17 janvier, la Saint-Antoine

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Claude le Liseur
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17 janvier, la Saint-Antoine

Message par Claude le Liseur »

Bonne fête à Antoine notre modérateur!

Tropaire, t. 4 (traduit du grec par l'archimandrite Denis Guillaume)

Imitant par ta vie le zèle d'Elie * et du Baptiste suivant le droit chemin, *vénérable Père Antoine, tu peuplas le désert * et par tes prières affermis l'univers; * prie le Christ notre Dieu de sauver nos âmes.

Sylvie
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Message par Sylvie »

De nombreuses années à notre cher Antoine.

Mais qui est ce saint Antoine ? Je parierais que ce n'est pas saint Antoine de Padoue.

Amicalement

Madeleine

eliazar
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Message par eliazar »

Bien sûr que non : c'est saint Antoine le Grand, père du désert dont ce farceur de Flaubert s'est inspiré pour écrire sa fameuse "Tentation de Saint Antoine".

Vous devez absolument lire sa vie dans le Synaxaire de Janvier. C'est un immense saint.

Et grâce à Claude et à vous, je m'aperçois seulement maintenant que j'ai complètement oublié de souhaiter sa fête à "notre" Antoine !

Bonne fête, Antoine !
Et ne succombe pas à la tentation de nous envoyer paître !
En l'honneur de ton saint patron, accorde-moi la rémission de mon péché d'oubli !
< Demeurons dans la Joie. Prions sans cesse. Rendons grâce en tout... N'éteignons pas l'Esprit ! >

Irène
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Message par Irène »

Bien sûr, bonne fête Antoine !

eliazar
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Message par eliazar »

Bien sûr que non : c'est saint Antoine le Grand, père du désert dont ce farceur de Flaubert s'est inspiré pour écrire sa fameuse "Tentation de Saint Antoine". Vous devez absolument lire sa vie dans le Synaxaire de Janvier.
Elle se trouve dans le second volume du grand Synaxaire collationné en français par Macaire, moine du Monastère athonite de Simonos-Petras, aux éditions To Perivoli tis Panaghias, de Thessalonique. C'est un immense saint.

Voici les éléments de base de sa biographie, qui n'a pas été reprise dans le Synaxaire de notre Site, puisque saint Antoine le grand n'est pas un saint "de notre héritage" (francophone).

Le futur fondateur du monachisme des Pères du Désert naquit dans un petit village de Haute Egypte, vers 250 de notre ère. Ses parents étaient chrétiens. Il les perdit lorsqu'il avait 20 ans et il hérita du patrimoine familial, restant seul responsable de l'éducation de sa petite soeur, qu'il confia à une personne vertueuse, partageant ses terres à ses voisins, vendant ensuite ses meubles et en donnant l'argent aux pauvres avant de s'installer dans un lieu solitaire, non loin d'un ancien qui vivait dans le jeûne et la prière aux environs de son village. Il travaillait de ses mains, nourrissait les pauvres avec ses surplus, méditait les livres saints et tâchait de garder son coeur par la prière assidue.

Le démon le tenta de diverses manières : par le souvenir des biens auxquels il avait renoncé, par celui de sa soeur qu'il avait abandonnée en choisissant de vivre la vie parfaite - puis par la pensée des difficultés de la vie ascétique, de la faiblesse de son corps, du combat interminable qu'il aurait à soutenir toute sa vie durant...

Enfin, le tentateur utilisa son âge juvénile et présenta à son esprit des pensées obscènes, et voyant qu'Antoine résistait encore grâce à la prière continuelle, il prit même l'apparence d'une très belle femme qui l'invita une nuit au péché. Rien n'y fit, et au contraire Antoine augmentait encore ses austérités pour maintenir son corps dans l'obéissance : il passait la nuit entière en prière, ne mangeait qu'un peu de pain et de sel, de deux jours en deux jours et, s'appuyant sur les parolesdu Prophète Elie "Le Seigneur est vivant, et il faut que je paraisse aujourd'hui en Sa présence !" il considérait chaque nouveau jour comme étant le début de son ascèse.

Pour accentuer sa solitude, il alla se retirer dans un des anciens sépulcres jadis creusés par les Égyptiens païens. Satan vint l'y assaillir de nuit avec une troupe de démons qui le rouèrent de coups et le laissèrent pour mort. On le transporta dans l'église la plus proche, mais il exigea d'être reporté dans son sépulcre où il priait allongé, incapable de se tenir debout.
Cette fois les démons prirent l'apparence de bêtes sauvages et de reptiles qui entrèrent dans son sépulcre pour le menacer. Une apparition du Christ vint l'en délivrer. Il avait alors 35 ans et décida de s'enfoncer dans le désert, sur la rive orientale du Nil où il s'établit dans les ruines d'une ancienne forteresse. Il y vécut vingt ans après avoir chassé les reptiles qui en avaient fait leur domaine. De loin en loin, on venait lui jeter du pain par-dessus la muraille. Certains de ceux qui venaient le virent parfois apparaître éclatant de lumière, inchangé malgré les années.

Il accepta alors de former quelques disciples et fonda deux monastères, l'un à Pispir, à l'est du Nil, l'autre sur la rive gauche près d'Arsinoé.
C'est sous l'influence de l'enseignement d'Antoine que le désert devint à cette époque comme une véritable ville sainte, peuplé de quantité de moines qui renonçaient au monde pour devenir citoyens de la cité céleste dès leur vivant.

A cette époque (vers 311) Maximin recommença à persécuter les chrétiens en Egypte et fit couler à flots le sang dans la ville d'Alexandrie. Antoine y alla pour fortifier les persécutés, les visitant et les exhortant dans les prisons et dans les mines - dans l'espoir de devenir lui aussi martyr. Mais il ne fut pas arrêté et dût s'en retourner dans son désert où il continua son "martyre non sanglant", le martyre de la conscience.

Quoique vivant reclus, il ne pouvait empêcher de nombreux visiteurs d'affluer pour lui demander des guérisons, ou des paroles spirituelles. Il se joignit alors à une caravane pour gagner les rives de la Mer Rouge et gravit à pied le Mont Colzim (aujourd'hui Mont Saint-Antoine) où il s'installa à la suite d'une révélation. Il enseignait à ses disciples d'alterner la prière pure, la psalmodie et le travail manuel. Il fut vu par certains alors qu'il apparaissait élevé dans les airs et entouré d'anges. Toute l'Egypte le considérait déjà comme son père, et son médecin. On lui apportait les malades, des notables haut placés venaient le visiter pour lui demander conseil, l'empereur Constantin le Grand entretint lui-même une correspondance suivie avec l'humble saint Antoine.

La foi orthodoxe étant en péril (c'était le temps de l'arianisme quasi triomphant) il sortit de sa retraite et alla jusqu'à Alexandrie où les Ariens avaient répandu la rumeur qu'il était des leurs en secret. Il affirma clairement son soutien au saint patriarche Athanase et sa foi en la divinité du Fils et Verbe de Dieu, ainsi que son adhésion inaltérable à la doctrine du Concile de Nicée.

Quand il eut atteint l'âge de 105 ans, il rendit visite aux moines installés aux alentour de sa montagne pour leur annoncer sa mort prochaine et les exhorter à préserver avec soin la doctrine reçue des Pères, ainsi que la Tradition - puis il se retira dans le désert profond, servi par ses deux disciples Amathe et Macaire, dont nous allons célébrer la mémoire demain 19 janvier. Il leur recommanda de l'ensevelir dans un lieu inconnu, afin qu'on ne fit pas embaumer son corps comme la coutume païenne en subsistait. Il légua ses pauvres vêtements à saint Athanase et saint Sérapion de Thmuis (cf. 21 mars) ainsi qu'aux deux disciples qui l'assistaient, afin qu'ils fussent ainsi protégés invisiblement par lui dans leurs combats.

Puis le Père des Moines étendit ses membres en paix et attendit avec un visage comblé de joie le moment de remettre paisiblement son âme à Dieu. C'était le 17 janvier 356.
Dernière modification par eliazar le mer. 18 janv. 2006 23:17, modifié 2 fois.
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Antoine
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Message par Antoine »

Si Saint Antoine vivait à notre époque, ce n'est sans doute plus dans les tombeaux qu'il livrerait combat aux démons mais sur le forum...
Merci à tous.

Pour Sylvie:

Philocalie Tome 1 Editions DDB
Antoine le Grand: Exhortations sur le comportement des hommes et la conduite vertueuse.

Père Matta El-Maskine :
St Antoine ascète selon l’Evangile. Collection spiritualité orientale N° 57 Abbaye de Bellefontaine.

Toujours chez le même Editeur on trouve également Collection spiritualité orientale N° 19: Les lettres de St Antoine

St Athanase : Vie de St Antoine
On la trouve aussi sur le net
http://www.abbaye-saint-benoit.ch/saint ... ntoine.htm

Allez, on ouvre Matta El Maskine au hasard et on lit :
Et moi, je vous dis, mes frères : tous les marins se flattent quand la situation des vents est calme; mais quand survient un changement de vent, la science des marins expérimentés se fait connaître. Aussi devez-vous bien considérer le temps dans lequel nous sommes et ce qu'il est.( P95 lettre III de St Antoine)

Claude le Liseur
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Message par Claude le Liseur »

Il faut signaler que la grâce de Dieu a voulu que le monastère orthodoxe français le plus connu, fondé à la fin des années 1970 par l'archimandrite Placide (Deseille), se trouve doublement sous la protection de saint Antoine, le père des moines.

En effet, ce monastère Saint-Antoine-le-Grand se trouve à Saint-Laurent-en-Royans, dans le nord du département de la Drôme, près de la limite entre le domaine arpitan et le domaine vivaro-alpin, mais surtout non loin du village de Saint-Antoine-l'Abbaye, dans le sud du département voisin de l'Isère. Saint-Antoine-l'Abbaye s'appelait autrefois La Motte-aux-Bois et a changé de nom à la fin du XIe siècle; en effet, le village abrite depuis cette époque des reliques du père des moines volées à Constantinople vers 1070 par un pélerin qui les ramena en Dauphiné. Ces reliques furent à l'origine d'un flux important de pélerins et de la fondation d'une abbaye bénédictine, très vite passée aux Hospitaliers qui devinrent ici une congrégation de chanoines "antonins" surtout spécialisés dans la médecine, et en particulier le traitement de l'empoisonnement à l'ergot de seigle: "le feu de saint Antoine".
Le village mérite encore de nos jours un intérêt au moins touristique.

Le lecteur orthodoxe ne pourra que se réjouir qu'un monastère orthodoxe remarquable, qui joue un rôle spirituel considérable dans nos contrées, placé sous la protection de saint Antoine le Grand, se trouve si près d'un village qui fut longtemps le centre d'un pélerinage aux reliques du patriarche de la Thébaïde.

Anne Geneviève
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Message par Anne Geneviève »

Désolée de ne pas avoir pu me brancher le jour même pour vous souhaiter aussi bonne fête, mais le coeur y était.
"Viens, Lumière sans crépuscule, viens, Esprit Saint qui veut sauver tous..."

Anne Geneviève
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Message par Anne Geneviève »

Juste un mot à propos des reliques de saint Antoine. Claude, pour une fois, l’histoire de La Motte aux Bois telle que vous la racontez n’est pas entièrement juste ou, plus exactement, c’est celle de la brochure du syndicat d’initiative réinterprétée. Le problème, c’est que ce n’est pas un travail d’historien mais d’idéologues cathos.
L’ordre Antonin a survécu jusqu’au XVIIIe siècle. Il a joué en Europe un rôle considérable à la fois en médecine, en diplomatie où ils ont été les négociateurs de la plupart des grands traités internationaux, en histoire. Il n’existe pas de travaux récents d’historiens sur cet ordre, ce qui en soi est déjà une anomalie. Nous sommes encore dans un de ces cas de figure où Rome fait barrage et où la Sorbonne suit – toujours intéressant à scruter plus avant.
Aussi, je me permets de mettre sur ce fil des extraits d’un travail que je n’ai pas encore publié.

Nous apprendrons sans doute au lecteur que, si saint Antoine a passé toute sa longue vie d'ermite dans le désert d’Égypte, son corps ne repose pas dans un monastère copte ni même à Constantinople. Il se trouve en France depuis le début du moyen âge, dans un village dauphinois nommé actuellement Saint-Antoine en Viennois, niché dans les collines qui bordent l'Isère entre Grenoble et Romans. En 1080, un seigneur de la région, Gaston d'Anneyron, est guéri du mal des ardents en vénérant ces reliques. Il est souvent difficile d'identifier une maladie à partir du nom qu'on lui donnait à l'époque médiévale, mais nous savons par de nombreuses chroniques que le mal des ardents constituait un fléau épidémique aussi redouté que la peste et contre lequel il n'existait pas d'autre remède que de s'en remettre à la bienveillance des saints et d'attendre un miracle. Actuellement, les médecins pensent qu'il s'agissait de troubles dus à l'ergot de seigle, un champignon parasite, et qui prenaient deux formes redoutables : une gangrène sèche où les membres, paralysés, noircissaient et devaient être amputés ; et une forme épileptique avec hallucinations, qui pouvait entraîner la mort par convulsions .
Avec son fils Guérin et sept autres gentilshommes dauphinois — ils sont donc en tout neuf chevaliers — Gaston fonde l'ordre des Frères de l'Aumône de Saint-Antoine afin de se consacrer au service des malades en remerciement de sa propre guérison et avec l’aide ecclésiale de saint Barnard de Romans. Suivent de rocambolesques bagarres avec les Bénédictins pour obtenir la garde des reliques. Dès 1095, cependant, l'ordre est autorisé par le pape Urbain II au concile de Clermont. Ses constitutions définitives lui seront octroyées par Innocent III en 1202. Ces dates ne sont pas neutres. Urbain II autorise l'ordre, qui suivra la règle des chanoines dite « de saint Augustin », au moment même où il prêche la première croisade. Innocent III le réorganise en fonction de ses projets de domination universelle par la papauté. L'ordre Antonin, toutefois, ne sera jamais combattant et n'entretiendra pas de milice pour sa protection. Il restera purement hospitalier et se développera surtout en occident.
Notons tout d'abord la fondation par neuf chevaliers unis par des liens de parenté et fortement implantés dans le tissu local : c'est le mode que reprendront les Templiers en 1118. L'ironie de l'histoire veut même qu'à un saint Barnard, évêque de Romans, corresponde en Champagne et Bourgogne un saint Bernard, abbé de Clairvaux. Le costume antonin est noir, avec un manteau de même couleur frappé sur l'épaule d'un Tau bleu, et se complétera tardivement d'un bonnet à quatre cornes, celui des médecins et des gradés d'université. L'effet de miroir entre Antonins et Templiers est tel que Charpentier, dans son livre sur Les Jacques et le mystère de Compostelle, présente comme signe templier un splendide Tau antonin gravé dans la pierre ! Si les Frères de l'Aumône ne semblent pas avoir ouvert beaucoup d'hôpitaux en terre sainte, ils ont cependant joué un rôle dans la première croisade dont les troupes furent décimées par le mal des ardents. Ils fournissaient des vinages dans lesquels entraient 14 plantes, des « eaux » et des baumes, à base également de pharmacopée végétale.
La fin de l'ordre antonin prolonge l'effet de miroir avec les Templiers. Comme pour ces derniers, elle est due à l'intervention d'un roi de France, en l’occurrence Louis XVI. Pour une banale question d'impôts... En effet, les prêtres séculiers et même les organisations charitables qui n'avaient pas le statut d'ordre monastique régulier versaient des dividendes au fisc, alors que les moines en étaient exemptés. Le roi décide donc de reprendre un projet de Louis XV resté en suspens, et de séculariser les Antonins qui possédaient encore de nombreuses commanderies et des hôpitaux dans toute l'Europe. Une négociation s'engage. Ils obtiennent en fin de compte d'être seulement fusionnés avec l’ordre de Malte en 1777. L'opération de fusion était sans doute moins rentable qu'une simple sécularisation mais, de nombreux hôpitaux et lieux de culte faisant double emploi, Malte et les autres ordres bénéficiaires les revendirent. Ils se voyaient donc ainsi sécularisés de fait et leurs nouveaux propriétaires soumis à l'impôt. Alléchés, d'autres chefs d'état imitent le roi de France. La maison de Savoie fusionne d'office les Antonins avec l’ordre hospitalier Saint-Maurice et Saint-Lazare spécialisé dans le soin des lépreux. A Rome, le pape récupère lui-même les biens antonins et dissout l'ordre. S'il n'y a pas de procès dramatique, impossible au XVIIIe siècle, les Antonins comme les Templiers sont donc dissous par décret pontifical ; leurs membres, leurs archives, leurs biens dispersés dans d'autres ordres.

L’ordre, vue générale

Le touriste qui se rend à Saint-Antoine en Viennois reçoit le plus souvent un choc. Comme les Antonins n'ont pas reçu la consécration moderne d'une émission de télévision un soir de grande écoute, on n'a pas conscience de ce qu'ils représentaient dans le passé. Et voici que, dans un village qui compte moins de 5000 habitants, on découvre une église gothique aussi vaste que Chartres, aux chapelles fresquées d'une intense beauté, dont le trésor comporte un poignant Christ d'ivoire et des chapes liturgiques médiévales dont on ne trouve l'équivalent que dans les églises d'Espagne. On apprend ensuite que les statues du porche, du moins ce qu'il en reste après les destructions des guerres de religion, sont dues au ciseau d'Antoine Le Moiturier, sculpteur du célèbre Moïse et du tombeau des ducs de Bourgogne à la chartreuse de Champmol près de Dijon. On s'aperçoit que l'ensemble de bâtiments qui bordent au sud de l'abbatiale une sorte d'agréable mail ombragé de platanes ne sont autres que l'ancien hôpital, aussi vaste que ses homologues modernes ; que le maître-autel fut donné par l'empereur Maximilien Ier ; que les papes Clément VII et Martin V ont honoré l'abbaye de leur visite ; qu'ils furent imités ou précédés par trois empereurs, quatre rois de France, Jacques II de Chypre-Jérusalem, le roi René, les ducs de Savoie, de Bourgogne, de Milan et bien d'autres...
La science médicale et pharmacologique des Antonins ne leur vaut que des louanges, y compris celles d'actuels historiens de la médecine qui reconnaissent en eux les véritables inventeurs de la chirurgie. Ils ont développé dès le moyen âge des techniques d'amputation dans des conditions d'asepsie telle que la cicatrisation pouvait s'ensuivre de manière saine. Ils furent aussi mathématiciens, astronomes, architectes. Les compagnons qui relevaient de leur protection ont bâti l'université de Coïmbra au Portugal, la primatiale Saint-Maurice de Vienne (Isère) et de nombreuses églises et cathédrales partout en Europe. En fait, bien souvent, les journalistes et les vulgarisateurs prennent pour templières des constructions antonines. A Saint-Antoine même, une méridienne ou cadran solaire complexe tracée sur les marches et contremarches de l'escalier qui mène aux combles donne l'heure simultanément sur une dizaine de méridiens d'Europe et d'Asie. Dans une salle abandonnée au dessus de la nef, on pouvait voir également un cadran lunaire ; nous employons le passé car, soucieux de la protection de la méridienne, les Monuments Historiques ont interdit l'accès à l'escalier sauf aux chercheurs munis de chaussons spéciaux.
Au cours des siècles, l'ordre a donné des juristes et canonistes réputés. Citons par exemple Claude Boudet, Jean Borel, Antoine Tolosain... Il a engendré des grammairiens, des historiens comme Aymar Falco, des poètes, des prédicateurs. On sait par les documents d'archives que les Antonins s'intéressaient au symbolisme et à l'hermétisme. Ils furent aussi des alchimistes et ce n'est pas par hasard que Nicolas Flamel date du 17 janvier son accomplissement du Grand Œuvre. Cette date signe une filiation. Toute la tradition hermétique souligne que l'œuvre ne peut se réaliser qu'au printemps lors d'une pleine lune ; ainsi qu'à l'automne dans les pays du sud, mais jamais en hiver . Les contemporains de Flamel le savaient et comprenaient qu'il s'agissait d'une date « à enquerre ». De plus, sur le plan politique, ils interviennent très souvent comme médiateurs dans de grands conflits européens.
Cet ordre hospitalier, fondé en 1080 à Saint-Antoine en Viennois autour des reliques du saint ermite égyptien, possédait dans toute l'Europe commanderies, hospices et dispensaires ; il était même au moyen-âge chargé de la voirie dans la plupart des villes. Les porcs appartenant à l'ordre débarrassaient les rues des ordures ménagères et c'étaient les seuls animaux autorisés à divaguer à l'intérieur des cités. Ce détail trivial explique l'iconographie qui associe au saint ermite un cochon rose inconnu dans sa biographie. L'abbaye de Saint-Antoine en Viennois recevait autant de pèlerins que Compostelle, les reliques tout comme leurs desservants ayant la réputation de guérir le mal des ardents. Il s'agissait d'ailleurs d'une étape du chemin de Compostelle pour les pèlerins venus d'Allemagne et de Suisse. Mais les liens de l'ordre avec le pèlerinage d'occident ne s'arrêtent pas là. On sait qu'ils possédaient de nombreux établissements en Languedoc, en particulier des commanderies à Albi, Lautrec dans le Tarn, Alais, Bagnols sur Cèze, Nîmes, Castelnaudary, Narbonne, puis Béziers. Au XIVe siècle suivront des fondations à Carcassonne, Limoux, Millau, Montauban, Montlauzun dans le Lot, Ficalba en Lot et Garonne, et Montpellier. Plus encore que les Templiers, d'abord guerriers, les médecins antonins auront donc à panser les blessures laissées par la croisade contre les Albigeois.

Une parenthèse sémantique

Malgré leur importance considérable, personne n'en parle à notre époque en dehors de quelques allusions dispersées et rapides, ni les historiens universitaires, ni les vulgarisateurs, ni les plumitifs de l'ésotérisme. Encore moins les manuels scolaires. Nous disposons pourtant de nombreuses sources et documents historiques sur les Antonins, en particulier les recherches effectuées par l'érudit Aymar Falco, membre de l'ordre, et publiées en 1534 à Lyon chez Payen Théobald sous le titre Antoniae historiae compendium. Outre cette source centrale, il existe des cartulaires, des livres liturgiques, des archives. Seul en son temps Maurice Guingand osa transgresser ce qu'il faut bien reconnaître comme une « parenthèse sémantique ». Nous empruntons cette expression à l'ethnologue Bertrand Meheust. Il y a parenthèse sémantique lorsque, sans se concerter ni justifier leur désintérêt, une majorité de chercheurs se détourne d'un thème ou d'un domaine de recherches. Tout se passe comme si ce thème avait acquis une transparence telle qu'elle confine à l'invisibilité et ne faisait plus sens. Parenthèse sémantique ne signifie pas complot organisé ; les choses ne sont pas si conscientes. Aucune camarilla ne pourrait imposer à tous les chercheurs de brider leur naturelle curiosité ; un interdit suscite l'envie de transgresser. Tandis que, lors d'une telle mise entre parenthèses, le mécanisme collectif est analogue à l'oubli en psychologie : on n'y pense pas, on n'y accorde pas d'importance, on considère la chose comme secondaire. En ce qui concerne les Antonins, l'ouverture de la parenthèse se fait graduellement entre les deux guerres. Au XIXe siècle, on trouve une bibliographie assez fournie à leur sujet et de nombreuses références dans les articles et communications. Puis Luc Maillet-Guy publie une série d'articles dans la Revue Mabillon entre 1926 et 1928. Ensuite, c'est le silence à peu près total, comme si tout avait été dit . Mais qui lit encore les historiens du XIXe siècle ? Devant ce désintérêt général, il nous faut donc reprendre le dossier à la racine.

Les Frères de l'Aumône

Lorsque Gaston d'Anneyron, seigneur dauphinois guéri du mal des ardents, décide en 1080 de consacrer sa vie au service des malades, le village se nomme encore La-Motte-aux-Bois. L'ancienne église paroissiale consacrée sous le vocable de saint Didier va bientôt changer de patronage. Les Bénédictins de Montmajour qui, en 1083, à la demande du seigneur local, acceptent d'installer un prieuré pour gérer le pèlerinage, mettent l'accent sur saint Antoine. L'initiative de Gaston ne les inquiète pas trop, même si les Frères de l'Aumône Saint Antoine (familièrement surnommés Antonins) les ont précédés sur le terrain. Et de toute part, l'on construit. Les Bénédictins remplacent l'église primitive, qui comportait plus de bois et de pisé que de pierre, par une nef romane de belle venue. Les Antonins bâtissent leur premier hôpital. Canoniquement, le nouveau pèlerinage dépend de l'archevêque de Vienne (Isère) et l'on trouve des hymnes liturgiques qui font honneur à cette cité d'abriter d'aussi précieuses reliques. C'est comme si, de nos jours, on complimentait une préfecture pour une réalisation effectuée à l'autre bout du département. En 1095, l'hôpital est opérationnel. Les Frères de l'Aumône n'ont toujours pas reçu l'approbation pontificale de leur règle. Ce délai entre la fondation et la reconnaissance officielle est normal ; l'Eglise romaine ne bénit que ceux qui ont fait la preuve de la solidité de leur vocation. Mais durant cette période probatoire, un ordre ne peut recevoir de dons à l'extérieur et son recrutement reste limité. Dès que l'hôpital fonctionne, cependant, le pape Urbain II (Odon de Lagery, un champenois) profite de la réunion du concile de Clermont le 18 novembre 1095 pour faire approuver leur règle. Dans l'enthousiasme de la proclamation de la première croisade, cette reconnaissance passe au second plan. Sauf pour les chefs militaires de l'expédition ! En 15 ans, tout en bâtissant leur hôpital, les Antonins se sont taillé une réputation de médecins hors pair. On s'adresse donc à eux pour ravitailler l'armée croisée en vinages et en baumes pour le soin des blessés. Peut-être même quelques frères ont-ils accompagné les tonnelets de médecine. L'histoire n'a pas retenu leurs noms.
Saint-Antoine se situe à la lisière de l'ancienne forêt de Chambarand et presque au pied du Vercors. Il existe dans le sous-sol une poche de naphte presque affleurante au pied de la colline. Ils ont sous la main les herbes et les minéraux nécessaires à l'élaboration des remèdes. La pharmacopée végétale fait partie des traditions locales : nombre de plantes utilisées par les Antonins se retrouvent dans la composition de la Chartreuse. Les deux ordres sont d'ailleurs contemporains, Bruno ayant fondé son ordre érémitique en 1085, soutenu par l'évêque de Grenoble, Hugues, qui avait vu en rêve les sept premiers ermites sous forme de sept étoiles, dit la légende, juste avant qu'ils ne viennent lui demander sa bénédiction.
Sur le plan canonique, les Antonins sont des chanoines réguliers, ce qui signifie qu'ils suivent la règle dite « de saint Augustin » et non celle de saint Benoît. Moins contraignante, moins complète, la règle augustinienne permet toutes les adaptations aux vocations particulières. Elle servira de base à la plupart des ordres hospitaliers ou combattants. Il suffit de la compléter par un règlement intérieur ou quelques articles spécifiques. Mais dès 1095, la structure approuvée est celle d'un ordre destiné à s'étendre et non celle d'un chapitre local de chanoines. A sa tête est élu un grand-maître qui aura juridiction sur l'ensemble des futures fondations. Comme l'abbé de Cluny, il ne relève que de Rome et non de l'archevêque de Vienne. Encore le pape n'aura-t-il droit de regard que sur la doctrine de l'ordre et sa liturgie propre. Dès son approbation par Urbain II, l'ordre reçoit ses premières donations extérieures, en Espagne, au Portugal et en Italie. L'expansion, cependant, ne commence vraiment qu'avec le grand-maître Étienne, successeur de Gaston. Elle se poursuit durant tout le XIIe siècle à la fois vers le sud (Gap, Turinois, Portugal, royaume de Castille-Léon) et vers le nord (Savoie, royaume de Bourgogne, Flandres, Allemagne) .
C'est en 1098 que le comte d'Albon et de Viennois Guigues VIII, vassal du roi de Bourgogne, prend le nom de dauphin. Depuis 1032, le titre de Bourgogne est passé à l'empereur Henri III, neveu et héritier du roi Rodolphe III. Les comtés qui relevaient du royaume acquièrent de ce fait une plus grande autonomie, tout en restant terres d'empire. Guigues protège et favorise les Antonins autant qu'il s'appuie sur eux : un ordre hospitalier puissant, qui recrute dans la noblesse locale et rayonne dans tout l'empire et au delà, attirera forcément dans sa petite principauté richesse et prestige. Les Guigues de l'Albon vont donc faire jouer tout leur réseau de parentèle et d'amitiés pour qu'il lui soit fait bon accueil. Cela explique l'expansion vers la Provence, l'Italie, les Allemagnes. Les donations espagnoles et portugaises sont plus difficiles à comprendre. Depuis la dislocation de l'empire carolingien, les royaumes chrétiens de la péninsule ibérique ont tendance à se replier sur eux-mêmes, sauf Barcelone. Certes, depuis 1094, le roi de Portugal est Henri de Bourgogne, mais il appartient à « l'autre Bourgogne », le duché capétien, et n'a aucun lien de famille avec l'empereur.

La querelle avec les Bénédictins

En 1202, le pape Innocent III revoit le statut des Antonins et accorde à l'ordre ses constitutions définitives. Ils possèdent déjà des commanderies et des hôpitaux dans toute l'Europe. Il leur reste cependant, à Saint-Antoine même, une épine dans le pied. Les Bénédictins de Montmajour sont encore les desservants du pèlerinage. Plus les malades affluent et plus ils en profitent pour remplir leur escarcelle. Ce ne serait pas trop grave s'ils n'affectaient de traiter les Antonins en subordonnés, se réservant le droit d'autoriser les pèlerins à vénérer les reliques ou d'emporter la châsse hors de Saint-Antoine pour des tournées de prêches et de quêtes, etc. Les Antonins demandent à Rome que leur soit confiés la garde des reliques et le service du pèlerinage. Ils ont bâti sur leurs autres domaines les premiers sanctuaires gothiques. L'église romane construite par les Bénédictins devient insuffisante pour l'accueil des pèlerins. Ils aimeraient la renouveler, l'agrandir, construire un hôpital aux dimensions exigées par leur succès. En 1204, l'archevêque de Vienne Humbert, en tant que primat des Gaules, donne aux Antonins l'autorisation de quêter dans et hors de son diocèse. Les Bénédictins qui ne possédaient ce droit que dans les limites du Dauphiné se sentent floués et le crient très fort.
La querelle s'envenime au cours du XIIIe siècle. En 1273, le grand maître Aymon de Montagny obtient gain de cause. Le prieuré de Saint-Antoine passe sous sa juridiction. La situation est canoniquement ambiguë. L'abbé de Montmajour l'interprète comme une double fonction : en tant que grand-maître des Antonins, Aymon est indépendant ; mais en tant que prieur de Saint-Antoine, il serait soumis à son autorité. Il le révoque tranquillement et le remplace par Graton de Châteauneuf. Immédiatement, c'est l'émeute à saint-Antoine. Du moins selon les archives bénédictines...
Dans les faits, les choses sont plus complexes. L'ordre antonin a racheté à Aynard de Châteauneuf, le frère de Graton, la seigneurie de La-Motte-aux-Bois. Le prieuré n'avait pas été donné aux Bénédictins par les ancêtres des Châteauneuf, seule la desserte de l'église leur avait été confiée. Les seigneurs, dont Aymon de Montagny en tant que grand-maître des Antonins, seraient donc en droit de la leur retirer et de la donner à quelqu'un d'autre — par exemple à eux-mêmes. Devant le refus bénédictin d'obtempérer, en 1290 l'antonin Pierre de Parnans, accompagné de quelques hommes d'armes, se présente de nuit au prieuré et en chasse les occupants manu militari. Un accord provisoire intervient au début de l'année suivante et permet l'installation de Graton. Tout rebondit en 1292 lorsque les Bénédictins eux-mêmes se révoltent contre l'abbé de Montmajour, Étienne de Montarène, parce qu'il interdit à ses moines de sortir la nuit et de fréquenter les auberges... Sans commentaire.
L'affaire est portée en cour de Rome. Le pape Nicolas IV nomme des commissaires, dont Benoit Cajetano, le futur Boniface VIII. L'instruction du procès est confiée à Rostan II, archevêque d'Arles, et Durant, évêque de Marseille. En 1297, les Bénédictins quittent définitivement Saint-Antoine, mais après avoir exigé une compensation financière ruineuse, une pension annuelle de 1300 livres à verser à l'abbé de Montmajour et à prendre uniquement sur les provinces d'Embrun, Aix, Arles et Narbonne. Cette clause absurde permettra aux Bénédictins de multiples contestations qui ne cesseront qu'au XVIe siècle. Ils n'hésiteront pas non plus à faire courir le bruit que les reliques ne sont plus en Viennois mais dans l'église Saint-Julien d'Arles, en jouant sur une similitude de nom : il y a bien le corps d'un saint Antoine en Arles, mais c'est un moine de Lérins et non Antoine le Grand, père des moines d’Égypte, qui n'a jamais quitté sa châsse dauphinoise .

Les siècles glorieux

Même au plus fort de la querelle avec Montmajour, l'ordre antonin poursuivait son expansion. Dès qu'il est débarrassé de ce boulet, il apparaît comme le premier ordre hospitalier d'Europe. Les Antonins bâtissent alors l'église actuelle et pas moins de neuf hôpitaux sur le site, sans compter une maison pour les anciens malades guéris mais restés infirmes. Les foules se pressent partout où ils installent commanderies ou bailliages, et Saint-Antoine même reçoit les visiteurs les plus illustres. Dès 1297, le pape Boniface VIII érige la maison mère en abbaye chef d'ordre. Le grand-maître reçoit le titre d'Abbé Général réservé jusqu'ici aux abbés de Cluny et de Citeaux. Dans le jargon ecclésiastique du temps, c'est une promotion insigne. Même les Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem n'en ont pas bénéficié.
En 1311-1312, les Antonins participent au Concile de Vienne qui entérine la suppression de l'ordre des Templiers. Ils y sont présents comme tous les grands ordres et les évêques et nous ignorons quelle fut leur position sur le fond. Qu'ils aient été convoqués donne simplement la mesure de leur importance. Trente ans plus tard, en 1346, ils fondent un hôpital à Venise. En 1349, ils sont chargés de négocier la cession du Dauphiné à la France à condition que l'héritier du trône prenne le titre de Dauphin. Cette exigence comme son acceptation est unique dans l'histoire des acquisitions territoriales des capétiens. Entre 1374 et 1382, Robert Ier de Bar leur donne tous les hôpitaux de son duché. En 1430, le roi Jacques Ier leur ouvre l’Écosse, avec un premier établissement à Leigh près d'Edimburg. En 1458, le roi René vient en pèlerinage à Saint-Antoine avec sa femme et toute sa cour.
Depuis la cession du Dauphiné, la maison mère se trouve en territoire français. Mais tout se passe comme si les Antonins jouissaient d'un statut supranational qui leur permet de recevoir les rois en égaux. Charles V, puis Charles VI viennent en pèlerins. Charles VII les exempte de redevances en France. Louis XI à son tour cherche leur soutien et se rend à Saint-Antoine pour son couronnement de dauphin. Charles VIII traite l'abbé d'« ami et féal conseiller » — mais lorsqu'il le consulte, il lui envoie des ambassadeurs (l'évêque de Lombez et le grand prieur d'Auvergne) et non des messagers. Le roi René leur confie le soin de négocier le traité pour clore le conflit qui l'oppose à la maison de Wittenberg.
Aux pires heures du Grand Schisme d'occident, le pape romain Martin V vient chercher à Saint-Antoine la confirmation de sa légitimité contre le pape d'Avignon. L'empereur Charles IV de Luxembourg-Bohême, élu en 1346 après la déposition du bavarois Louis IV, fera la même démarche. Il sera suivi après 1410 par son frère Sigismond lorsque le trône impérial revient de nouveau à un Luxembourg. Au XVIe siècle, la prééminence des Antonins, dans le domaine médical comme en diplomatie, ne se dément pas. François Ier, à son tour, se fait pèlerin ; tout comme l'empereur Maximilien Ier de Habsbourg qui offre le maître autel de marbre .
Avant comme après la Grande Peste, les Antonins jouent un rôle essentiel dans la politique européenne. Ce sont eux qui servent de médiateurs lors du traité de Cateau-Cambrésis en 1559 entre Henri II de France et Philippe II d'Espagne, traité qui met fin non seulement aux guerres d'Italie mais au conflit entre la France et l'empire des Habsbourg. La guerre durait depuis soixante ans. Elle avait entraîné dans son tourbillon les principales puissances d'Europe. Depuis le Serment de Strasbourg de 843 scellant « l'alliance éternelle de Louis et Charles contre Lothaire », la géopolitique européenne s'articulait autour de la rivalité d'une puissance continentale, le Saint Empire Romain-Germanique, et d'une puissance maritime, le royaume capétien ; en d'autres termes, on ne pouvait sortir de la balance du pouvoir entre Francia orientalis et Francia occidentalis. L'éclatement féodal avait un temps masqué la rivalité des deux puissances. Elle revint en force lorsque les royaumes retrouvèrent une assise territoriale comparable à celle des derniers carolingiens. D'où les guerres d'Italie (la péninsule représentant la part des héritiers de Lothaire) et leur caractère d'autant plus dramatique que le roi d'Espagne était devenu l'empereur Charles Quint, que la Francia orientalis menaçait d'encercler la Francia occidentalis. Le traité de Cateau-Cambrésis représentait une sorte de Yalta, de partage du monde : l'Espagne gardait l'Italie, mais en échange la France recevait les « Trois Évêchés », Metz, Toul et Verdun, clef stratégique de la région rhénane, verrou contre toute tentative d'invasion mais aussi point d'appui d'une expansion vers le fleuve autrefois frontalier.
On mesure l'importance de l'équilibre européen défini à Cateau-Cambrésis lors des guerres de religion. Même s'il soutenait les Guise et la Ligue, Philippe II ne chercha jamais à envahir la France de manière directe. Enfin, et le fait est encore moins connu, les Antonins menèrent les tractations qui aboutiront à l'abjuration d'Henri IV et légitimeront son accession au trône de France. C'est la même politique. Ils sont convoqués comme pacificateurs et garants de l'équilibre géopolitique : un capétien accède au trône de France contre les prétentions des Habsbourg, en particulier de Philippe II qui le réclamait pour sa fille Claire. Cet équilibre dure jusqu'aux guerres de Louis XIV, à ses avancées dans l'empire puis à la désignation de son petit-fils Philippe pour le trône d'Espagne. Mais à ce moment, un nouveau traité fixera les obligations et les compensations à cet accroissement de pouvoir, dans l'esprit de Cateau-Cambrésis. La recherche d'équilibre l'emportera encore sur les appétits conquérants. On voit combien, par leur rôle de négociateur discrets, les Antonins ont modelé l'Europe. Les déprédations du baron des Adrets, protestant acharné, à Saint-Antoine même et les attaques locales des Réformés contre des commanderies n'affaiblissent pas l'ordre au point de l'empêcher de jouer son rôle. Les papes favorisent sa prééminence jusqu'au XVIIIe siècle.

La fin de l'ordre

Dès le XVIIe siècle, les Antonins se trouvent en concurrence avec les Jésuites, porteurs d'un projet de domination papale absolue qui ne rencontra que partiellement l'aval des papes eux-mêmes. En France, ils durent aussi composer avec la Compagnie du Saint-Sacrement dont les sympathies jansénistes et gallicanes sont évidentes. Le règne de Louis XIV, plus encore que celui de Louis XIII, aboutissait à la rupture de l'équilibre subtil réalisé à Cateau-Cambrésis puis lors du sacre d'Henri IV. Ils rencontrent également des difficultés à se maintenir dans les états protestants de l'empire. Cependant, leur perte d'influence n'est sensible qu'au XVIIIe siècle. Encore Louis XV hésite-t-il à les séculariser. Ce n'est qu'en 1777 que Louis XVI ose passer à l'acte, sur le conseil de son ministre Loménie de Brienne , et il sera contraint d'accepter la fusion de leur province française avec l'ordre de Malte. Ainsi, 220 Antonins rejoignent l'ordre à la croix noire. Le duc de Savoie-Piémont emboîte le pas et fusionne les commanderies locales avec l'ordre hospitalier de Saint-Lazare. Lorsque le pape entérine ces fusions et dissout l'ordre des Antonins, il s'est encore passé plusieurs années.
L'abbaye de Saint-Antoine revient à Malte. En 1787, ils y installent la branche féminine de l'ordre. Les moniales soignantes n'en partiront qu'en 1792, chassées par la tourmente révolutionnaire. Mais recevant les Antonins dans son sein et récupérant de nombreuses archives, Malte serait l'héritier spirituel de l'esprit antonin. Jusqu'où cette fusion a-t-elle transformé les chevaliers de l'Hôpital de Saint-Jean de Jérusalem déjà devenus puissance souveraine à Rhodes puis à Malte ? S'il est impossible de l'évaluer en profondeur, notons qu'après cette fusion le retour à la vocation hospitalière l'emporte sur les aspects militaires et se maintiendra même lors de la sécularisation tardive de l'ordre.

La légende de fondation

Nous avons jusqu'ici scruté l'histoire de l'ordre des Antonins. Mais comment les reliques du « père des moines » ont-elles gagné le Viennois ? Selon Aymar Falco, un certain Guillaume le Cornu, sur son lit de mort, fait jurer à son fils Jocelyn d'aller chercher à Constantinople les reliques de saint Antoine. Le jeune homme promet, puis oublie. Blessé à la bataille de Chalon, il parvient à se glisser dans une cabane, échappant ainsi à ses ennemis. Là, saint Antoine lui apparaît, lui rappelle qu'il n'a pas tenu son serment, le guérit en lui signalant qu'il n'aura pas de nouveau la même chance. Remis de ses blessures, Jocelyn se rend à Constantinople. Le basileus lui confie un travail de mercenaire, en récompense duquel il obtient les reliques qu'il ramène en Dauphiné et dépose dans son château de la Motte-aux-Bois. Après sa mort, son « beau-frère » Guigues-Didier les conserve et les porte même sur lui lorsqu'il guerroie. Vivement tancé par l'évêque de Romans Barnard qui sera canonisé, il se décide à les déposer dans l'église paroissiale et demande aux bénédictins de Montmajour d'envoyer des desservants.
Il est frappant de voir que les rédacteurs des brochures du syndicat d'initiative de Saint-Antoine, qui sont, à notre époque, pratiquement les seuls à s'intéresser à la question, n'ont pas fait le travail de critique historique qui s'impose pour retrouver trace de Guigues-Didier et de Jocelyn. Le premier nous est présenté comme seigneur de Châteauneuf de l'Albenc, beau-frère et héritier du second. Ce qui signifie que l'on reprend les assertions d'Aymar Falco sans les confronter à d'autres sources, omission impardonnable dans un travail d'historien, et qu'on en élague ce qui semble a priori incohérent, autre faute de méthodologie. On oublie qu'Aymar Falco écrit parfois Albonensis, ce qui désigne plutôt les seigneurs de l'Albon et que les Guigues de l'Albon ne sont autres que la première dynastie des Dauphins du Viennois. On oublie aussi que Jocelyn est désigné dans le manuscrit d'Aymar Falco par un titre plus prestigieux que seigneur de l'Albon ou de l'Albenc, celui de comte de Roussillon. D'autre part, se basant sur le lien de parenté allégué entre nos deux personnages, on suppose que Jocelyn se mit au service du basileus Romain IV Diogène (règne : 1068-1071). Certes, en 1070, les Turcs prennent Colosses en Phrygie et affrontent les troupes impériales. Mais en 1071, Romain est vaincu, fait prisonnier, et obligé de signer un traité qui rend l'empire byzantin tributaire des Turcs. Devant ce résultat, il est aussitôt détrôné et remplacé par Jean Duras, lequel successeur lui fait crever les yeux pour empêcher toute velléité de retour au pouvoir. Romain meurt de sa blessure. On voit mal dans ces conditions comment il aurait pu récompenser notre mercenaire dauphinois.
En fait, les recherches menées dans les cartulaires régionaux par les historiens du XIXe siècle, puis par l'érudit bouquiniste de Saint-Antoine dans les années 1960-70 , ne permettent pas de trouver trace d'un Jocelyn, Jaucelin ou même Geilin, comme on le voit parfois écrit. Et encore moins de son père Guillaume le Cornu. D'autre part, le saint évêque censé admonester tant Jocelyn que son beau-frère est nommé par Aymar Falco Barnard de Romans. Si un Barnard fut bien nommé évêque de cette ville, ce fut en... 862 ! Nos « historiens » chargés de l'instruction des touristes, pour ne pas remettre en question leurs certitudes, « corrigent » cet évident anachronisme. Le saint évêque devient... le pape Urbain II ! Qui ne fut élu qu'en 1088... On ne peut pas tout faire tenir avec du scotch et de la ficelle.
Tout s'éclaire à condition d'élargir les recherches en remontant au delà des troubles qui précèdent la première croisade. Guillaume « le cornu » ne peut être que saint Guilhem, duc d'Aquitaine et doublement cousin de Charlemagne. Il était surnommé le cortz nez dans les chansons de gestes, et ce surnom semble ancien. Tout le monde n'a pas l'appendice de Cléopâtre ! Du cortz nez au cornu, surtout en langue d'oc, il n'y a qu'un jeu de mots. Nous avons la preuve qu'il était usité au moyen âge car, dans toutes les églises où un autel fut placé sous le vocable de saint Guilhem, figure en bonne place un « cornu », une tête de taureau sculptée ou gravée. Charlemagne avait nommé duc son cousin Wilhelm — qui deviendra Guilhem en Occitanie — lorsqu'il avait couronné roi d'Aquitaine son second fils Louis (le futur Louis le Pieux). Le jeune garçon n'avait que 3 ans. Guilhem lui servit de conseiller, de tuteur et de régent tandis que Charles guerroyait contre les Saxons ou les Lombards. En tant que duc, il prit la tête d'une des trois armées que Charles déploya en 796-803 pour la reconquête de la Catalogne et de l'Aragon sur l’Émirat de Cordoue. Vers la fin de sa vie, il se retira dans l'abbaye qu'il avait fondée à Gellone (aujourd'hui Saint-Guilhem le Désert, Hérault). C'est là qu'il mourut vers 813 en odeur de sainteté. La légende ensuite s'empara de lui pour en faire le Guillaume d'Orange au cortz nez des chansons de geste.
De ses trois mariages successifs, Guilhem eut une nombreuse descendance. Dès 804, par un testament aujourd'hui perdu, mais qu'avait encore pu consulter dom Vaissette, il avait investi ses deux fils aînés de responsabilités importantes. L'aîné, Bera, devint comte de Razès, Conflent et Barcelone ; le second, Gaucelm, comte de Roussillon. En 807, Gaucelm apparaît dans un acte du cartulaire de Gellone comme comte et missus de Louis le Pieux. Dix ans plus tard, Bera est investi de la marche de Gothie que le nouvel empereur vient de créer. Ce n'est autre que le comté de Barcelone, mais le statut de marche donne à son dirigeant une plus grande autonomie, en particulier militaire. En 820, accusé de trahison par le comte Sanila, Bera est démis de sa charge et exilé à Rouen. Le bruit court que Gaucelm serait l'instigateur de cette accusation. La disgrâce, en tout cas, n'atteint pas le reste de la famille puisqu'en 826 c'est le troisième des fils de saint Guilhem, Bernard, qui reçoit la marche de Gothie. Gaucelm, pour sa part, reste comte du Roussillon et d'Emporias . Nous avons donc bien un comte de Roussillon fils de « Guillaume le Cornu », mais à l'époque carolingienne. Notons que Gaucelm s'écrit en latin Gotcelmus ou Gaucelmus. On peut concevoir qu'une erreur de copiste transforme Gaucelmus en Gaucelinus, il suffit d'un point mal placé ou d'un jambage mal formé, après quoi la version Jocelinus devient possible. On sait qu'il existe une équivalence linguistique entre le W et le G. L'évolution du nom adoucirait le G en J à partir d'un W prononcé comme V. Les règles phonologiques sont respectées alors que l'on ne voit pas très bien comment introduire un Geilin (prononcer guéïlinn) dans cette transformation. Geilin ne saurait aboutir qu'à Guérin par équivalence du l et du r d'avant ou r doux. Mais c'est alors le nom du fils de Gaston d'Anneyron. On évacue Jocelinus Albencensis ou Albonensis au profit d'un des fondateurs de l'ordre. Ce Gaucelm disparaît des documents lors des troubles qui opposent entre eux les fils de Louis le Pieux.
En 817, Louis le Pieux avait réglé sa succession devant l'assemblée des feudataires et des évêques. Son fils aîné Lothaire prendrait le titre d'empereur. Les cadets sont confirmés dans leurs royaumes, Pépin en Aquitaine et Louis en Bavière. Mais, veuf en 818, Louis le Pieux épouse en secondes noces, l'année suivante, Judith de Bavière. Le 13 juin 823, un quatrième fils naît, qui sera nommé Charles, ce qui remet tout en question. A l'assemblée de Worms en 829, Louis le Pieux annonce qu'il donnera à son dernier fils l'Alémanie, la Rhétie, l'Alsace et une partie de la Bourgogne. Dès 830, Lothaire et ses frères se révoltent. Ils accusent de toutes les bassesses tant Judith que Bernard de Gothie devenu chambrier de l'empereur, une des plus hautes charges de la cour. Les rebelles remportent la victoire, enferment Judith au monastère Sainte-Croix de Poitiers, et s'en prennent à la famille de Bernard. Le dernier des enfants de Guilhem, Herbert, est aveuglé et exilé en Italie ; son cousin Eudes, comte d'Orléans, également déporté. Mais très vite Louis le Pieux reprend les rênes. En 831, à l'assemblée d'Aix, Judith est rétablie dans ses honneurs. Louis le Pieux procède à un nouveau partage. Lothaire le rebelle n'aura plus que l'Italie. Pépin recevra l'Aquitaine augmentée d'une bonne part de la Neustrie ; Louis, outre la Bavière, aura l'Austrasie, la Thuringe, la Saxe, la Frise, la Flandre, le Brabant et le Hainaut. Charles voit sa part augmenter de la Moselle, de Reims, de Laon, de l'ancien royaume burgonde jusqu'à la Méditerranée et... de la Gothie (Septimanie plus Marche catalane) !
Lothaire ne peut supporter son exil. Ni Pépin ni Louis ne se satisfont de ce nouveau partage qui pourtant les avantage. En 832, la révolte repart d'Aquitaine. Louis le Pieux retire alors le royaume à Pépin et le donne à Charles. Dès 833, les trois aînés se rassemblent en Alsace. Lothaire reprend la tête du mouvement. Louis le Pieux de nouveau vaincu par son fils, Lothaire s'arroge de ce jour le pouvoir impérial plénier. Mais en 834, ses frères se retournent contre lui et délivrent leur père. Lothaire mène avec ses partisans un combat d'arrière-garde. Entre autres, il s'empare de Chalon et — toujours en courroux contre les guilhemides — fait noyer en Saône une des sœurs de Gaucelm et de Bernard, la moniale Gerberge. Serait-ce la bataille de Chalon durant laquelle Jocelinus, blessé, a la vision de saint Antoine ? L'histoire, il faut l'avouer, n'en connaît pas d'autre et Gaucelm disparaît alors des cartulaires. Ce qui ne signifie pas qu'il soit mort, mais qu'il se fait discret .
Dans ce IXe siècle, Byzance est également en guerre sporadique, non pas contre les Turcs mais avec les Bulgares. Il n'y aurait donc rien d'inconcevable à ce que Gaucelm aille mettre son épée, et sans doute un détachement de soldats fidèles, au service du basileus. A partir de 813, début des querelles carolingiennes, ce sont à Byzance les dernières flambées de la « querelle des icônes » qui s'achève en 843, l'année même du traité de Verdun. Les documents antonins laissent planer des incertitudes de dates. Si la « bataille de Chalon » est bien celle de 834, Gaucelm parviendrait à Byzance sous le règne de Théophile, iconoclaste modéré. Le transfert des reliques s'explique. Théophile était indifférent au culte des saints en tant qu'empereur, personnellement plutôt hostile. On comprendrait qu'il laisse partir le corps de saint Antoine sans s'émouvoir. C'est l'hypothèse la plus probable, d'autant que certains documents antonins suggèrent que les reliques étaient déposées dans une chapelle hors les murs, desservie par un prêtre et un diacre, tous deux moines, qui mouraient de faim en raison de la désaffection de ce lieu de culte.
Le Bréviaire antonin nous dit que le transfert s'opéra Lothario II imperante. Cette indication a déconcerté certains historiens. Nous connaissons plusieurs Lothaire II. L'un, fils de l'empereur Lothaire I, est l'héritier de la Lotharingie du nord, ce qui deviendra la Lorraine, et règne de 855 à 869. Par suite du partage de règle chez les Francs, son frère Louis avait reçu l'Italie et le titre impérial ; et son autre frère Charles la Provence et les territoires situés de part et d'autre du Rhône, dont le futur Dauphiné. Il n'est donc pas empereur, ce qui introduit une difficulté avec le terme imperante. Le second serait le roi de France, seul du nom, entre 954 et 986. C'est trop tôt d'un siècle pour un Jocelyn, seigneur de l'Albenc, tel que le veulent les historiens « discrets » et, de plus, le Dauphiné relève de la mouvance des terres d'empire. Le troisième est l'empereur Lothaire de Saxe, qui règne de 1125 à 1138, donc trop tardivement par rapport à la fondation des Antonins en 1080 sous le règne d'Henri IV, avant-dernier des ottoniens. Mais Lothaire II de Lotharingie, saint Barnard et le comte Gaucelm sont contemporains. On peut également penser que ce dernier — ou un fils du même nom — ne revient en Roussillon qu'après 855. Dans ce cas, le basileus aurait été Michel III, un enfant dont la mère, Théodora, assumait la régence. C'est elle qui éteint définitivement la « querelle des icônes ». Une donation par Théodora aurait sans doute eu plus d'ampleur et se serait accompagnée de cérémonies consignées par l'administration impériale. Il est vrai que l'on n'a pas cherché dans cette direction à propos du transfert des reliques. Tout converge donc pour désigner le fils de saint Guilhem comme translateur des reliques, comme le Jocelinus d'Aymar Falco ou le Gaucelinus du Bréviaire.
Pourquoi a-t-il déposé le corps de saint Antoine à La-Motte-aux-Bois, qui n'était sans doute que le moindre de ses châteaux, et non en Roussillon-Cerdagne où l'on peut supposer qu'il a fait souche ? En effet, le premier des comtes héréditaires au Xe siècle se nomme aussi Gaucelm et nous savons que, chez les peuples de culture germanique comme les Francs ou les Wisigoths, les prénoms se transmettent dans la lignée selon des règles précises. Les querelles carolingiennes nous fournissent encore un embryon de réponse. Le Viennois (on ne disait pas encore le Dauphiné) était dans l'héritage de Charles II fils de Lothaire I, et non dans les terres contrôlées par Charles le Chauve. Cependant, ce dernier ne cachait pas ses ambitions et supportait mal que ses neveux aient leur part de l'empire. L'alliance « éternelle » du Serment de Strasbourg supposait à terme un partage à deux, excluant non seulement Lothaire mais sa descendance. On peut penser que Gaucelm, dans ces conditions, avait délibérément choisi de laisser les reliques dans un lieu trop écarté pour attiser les convoitises.
A moins que ce ne soit, effectivement, par héritage qu'elles passent au IXe siècle, pour respecter l'intervention de saint Barnard, ou au XIe, d'un descendant gaucelmide à un Guigues du Dauphiné. La plupart des familles nobles du sud, de l'Aquitaine à la Provence et au-delà, ont recherché l'alliance avec des descendants guilhemides et se réclament de cette souche, y compris les rois d'Aragon. Après 844, les enfants de saint Guilhem survivants ne semblent plus avoir été inquiétés et certains seront même confirmés dans leur charge comtale. Ils ont pour la plupart laissé une nombreuse descendance. Seules des études serrées de généalogie pourraient nous préciser si l'un des Guigues avait épousé une héritière directe de Gaucelm. La plaquette collective des Amis de l’abbatiale Saint-Antoine note cependant que les Châteauneuf de l’Albenc seraient issus des comtes de Poitiers, dont l’ascendance guilhemide est bien connue . De telles vérifications prennent souvent des années, par suite de la destruction de bon nombre de documents au cours des incendies, guerres, pestes et autres calamités ou simplement d'un classement fantaisiste dans les archives, plus fréquent qu'on ne pense. Nous laisserons donc cette question ouverte.

Le problème des guilhemides

Même si, malgré sa cohérence historique, le récit du transfert des reliques s'avérait de la même eau que les fausses chartes carolingiennes fabriquées aux Xe-XIe siècles par de nombreux monastères pour authentifier leurs droits, il garderait un sens. Il signifierait que les Guigues — dauphins du Viennois ou branche cadette des seigneurs de l'Albenc — revendiquaient une ascendance guilhemide. Au IXe siècle, les plus puissants descendants de Guilhem sont sans doute Bernard Plantevelue (841-886), comte d'Auvergne et d'Autun, et son fils Guilhem le Pieux (886-891), duc d'Aquitaine. Mais la famille étend son réseau de possessions et d'alliances matrimoniales en Gothie, en Septimanie, en Autunois et en Bourgogne. L'étude des alliances guilhemides en Septimanie montre des mariages préférentiels avec la noblesse de souche wisigothe. A la fin du Xe siècle, toutes les familles de grande et de petite noblesse entre le Rhône et les Pyrénées sont guilhemides . Si nous examinons les cartulaires de Provence et de Dauphiné, nous retrouvons aussi des prénoms typiquement guilhemides tels que Guilhem, Bernard ou Barnard, ou gothiques comme Gaufred ou Amalric.
Pourquoi cette insistance des familles du sud à s'insérer, même après plusieurs générations, dans un réseau de parenté guilhemide, alors que la famille immédiate de Guilhem a perdu de son influence lors des querelles des petits-fils de Charlemagne ? Pourquoi, de tous ceux qui combattirent les musulmans, Guilhem partage-t-il seul avec le Cid et Charlemagne l'honneur des chansons de geste ? Avant le cycle arthurien qui prend naissance au XIIe siècle en Champagne, le cycle de Guillaume d'Orange domine la littérature tant de langue d'oc que de langue d'oïl. Même la geste des Quatre fils Aymon peut lui être rattachée, le Roland restant en marge. Sa popularité dure concurrentiellement à celle d'Arthur, puisque Wolfram von Eschenbach, après le Parzifal, ébauche sans l'achever une Wilhelmade.

Les Niebelungen

Thierry, père de saint Guilhem, est comte d'Autun, ce qui signifie qu'il administre une terre qui fut burgonde avant d'être franque. Mais on peut se demander pourquoi Pépin le Bref, en quête d'une légitimité royale, épouse la sœur (ou la cousine) de ce Thierry et non une descendante plus directe des fils de Mérovée. Le chercheur L. Levillain l'explique en faisant des comtes d'Autun des membres de la famille des Niebelung — autant dire des descendants des rois burgondes. L'alliance recherchée serait donc celle de Clotilde plutôt que de Clovis ou peut-être de cette fille que le roi burgonde martyr Sigismond, pressé par Clodomir, donne en mariage au roi mérovingien de Reims, Thierry. Elle seule échappe au massacre de la famille royale burgonde. Ce Thierry ou Théodoric est le fils d'un premier mariage de Clovis. La lignée s'arrête, faute de mâles, avec son petit-fils Théodoald, et le royaume de Reims passe à Sigebert, fils de Clotaire Ier. Curieusement, on retrouve les prénoms rémois Théodoric et Théodebert dans sa descendance. Or si sa deuxième épouse est la célèbre Brunehaut, nous ignorons le nom de la première. Nous ignorons aussi si la lignée rémoise s'est perpétuée par des filles . D'autre part, certains généalogistes dont le marquis de Rouillac retrouvent le prénom significatif Nebelong dans la descendance ultérieure de Thierry d'Autun. Ce prénom semble réservé à la branche de la famille demeurée en Bourgogne, tandis que les branches occitanes lui préféreront celui de Guilhem. Ceci pourrait expliquer pourquoi le duc d'Aquitaine devenu historiquement le saint ermite de Gellone se voit attribuer une dimension mythique et pourquoi ses exploits guerriers contre les Arabes d'Espagne seront magnifiés bien au delà de la réalité. Il est essentiel, dans la mentalité médiévale, de donner au fondateur éponyme des diverses lignées occitanes la dimension d'un Sigurd chrétien — mieux, d'un Sigurd qui, plus heureux que le héros odinique, réussit sa destinée.
En quoi cependant, l'alliance Niebelung semble-t-elle essentielle aux Pippinides pour asseoir leur légitimité face aux derniers mérovingiens ? Depuis la continuation des Historiae Francorum de Grégoire de Tours par le pseudo-Frédégaire, les descendants de Clovis s'étaient dotés de plusieurs ancêtres mythiques qui pourraient sembler d'aussi bonne souche que Sigurd : Clodion le Chevelu, Mérovée à la naissance miraculeuse et surtout Francion qui, à l'imitation d'Enée, aurait été troyen et l'un des fils de Priam. Il est vrai que Francion passait pour l'ancêtre de tous les Francs et n'aurait pu départager lignée de Mérovée et lignée de Pépin. L'historien reste souvent désarmé devant le mythe. Nous ne sommes plus à l'époque rationaliste où l'on prenait ces récits au premier degré comme superstitions de « peuples en enfance ». Nous savons qu'ils condensent sur un mode symbolique et mnémotechnique les devoirs, les privilèges ou les modèles de comportement propres à chaque lignage. Mais comment les déchiffrer alors que nous avons depuis plusieurs siècles oublié les clefs de lecture aussi banales pour les hommes du haut moyen âge que, pour nous, la table de multiplication ?

Goths et Burgondes

Les réseaux de parenté guilhemides signifient, dans ce contexte, que les Niebelungen héritiers des Burgondes s'allient en permanence avec la noblesse wisigothe. Les Goths, au moins dans la conscience mythique des peuples, sont censés comme les Burgondes venir de l'île sacrée de Gotland en mer Baltique. Si cette origine est historiquement controversée, une analyse de ce que nous savons de leurs migrations montre que, depuis leur séjour dans les pays baltes jusqu'à leur installation sur les bords de la mer Noire, Goths et Burgondes sont toujours étroitement voisins . Leurs langues sont plus proches entre elles qu'elles ne le sont des dialectes germaniques ou franciques . Leur pénétration dans l'empire romain ne se fait pas par les mêmes voies mais, dès qu'ils se stabilisent après Worms, les Burgondes occupent un espace intermédiaire entre le royaume ostrogoth d'Italie et le royaume wisigoth d'Espagne et de Septimanie. On est en droit de se demander s'il ne s'agit pas de deux fractions du même peuple. Cela n'explique pas le respect dont ils semblent entourés par les autres peuples germaniques, tout au moins sur le plan matrimonial. Encore une fois, des clefs symboliques nous manquent. Mais nous pouvons du moins le constater.
Qu'elle reflète une mentalité archaïque ou un ensemble mythique médiéval, la préséance gothique va s'inscrire dès le XIIe siècle dans l'art héraldique naissant. Nous savons qu'en dehors du Lion et de l'Aigle, les meubles les plus simples, les plus abstraits, bandes, barres, chevrons, etc., sont aussi les plus anciens. Une étude comparative des premiers blasons non figuratifs et des arbres généalogiques, pour autant que l'on puisse les reconstituer avec exactitude, montre que les couleurs étaient signifiantes. Les familles qui portent de gueules et d'or ont alors toutes des ancêtres goths, par les mâles ou par les femmes si ces dernières sont de sang royal. Y compris les rois d'Angleterre par Aliénor d'Aquitaine, descendante des guilhemides. Les autres combinaisons de métal et d'émail semblent se distribuer de manière aléatoire dans les autres ascendances et il nous a été impossible jusqu'ici d'en reconstituer les lois s'il en existe. Les blasons tardifs n'obéissent plus à cette règle, comme si la transmission s'en était perdue ou qu'elle n'ait plus lieu d'être. Il se peut que l'oubli de certaines règles héraldiques soit une conséquence de la Grande Peste Noire qui ravagea l'Europe en 1348 et fit périr, en moyenne, le tiers de la population. Cette moyenne, comme toutes les données statistiques, est trompeuse. Dans certaines régions, l'épidémie ne laisse pas un seul survivant tandis que d'autres zones sont moins touchées. Mais comme la transmission de tous les savoirs se faisait par apprentissage ou de manière orale, l'écrit ne servant que d'aide-mémoire condensé, les pertes furent souvent irréparables.
Plus aucun poète ne poursuit la geste de Guillaume au cortz nez, alors que l'on écrit encore des histoires arthuriennes. Le blason se complique, devient souvent figuratif et allégorique même si les figures restent stylisées, on ajoute de nouveaux émaux comme le sinople ou le violet, des fourrures comme l'hermine ou le vair, les cimiers, les devises, les cris. Cependant, s'il reste des structures de transmission de l'ancien savoir, de l'ancienne codification, ce ne peut être que dans les ordres monastiques qui ont survécu à la tourmente, qu'ils soient bénédictins, hospitaliers ou militaires. Les Templiers ont disparu. Les Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem se taillent un royaume en orient dans l'île de Rhodes et se tiennent à l'écart des aléas occidentaux. Les ordres prêcheurs, Dominicains et Franciscains, se tournent vers les spéculations aristotéliciennes. Restent, forts de leur science alchimique, les Antonins qui deviennent pour trois siècles les régulateurs de l'équilibre européen.

Nota : quand je parle d’alchimie dans ce texte, il s’agit bien d’alchimie au sens médiéval du terme et non une allusions aux délires occultistes du XXe siècle.
"Viens, Lumière sans crépuscule, viens, Esprit Saint qui veut sauver tous..."

Jean-Louis Palierne
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Message par Jean-Louis Palierne »

Je voudrais dire que le personnage de saint Antoine est un des personnages-clés de l’Histoire de l’Église. Dès les origines l’Église comptait dans ses rangs un certain nombre “d’ascètes” qui consacrait toute leur vie à anticiper la venue du Royaume et à y préparer leur chair, par la solitude, la prière, le jeûne, la veille etc. C’est à eux que l’on peut appliquer par exemplr la parabole des talents, qu’il faut faire fructifier au centuple. Saint Paul les compare aux athlètes qui peinent pour gagner une couronne éphémère. Les ascètes, eux, luttent pour gagner une couronne immortelle. Ils faisaient partie de l’Église, même s’ils n’y prenaient pas beaucoup de place. À côté de l’ordre des veuves, l’Église connaît celui des vierges consacrées.

À mesure que la foi chrétienne se répand, l’Église apparaît de plus en plus visible dans la vie des cités, elle s’inscrit dans les valeurs de la société, elle devient une éducation, une "paideia" alternative. Il devient difficile de mener une vie cachée en ville. Des ascètes partent vivre à l’écart pour y mener leur combat au milieu des tentations du désert. Bien que saint Antoine n’ait probablement pas tout à fait été le premier. c’est lui que la Tradition de l’Église considère comme “le père du movachisme”. Son contemporain saint Athanase le Grand, archevêque d’Alexandrie, écrivit “la vie d’Antoine”, ouvrage qui connut un succès considérable (il joua par exemple un rôle dans la vie de saint Martin, qui fut longtemps un moine avant d’être imposé par le peuple comme évêque de Tours). Alors mëme qu’il était reclus dans un fort abandonné, sans participer physiquement aux assemblées liturgiques, il avait probablement gardé des amis dans le monde, qui le virent sortir un jour de sa réclusion “éclatant de lumière”. Il n’oubliait pas l’Église et lorsqu’elle connut les tourments de la persécution, il allait au premier rang de l’assistance soutenir les martyrs de ses prières. Mais il ne fut pas inquiété par les autorités, parce que Dieu l’avait réservé pour un autre témoignage.

Le monachisme a connu depuis une longue histoire. Il n’a jamais essayé de se placer hors de l’Église (mais il en a parfois été tenté). Le monachisme rappelle constamment à l’Église que la lutte spirituelle est une réalité inéluctable de ce monde éphémère, car Dieu attend de nous que nous fassions fructifier nos talents, et nous devons toujours lui demander de nous remettre nos dettes, comme nous, nous les remettons à nos débiteurs. Nous sommes loin ici de la conception moderne de la vie qui enseigne que tout un chagun doit “s’exprimer” jusqu’à “s’éclater”.

Le monachisme n’a jamais été exempt de phénomènes anarchisants, qui ont fréquemment créé des tensions avec l’Église institutionnelle. Les Conciles ont réaffirmé que l’Église est avant tout l’Église locale, et que l’évêque en est le pasteur. Il n’y a jamais eu dans l’Église orthodoxe de phénomène comparable à celui des “ordres monastiques occidentaux” dont les structures mondiales échappent à l’autorité des évêques locaux (et il n’est pas sûr que le pape en ait plus). C’est l’évêque du lieu qui confirme l’élection de l’higoumène de chaque monastère et qui l’installe. C’est aussi l’évêque qui est le propriétaire des biens monastiques. Mais l’évêque est choisi (depuis le Concile quinisexte) parmi les moines.

Il n’y a rien non plus de comparable à cette succession des lamas que connaît le monachisme bouddhiste : “le lama X qui fut le disciples du mémorable lama Y, qui avait lui-même été le disciple de Z etc” bien que de telles dynasties “d’Anciens” apparaissent périodiquement dans l’Orthodoxie, elles ne jouissent dans l’Orthodoxie d’aucune autorité comparable.

Pour s’occuper des moines de son éparchie, l’évêque a besoin de relais. D’où la création de la fonction “d’archimandrite” — en quelque sorte des inspecteurs monastiques diocésains. Dans la pratique, ce titre est de nos jours le plus souvent conféré à de jeunes moines instruits, qui forment comme un “clergé supérieur”, et un vivier “d’épiscopables”.

Périodiquement le monachisme fait l’objet, au sein de l’Église, de vives critiques. Cela avait été en particulier le cas à l’époque de l’iconoclasme, puis à l’époque de la Réforme, puis à celle des Lumières. Londres et Paris comptaient de nombreux monastères, qui occupaient des surfaces importantes. La Révolution anglaise les a transformés en parcs urbains ; la Révolution française les a livrés aux promoteurs… Ce n’est pas par hasard que le célèbre tableau de David qui représente “le Serment du Jeu de Paume”, qui abolit “tous les privilèges” représente au premier plan un député de la Noblesse, un député du Tiers-État et… en fait de député du clergé un moine chartreux. Les biens monastiques étaient beaucoup plus directement visés que les paroisses locales. Il ne reste presque rien des édifices monastiques parisiens, cependant que la plupart des paroisses de l’époque ont subsisté.

De nos jours le modernisme a pris le relais de l’anti-monachisme, qui est sa principale “tête de Turc”. Selon eux le monachisme aurait conduit l’Église à se désintéresser de la vie de ce monde. Les moines sont des “égoïstes de la sainteté”. On cherche à détourner les jeunes du monachisme.

Que les prières de saint Antoine, père detout le monachisme orthodoxe, conduisent l'Église sur la voie de l'Orthodoxie.
Jean-Louis Palierne
paliernejl@wanadoo.fr

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