prêtres de Madagascar (qui n'est pourtant pas un vrai pays francophone), est-il vraiment exclu de faire venir d'Afrique du Sud ou d'Australie (il y a une liaison aérienne directe Maurice-Perth) des prêtres orthodoxes habitués à célébrer en anglais, ou de demander à un prêtre malgache de célébrer en anglais (d'autant plus que je crois que cette langue est maintenant aussi répandue que le français à Madagascar) ?
-soit, troisième solution, la paroisse se tourne vers les touristes russes (qui sont très nombreux à Maurice alors qu'il n'y en a pour ainsi dire pas à la Réunion) et on passe carrément au slavon. Cette solution n'est pas si surprenante qu'il y paraît, puisque c'est celle qui a été adoptée dans des lieux très touristiques en Thaïlande où il y a maintenant quelques paroisses orthodoxes russes qui arrivent à se maintenir rien qu'en s'occupant des besoins spirituels des touristes russophones.

Ces réflexions que je me suis faites m'amènent aussi à des considérations plus optimistes en ce qui concerne la construction d'une église à la Réunion. Je me permets de citer la réflexion que vous faisiez dans votre message du 11 mai 2011 dans le fil Construction d'une église:
A côté de chez nous, à l'ile Maurice le diocèse de Madagascar a construit en 2004 une église sur un terrain offert par l'Etat Mauricien dans la capitale Port-Louis, cependant le nombre d'orthodoxes pratiquants à l'ile Maurice est resté réduit (environ 30 personnes participent à la liturgie mensuelle lorsque le prêtre en provenance de Madagascar vient).
Et bien, je pense maintenant que la comparaison avec Maurice n'est pas pertinente dans la mesure où une paroisse orthodoxe qui se constituerait à la Réunion ne serait pas confrontée au problème de positionnement que je viens d'évoquer plus haut: il ne doit guère y avoir à la Réunion d'expats qui n'aient pas au moins une connaissance passive du français, et les touristes, pour autant que j'aie pu en juger, viennent exclusivement ou presque d'Europe francophone et germanophone. Il est clair qu'une paroisse anglophone ou slavophone n'a aucun sens dans le contexte réunionnais. Cela élimine les solutions 2 et 3 et conduit directement à la première solution, c'est-à-dire une paroisse s'adressant à la population locale, fonctionnant donc en français (avec introduction progressive du créole) avec des livres liturgiques en français et du clergé francophone. Il serait donc clair dès le début qu'une telle église serait ouverte à ceux qui sont déjà orthodoxes et à ceux qui pourraient le devenir - c'est-à-dire potentiellement à tout le peuple réunionnais. J'ose donc penser qu'il y aurait un avenir pour une paroisse orthodoxe francophone à Bourbon. Je ne dis pas que toute l'île deviendrait orthodoxe en quelques années, mais j'affirme qu'il n'est pas plus absurde de construire une église à la Réunion qu'à Madagascar... ou en Gascogne.

Tous mes voeux vous accompagnent et je serais très heureux de pouvoir contribuer, même dans une modeste mesure, à la construction d'une deuxième église orthodoxe dans les Mascareignes.

Claude le Liseur
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Re:

Message par Claude le Liseur » ven. 26 avr. 2013 8:58

Claude le Liseur a écrit :
(...)

La Syrie m'apparaissait donc comme l'exemple chimiquement pur d'un pays où un enseignement de masse du français, et un contact avec les cultures francophones, se maintenait, sans que cela fût dû au passé colonial ou à d'autres facteurs contingents, donc l'exemple chimiquement pur d'une tradition francophile encore vivante. Et cela était d'autant plus intéressant que, pour des raisons aussi obscures que probablement sordides, cette tradition réelle et bien vivante de la Syrie n'est jamais évoquée, alors que l'on s'étalera sur la prétendue francophilie de tel ou tel pays où à peu près personne ne lit en français depuis des générations et des générations.

J'ajoute encore que, dans le cas du chiffre des "apprenants" de français, il s'agit de données brutes, et non pas de données que l'Organisation internationale de la Francophonie peut manipuler, comme celui des locuteurs. Pour préciser ce que je veux dire, il suffit d'imaginer une région d'un pays A où le français est obligatoire à l'école parce qu'il est la langue officielle d'une autre région du pays, tandis qu'il existe dans cette région non francophone une solide tradition de culture francophone et un intérêt pour l'apprentissage des langues. On aboutit à une situation où 100% de la population de la région non francophone du pays A a étudié le français à l'école, et où 30%de la population totale (30% de la population qui a eu des cours de français) en ont acquis la maîtrise et resteront jusqu'à la fin de leur vie capables de tenir une conversation en français. Imaginons maintenant un pays B où un passé rejeté par la population a abouti à ce qu'on impose encore le français comme 2e langue étrangère à 40% de la population scolaire, mais dans le cadre d'un enseignement obsolète, d'une absence totale de motivation des élèves et d'une solide francophobie de la population dans son ensemble, ce qui fait que seuls 2,5% de la population ayant eu des cours de français en ont acquis la maîtrise. Vous avez bien, dans la réalité, 30% de locuteurs du français dans la région non francophone du pays A, et 1% de locuteurs du français dans le pays B. Et bien, dans le monde merveilleux de la Francophonie, on décrètera, si des besoins aussi mystérieux qu'impérieux l'exigent, que le taux de maîtrise du français par ceux qui l'ont étudié dans le pays B est de 60% (au lieu de 2,5% dans la réalité), et l'on vous trouvera 24% de locuteurs du français dans le pays B (au lieu d'1% dans la réalité), vous le rendant presqu'aussi francophone que le pays A. Il suffit de partir d'une donnée brute (le nombre des "apprenants") et de la manipuler au moyen d'un facteur arbitraire (le taux de succès de l'apprentissage) pour arriver à une donnée déconnectée de la réalité (le nombre des locuteurs). C'est ainsi que les statistiques publiées par la Francophonie dans son rapport 2006-2007 arrivent à l'aberration statistique de ne pas trouver un seul francophone en Algérie (10 à 20 millions de locuteurs du français en réalité!) ou en Syrie, pays qui n'ont pas jugé bon d'adhérer à l'organisation en question, et à en inventer des millions dans des pays qui n'ont aucune tradition francophone, ni même francophile, mais qui ont adhéré à l'organisation pour des raisons de pur opportunisme politique. Dieu merci, l'OIF publie aussi les statistiques des "apprenants" de français, y compris dans les Etats qui n'ont pas adhéré à l'organisation, et l'on est tout à coup surpris de découvrir des millions d'"apprenants" de français en Syrie ou en Algérie - pays où, comme je viens de l'écrire, l'OIF ne nous trouve aucun francophone... - et des effectifs squelettiques dans tel ou tel des nouveaux pays membres où l'OIF s'évertue à nous multiplier par cent le nombre des francophones. Même en dehors des étranges statistiques de l'OIF, un décalage entre les lieux communs et la réalité amènera le discours dominant à inventer une tradition francophone et/ou francophile dans tel ou tel pays où même l'OIF a renoncé à la parthénogenèse statistique des locuteurs du français, et à ignorer superbement la réalité partiellement (mais solidement) francophone et francophile d'un pays peu médiatisé et peu favorisé par la rumeur populaire comme la Syrie.
Tout ceci pour expliquer pourquoi je suis parti du chiffre des apprenants publié par l'OIF - seule donnée non susceptible de manipulation - et de l'exemple de la Syrie, très révélateur quant à l'ignorance obstinée de certaines réalités et à la répétition lassante de certaines affirmations sans fondement dans la réalité.

En relisant ce message, je dois faire mon mea culpa. J'ai en effet confondu la francophilie des gouvernements et la francophilie (ou du moins l'intérêt pour la langue française et les cultures qu'elle véhicule) des peuples.
Et, en fin de compte, ce qui mesure cette francophilie des peuples, c'est le taux d'acquisition de la langue dans l'enseignement, c'est-à-dire la mesure dans laquelle la langue étrangère (imposée par les gouvernants) est acquise par le public scolaire.
On sait qu'en Suisse, par exemple, les francophones sont moins nombreux que les francisants, c'est-à-dire les Suisses de langue allemande, italienne ou romanche qui ont appris le français comme langue étrangère à l'école et se le sont appropriés. Il y a à peu près 20% de francophones et 30% de francisants. En supposant que 90% de la population de la Suisse non francophone a eu des cours de français à l'école, on se rend compte que le taux d'acquisition est de plus de 40%.
En Belgique, le taux d'acquisition du français par les Belges non francophones qui l'ont appris à l'école approche des 60%.
Ce sont sans doute, avec le Luxembourg, les taux les plus élevés pour des régions où le français est enseigné comme langue étrangère. Certes, on peut douter que les Flamands soient francophiles (encore qu'ils ne reportent pas forcément sur les autres francophones leur conflit avec les Wallons), mais il n'en reste pas moins que, dans ce contexte, le français apparaît comme une langue étrangère utile qui véhicule une culture familière.
En Russie, il semble que 0,5% de la population ait eu des cours de français langue étrangère à l'école, car le pourcentage était plus élevé à l'époque soviétique qu'à l'heure actuelle où il est tombé aux alentours de 0,2%. Si nous mettons en rapport ce chiffre avec l'estimation du nombre de francisants en Russie (environ 30'000), nous pouvons constater que le taux d'acquisition, le taux de réussite de cet enseignement, est de 4%. (J'ai une personne dans mon entourage qui fait partie des 96% à qui cet enseignement n'a rien apporté: cinq ans de cours de français langue étrangère à l'époque soviétique,e t pas un seul mot, même pas bonjour.)
En Roumanie, nous avons à peu près 0,8% de francisants alors que à peu près 40% de la population a eu des cours de français. Cela fait un taux d'acquisition de 2%.
Si l'on compare la situation, on constate donc que le gouvernement roumain est autrement plus francophile que le gouvernement russe, vu les moyens qu'il a déployés en faveur de l'enseignement de la langue française, mais que la population russe est sans doute plus francophile que la population roumaine si on mesure cet intérêt à travers le taux de réussite de l'enseignement.
L'exemple le plus significatif de la dichotomie entre l'intérêt manifesté par un gouvernement pour une langue étrangère et l'intérêt manifesté par la population nous est donné par l'Allemagne, ou à peu près 10% de la population a eu des cours de français, mais où le nombre des francisants ne dépasse pas les 40'000. Cela veut dire que 0,5% des élèves qui ont eu des cours de français langue étrangère ont acquis quelques notions de cette langue, et que, pour 99,5% d'entre eux, cela n'a servi à rien et il n'en reste rien. C'est sans doute l'un des taux les plus bas du monde et l'on pourrait considérer que les Länder ont vraiment jeté de l'argent par les fenêtres en maintenant coûte que coûte un enseignement de masse du français pour qu'au final seule une proportion dérisoire des apprenants en aient conservé quelques notions. On pourrait raisonner ainsi si l'on pensait que cet enseignement avait été vraiment voulu pour que les élèves apprissent le français. Il n'en est bien sûr rien. L'enseignement du français langue étrangère n'est maintenu en Allemagne que pour des raisons de politique étrangère, qui sont d'ailleurs dépassées (pourquoi maintenir un enseignement du français qui était destiné à faire gober à la France l'idée d'une réconciliation franco-allemande maintenant que le pli est pris et que le président Hollande, dès son entrée en fonction, n'a rien eu de plus pressé que d'aller faire allégeance à Berlin?). On a donc une opposition totale entre des autorités qui maintiennent à grands frais l'enseignement du français langue étrangère et une population qui le subit comme un pensum et qui, dans une certaine mesure, vote avec ses pieds, puisque moins d'un élève sur 200 en retiendra quelque chose. La comparaison avec la Suisse alémanique, où la population est aussi de langue allemande mais où le taux de réussite de l'enseignement du français est 80 fois supérieur, montre bien que l'échec de cet enseignement ne vient pas de la difficulté que la langue française représente pour un germanophone, mais de la différence de perception et de motivation entre Suisse germanophone (français = langue parlée par des compatriotes, que l'on peut être amené à utiliser souvent, dans la vie professionnelle comme dans les loisirs) et Allemagne (français = obligation scolaire). Inutile de dire que l'enseignement de l'allemand en France, bien que ne touchant pas un public plus élevé que l'enseignement du français en Allemagne, obtient de bien meilleurs résultats, grâce à la différence de perception (allemand en France = langue utile qui permet de trouver un travail et, pour une petite fraction de la population, langue de la philosophie). Mais là encore, l'enseignement du français en Allemagne, maintenu pour des raisons de politique étrangère, n'a pas d'autre but que sa propre existence et, à la limite, le taux de réussite pourrait tomber à zéro sans que cela ne changeât rien.
D'ailleurs, l'action culturelle de la France à l'étranger (pour ne pas parler des autres pays francophones qui n'ont plus aucune velléité dans ce domaine) semble, elle aussi, n'avoir pour but et justification que sa propre existence, ou du moins les salaires de ceux qu'elle fait vivre, avec son budget de 1,4 milliard d'euros (trop peu pour faire quelque chose d'efficace, mais encore trop élevé par rapport au gaspillage qui en est fait). On se souvient de ce personnage, qui après avoir touché un salaire comme responsable de l'action culturelle de la France dans une mégapole nord-américaine, se fit ensuite, après avoir changé de métier, le propagandiste de l'abandon du français au profit du globish. On imagine quel zèle il devait avoir déployé dans ses précédentes fonctions.
Au vu de tout cela, et en prenant conscience de la différence parfois importante entre francophilie des gouvernements et francophilie des gouvernés, on constate en définitive que le nombre des francisants en Russie (30'000) n'est pas très éloigné du nombre des francisants en Allemagne (40'000) que l'enseignement du français langue étrangère a concerné 11 fois plus d'élèves en Allemagne qu'en Russie.
Appliqué à la comparaison que je faisais entre Russie et Syrie, cela veut dire que le gouvernement syrien, lorsqu'il donnait à l'enseignement du français en Syrie une place 176 fois supérieure à celle que cet enseignement avait en Russie, se montrait certes très francophile (il en a été récompensé par le soutien de l'inepte François Hollande à la rébellion islamiste qui vient d'enlever notre évêque d'Alep). Cela ne veut pas dire pour autant qu'il y aura à la fin une proportion de francisants 176 fois supérieure à celle de la Russie: le chiffre final dépendra de la francophilie des gouvernés, du public visé, et du taux d'acquisition de la langue enseignée qui en est l'indicateur. Si, par exemple, le public syrien se montre tout aussi réticent que le public allemand, il n'y aura à la fin qu'une proportion 22 fois supérieure de francisants en Syrie qu'en Russie, et uniquement grâce à l'investissement exceptionnel du gouvernement syrien en faveur de cette langue. Si, en revanche, le public syrien se montre aussi motivé que le public suisse alémanique, la proportion de francisants en Syrie se retrouvera 1'760 fois supérieure à celle de la Russie.
Tout ceci pour dire qu'il ne faut pas confondre, comme je l'avais fait dans ce précédent message, francophilie ou intérêt pour la langue française des gouvernants et francophilie ou intérêt pour la langue française des peuples.

Claude le Liseur
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Re: Re:

Message par Claude le Liseur » lun. 07 juil. 2014 16:40

Claude le Liseur a écrit :
En Russie, il semble que 0,5% de la population ait eu des cours de français langue étrangère à l'école, car le pourcentage était plus élevé à l'époque soviétique qu'à l'heure actuelle où il est tombé aux alentours de 0,2%. Si nous mettons en rapport ce chiffre avec l'estimation du nombre de francisants en Russie (environ 30'000), nous pouvons constater que le taux d'acquisition, le taux de réussite de cet enseignement, est de 4%. (J'ai une personne dans mon entourage qui fait partie des 96% à qui cet enseignement n'a rien apporté: cinq ans de cours de français langue étrangère à l'époque soviétique,e t pas un seul mot, même pas bonjour.)
En Roumanie, nous avons à peu près 0,8% de francisants alors que à peu près 40% de la population a eu des cours de français. Cela fait un taux d'acquisition de 2%.
Si l'on compare la situation, on constate donc que le gouvernement roumain est autrement plus francophile que le gouvernement russe, vu les moyens qu'il a déployés en faveur de l'enseignement de la langue française, mais que la population russe est sans doute plus francophile que la population roumaine si on mesure cet intérêt à travers le taux de réussite de l'enseignement.
L'exemple le plus significatif de la dichotomie entre l'intérêt manifesté par un gouvernement pour une langue étrangère et l'intérêt manifesté par la population nous est donné par l'Allemagne, ou à peu près 10% de la population a eu des cours de français, mais où le nombre des francisants ne dépasse pas les 40'000. Cela veut dire que 0,5% des élèves qui ont eu des cours de français langue étrangère ont acquis quelques notions de cette langue, et que, pour 99,5% d'entre eux, cela n'a servi à rien et il n'en reste rien.
S'agissant de la Russie, l'estimation de 30'000 francisants que j'ai donnée est complètement dépassée et se basait sur une baisse légère par rapport aux statistiques de 1985 (100'000 francisants dans toute l'Union soviétique, ce qui, étant donné leur concentration en Moldavie, aboutissait à 35'000 pour la RSFR et donc, en tenant compte d'une légère baisse, à 30'000 pour la Russie actuelle).
Or, les statistiques russes montrent que le nombre des personnes qui ont étudié le français au sein de la population russe baisse de 20% tous les 8 ans.
En partant du principe que les statistiques de 1985 donnaient peut-être des chiffres déjà anciens et que le chiffre de 35'000 était valable pour 1982, cela donnerait un peu plus de 14'000 francisants pour la Russie de 2014. On ne peut évidemment pas être aussi précis, mais on peut parler d'un ordre de grandeur de 1 pour 10'000 et non 1 pour 5'000 comme je l'évoquais dans mon message précédent. Toutefois, cette estimation de 14'000 à 15'000 personnes reste basée sur un taux d'acquisition de 4% parmi les personnes qui ont étudié la langue, et ne tient compte que de la baisse des effectifs d'apprenants. Si le taux d'acquisition était aussi bas qu'en Allemagne, on tomberait à des proportions infinitésimales de l'ordre de 1 pour 100'000.

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