L'enfer non-définitif

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Anne Geneviève
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Message par Anne Geneviève » lun. 05 déc. 2005 18:53

Quand j’étais toute petite fille (4 ans), j’avais reçu en cadeau un livre merveilleusement illustré censé me faire découvrir les beautés de la prière. On y voyait l’au-delà paradisiaque : des êtres emplumés et délicieusement androgynes vêtus de chemises de nuit pastel, installés sur des nuages et jouant chacun d’un instrument de musique de la Renaissance italienne. Et… je me suis imaginé un monde où, SANS FIN, il n’y aurait que ça à vivre. Vous avez dit paradis ? Le choix, c’était donc entre la torture de l’enfer, définitive ou temporaire, et l’ennui ? Il m’en est venu une terreur de la mort que je ne suis pas certaine d’avoir entièrement extirpée aujourd’hui. Lorsque, à l’adolescence, j’ai été confrontée de manière plus solide à la théologie de la satisfaction, la terreur chez moi s’est muée en révolte, jusqu’au point de rupture.
Donc quand Kalomiros parle d’un faux athéisme par haine de Dieu ou, plus exactement, haine d’une représentation de Dieu insupportable et insoutenable, je ne peux qu’approuver : je l’ai vécu. Le fer rouge que cela imprime dans le cœur, il m’a consumée jusqu’au jour où j’ai entendu en liturgie prier « pour tous et tout », ce que j’attendais brûlée de soif depuis ma petite enfance. Ce qui m’a permis et me permet encore de sortir d’un enfer intérieur bien réel et que j’imagine aisément se cristalliser dans un autre vécu du temps, ce qui me permet de réapprendre confiance, espérance et prière intérieure se nomme orthodoxie. Pas juridiction orthodoxe : la politique ecclésiastique me donnerait plus volontiers de l’urticaire. Orthodoxie : parole juste, louange juste d’un Dieu trinitaire qui est, enfin !, le vrai.
Alors quand vous faites une mise en garde contre Kalomiros parce qu’il ne serait pas membre de l’institution machin chouette ou de la juridiction trucmuche, mon cher Wladimir, vous me faites amèrement rigoler. Heureux êtes vous sans doute, vous qui, je le présume, avez été nourri dans votre enfance avec une théologie de bon aloi mais quand, au nom de la fraternité chrétienne, vous en venez à défendre plus volontiers la source polluée qui a empoisonné des générations entières d’occidentaux que la source claire qui nous lave de ce poison, nous guérit et nous donne enfin, ENFIN, à vivre Dieu, le vrai, le Dieu d’amour et pas le tortionnaire, c’est simplement insoutenable.
Donc je suis allée lire le texte de Kalomiros en anglais puisque vos attaques ont empêché Claude de nous le donner en français au delà du second chapitre. Et là, tilt ! Lorsqu’il décrit la théologie de la satisfaction en y voyant une projection sur Dieu de passions humaines, en particulier celle de la vengeance, de la vendetta, un retour à l’anthropomorphisme païen, il m’éclaire enfin sur la genèse de cette horreur. Lorsque les peuples germaniques sont entrés en masse sur le territoire de l’empire romain, jusqu’à détruire l’empire d’occident, un seul restait païen : les Francs. Sans doute Clovis fut-il baptisé avec 3000 de ses guerriers mais, quelques générations plus tard, on voit encore les reines Brunehaut et Frédégonde se combattre avec les méthodes et l’idéologie de la vendetta, ce qu’on appelait alors la faide. Même recours à la faide lors de la querelle des petits-fils de Charlemagne : il n’est qu’à relire le fameux serment de Strasbourg. Et l’on retrouve aux XIIe ou XIIIe siècles cette même idéologie de la faide comme trame du roman médiéval Raoul de Cambrai, incompréhensible sinon. Et merci à Kalomiros de qualifier la théologie de la satisfaction de « schizoïde ». Et c’est étrange car lui ne voit l’influence païenne que comme la mythologie grecque re-digérée par Augustin d’Hippone. Il reste alors toute une étude à faire pour comprendre pourquoi les clercs carolingiens, d’origine franque ou wisigothe, ont adopté la vision encore largement manichéenne (donc iranienne plutôt que grecque) d’Augustin si aisément à partir de leur idéologie de la faide qui n’a jamais été grecque.
C’est bien la seule chose que je trouve contestable dans le début du texte de Kalomiros, cette réduction du paganisme à la Grèce et à Rome seules et de l’erreur d’occident au seul Augustin.

Plus j’avance dans la lecture de ce texte que je vous supplie, Claude, de continuer à donner en français car les lecteurs du forum n’ont pas tous accès aux vieux numéros de La Lumière du Thabor, ne lisent pas tous l’anglais couramment et tous ne viennent pas là pour polémiquer contre l’orthodoxie, pensez à tous nos lecteurs silencieux, et plus j’y trouve de grain à moudre, de source d’inspiration. Et je remarque aussi qu’il s’appuie en permanence sur des citations des Pères, qu’il s’inscrit ainsi dans la tradition de l’Eglise, y compris dans les passages qui suivent immédiatement celui que cite Wladimir et dans les notes qui l’éclairent et dont je ne vois pas trace dans la retranscription. D’ailleurs, à la fin, Claude, il faudrait tout reprendre en un seul post avec les notes. Si par hasard elles n’avaient pas été traduites, je le ferai.

Que Photios, Philarète, Kalomiros ou je ne sais qui n’appartiennent pas à des juridictions canoniques, qu’est-ce que cela peut bien faire si leurs écrits sont fondamentalement orthodoxes ? En ce qui me concerne, j’ai reçu l’orthodoxie – et je dis bien l’orthodoxie – par une ecclésiole qui fut un temps canonique avant de devenir définitivement vagante ! Alors le statut canonique, s’il est pris comme estampille institutionnelle de bon goût et de respectabilité et non comme plénitude de la communion, permettez-moi de le mettre dans le même panier que la politique ecclésiastique. Jusqu’à vous lire, Wladimir, les VCO m’agaçaient plutôt par leur prétention à laver plus blanc que blanc, comme disait Coluche, mais votre façon de les épingler, eux ou l’ERHF, me fait poser quelques questions. Que veut donc dire canonique, pour vous ? Quelle est l’essence des canons ?
Accessoirement, puisque vous contestez Kalomiros sur ce point précis, qu’est pour vous le Tribunal de Dieu ? Quelle représentation en avez-vous et sur quelle tradition patristique l’appuyez-vous ?
En filigrane derrière tout cela, derrière les schismes malgré l’unité de foi, derrière la multiplication des ecclésioles, derrière l’œcuménisme et ses variantes, derrière l’ethnophylétisme et l’abandon de fait du principe de localité de l’Eglise, il me semble que le débat théologique actuel porte sur l’ecclésiologie et qu’il est aussi grave et pointu que les débats christologiques du premier millénaire – que d’ailleurs il prolonge. Et donner un espace à ce débat afin que les arguments ou l’absence d’arguments soient clairement posés devant tous est déjà une justification de l’existence du forum.
"Viens, Lumière sans crépuscule, viens, Esprit Saint qui veut sauver tous..."

Louis
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Message par Louis » lun. 05 déc. 2005 21:00

Merci à tous pour vos réponses.
Les querelles d'Eglises ne m'interessant pas, j'ai bien compris qu'en gros l'enfer provisoire des orthodoxes et le purgatoire des catholiques est en fait la même chose (jusqu'à preuve du contraire).

J'aimerai maintenant recadrer ma question:
L'enfer éternel (après le jugement dernier) ne semble pas vous poser de problème de conscience. Imaginons qu'un être qui nous est cher aille en enfer. Si vous en avez la possibilité, n'iriez-vous pas tôt ou tard lui donner encore une chance? Abandonneriez-vous pour l'éternité une personne que vous aimez?

(s'il vous plait, répondez-moi en termes simples et compréhensibles par tous. je n'ai que 12 ans d'âge mental)
+Louis

Antoine
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Message par Antoine » lun. 05 déc. 2005 23:50

L'enfer éternel (après le jugement dernier) ne semble pas vous poser de problème de conscience.
Comment pouvez vous écrire une chose pareille? il me semble avoir déjà répondu à cette question.

Louis
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Message par Louis » lun. 05 déc. 2005 23:53

Cher Antoine
"c'est l'homme refusant définitivement l'amour qui se condamne lui-même."Pour ma part je vais plus loin et j'ai expliqué ci-dessus en quoi l'homme ne peut refuser définitivement l'amour.
Pouvez-vous m'expliquer "en quoi l'homme ne peut refuser définitivement l'amour"?
(simplement et en 3 lignes si possible)
Dernière modification par Louis le mar. 06 déc. 2005 0:04, modifié 1 fois.
+Louis

Antoine
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Message par Antoine » mar. 06 déc. 2005 0:03

Je vous ai déjà écrit ceci:
L’enfer est une question qui ne peut se résoudre que par l’espérance du salut pour tous. Le présupposé de l’enfer est notre façon d’envisager qu’il puisse y avoir des damnés autres que nous mêmes. L’enfer est notre résistance à l’amour. Or l’espérance de la réconciliation de tous en Christ est un universel qui s’impose à tous les chrétiens. L' enfer est cette réalité que l'espérance refuse tout comme l'espérance est la réalité du refus de l'enfer.
La seule façon recevable de percevoir l’enfer c’est de considérer qu’il n’existe que pour moi seul et pas pour les autres. Je ne dois entrevoir l’enfer que sous ce seul aspect. En dehors de cette attitude l’enfer pour les autres pourrait bien devenir mon propre enfer.
"c'est l'homme refusant définitivement l'amour qui se condamne lui-même." (ecrit Hans Urs von Balthasar) Pour ma part je vais plus loin et j'ai expliqué ci-dessus en quoi l'homme ne peut refuser définitivement l'amour.
Parce que nous avons été créés libres et qu'il n'y a pas de liberté en dehors de l'amour. Le mauvais usage que nous faisons de notre liberté n'est pas la liberté.

Les citations de grands saints (ne serait-ce que Moïse , St Paul par exemple et tant d'autres ) qui ne s'imaginaient pas pouvoir goûter les joies du Royaume tant qu'un homme serait en enfer, sont nombreuses. Je peux vous rechercher des exemples si vous en avez besoin.
Dernière modification par Antoine le mar. 06 déc. 2005 8:18, modifié 3 fois.

Louis
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Message par Louis » mar. 06 déc. 2005 0:08

Antoine a écrit :Les citations de grands saints (ne serait-ce que Moïse , St Paul par exemple et tant d'autres ) qui ne s'imaginaient pas pouvoir goûter les joies du Royaume tant qu'un homme serait en enfer sont nombreuses. Je peux vous rechercher des exemples si vous en avez besoin.
Ah oui, c'est vraiment ce que je recherche, merci!
+Louis

Claude le Liseur
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Le Fleuve de Feu chapitre I à III

Message par Claude le Liseur » sam. 10 déc. 2005 17:17

A la demande d'Anne-Geneviève, pour l'amour de Dieu et de la vérité, conscient que ce texte ne fait que nous transmettre l'expérience spirituelle de l'Eglise, et espérant que les hurlements d'un monde qui rejette la liberté ne devraient pas couvrir la petite musique de la parole de Dieu qui vient nous délivrer des conditionnements du matérialisme, je reprends ici la saisie du texte d'Alexandre Kalomiros.

(Je regroupe les deux premiers chapitres déjà publiés pour le lecteur ait à la suite tous les paragraphes du texte.)
Dans le texte publié dans la Lumière du Thabor, les notes sont en bas de page. Devant la difficulté technique de respecter cette présentation sur le forum, toutes les notes sont regroupées dans un paragraphe final.

Alexandre KALOMIROS

LE FLEUVE DE FEU


Traduction française par Hélène Pignot, in La Lumière du Thabor nos 39-40, L'Âge d'Homme, Lausanne 1994, pp. 80-113.




Réponse à deux questions :

Dieu est-il vraiment bon ? Dieu a-t-il créé l’enfer ?



Au nom du Père, et du Fils et du Saint-Esprit.

Révérends pères, chers frères et sœurs.

Nous vivons assurément l’âge de l’apostasie annoncé pour les derniers temps. En pratique, la plupart des gens sont athées, même si certains conservent une foi théorique. L’indifférence et l’esprit de ce monde prévalent partout.
Quelle en est la cause ?

C’est le refroidissement de l’amour. Les cœurs des hommes ne brûlent plus d’amour pour Dieu et, en conséquence, l’amour du prochain se meurt lui aussi.

Quelle est la raison de cet affaiblissement de l’amour des hommes pour Dieu ? C’est certainement le péché, cette sombre nuée qui voile la lumière divine et la voile à nos regards.

Cependant le péché a toujours existé. Comment en sommes-nous donc arrivés au point de ne plus simplement ignorer Dieu, mais de le prendre en haine ? Car l’attitude de l’homme contemporain à l’égard de Dieu n’est pas vraiment une attitude d’ignorance ou d’indifférence ; à y regarder de près, on l’aperçoit teintée d’une haine profonde. Or personne ne hait ce qui n’existe point.

Je soupçonne que les hommes croient davantage en Dieu aujourd’hui qu’à toute autre époque. Ils ont l’Evangile, l’enseignement de l’Eglise et ils connaissent la création mieux qu’auparavant. Ils sont profondément conscients de l’existence de Dieu. Leur athéisme n’est pas une véritable incroyance, mais une aversion pour quelqu’un qu’ils connaissent fort bien, mais qu’ils haïssent de tout leur cœur, comme le font les démons.

Nous haïssons Dieu. Cette haine nous porte à l’oublier, à faire semblant d’ignorer sa présence, à nous poser en athées. En fait, nous voyons en Lui notre ennemi par excellence. Notre négation est une vengeance, notre athéisme une revanche.

Pourquoi les hommes détestent-ils Dieu ? Ce n’est pas simplement que leurs actions sont ténébreuses alors que Dieu est lumière, mais aussi parce qu’ils Le considèrent comme une menace, comme un danger imminent et éternel, un adversaire en justice, un accusateur public et un persécuteur éternel. A leurs yeux, Dieu n’est plus le médecin tout-puissant venu les sauver de la maladie et de la mort, mais plutôt un juge inexorable et un inquisiteur sans merci.

Le diable a réussi à nous faire croire que Dieu ne nous aime pas vraiment mais qu’Il n’aime, en réalité, que Lui-même ; qu’Il ne veut de nous que si nous nous comportons selon Son bon plaisir, qu’Il nous déteste si nous désobéissons à Ses ordres et que notre insubordination L’offense à un point tel que nous devons la payer par des tortures éternelles qu’Il a préparées à cette fin.

Qui aimerait un tortionnaire ? Ceux-là mêmes qui s’efforcent d’échapper à la colère de Dieu ne peuvent vraiment l’aimer. Ils n’aiment qu’eux-mêmes, cherchant à échapper à la vengeance de Dieu et à obtenir le bonheur éternel en se rendant agréables à ce Créateur si effroyablement dangereux.

Voyez comment le diable calomnie notre Dieu qui est tout amour et bonté. C’est pourquoi l’on appelle le démon, en grec, diavolos (NdL: διάβολος) , ce qui signifie « le calomniateur ».

II

De quoi le diable s’est-il servi pour calomnier Dieu ? Par quel moyen a-t-il réussi à convaincre l’humanité de son mensonge, à pervertir la pensée humaine ?

Il s’est servi de la « théologie ». Il a commencé par introduire une légère déviation dans la théologie, puis une fois introduite, il l’a amplifiée au point de rendre le christianisme complètement méconnaissable. C’est ce que l’on appelle la « théologie occidentale ». (Laquelle sévit aussi largement dans l’Orthodoxie depuis la « captivité babylonienne » évoquée par Florovsky ; ce que Kalomiros appelle par un raccourci la « théologie occidentale », parce qu’elle remonte en effet au temps d’Anselme d’Aoste et de Cantorbéry, est professée depuis le XVIIe siècle par pas mal d’Orientaux, on vient de le voir. – NdL)
Si nous tentons d’identifier la principale caractéristique de la théologie occidentale, nous nous apercevons qu’elle considère Dieu comme la véritable cause du mal.
Le mal n’est-il pas la séparation d’avec Dieu, qui est la Vie (1) ? N’est-ce pas la mort ? Examinons ce que la théologie occidentale enseigne sur la mort. Tous les Catholiques romains et la plupart des Protestants considèrent la mort comme un châtiment de Dieu. Dieu a trouvé tous les hommes coupables du péché d’Adam et les a punis de mort, c’est-à-dire les a séparés de Lui, en les privant de son énergie vivifiante et en les mettant ainsi à mort, d’abord spirituellement, puis physiquement par une sorte d’inanition spirituelle. Augustin interprète le passage de la Genèse « Si vous mangez du fruit de cet arbre, vous mourrez certainement » comme signifiant « Si vous mangez du fruit de cet arbre, je vous ferai mourir. »
Certains Protestants ne considèrent pas la mort comme une punition, mais comme une chose naturelle. Or c’est Dieu qui a créé toutes les choses naturelles. Dans l’un ou l’autre cas, c’est donc Dieu qui – à leurs yeux – est la cause véritable de la mort.
Cela n’est pas seulement vrai de la mort du corps, mais aussi de celle de l’âme. Les théologiens occidentaux ne considèrent-ils pas l’enfer, cette mort spirituelle éternelle de l’homme, comme châtiment de Dieu, et le diable comme un ministre de Dieu préposé à la punition éternelle des hommes en enfer ?
Le « Dieu » de l’Occident est un Dieu offensé et furieux, courroucé par la désobéissance des hommes, désireux dans sa Passion destructrice de tourmenter éternellement l’humanité à cause de ses péchés, à moins qu’Il ne reçoive une satisfaction infinie pour Son orgueil offensé.
Voyez le dogme occidental du salut. Dieu n’a-t-il pas tué Dieu pour satisfaire son orgueil, que les Occidentaux appellent par euphémisme justice ? N’est-ce pas à cause de cette satisfaction infinie qu’Il daigne accorder le salut à quelques-uns d’entre nous ?
Qu’est-ce que le salut pour la théologie occidentale, sinon le fait d’échapper au courroux de Dieu ?
Vous voyez ainsi que la théologie occidentale enseigne que notre véritable ennemi est notre Créateur et Dieu, qui nous menace. Pour les Occidentaux, le salut consiste à échapper d’entre les mains de Dieu !
Comment peut-on aimer un tel Dieu ? Comment peut-on avoir foi en quelqu’un que nous haïssons ? La foi dans son sens le plus profond est un fruit de l’amour. Nous ne pouvons que désirer le néant de celui qui nous menace, surtout si la menace est éternelle.

Même s’il y a un moyen d’échapper au courroux éternel de cet Etre tout-puissant mais méchant – la mort de Son Fils à notre place -, il eût mieux valu que cet Être n’existât pas. Telle fut la conclusion logique qui vint à l’esprit et au cœur des peuples d’Occident, puisque le Paradis éternel même, en compagnie de ce Dieu si cruel, serait épouvantable. Ainsi naquit l’athéisme, et c’est pourquoi il vit le jour en Occident et ne pénétra dans la chrétienté d’Orient que dans le sillage de la théologie occidentale. L’athéisme est la conséquence de cette théologie (2), le reniement et le refus d’un Dieu mauvais. Les hommes sont devenus athées pour échapper à Dieu, fermant les yeux et enfouissant la tête dans le sol, tels des autruches.
Frères en Christ, l’athéisme est la négation du Dieu catholique romain et protestant. Notre véritable ennemi n’est pas l’athéisme, mais ce « christianisme » falsifié et dénaturé.






III


Les Occidentaux parlent souvent du « bon Dieu », sans pourtant avoir été jamais été convaincus de l’existence d’un tel Dieu bon. Au contraire, ils ont appelé Dieu de ce nom comme les Grecs appelaient la variole maudite Evlogia (ευλογία – le mot s’utilise toujours en grec moderne avec ce double sens de "variole" et de "bénédiction", NdL) – bénédiction – pour l’exorciser et la faire disparaître comme par enchantement. Pour la même raison, ils appelaient la Mer Noire Euxeinos Pontos, Pont Euxin (Εύξεινος Πόντος – NdL), la mer hospitalière – alors qu’elle était dangereuse et traîtresse. Au tréfonds de l’âme occidentale, Dieu demeurait ce Juge impitoyable, Qui n’oubliait jamais la plus petite offense que nous Lui avions faite en désobéissant à Ses lois.

Cette conception juridique de Dieu, cette interprétation complètement faussée de la justice divine revenait à introduire les passions humaines dans la théologie, à revenir au paganisme, en humanisant Dieu et en divinisant l’homme. Les hommes sont vexés et fâchés lorsqu’on ne les prend pas au sérieux et voient là une humiliation que seule la vengeance peut effacer, par un crime ou par un duel. Telle fut la conception mondaine, passionnelle de la justice qui prévalut dans la société soi-disant « chrétienne » de l’Occident médiéval.

Les Chrétiens occidentaux concevaient la justice divine dans les mêmes termes. Dieu, l’Être infini, avait été infiniment insulté par la désobéissance d’Adam. Il décida que la culpabilité qui en résultait se transmettrait à tous les enfants d’Adam, qui seraient tous condamnés à mort par la faute de leur ancêtre qu’ils n’avaient pourtant pas commise eux-mêmes. Pour les Occidentaux, la justice de Dieu était une vendetta : l’homme qui vous a insulté doit périr avec toute sa famille. La tragédie de l’humanité atteignait le fond de la désespérance, puisqu’aucun homme, ni même l’humanité tout entière, ne pouvaient apaiser la dignité lésée de Dieu, fût-ce au prix du sacrifice de tous les humains. Dieu ne pouvait sauver l’honneur qu’en punissant quelqu’un de Son rang. Pour laver l’honneur de Dieu et sauver l’humanité, il n’y avait d’autre solution que l’Incarnation du Fils de Dieu, permettant le sacrifice d’un homme de valeur divine.


***

Commentaire lecteur Claude:

Que W, X ou Y se gaussent ne changent rien au fait que ce que le docteur Kalomiros décrit, c'est exactement la théologie de la satisfaction d'Anselme de Cantorbéry reprise par toute la théologie chrétienne occidentale (non seulement catholique romaine, mais aussi protestante hélas), qui a ensuite empoisonné l'Orthodoxie et, dans une large mesure, les hétérodoxes orientaux (nestoriens et monophysites). C'est la théologie des sermons terrifiants du père Bridaine étudiés par ce grand historien catholique romain qu'est Jean Delumeau. C'est la théologie dans laquelle ce grand historien luthérien qu'est Pierre Chaunu voit la source de l'antichristianisme de la Révolution française. C'est la théologie que l'on a infligée à mes père et mère au catéchisme, et aux pères de mes pères avant eux, et cela depuis le concile de Trente. Alors, que W, X ou Y tournent en dérision les écrits patristiques cités par Alexandre Kalomiros et prétendent que c'est dans la théologie de la satisfaction que l'on retrouverait "la marque de la tradition" est tout de même un peu révoltant quand on pense aux dégâts irréversibles que cette conception de Dieu a fait dans nos peuples. Ou alors ils parlent pour parler.

Précisons en plus qu'Anselme d'Aoste et Cantorbéry était un des théologiens catholiques romains les plus modérés par rapport à la question du Filioque et aux rapports avec l'Orthodoxie. Ce qui est dommage, c'est que ce pacificateur - par ailleurs d'une remarquable puissance de pensée - a été en même temps le théologien qui a fait la synthèse d'idées qui flottaient depuis le temps des Carolingiens pour arriver à une religion traumatisante dont je m'étonne d'avoir découvert des admirateurs dans l'Orthodoxie parisienne contemporaine.
Dernière modification par Claude le Liseur le dim. 11 déc. 2005 16:35, modifié 1 fois.

Claude le Liseur
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le Fleuve de Feu, 4e partie

Message par Claude le Liseur » dim. 11 déc. 2005 16:26

Suite du texte d'Alexandre Kalomiros sur l'Enfer.

IV

Cette conception païenne d'une justice divine qui ne saurait être apaisée qu'au prix de sacrifices infinis, fait clairement de Dieu notre véritable ennemi et la source de tous nos malheurs. De plus, cette justice n'en est point une, qui réclame réparation et inflige un châtiment à des êtres innocents du péché de leurs ancêtres(3). Autrement dit, ce que les Occidentaux appellent justice ressemble bien plutôt à du ressentiment et à la plus lamentable des vengeances. Que peuvent alors signifier l'amour et le sacrifice du Christ dans cette conception schizophrène d'un Dieu qui tue Dieu pour satisfaire la prétendue justice de Dieu ?
Cette idée de la justice a-t-elle un quelconque rapport avec celle que Dieu nous a révélée ? L'expression «justice de Dieu» a-t-elle ce sens dans l'Ancien et dans le Nouveau Testament ?
Cette interprétation erronée du mot justice dans les Ecritures a probablement pour origine sa traduction par le grec dikaiosynê (δικαιοσύνη - NdL) . Le terme en lui-même n'est pas faux ; mais, chargé des notions de la civilisation grecque païenne et humaniste, il pouvait, par conséquent, porter à confusion.
Le premier sens du terme dikaiosynê est celui de rétribution équitable ; il est donc symboliquement figuré par une balance. La société humaine récompense les bons et punit les méchants de manière équitable ; c'est la justice des hommes, celle des tribunaux.
Est-ce aussi la justice de Dieu ?
Le mot dikaiosynê, «justice», rend l'hébreu tsedaka, terme qui signifie «l'énergie divine qui accomplit le salut de l'homme». Ce terme fait écho à ceux de heséd «pitié, compassion, amour» et eméth «fidélité, vérité», dont il est presque synonyme. C'est là une toute autre conception de la justice. C'est ainsi que l'Eglise comprend la justice de Dieu, comme en fait foi l'enseignement des Pères. Saint Isaac le Syrien écrit : «Comment pouvez-vous appeler Dieu juste lorsque vous lisez dans l'évangile, le passage du salaire donné aux ouvriers ? 'Ami je ne te fais aucun tort ; je veux donner à ce dernier autant qu'à toi qui a travaillé pour moi depuis la première heure. Ou bien ton oeil est-il mauvais parce que je suis bon(4)?'» Saint Isaac poursuit : «Comment peut-on appeler Dieu juste, quand on lit l'évangile de l'enfant prodigue, qui avait dilapidé les biens paternels dans une vie d'égarement, mais à peine eut-il montré de la contrition, que son Père accourut vers lui, se jetant à son cou et lui donnant autorité sur tous ses biens ? Nul ne nous a ainsi parlé du Père, sinon le propre Fils de Dieu, qui a rendu ce témoignage en personne, afin de nous en donner l'indubitable certitude. Où donc est la justice de Dieu, quand le Christ est mort pour nous alors que nous étions pécheurs(5) ?»
Ainsi Dieu n'est pas juste au sens humain du terme ; mais Sa justice signifie bonté et amour, qu'Il nous prodigue de manière non point juste, puisqu'Il donne tout sans rien demander en retour, à nous qui n'en sommes pas dignes. C'est pourquoi saint Isaac nous enseigne : «N'appelle pas Dieu juste, parce que Sa justice ne se fait pas connaître dans tes actes. Si David le nomme juste et droit, Son Fils nous a révélé qu'Il est plutôt bon et doux(6). 'Il est bon, dit-il, pour les méchants et les impies'».
Dieu est bon, aimant et doux envers ceux qui Le méprisent, Lui désobéissent et L'ignorent(7). Il ne rend jamais le mal pour le mal. Il ne se venge jamais(8). S'Il châtie, c'est par amour de l'homme et pour sa conversion aussi longtemps que celui-ci peut être corrigé et guéri en cette vie(9) ; son châtiment n'est jamais éternel. Tout ce qu'Il a créé est bon(10). Les bêtes sauvages reconnaissent pour maître le Chrétien qui, à force d'humilité, a acquis la ressemblance de Dieu. Elles s'approchent de lui, sans crainte mais avec joie, dans une soumission reconnaissante et aimante ; elles hochent la tête, lui lèchent les mains et le servent avec gratitude. Les animaux sans raison savent que leur Maître Dieu n'est pas mauvais, perfide et vindicatif, mais plein d'amour(11). Il nous a protégés et nous a sauvés après la chute. Le mal éternel n'a rien à voir avec Dieu ; il vient plutôt de la volonté de Ses créatures libres et raisonnables(12), volonté qu'Il respecte(13)
La mort ne nous a pas été infligée par Dieu(14) ; nous l'avons appelée par notre révolte. Dieu est la Vie et la Vie est Dieu. Nous nous sommes révoltés contre la vie, nous avons fermé la porte à Sa grâce vivifiante(15). «Autant il s'est éloigné de la vie, écrit saint Basile, autant il a approché la mort. Car Dieu est Vie et l'abandon de la vie est la mort». Il poursuit : «Dieu n'a pas créé la mort ; nous l'avons attirée à nous par notre malignité. Il n'a cependant pas empêché la dissolution... afin que l'infirmité ne devînt pas immortelle en nous(16)». Comme le dit saint Irénée : «La séparation d'avec Dieu est la mort, la séparation d'avec la lumière est l'obscurité... et ce n'est pas la lumière qui leur a valu la peine de l'aveuglement(17)».
Selon saint Maxime le Confesseur, «la mort est fondamentalement la séparation d'avec Dieu, suivie nécessairement de la mort du corps. La Vie est proprement et principalement Celui qui a dit 'Je suis la Vie(18)'».
Pourquoi la mort a-t-elle frappé toute l'humanité ? Pourquoi ceux qui n'ont pas péché comme Adam meurent-ils comme lui ? Voici la réponse de saint Anastase le Sinaïte : «Nous avons hérité de la malédiction d'Adam. Nous n'avons pas été punis comme si nous avions désobéi au commandement divin avec Adam ; mais parce qu'Adam est devenu mortel, il a transmis le péché à sa postérité. Nés d'un mortel, nous sommes mortels».
Saint Grégoire Palamas observe : «(Dieu) n'a pas dit à Adam : retourne d'où tu fus tiré, mais Il lui a dit : Tu es terre et tu retourneras à la terre... Il n'a pas dit : "le jour où vous en mangerez, mourez !', mais, "le jour où vous en mangerez, vous mourrez certainement'. Plus tard, 11 n'a pas dit : "retourne maintenant à la terre', mais, "tu retourneras", l'avertissant ainsi puis permettant avec justice et laissant arriver ce qui allait arriver (19) ». Nous voyons donc que la mort ne résulte pas d'un ordre de Dieu, mais de la désobéissance par laquelle Adam a rompu ses relations avec la source de la vie ; Dieu dans sa bonté n'a fait que l'avertir.


Théophile d'Antioche dit : «En lui-même, l'arbre de la connaissance .était bon, et bon son fruit. Ce n'était pas l'arbre, comme certains le croient, qui portait la mort en lui, mais bien la désobéissance ; le fruit ne contenait rien d'autre que la connaissance, et la connaissance est bonne lorsqu'on en fait un usage adéquat(20)». Les Pères nous enseignent que l'interdiction de goûter à l'arbre de la connaissance n'était que temporaire. Spirituellement, Adam était un enfant. Or toute nourriture n'est pas bonne pour un nourrisson, que peuvent même tuer certains aliments pourtant sains pour les adultes. Dieu avait planté l'arbre de la connaissance pour l'homme. Son fruit était bon et nourrissant, mais c'était un aliment solide alors qu'Adam ne pouvait encore digérer que le lait.

Claude le Liseur
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le Fleuve de Feu, 5e partie

Message par Claude le Liseur » dim. 11 déc. 2005 16:38

Suite du texte d'Alexandre Kalomiros sur l'Enfer.

V

Dans la langue des Saintes Ecritures, 'juste' signifie donc bon et aimant. Lorsque nous parlons des justes de l'Ancien Testament, nous ne voulons pas dire qu'ils étaient de bons juges, mais qu'ils étaient bons et qu'ils aimaient Dieu. Lorsque nous disons que Dieu est juste, cela ne signifie pas qu'Il est un bon juge qui sait punir les hommes équitablement selon la gravité de leurs crimes, mais au contraire qu'Il est bon et aimant, pardonnant toutes les transgressions et toutes les désobéissances, qu'Il veut nous sauver par tous les moyens et qu'Il ne rend jamais le mal pour le mal(21). Il me faut citer ici un texte magnifique de saint Antoine tiré du premier volume de la Philocalie :
«Dieu est bon, impassible et immuable. Cependant, celui qui croit raisonnable et vrai d'affirmer que Dieu ne change pas peut se demander comment on peut alors dire qu'Il se réjouit à la vue des bons et fait miséricorde à ceux qui le servent et l'adorent, et qu'Il se détourne des méchants et s'irrite contre les pécheurs. Il faut répondre à cela que Dieu ne se réjouit pas et qu'Il ne se met pas en colère, car joie et colère sont des passions. Il n'est pas non plus satisfait par les dons de ceux qui L'honorent, car Il serait alors dominé par le plaisir. La Divinité ne ressent ni plaisir ni déplaisir des choses humaines. Dieu est bon, Il n'envoie que des bénédictions et ne cause jamais de tort, restant toujours le même et identique à soi. Quant à nous hommes, si nous restons bons et ressemblants à Dieu, nous nous tenons unis à Lui, mais si nous devenons mauvais en cessant de Lui ressembler, nous nous séparons de Lui. En vivant dans la sainteté, nous restons attachés à Dieu, mais en devenant méchants nous en faisons notre ennemi. Ce n'est pas qu'Il se fâche contre nous de façon arbitraire ; ce sont nos propres péchés qui empêchent Dieu de briller en nous et qui nous exposent aux démons qui nous torturent. Si nous obtenons la rémission de nos péchés par la prière et par des actes de compassion, cela ne signifie pas que nous avons conquis Dieu et l'avons fait changer, mais que par nos actions et par notre conversion vers la Divinité, nous nous sommes guéris de notre méchanceté et que nous jouissons à nouveau de la bonté de Dieu. Ainsi, dire que Dieu se détourne des méchants revient à dire que le soleil se cache des aveugles(22)».

Claude le Liseur
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le Fleuve de Feu, 6e partie

Message par Claude le Liseur » dim. 11 déc. 2005 17:05

Suite du texte d'Alexandre Kalomiros sur l'Enfer.

VI

Vous saisissez dès lors comment Dieu a été diffamé par la théologie occidentale. Augustin, Anselme, Thomas d'Aquin et tous leurs disciples, sur lesquels est fondée la théologie papiste ou protestante, ont contribué à cette calomnie «théologique». Ils n'ont certes pas dit clairement et expressément que Dieu est un être mauvais et passionné. Ils Le considéraient plutôt comme prisonnier d'une force supérieure, d'une Nécessité sombre et implacable ressemblant à celle qui gouvernait les dieux païens. Cette Nécessité oblige Dieu à rendre le mal pour le mal et ne Lui permet pas de pardonner et d'oublier le tort fait à Sa volonté à moins qu'une satisfaction infinie Lui soit offerte.
Nous abordons ici la grande question de l'influence du paganisme hellène sur le christianisme.
La mentalité païenne fut à l'origine de toutes les hérésies. Elle était très forte en Orient, carrefour de tous les courants philosophiques et religieux. Nous lisons toutefois dans le Nouveau Testament que «là où le péché avait abondé, la grâce surabonda» ; là où les hérésies prospérèrent, l'orthodoxie prospéra aussi et sortit toujours victorieuse des persécutions des puissants de ce monde. En Occident, au contraire, la mentalité païenne grecque pénétra subrepticement, sans prendre l'aspect d'une hérésie. Elle s'infiltra dans la multitude des textes latins dictés par Augustin, évêque d'Hippone. Saint Jean Cassien qui vivait alors en Occident comprit les dangers des doctrines augustiniennes et les combattit. Malheureusement, les autres Pères de l'Eglise ne purent étudier les oeuvres d'Augustin, écrites en latin et très volumineuses. Elles ne furent donc pas condamnées comme celles d'Origène le furent en Orient, ce qui leur permit d'exercer ultérieurement une forte influence sur la pensée et la théologie occidentales. L'Occident oublia peu à peu le grec, et les écrits d'Augustin devinrent les seuls textes patristiques accessibles. L'Occident reçut donc comme chrétiennes des doctrines fortement teintées de paganisme. L'évolution de Rome vers le césaro-papisme empêcha toute réaction salutaire, et l'Occident s'engloutit dans la pensée humaniste païenne qui continue d'y régner.
Nous nous retrouvons donc avec un Orient de langue grecque demeurant essentiellement le nouvel Israël, ayant conservé la pensée et la sainte tradition des Israélites, et un Occident ayant oublié le grec et rompu les liens avec l'Empire d'Orient, mais héritier de la pensée et de la mentalité helléniques païennes avec lesquelles il a forgé un christianisme frelaté.
En réalité, l'opposition entre l'orthodoxie et le christianisme occidental n'est rien d'autre que la continuation de l'opposition entre Israël et Hellas.
Il ne faut jamais oublier que les Pères de l'Eglise se considéraient comme les véritables fils spirituels d'Abraham, que l'Eglise se concevait comme le nouvel Israël et que les peuples orthodoxes, grec, russe, bulgare, serbe, roumain et autres avaient conscience d'être, tel Nathanaël, de vrais Israélites, le peuple de Dieu. Alors que telle était la conscience de la chrétienté orientale, l'Occident devenait de plus en plus le fils de la civilisation gréco-romaine païenne et humaniste.


***

Commentaire de lecteur Claude:


On notera bien que, loin d'être, comme l'écrivait ici Wladimir, "tout entier gouverné par son hostilité envers le catholicisme romain et l'Occident", Kalomiros s'en prend ici surtout à ce qu'il appelle la "civilisation gréco-romaine païenne et humaniste". On notera que Kalomiros fait ici passer l'amour de la Vérité avant le souci de glorifier ses ancêtres grecs de l'Antiquité païenne. Si d'autres préfèrent la glorification de leur tribu, c'est leur affaire. Pour ma part, je préfère l'oecuménicité de cette pensée.

En ce qui concerne le bienheureux Augustin, il faut garder à l'esprit qu'il a eu l'humilité, à la fin de sa vie, de reconnaître qu'il avait écrit beaucoup d'erreurs et qu'il se soumettait d'avance au jugement que l'Eglise porterait sur ses écrits. Il se trouve ainsi dans la même situation que le bienheureux Théodoret de Cyr, dont l'Eglise a condamné après sa mort plusieurs propositions, sans condamner sa personne, alors que, pour Théodore de Mopsueste, il y a eu condamnation de l'oeuvre et de la personne.
Je ne connais pas d'étude d'ensemble sur la manière dont, à partir des erreurs qui se trouvaient dans les oeuvres d'Augustin, et alors que celui-ci avait lui-même admis s'être trompé, on a forgé l'augustinisme en tant que système théologique, qui apparaît comme bien constitué au IXe siècle, devient la seule théologie admise en Europe occidentale au XIe siècle et atteint son apogée au XVIIe siècle. Quant aux Pères orthodoxes occidentaux comme saint Jean Cassien, qui se sont opposés à la construction de l'augustinisme, ils ont été, pendant des siècles, gratifiés du qualificatif de "semi-pélagiens", que j'ai encore vu utilisé sur un forum luthérien étasunien à l'encontre des orthodoxes, sur Internet voici quelque deux ans.
Il n'est pas non plus surprenant que la personne qui, sur ce forum, s'en est pris le plus violemment au texte de Kalomiros sur le fleuve de feu, texte qui s'oppose en effet trait pour trait à ce que l'on appelle l'augustinisme, était la même personne qui nous avait présenté comme faisant partie de la tradition de l'Eglise orthodoxe le prédestinationnisme extrême, doctrine issue de l'augustinisme et aussi bien rejetée par les catholiques romains, les luthériens ou les méthodistes que par les orthodoxes. Tout est lié, et je persiste à penser que, dans la vie contemporaine de l'Eglise orthodoxe, le problème majeur reste l'influence d'une théologie purement spéculative (théorie de la satisfaction, prédestinationnisme, scolastique), étrangère à l'expérience spirituelle, et dont je pense qu'elle a joué dans l'antichristianisme de la Révolution russe le même rôle que le professeur Chaunu lui voit jouer dans l'antichristianisme de la Révolution française. Cette théologie entièrement étrangère à l'esprit de l'Eglise orthodoxe, et que j'ai été stupéfait de voir présentée par un intervenant de ce forum comme représentant la tradition de l'Eglise alors que le texte d'Alexandre Kalomiros, appuyé sur saint Maxime le Confesseur et saint Isaac le Syrien, nous était présenté comme non patristique, ne peut pas ne pas avoir eu les conséquences que lui prête M. Chaunu. En effet, l'homme forgeant à travers cette théologie un Dieu tellement monstrueux, ne peut en retour qu'essayer de faire complètement disparaître l'idée même de ce Dieu, à travers un mouvement que l'on pourrait qualifier de prométhéen, ou de satanique, au choix. Et je pense que cette révolte contre le Dieu vengeur a dû jouer un rôle de premier plan dans l'antichristianisme rabique, réellement pathologique, des révolutionnaires français et russes. Ceci n'excuse pas leurs crimes, mais permet au moins d'en discerner une cause.

Toujours est-il que ce que l'on a appelé "augustinisme" usurpe en partie son nom pour s'abriter derrière le manteau de Noé de l'êvêque d'Hippone. Il s'agit d'un système où l'on a retenu, systématisé et développé que ce qui était faux dans la pensée d'Augustin. Et, je le répète, je ne sais pas qui est vraiment à l'origine de la création de ce système.

Je ne peux que signaler à ce propos, une fois de plus, la remarquable étude du professeur Sauveur Taranto de l'Université de Messine, "Giovanni Cassiano et Agostino: la dottrina della grazia", in Cristian Badilita et Attila Jakab (éd.), Jean Cassien entre l'Orient et l'Occident, Beauchesne / Polirom, Paris / Jassy 2003, pp. 65-132. Le professeur Taranto y défend avec des arguments fort convaincants la thèse que ce que l'on appelle augustinisme doit en fait beaucoup à Prosper d'Aquitaine, qui serait un des véritables artisans de la transformation des écrits d'Augustin en système théologique on ne peut plus sujet à controverse. Et c'est aussi de Prosper d'Aquitaine que viendrait la calomnie ridicule - mais répétée jusque de nos jours dans des encyclopédies qui ne font que se recopier les unes les autres depuis trois cents ans - que saint Jean Cassien le Roumain aurait été "semi-pélagien".
Dernière modification par Claude le Liseur le dim. 11 déc. 2005 18:10, modifié 2 fois.

Claude le Liseur
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le Fleuve de Feu, 7e partie

Message par Claude le Liseur » dim. 11 déc. 2005 18:02

Suite du texte d'Alexandre Kalomiros sur l'Enfer.

VII

Je voudrais attirer votre attention sur la différence essentielle entre la pensée d'Israël et celle du paganisme.
Israël croit en Dieu.
Le paganisme croit en la création, il la divinise. Pour les païens, Dieu et la création sont une seule et même chose. Dieu est impersonnel, personnifié en une multitude de dieux.
Par Israël, nous entendons ici le véritable Israël, constitué des fils spirituels d'Abraham qui gardent la foi donnée par Dieu à Son peuple, et non ceux qui ont abandonné cette foi. Les véritables fils d'Abraham sont les membres de l'Eglise du Christ et non ses descendants selon la chair, le peuple juif. Israël sait que Dieu et la création ont des modes d'existence radicalement différents. Dieu existe par lui-même, Il est personnel, éternel, immortel, Vie et Source de la vie, Existence et Source de l'existence ; Dieu est la seule existence réelle : O'. On, l'Existant, le Seul Existant comme l'indique l'article `0(23).

La création au contraire n'existe pas par elle-même. Elle dépend entièrement de la volonté de Dieu. Elle n'existe qu'aussi longtemps que Dieu le veut. Elle n'est pas éternelle. Elle n'a pas l'existence. Elle n'était rien, absolument rien avant d'être créée à partir de rien(24). Elle n'a pas la force d'exister par elle-même ; c'est l'Energie de Dieu qui la maintient dans l'être. Que cette Energie aimante de Dieu cesse et la création retourne au néant, avec toutes les créatures intellectives et sans intellect, rationnelles et irrationnelles. Nous savons que l'Amour de Dieu pour Sa création est éternel. Nous savons de Lui qu'Il ne nous laissera pas retomber dans la non-existence d'où Il nous a fait venir à l'être. Telle est notre espérance et les promesses de Dieu sont véridiques. Nous, êtres créés, anges et hommes, vivrons éternellement, non que nous ayons en nous la faculté d'être éternels, mais parce que telle est la volonté de Dieu qui nous aime. Par nous-mêmes, nous ne sommes rien. Notre nature ne comporte pas la moindre énergie de vie et d'existence ; tout ce que nous avons provient entièrement de Dieu ; nous n'avons rien à nous. Nous sommes poussière de la terre et lorsque nous l'avons oublié, Dieu dans sa miséricorde a permis que nous retournions à ce que nous étions, pour que nous restions humbles et que nous ayons la connaissance exacte de notre néant. Saint Jean Damascène écrit : «Dieu peut faire tout ce qu'Il veut, bien qu'Il ne veuille pas faire tout ce qu'Il peut - car Il peut détruire la création, mais Il ne le veut pas(25)».

Dans le Grand Euchologe (Vienne, 1862), l'un des livres liturgiques fondamentaux de l'Eglise, nous lisons :
«Dieu grand et sublime, qui seul as l'Immortalité» (7ème prière de vêpres, p. 15).
«Seul vivifiant par nature... Seul immortel» (Ode 5, Canon des funérailles des laïcs, p. 410).
«Tu es le Seul immortel» (p. 411).
«Seul immortel à cause de Sa nature divine» (Ode 1, Canon funéraire des laïcs, p. 471).
Telle est la foi d'Israël.
Qu'enseigne le paganisme ? Le paganisme résulte de la perte du contact avec Dieu. La multitude des péchés de l'humanité a rendu les hommes incapables de recevoir la lumière divine et d'avoir quelque union avec le Dieu Vivant. Ils ont donc divinisé la création qu'ils avaient sous les yeux.
Pour les païens, la création a l'existence en elle-même et elle est immortelle ; elle a toujours existé et elle existera toujours. Les dieux païens font partie de la création ; ils ne l'ont pas créée à partir de rien mais n'ont fait que donner forme à une matière préexistante. La matière peut prendre différentes formes qui apparaissent et disparaissent, mais elle est éternelle. Les anges, les démons et les âmes humaines sont les vrais dieux. Eternels par nature comme la matière, ils lui sont supérieurs. Ils peuvent prendre différentes formes matérielles au cours d'une série d'existences matérielles, mais demeurent essentiellement spirituels.
Le paganisme présente ainsi deux caractères fondamentaux : d'une part il confère à toute la création des attributs divins, comme l'éternité, l'immortalité et le fait d'exister par soi-même, d'autre part, il distingue entre le spirituel et le matériel conçus comme deux principes inégaux et antagonistes.
Paganisme et humanisme sont une seule et même chose. Pour les païens, l'homme est dieu puisqu'il est éternel par nature. C'est pourquoi le paganisme est toujours hautain et narcissique; il s'agit d'une adoration de soi. Les dieux grecs avaient des attributs humains. La religion grecque était l'adoration païenne de l'homme, l'être réel de l'homme étant son âme immortelle par nature.
Nous constatons que dans le paganisme, le diable a réussi à fabriquer une foi universelle, et à convaincre les hommes qu'ils étaient des dieux et qu'ils n'avaient donc pas besoin de Dieu. C'est pourquoi les Grecs étaient si orgueilleux et ne pouvaient concevoir l'humilité. Dans son Ethique à Nicomaque, Aristote écrit : «Ne pas s'offusquer des offenses est le propre d'un homme bas et servile». L'homme à qui le diable a réussi à faire croire que son âme est éternelle par nature ne peut être humble et ne peut vraiment croire en Dieu dont il n'a pas besoin, croyant, dans son égarement, être Dieu lui-même.
C'est pourquoi, dès les origines, les Pères de l'Eglise ont mis les Chrétiens en garde contre les dangers de cette erreur insensée. Saint Irénée écrit : «L'enseignement selon lequel l'âme humaine est immortelle par nature vient du malin» (Démonstration de la prédication apostolique, III, 20, 1). On trouve le même avertissement chez saint Justin (Dialogue avec Tryphon, 6, 1-2), Théophile d'Antioche (A Autolycos 2, 97), Tatien (Aux Grecs 13) et d'autres.
Saint Justin démontre l'athéisme fondamental que suppose la croyance en l'éternité et l'immortalité naturelles de l'âme humaine : «D'autres, supposant que l'âme est immortelle et immatérielle, croient qu'ils ne seront pas punis même s'ils font le mal (car ce qui est immatériel est aussi insensible) et que vu son immortalité, l'âme n'a en rien besoin de Dieu» (Dialogue avec Tryphon 1).
Le paganisme est l'ignorance du vrai Dieu, la croyance erronée que Sa création est une divinité. Cette divinité, la Nature, est une force aveugle et impersonnelle qui dépasse tous les dieux personnels, la Nécessité (Anagke) (ανάγκη, NdL) . En réalité, cette Nécessité est la projection de la raison humaine en une nécessité mathématique régissant le monde. Elle est une projection du rationalisme dans la nature. Cette Nécessité rationnelle est le vrai dieu suprême et aveugle des païens. Les dieux païens font partie de ce monde et leur immortalité résulte de celle de la nature qui constitue leur essence. Selon cette mentalité païenne, l'homme aussi est dieu, car l'homme véritable est l'âme(26) et l'âme est immortelle en soi, puisque parcelle de l'essence de l'univers, lequel est immortel en soi et auto-existant. L'homme est donc dieu et mesure de toutes choses.

Les dieux ne sont cependant pas libres. Ils sont régis par la Nécessité impersonnelle.

***

Commentaire de lecteur Claude:

Il s'en trouvera sans doute certains pour affirmer que Kalomiros était "entièrement dirigé par son hostilité envers" la Grèce antique et le paganisme. A chacun ses rêves.

On notera aussi au passage que cet auteur que l'on a voulu nous présenter comme incapable d'appuyer son argumentation sur aucun Père de l'Eglise fait pas moins de six citations patristiques dans ce seul paragraphe. Comme quoi, avant d'essayer de démolir un texte, il faut peut-être prendre la peine de le lire.

Claude le Liseur
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le Fleuve de Feu, 8e partie

Message par Claude le Liseur » dim. 11 déc. 2005 18:22

Suite du texte d'Alexandre Kalomiros sur l'Enfer.

VIII

Telle est la pensée païenne, que les hérésies mêlèrent à l'enseignement chrétien. La même chose se produisit en Occident, où l'on se mit à distinguer non plus entre Dieu et Sa création, mais entre la matière et l'esprit(27), et où l'on en vint à considérer l'âme humaine comme éternelle en soi et la condition humaine après la mort non comme un sommeil entre les mains de Dieu, mais comme la vie véritable de l'homme(28), à laquelle la résurrection des morts n'ajoutait rien : sa raison d'être même s'estompait. La fête de la Résurrection de Notre Seigneur, la cime des fêtes orthodoxes, passa au second rang parce que son sens était devenu aussi incompréhensible pour les Chrétiens d'Occident qu'il l'était pour l'auditoire athénien de l'Apôtre Paul.
Plus important pour notre propos, les Occidentaux commencèrent à concevoir un Dieu soumis à la Nécessité, à cette Nécessité rationnelle qui n'est autre que la logique humaine. Ils Le déclarèrent incapable d'entrer en contact direct avec des êtres inférieurs comme les hommes parce que cela contredisait leurs concepts philosophiques rationalistes ; telle fut la cause des controverses hésychastes. La rupture avait déjà commencé avec Augustin qui enseignait que ce n'était pas Dieu, mais un ange qui avait parlé à Moïse.
C'est dans ce contexte d'une Nécessité à laquelle même les dieux obéissent que nous devons comprendre l'interprétation juridique que les Occidentaux ont donné de la justice de Dieu. Dieu devait nécessairement punir la désobéissance de l'homme. Il lui était impossible de pardonner, une Nécessité supérieure exigeant la vengeance. Si bon et aimant qu'Il fût, Dieu ne pouvait agir avec amour. Il devait agir contrairement à Son amour : pour sauver l'humanité, Il ne pouvait que punir Son Fils au lieu des hommes et satisfaire ainsi la Nécessité.

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le Fleuve de Feu, 9e partie

Message par Claude le Liseur » dim. 11 déc. 2005 18:23

Suite du texte d'Alexandre Kalomiros sur l'Enfer.

IX

Il s'agit du triomphe de l'hellénisme dans le christianisme. L'hellène Origène était arrivé aux mêmes conclusions. Dieu était juge par nécessité. Il devait punir, se venger, envoyer les gens en enfer. L'enfer était une création de Dieu, châtiment exigé par la justice. Cette exigence de justice était une nécessité à laquelle Dieu devait se soumettre. Il ne Lui était pas permis de pardonner. Une force supérieure, une Nécessité Lui interdisait d'aimer inconditionnellement.
Origène était pourtant aussi chrétien et il savait que Dieu est plein d'amour. Or, comment peut-on imaginer un Dieu aimant qui jette les êtres dans des tourments éternels ? Si Dieu est cause de l'enfer, l'enfer doit forcément finir un jour, sans quoi l'on ne saurait parler d'un Dieu bon et aimant. Cette conception juridique de Dieu comme instrument d'une force ou divinité impersonnelle supérieure appelée Nécessité conduit logiquement à 1'apocatastase, restauration de toutes choses et destruction de l'enfer, faute de laquelle il nous faudra admettre un Dieu cruel.
Les Grecs païens ne pouvaient comprendre que la cause de l'enfer ne se trouve pas en Dieu mais dans Ses créatures raisonnables. Si Dieu n'était pas vraiment libre, puisque soumis au règne de la Nécessité, comment Ses créatures eussent-elles pu l'être ? Dieu ne pouvait donner ce qu'Il n'avait pas. De plus, les païens ne pouvaient concevoir d'amour désintéressé. Or, la liberté est le plus grand don que Dieu ait pu faire à une créature, parce qu'elle rend les créatures «logiques», verbifiées, semblables à Lui. Ce don était inconcevable pour les Grecs païens. Ils ne pouvaient imaginer une créature répondant non à un Dieu tout-puissant. Si Dieu était tout-puissant, les créatures ne pouvaient Lui dire non ; si donc Dieu avait donné Sa grâce aux hommes, ceux-ci n'auraient pu la refuser, sans quoi Dieu n'aurait pas été tout-puissant. Si Dieu est tout-puissant, Sa grâce doit être irrésistible et les hommes ne peuvent s'y soustraire. Il s'ensuit que les hommes qui sont privés de la grâce de Dieu le sont parce que Dieu ne la leur a pas octroyée. La perte de la grâce divine, qui est la mort spirituelle éternelle, autrement dit, l'enfer, dépend donc entièrement de Dieu. C'est Dieu qui punit ces êtres en les privant de Sa grâce, en interdisant qu'elle brille sur eux. C'est donc Dieu qui est la cause de la mort spirituelle éternelle des damnés. La damnation est un acte de Dieu, un acte de la justice divine, un acte de nécessité ou de cruauté. Origène en conclut que pour rester chrétien, pour continuer à croire que Dieu est vraiment bon, il faut croire que l'enfer n'est pas éternel, qu'il aura une fin, malgré le témoignage des Ecritures et la foi de l'Eglise. Il s'agit d'une conclusion parfaitement, fatalement logique. Si Dieu est la cause de l'enfer, l'enfer doit avoir une fin, ou alors Dieu est mauvais.

Claude le Liseur
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le Fleuve de Feu, 10e partie

Message par Claude le Liseur » dim. 11 déc. 2005 18:24

Suite du texte d'Alexandre Kalomiros sur l'Enfer.


X

Origène, comme tous les rationalistes, ses frères, n'arrivait pas à comprendre que l'acceptation ou le rejet de la grâce de Dieu dépend entièrement des créatures rationnelles, que Dieu comme le soleil brille sans cesse également «sur les bons comme sur les méchants», que les créatures rationnelles sont cependant tout à fait libres d'accepter ou de rejeter cette grâce et cet amour, et que dans Son amour véritable, Dieu ne force pas Ses créatures à l'accepter, mais qu'il respecte absolument leur libre décision(29). Il ne retire jamais Sa grâce et Son amour ; c'est l'attitude des créatures raisonnables vis-à-vis de cette grâce et de cet amour incessant qui fait la différence entre le paradis et l'enfer. Ceux qui aiment Dieu sont heureux avec Lui alors que ceux qui Le haïssent sont au plus haut point malheureux de devoir vivre en Sa présence, d'autant plus qu'il n'est pas de lieu où l'on puisse se dérober à Son amour partout présent.
Paradis et enfer dépendent de la façon dont nous accueillons l'amour de Dieu. Répondons-nous à Son amour par l'amour ou par la haine ? Telle est la question cruciale. Et cette différence dépend entièrement de nous, de notre liberté, du choix que nous faisons librement au plus profond de nous-même. Cette liberté parfaite n'est pas influencée par des conditions extérieures ou des facteurs internes de notre nature matérielle et psychologique, parce qu'elle n'est pas un acte extérieur mais une attitude du for intérieur, jaillie du fond de notre cœur et déterminée non par nos péchés mais par notre réaction face à nos péchés, comme le montre clairement le passage du publicain et du pharisien et celui des deux larrons crucifiés avec le Christ. Cette liberté, ce choix, cette disposition intérieure envers notre Créateur constitue le cœur de notre personnalité éternelle, le plus profond de nous-mêmes, ce qui nous fait être ce que nous sommes ; c'est là notre visage éternel -clair ou sombre, aimant ou haïssant.
Non, mes frères, malheureusement pour nous, le paradis ou l'enfer ne dépendent pas de Dieu. S'ils dépendaient de Dieu, nous n'aurions rien à craindre. Nous n'avons rien à craindre de l'Amour. Notre salut ne dépend pas de Dieu, il dépend exclusivement de nous -et telle est la tragédie. Dieu nous veut à Son image, éternellement libres. Il nous respecte absolument dans Son amour. Sans respect, on ne peut parler d'amour. Nous sommes hommes parce que nous sommes libres ; sans liberté, nous serions des animaux intelligents, pas des hommes. Dieu ne nous retirera jamais ce don de liberté qui nous fait ce que nous sommes, ce qui veut dire que nous resterons toujours ce que nous choisissons être, amis ou ennemis de Dieu. A ce niveau profond de notre être, il n'existe pas de changement. Dans cette vie-ci, il peut y avoir des modifications plus ou moins profondes clans notre façon de vivre, notre caractère, nos croyances, mais tous ces changements ne sont que l'expression dans le temps de notre moi éternel le plus profond, qui est éternel dans toute la portée du terme. C'est pourquoi le paradis et l'enfer aussi sont éternels. Ce que nous sommes vraiment ne change pas. Nos traits passagers et l'histoire de notre vie dépendent de plusieurs facteurs superficiels qui s'évanouissent avec la mort, mais notre vraie personnalité n'est pas superficielle et ne dépend pas de ce qui change et de ce qui s'évanouit. Il s'agit de notre être véritable, qui demeure avec nous dans le sommeil du tombeau et qui sera notre vrai visage à la résurrection. Il est éternel.

Claude le Liseur
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le Fleuve de Feu, 11e partie

Message par Claude le Liseur » dim. 11 déc. 2005 18:24

Suite du texte d'Alexandre Kalomiros sur l'Enfer.

XI

Saint Jean Climaque dit quelque part dans son livre : «Avant notre chute, les démons nous disaient que Dieu est l'ami de l'homme ; mais depuis notre chute, ils disent qu'Il est inexorable.» Tel est le mensonge astucieux du diable : nous convaincre que tous nos maux sont imputables à Dieu, que c'est Dieu qui va nous pardonner ou nous châtier. Voulant nous faire tomber dans le péché puis nous ôter toute espérance d'en sortir, les démons s'efforcent de présenter Dieu tantôt comme pardonnant tous les péchés, tantôt comme implacable. La plupart des Chrétiens, et même des Chrétiens orthodoxes sont tombés dans ce piège. Ils pensent que Dieu est responsable de leur pardon ou de leur châtiment. Ceci, mes frères, est une fausseté terrible qui fait perdre la vie éternelle à la plupart des hommes, surtout parce qu'en pensant à l'amour de Dieu, ils se persuadent que Dieu leur pardonnera dans Son amour. Dieu aime toujours, pardonne toujours : Il est toujours ami de l'homme. Mais ce qui ne pardonne pas, ce qui n'est jamais ami de l'homme est le péché que nous ne concevons jamais correctement. Le péché détruit notre âme indépendamment de l'amour de Dieu, parce qu'il est précisément le chemin qui éloigne de Dieu, parce qu'il érige un mur qui nous sépare de Dieu, parce qu'il détruit notre vision spirituelle et qu'il nous rend incapable de voir la lumière de Dieu. Les démons cherchent toujours à nous faire concevoir notre salut ou notre mort spirituelle éternelle en termes juridiques. Ils veulent nous convaincre que le salut ou la mort éternelle dépendent de la décision de Dieu. Non, frères, nous devons nous ressaisir pour ne pas être perdus. Notre salut ou notre mort éternelle ne dépendent pas de la décision de Dieu, mais de notre décision, de la décision de notre volonté libre que Dieu respecte absolument. Ne nous laissons pas duper par une fausse confiance en l'amour de Dieu. Le danger ne vient pas de Dieu mais de nous.

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