Filioque : deux approches (d'après Mgr Kallistos)

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Claude le Liseur
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Message par Claude le Liseur » sam. 23 sept. 2006 17:50

Stephanopoulos a écrit :C'est bien la première fois que j'entend dire que "1054 est une construction artificielle d'historiens". De plus il n'y a pas de nom, ni de date et aucune autre preuve qui pourraient appuyer de tel propos!

En effet, ont-ils rêvé les témoins (le clergé et le peuple) qui ont vu les légats du pape déposer leur bulle sur l'autel de Sainte-Sophie le 16 juillet 1054?
Est-ce une invention, le fait que le Patriarche Cérulaire a renouvellé le manifeste de saint Photios de 867 lors d'un synode, la même année, à la suite de quoi il lance l'excommunication contre les latins?

De plus, en quoi est-ce-que les mots "contact" et "dialogue" sont-ils équivalent au mot "communion"?

N' y a-t-il pas rupture dès le moment où un patriarche ou un pape adopte une hérésie, même s'il n'y a pas un patriarche pour le déclarer par écrit?

Dans le cas qui nous intéresse, notre compréhension est faussée par l'oubli que la séparation d'avec l'Orthodoxie a été avant tout une guerre civile à l'intérieur de la théologie latine. Il se passe 220 ans entre la proclamation du Filioque par Charlemagne et l'adoption définitive de celui-ci à Rome.
Et nous devons garder à l'esprit que l'Europe occidentale ne se présentait pas du tout sous la forme du "patriarcat d'Occident" imaginé par les oecuménistes orthodoxes. Une fois Rome tombée en 1014, encore fallait-il qu'elle mette au pas les Eglises locales d'Occident. Le processus s'est étalé jusqu'à la fin du XIIe siècle, avec la croisade anglaise contre l'Irlande promue par la bulle papale Laudibiliter.
Les exemples sont nombreux. Ainsi, dans sa lutte contre les prétentions de Nicolas Ier, saint Photius avait reçu le soutien des archevêques de Trèves, Cologne et Ravenne, qui se firent représenter au concile réuni contre le premier pape papiste en 867. Le Filioque n'a été inséré dans le Credo à Paris que plusieurs décennies après Rome. Encore à l'extrême fin du Xe siècle, saint Gérard, évêque de Toul en Lorraine, réunissait autour de lui un choeur de moines grecs, ce qui montrait de manière éloquente où allaient ses préférences.
Le grand artisan de l'éradication totale de l'Orthodoxie en Europe occidentale fut Grégoire VII. A l'époque où il n'était encore que l'archidiacre Hildebrand, il s'était allié avec les hérétiques patarins de Milan pour venir à bout de l'Eglise locale de Milan. Par la suite, il s'acharna particulièrement contre le rite mozarabe espagnol.
Pour le cas de l'Eglise de Hongrie, fondée au départ comme un archevêché autocéphale de rit latin, elle est restée orthodoxe au moins jusque dans les dernières années du XIe siècle. On peut donc constater que la rupture avec l'Eglise orthodoxe est un processus variable selon les lieux, mais entièrement consommé à la fin du XIIe siècle.

1054 est surtout le constat de l'impossibilité d'un retour à l'union, après quarante ans de patience et d'exhortations de la part des orthodoxes. Il faut aussi se rappeler qu'en cette circonstance, les filioquistes se sont en fin de compte anathématisés eux-mêmes.

Anne Geneviève
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Message par Anne Geneviève » lun. 25 sept. 2006 9:29

Bien entendu, la bulle d’excommunication a été déposée par les légats mais ce qui est effectivement une construction artificielle, c’est de faire de 1054 la date DU schisme alors que c’est celle D’UN schisme, d’une étape d’un processus qui en a connu plusieurs. Il s’est passé avec Rome, mutatis mutandis, ce qui s’est passé avec le stalinisme. Depuis les années 1920, on avait entendu parler du goulag, de la dictature, bref de la réalité ; mais personne chez les intellectuels influents en France ne parvenait à y croire. Il a fallu une succession de chocs (Budapest en 56, les premiers dissidents, les bouquins de Soljenitsyne, la perestroïka) pour qu’enfin ça percute et, finalement, ça a vraiment percuté en 89, à la chute du mur de Berlin. Le stalinisme était le même tout du long. Dans le haut moyen âge, c’était un peu la même chose. Les pays carolingiens puis Rome s’enfonçaient dans l’hérésie, les orthodoxes le savaient mais tout s’est passé comme s’ils n’arrivaient pas à l’accepter, à en tirer les conséquences. Après 1054, il y a encore eu des concélébrations. C’est inimaginable pour nous, mais c’est.
Quand le mouvement œcuménique s’est étoffé et que les orthodoxes sont rentrés dans la danse, la date officielle du schisme a été située en 1054 mais j’ai pu constater sur un vieux missel romain du XIXe siècle que la date officielle était alors 1216. Quant au premier constat d’hérésie, il remonte au IXe siècle, à la rupture entre st Photios et le pape Nicolas. Alors pourquoi mettre en exergue1054 ? C’est que cela peut apparaître comme la moins grave de toutes les ruptures successives : dans les années 860, st Photios a appuyé là où ça faisait mal en montrant que le filioque était hérétique, une haine inimaginable s’est développée à son endroit dans les milieux papistes et 1216 répond au massacre, au pillage, à la conquête de l’empire byzantin par les croisés et, in fine, à la latinisation forcée de l’Eglise de Grèce. En 1054, le mauvais caractère des acteurs de la rupture étant proverbial, on pouvait tout leur mettre sur le dos en 1930 et suivantes, se lamenter sur la barbarie de nos ancêtres respectifs et entamer le dialogue ! Impossible de faire de l’œcuménisme avec st Photios ni avec le sang versé à Constantinople. 1054 n’est pas une construction d’historiens mais un choix artificiel d’œcuménistes parmi plusieurs possibilités.
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Jean-Louis Palierne
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Message par Jean-Louis Palierne » lun. 25 sept. 2006 18:21

Stephanopoulos a écrit :
N' y a-t-il pas rupture dès le moment où un patriarche ou un pape adopte une hérésie, même s'il n'y a pas un patriarche pour le déclarer par écrit?
À mon sens il y a rupture dès qu'un fidèle orthodoxe refuse de se rendre aux admonestations qui lui sont adressées par le consensus universel de l'Église.

La rang hiérarchique éventuel ne fait qu'aggraver éventuellement la chose.

Il n’y avait pas de “patriarcat d’Occident” au sens d’une construction pyramidale. Mais l’Église ne connaissait pas de structure pyramidale. J’ai mis assez longtemps à comprendre et moi aussi je croyais pouvoir m’en sortir tout simplement en disant que le patriarche d’Occident n’avait réellement autorité que sur le petit nombre d’Églises qui lui étaient voisines (l’Italie “suburbicaire” et encore ! pas les régions restées dans la sphère grecque). Mais c’est oublier que le pape était réellement une structure d’appel et de conciliation pour tout l’Occident, et que si les évêques d’Occident participaient très peu aux Conciles œcuméniques, ils déléguaient ce soin au pape, qui choisissait un petit nombre de représentants pour aller discuter avec les Grecs. Les Grecs acceptaient que ce soit là la représentation de l’Occident et ils y attachaient beaucoup d’importance et tenaient compte de sa position pour trancher les débats. Cependant chacun des “diocèses civils” qui composaient l’Occident avait sa propre vie conciliaire (Conciles d’Espagne, de Gaule et d’Afrique par exemple). Il y avait donc là un mode d’organisation différent de celui des patriarcats d’Orient (qui n’étaient pas non plus des pyramides hiérarchiques). Mais tant en Occident qu’en Orient, la cellule de base était le synode provincial, présidé par le métropolite, auquel tout évêque devait participer régulièrement. Les structures “supra-provinciales”, Conciles diocésains ou Patriarches, n’étaient donc pas de simples homothéties de la structure provinciale métropolitaine, une sorte d'emboitage en poupées russes. Il faut donc veiller à ne oas projeter dans le passé notre conception actuelle de l’autocéphalie patriarcale.
Jean-Louis Palierne
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Anne Geneviève
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Message par Anne Geneviève » lun. 25 sept. 2006 19:16

Jean Louis, je vous remercie de ce message éclairant. Je confirme l'autonomie des Eglises locales correspondant en occident soit aux "diocèses civils", soit après la chute de l'empire aux divers royaumes, avec deux cas particuliers, l'Irlande qui n'a jamais fait partie de l'empire et la Grande Bretagne qui a retrouvé lors de son abandon ses limites territoriales internes traditionnelles (Galles, Cornouailles, etc.) Une habitude mais qui n'est pas devenue une obligation avant l'époque carolingienne faisait de Rome la juridiction d'appel pour les Eglises autonomes d'Italie et l'Afrique, ainsi que le sud des Gaules. Mais longtemps les Eglises du nord des Gaules ont préféré la formule d'un concile général des Gaules comme lieu d'appel. Même formule pour les Eglises celtiques.
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Claude le Liseur
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Message par Claude le Liseur » ven. 15 avr. 2016 19:51

Antoine a écrit :
Le filioque est l'histoire d'une foi mauvaise devenue mauvaise foi . On peut redresser une foi mauvaise, mais une mauvaise foi fuit la vérité qui n'est jamais son objet jusqu' à le nier et ne plus le connaître.
Sartre nous dit dans "L'être et le néant":
« La mauvaise foi est bien mensonge à soi. Certes, pour celui qui pratique la mauvaise foi, il s'agit bien de masquer une vérité déplaisante ou de présenter comme vérité une erreur plaisante. La mauvaise foi a donc en apparence la structure du mensonge. Seulement ce qui change tout, dans la mauvaise foi, c'est à moi même que je masque la vérité. »

"L'erreur plaisante" dans le cas du filioque c'est la papauté n'en déplaise à K. Ware.
Et La Bruyère nous met en garde :
Rien ne ressemble plus à la vive persuasion que le mauvais entêtement: de là les partis, les cabales, les hérésies.
(Caractères, chapitre XII [Des jugements], 1, in Moralistes du XVIIe siècle, Bouquins, Robert Laffont, Paris 1992, p. 873)

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