ORTHODOXIE & BOUDDHISMES

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Jean-Louis Palierne
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Message par Jean-Louis Palierne » mar. 06 mars 2007 16:33

Oui ma phrase n’était pas un modèle de clarté. Ce que je voulais dire, c’est que le Créateur a doté l’homme d’une intelligence pourqu’il en use dans complexe. Nous pouvons approcher un peu de la Vérité dans une rencontre de communion dans laquelle Dieu nous envoie un peu de communion à ses énergies incréées — tout juste ce qui convient à notre misère humaine. Mais l’homme ne doit pas s’abstenir de tenter de s’aasimiler ce qu’il peut s’assimiler, ce qu’il peut retenir, ce qu’il peut décrire, ce qu’il peut transmettre même de cette expérience de la vérité. Le père Justin Popovitch disait que l’homme doit construire une philosophie de la vérité à partir de la foi, et il a donné à sa “Dogmatique” le titre de “Philosophie orthodoxe de la Vérité. C’est la part de l’homme dans la synergie de la foi. Très tôt l’Église a tenté ainsi de construire des exposés capables de satisfaire le soif de connaissance des hommes. Même les Pères du désert, qui étaient presque tous des hommes frustres, étrangers à la paideia, c’est-à-dire à l’éducation raffinée de leur époque, n’avaient pas honte d’être considérés comme “les vrais philosophes”. Car ils considéraient leur ascèse, non comme une “mortification”, comme l’auraient dit certains “spirituels” catholique, mais comme une réalisation de la vraie vie, la vie selon Dieu.

Cette fois-ci, me suis-je fait comprendre ?
Jean-Louis Palierne
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hilaire
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Message par hilaire » mar. 06 mars 2007 16:38

merci Jean Louis de vos précisions !

Claude le Liseur
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Message par Claude le Liseur » sam. 10 mars 2007 16:14

Anne Geneviève a écrit :Je reconnais d'autant plus volontiers mon erreur que, entre temps, j'ai lu des travaux de recherche sur le bön qui rejpoignent tout à fait ce que vous dites.

Chère Anne-Geneviève,

Permettez-moi de vous féliciter de votre sincérité et de votre honnêteté intellectuelle. De toute façon, tant de calomnies ont été répandues en Occident sur le Bœun depuis le livre d'Alexandra David-Neel qu'il faudra encore bien des publications scientifiques pour venir à bout des préjugés.

Je voudrais ajouter qu'il y a une grande leçon que les orthodoxes devraient donner, qu'ils ne donnent pas, et que les bœunpo, eux, arrivent à donner. C'est celle de l'indifférence pour ce que René Guénon appelait "le règne de la quantité".

Il ne doit plus guère y avoir qu'un demi-million d'adeptes de la tradition bœun à travers le monde. L'écrasante majorité de ceux-ci vivent sous l'emprise d'un régime qui réalise l'idéal de l'idéologie mondialiste et euromondialiste, puisqu'il est à la fois adepte du capitalisme sauvage sur le plan social et du communisme rigide sur le plan religieux. Or, les bœunpo savent aussi bien que nous que, comme me le disait un ami serbe, "aucune tradition ne peut survivre au communisme". Ils savent que leur tradition est à peu près condamnée. Baissent-ils pour autant les bras? Que nenni! Si le lama Tenzin Wangyal Rimpoché - qui est né en Inde, de parents ayant fui le communisme, et qui n'a jamais vécu au Pays des Neiges - écrit les livres que j'ai mentionnés, c'est qu'il a la bénédiction de ses supérieurs pour divulguer à un maximum de personnes les enseignements philosophiques du Bœun dont les représentants les plus autorisés de cette tradition considèrent qu'ils seront perdus à jamais,vu les circonstances adverses de l'époque, si on continue à les répandre comme autrefois de maître à disciple et avec une certaine confidentialité. Et, sans esprit de prosélytisme - et d'ailleurs, quel sens aurait du prosélytisme de la part de ceux qui se considèrent comme dépositaires de la lex perennis ? -, les dépositaires du Bœun apportent leur aide à tous ceux qui la leur demandent, sans être obsédés par la faiblesse de leurs effectifs à travers le monde.

En ce sens, et seulement en ce sens, ils ne sont pas différents des adeptes d'une religion beaucoup plus fantaisiste, mais bien de chez nous puisqu'elle n'existe que dans des pays francophones: l'antoinisme si longtemps et si durement persécuté par l'Eglise catholique romaine en Belgique. Le desservant antoiniste se doit d'apporter son aide à tous ceux qui souffrent et qui font appel à lui, et il n'est pas freiné dans cette tâche par la considération qu'il n'y a plus que 20'000 ou 30'000 antoinistes à travers le monde.

Il est intéressant de comparer cette attitude avec celle qu'a eue le clergé orthodoxe émigré de certains pays où le communisme soumettait l'Eglise à des persécutions telles que le monde n'en avait jamais vues. Au lieu de voir que la Providence avait permis leur exil pour qu'ils rapportent la foi orthodoxe à des pays qui avaient jadis apostasié la Vérité, ils se sont de plus en plus repliés sur leur tribalisme (traduction littérale du terme phylétisme), car il s'agit bien là de tribalisme (les liens du sang) et non pas de nationalisme (l'Etat-nation qui peut être multiethnique ou plurilingue - le nationalisme suisse ne passe-t-il pas pour l'un des plus forts d'Europe alors que le pays a quatre langues nationales?). Ce clergé-là a systématiquement refusé toute forme de traduction ou de transposition dans les conditions de l'exil du patrimoine dont il était dépositaire, il a fermé la porte aux hétérodoxes qui voulaient rejoindre l'Eglise, il a souvent fait des efforts acharnés pour chasser le petit nombre de ceux qui s'étaient convertis.

Mais, en même temps, ce clergé-là - chez qui le tribalisme a déraciné la vie sprituelle et a fait disparaître jusqu'au sentiment de la παρρησία, cette confiance absolue que le chrétien orthodoxe a en Dieu - est, contrairement aux antoinistes ou aux bönpo évoqués plus haut, obsédé par le règne de la quantité, par l'obligation de faire du chiffre. En réalité, ce clergé-là n'est plus guère le disciple de saint Jean de Cronstadt ou de saint Nicolas Planas, mais bien de Joseph Staline, qui ramenait les questions spirituelles à la simple question: "Le Vatican, combien de divisions?"

Alors oui, ce clergé veut aligner des divisions - fussent-elles imaginaires. Tel évêque, à vrai dire surtout chargé de questions diplomatiques, affirmera d'un côté qu'il est hors de question que l'Eglise orthodoxe ait la moindre action pastorale auprès des autochtones du "territoire canonique" (?) du "patriarcat de Rome", mais n'hésitera pas, dans des réunions oecuméniques, à doubler par rapport à la réalité le nombre des baptisés qui relèvent de son patriarcat, heureux de trouver des interlocuteurs catholiques et protestants assez crédules pour croire que le communisme ne laisse pas de trace. Tel pays dont tous ceux qui le connaissent un tant soit peu sait qu'on y compte au moins 60% d'athées et que, dans la minorité de la population qui a encore une religion, le jéhovisme y taille des croupières à l'Eglise orthodoxe, sera présenté comme orthodoxe à 98,5% et juif à 1,5%, et l'interlocuteur "occidental", qu'il faut leurrer à tout prix dans cette partie de bonneteau, sera assez naïf pour le gober.
Ailleurs, on s'efforcera d'aligner des divisions imaginaires par réception de micro-sectes et d'ecclésioles, quitte à expulser tous ces Occidentaux plus ou moins convertis lorsque la levée des restrictions en matière de visa et la reprise de l'immigration permettent d'aligner des divisions plus réelles (enfin, pour le moment).
Incapable de la moindre pastorale, envoûté par son tribalisme, n'ayant que haine et mépris (mais mépris basé sur le complexe d'infériorité) pour le pays d'accueil dont il a pourtant adopté les salaires et le passeport, tel prêtre n'hésitera pas à harceler par téléphone ceux de ses compatriotes immigrés qui ne veulent plus mettre les pieds dans sa paroisse - non pas parce qu'ils n'ont plus la foi orthodoxe, mais, bien au contraire, parce qu'ils estiment qu'il est préférable pour la préservation de leur foi de ne plus participer au théâtre de marionettes du phylétisme, de ne fréquenter que les paroisses de leur pays quand ils y retournent pour les vacances, et de se contenter de lire les acathistes et les offices à la maison quand ils sont dans l'émigration. L'avenir montrera d'ailleurs à quel point les facilités accrues pour se déplacer d'un bout à l'autre de l'Europe, en donnant aux fidèles émigrés la possibilité de garder le contact avec de vrais pères spirituels et de vraies paroisses dans leur pays d'origine, aura sonné le glas de ces paroisses phylétistes où l'on n'hésite pas à inviter des choeurs pentecôtistes à chanter après la liturgie - "puisqu'ils sont de même origine que nous".

Car le corollaire de l'absolu tribalisme, c'est aussi que ce clergé-là, pour qui les mots "mission", "pastorale" et "conversion" sont des injures, se croit propriétaire des âmes de ses compatriotes. Sur ce plan-là, ce clergé vit encore au VIe siècle (le rêve d'uniformité religieuse et politique), comme sur d'autres il vit au XIXe (les Eglises nationales sur modèle anglican ou luthérien, la haine à l'égard du Patriarcat oecuménique de Constantinople, la déshellénisation, le moralisme extérieur factice sur modèle des ligues de vertu anglo-saxonnes, le culte de l'Etat). Il faudrait encore y ajouter la troisième couche qui caractérise la vision du monde de ce clergé, la couche 1968 (l'extrême complaisance pour les idéologies collectivistes, l'hostilité à l'égard du libéralisme politique et économique, le sentimentalisme, la recherche des émotions collectives factices au lieu de la sobriété de la vie spirituelle, le bricolage liturgique, l'adogmatisme et le philocatholicisme).

Il ne faut d'ailleurs pas se leurrer: dans ces milieux, où l'on est unanimement adepte de l'idéologie œcuméniste, il n'y a aucun désir d'union avec quiconque - pas plus avec les protestants ou la Papauté qu'avec les orthodoxes d'une autre nationalité. L'adhésion à l' œcuménisme n'y est qu'un prolongement de la politique, puisque l'on croit ainsi pouvoir jouer un rôle dans l'évolution du sacro-saint Etat que l'on sert (même si l'on a pris par opportunisme la nationalité du pays d'accueil), et l'on sera bien désarçonné quand l'Etat en question sera complètement sécularisé, sans même se rendre compte du rôle que l'on aura soi-même joué dans cette sécularisation. Comment croire à ces grandes manifestations d'amour envers les luthériens, calvinistes, papistes, etc., quand on sait par ailleurs le mépris extraordinaire - et que rien sur le plan des performances économiques ou du développement culturel et social ne justifie - qui est en même temps professé pour les pays d'origine, les langues et les cultures de ces interlocuteurs luthériens, calvinistes, papistes, etc.?

Au XVe siècle, celui qui avait un vrai désir d'union, c'était saint Marc d'Ephèse, opposant à la fausse union de Florence. Et à l'heure actuelle, ceux qui ont un vrai désir d'union, ceux qui n'ont pas la haine envieuse des pays d'Europe occidentale, ceux qui ont l'amour de leur prochain, ce sont bien les moines de l'Athos signataires de la déclaration du 30 décembre 2006.

Les choses seraient tout de même plus simples si ce clergé assumait jusqu'au bout son tribalisme et son racisme, s'il était capable de s'affranchir en même temps de l'illusion du nombre et de l'obsession de "faire du chiffre", et de prendre au moins modèle sur les bœunpo, les antoinistes ou les Juifs, qui ne se soucient pas d'avoir de faibles effectifs, plutôt que de continuer à aligner des statistiques fantaisistes. Ce serait au moins un moyen d'assumer la situation que ces clercs ont eux-mêmes créée, par l'obstination à refuser de transmettre une tradition si précieuse et si menacée.

Claude le Liseur
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Message par Claude le Liseur » sam. 04 août 2007 17:54

Le but n'est pas d'enfoncer le clou, mais il y a eu tant de calomnies répandues en pays francophones sur le Bœun, y compris chez des auteurs sérieux, qu'il me paraît utile de faire connaître tout ce qui peut être utile à la manifestation de la vérité. Il y a suffisamment de forums d'autres confessions chrétiennes qui se sont spécialisés dans la diabolisation de tout ce qui n'est pas eux-mêmes, qu'il n'est pas mauvais de se souvenir de temps en temps que nous, orthodoxes, nous sommes au service de Celui qui est « la Voie, la Vérité, la Vie » (Jn 14, 7). Pour cette raison, je me permets de recopier cette information intéressante sur le Bœun.


« Selon la thèse la plus couramment admise – quelque difficulté qu’il y ait à la concilier avec les éléments que l’on vient de rapporter – le bouddhisme tantrique (Vajrayâna) pénétra au Tibet depuis l’Inde autour du VIIIe siècle. On raconte qu’il entra bientôt en conflit avec une religion autochtone appelée Bon po dont il triompha par sa supériorité magique et dont il mit les propres divinités, pour ainsi dire, à son service. Le lamaïsme, affirme-t-on généralement, est né de la fusion du Vajrayâna et du Bon po. Mais il faut savoir que ce dernier, d’une part, n’a jamais disparu du Tibet et que, d’autre part, il n’était pas forcément à l’origine le simple « chamanisme » (mot devenu passe-partout chez les historiens des religions) que l’on prétend. Peut-être était-il même déjà une forme hérétique et corrompue du bouddhisme, parvenue par le Tibet occidental (Zhang-zhung) d’une région assez mal définie d’Asie centrale appelée Ta-zig (Perse ? Sogdiane ? Bactriane ?). Quant à la véritable religion indigène du Tibet, les plus anciens textes y font allusion sous le nom de chos, le même terme qui fut utilisé pour traduire le dharma (la Loi) bouddhique. » (Pierre Feuga, Tantrisme, Dangles, Paris 1994, p. 65).

Ce texte me semble d’un contenu remarquable, il a l’avantage de résumer en peu de lignes des données que j’ai expliquées sur des pages et des pages dans le présent fil du forum orthodoxe francophone au printemps dernier, et il rompt avec les niaiseries habituelles à propos du Bœun, en rappelant que celui-ci peut bien avoir été une forme sogdienne du bouddhisme arrivée au Tibet par le royaume perdu du ChangChoung (cette même Sogdiane où le patriarcat d’Antioche a réussi pendant quelques siècles à faire vivre une chrétienté orthodoxe de langue sogdienne organisée autour du catholicossat de Tachkent, fait que j’ai aussi évoqué sur le présent forum le 19 novembre 2006, ici : viewtopic.php?t=2109 ). Toutefois, quant au caractère « hérétique » et « corrompu » de cette forme du bouddhisme – si tant est que le Bœun ait bien été du bouddhisme -, il semble se limiter au fait que les Bönpo utilisent un svastika senestrogyre, alors que les bouddhistes ont normalement un svastika dextrogyre… Encore que :

« C’est le symbole fondamental de la religion bön (svastika tournée vers la gauche), mais il est aussi utilisé dans le bouddhisme (svastika tournée vers la droite et parfois aussi vers la gauche) (souligné par moi, NdL) pour désigner l’immuabilité. Ce symbole apparaît parfois aussi bien sur l’empreinte des pieds du Bouddha. Selon la religion bön, l’origine du yungtrung n’est pas sanskrite et ce symbole n’est donc pas assimilé à la svastika indienne ». (Nicolas Tornadre et Sangda Dorje, Manuel de tibétain standard, L’Asiathèque, Paris 2003, p. 434).

Conclusion : le sens « hérétique » se trouvant aussi chez ceux qui ne sont pas « hérétiques » et le svastika n’en étant pas forcément un, on ne voit plus très bien en quoi le Bœun serait si hérétique ou corrompu.

De toute façon, les Bœunpo ne se trompent pas forcément en assignant à leur yungdrung une origine non indienne. Si la théorie que j’ai exposée sur le présent forum le 26 février 2007, à savoir que l’antagonisme entre bouddhisme et Bœun au Tibet ne ferait que perpétuer le vieil antagonisme religieux entre Indiens adorateurs des deva et Iraniens adorateurs d'Ahura Mazda, est exacte, alors le svastika des Bœunpo est bien d’origine iranienne et non indienne. De toute façon, ce symbole est bien plus ancien que les Indiens ou les Iraniens, puisqu’on le retrouve chez tous les peuples indo-européens, souvent dans une forme christianisée, ainsi que chez beaucoup de peuples qui ne sont pas indo-européens (Basques, Chinois, Japonais, et, naturellement, Tibétains). Alors, le mystère reste entier, et la seule chose acquise est que le Bœun n’est ni une magie noire, ni la religion autochtone du Tibet.

Anne Geneviève
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Message par Anne Geneviève » sam. 04 août 2007 20:42

Le svastika est un symbole extrêmement ancien.
Sous une forme déjà élaborée, on le trouve sur les assiettes de Samarra vers -5000, contemporain de l'invention et de la diffusion de la céramique. Mais sous des formes plus frustes, plus proches des graffiti, il orne galets peints et roches gravées de l'épipaléolithique (vers -15 000, -11 000 ) sur toute l'aire eurasienne. Il est sans doute encore plus ancien puisqu'il passe en Amérique (peuplée entre -30 000 et -20 000 aux dernières estimations) où on le voit surtout peint sur des peaux rituelles.
Quel sens avait-il pour nos ancêtres de ces périodes sans écriture ? Ce n'est pas facile à restituer. Il porte à Samarra tout un aide-mémoire mathématique pour les problèmes de duplication du carré, fort utile lors des premières mesures d'aires pour le partage annuel des champs. Il avait sans doute un sens astronomique mais l'astronomie est alors aussi communion avec le cosmos.
C'est à la fois le symbole le plus répandu et le plus énigmatique, de plus en plus polysémique à mesure qu'il passe d'une culture à une autre.
"Viens, Lumière sans crépuscule, viens, Esprit Saint qui veut sauver tous..."

Claude le Liseur
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Re:

Message par Claude le Liseur » ven. 11 déc. 2009 0:53

Claude le Liseur a écrit : (...)
Les bœunpo ont toujours affirmé que leur religion n'est pas autochtone au Tibet, mais qu'elle serait originaire du TagZig (ou Stag-zig), région évidemment identifiée au Tadjikistan, voire à la Perse. Même si la localisation est difficile, il n'y a aucun doute que le Bœun est originaire du monde iranien. Il est même probable que l'antagonisme entre les bouddhistes et les bœunpo reprenne en partie le vieil antagonisme qui a abouti à la séparation entre les Indo-Aryens et les Irano-Aryens, ce schisme religieux d'une ampleur considérable. Citons le professeur Lebedynsky de l’INALCO de Paris : « En marge de cette question se pose celle de la « révolution religieuse » qui aurait accompagné la rupture de l’unité indo-iranienne, voire l’aurait provoquée. En effet, le terme indo-iranien commun *daiva- « dieu, divinité », qui a conservé son sens premier en sanscrit (deva-), a pris celui de « démon » en avestique (daēva-). Ce renversement serait révélateur d’une opposition religieuse majeure entre les ancêtres des Indo-Aryens et ceux des peuples iraniens. Mais il est impossible à dater, et il n’est même pas sûr qu’il ait concerné la totalité des parlers proto-iraniens (d’après Georges Dumézil, par exemple, il ne se serait pas produit dans une partie au moins des langues « scythiques » de la steppe, comme en témoigneraient les données de la religion populaire ossète). L’opposition est d’ailleurs moins nette dans le cas de l’autre catégorie de personnages divins, les *Asura- indo-iraniens : du côté iranien, Ahura est devenu le nom du dieu unique du zoroastrisme, Ahura Mazdā, le « Seigneur sage » ou le « Seigneur sagesse » ; mais du côté indien, les Asura védiques sont moins « démoniaques » qu’on ne l’a dit. Dans des textes anciens, ce nom est donné à de grands dieux comme Varuna ou Bhaga. » (Iaroslav Lebedynsky, Les Indo-Européens, Editions Errance, Paris 2006, p. 167.) Il est vrai que, dans le bouddhisme, les asura sont des Titans plutôt que des démons.
On sait qu'un certain nombre d'Indo-Aryens prirent la direction du Moyen-Orient plutôt que celle du sous-continent indien et qu'ils formèrent par exemple l'aristocratie du royaume du Mitanni; des générations plus tard, l’antagonisme entre religion irano-aryenne et religion indo-aryenne n’avait pas diminué : « Un groupe probablement plus important a marché plus au nord en direction de l’ouest à travers le plateau septentrional de l’Iran et a sans doute laissé des arrière-garde s’installer à demeure dans les provinces bordant la mer Caspienne (Mazandéran, Ghilan) où des « adorateurs des devas », descendants de ces Ârya, seront persécutés bien des siècles plus tard par les rois achéménides fidèles d’Ahura Mazda. » (Jacques Freu, Histoire du Mitanni, L’Harmattan, Paris 2003, p. 30.)
Il n’est donc pas impossible que l’opposition entre Bœun et bouddhisme au Tibet ne soit qu’une nouvelle figure de ce vieil antagonisme entre Iraniens et Indiens.
(...)

Ce schisme religieux entre les Indo-Aryens et les Irano-Aryens, cette inversion du sens du mot daiva chez les Iraniens, survenue dans des temps immémoriaux, n'a pas été sans influence sur une langue non indo-européenne, à savoir le géorgien. C'est avec intérêt que je relève une ce qui suit dans l'édition française du chef-d'oeuvre de la littérature géorgienne médiévale, Le Chevalier à la peau de tigre de Chota Roustavéli:

Str. 654/1

Dèves. Le "dève" est le mauvais esprit, le démon. Dans le Shah Nameh, où l'usage du merveilleux est infiniment plus large que dans l'oeuvre de Roustavéli, Firdousi représente le combat du Preux Rostom avec un "Div" (dève) en un épisode fantastique. Le poète persan emploie également le term dans un sens allégorique: "On dit: un méchant homme est un div."


(Commentaire de Serge Tsouladzé dans l'édition française du Chevalier à la peau de tigre. Chota Roustavéli, Le Chevalier à la peau de tigre, traduit du géorgien avec une introduction et des notes par Serge Tsouladzé, traduction relue par Ch. Noutsoubidzé, Gallimard, Paris 1989 - 1re édition Paris 1964 - p. 266.) Dans le texte de Chota Roustavéli - écrivain qui passe pour avoir éprouvé un amour impossible pour la sainte et glorieuse reine Thamar -, on trouve ceci (p. 117 de l'édition française):

"Je trouvai ces cavernes vides où se tenaient les géants Dèves,
Je les taillais (sic), les pourfendis, c'est en vain qu'ils me résistèrent,
Mais ils tuèrent mes esclaves, mal protégés par les hauberts,
Le destin me frappait encore, m'atteignant de son étincelle!"

Ceci m'inspire deux réflexions.

1. A propos du monde iranien, il est évident qu'une langue dans laquelle le mot apparenté au mot français "divinité" (car il faut se rendre à l'évidence: l'indo-iranien primitif daiva est la même racine que le latin deus)) signifie "démon" ne peut que nous étonner. Un Géorgien comme Chota Roustavéli ne pouvait ressentir la même surprise, car "Dieu" se dit Ghmerti ( ღმერთი ) en géorgien, langue non indo-européenne (cf. Irène Assatiani et Michel Malherbe, Parlons géorgien, L'Harmattan, Paris 1997, p. 196). Tout de même, pour nous, locuteurs d'une langue apparentée au persan et qui y retrouvons des termes familiers - mère se dit madâr مادر en persan, père se dit pédar پدر , fille se dit dokhtar دختر qui est évidemment le même mot que daughter en anglais, Tochter en allemand ou дочь en russe (cf. Dominique Halbout et Mohammad-Hossein Karimi, Le Persan, Annexes, Assimil, Chennevières-sur-Marne 2003, pp. 126, 136 et 142) - cette soudaine utilisation de la racine indo-européenne du divin pour désigner le démoniaque a quelque chose de déroutante, de surprenante, de choquante. Est-ce la raison inconsciente pour laquelle, depuis la Grèce antique, des Perses d'Eschyle aux Lettres persanes de Montesquieu, ce sont les Iraniens qui, aux yeux de l'Occident, incarnent, souvent d'ailleurs avec des connotations positives, l'exotisme absolu - et non des peuples parlant des langues plus éloignées de la nôtre comme les Arabes?

2. Ensuite, cet exemple souligne une fois de plus le rôle extraordinaire des peuples chrétiens du Caucase, Arméniens et surtout Géorgiens, comme passeurs entre les cultures. L'influence de Firdousi sur Chota Roustavéli nous laisse deviner le rôle que les Géorgiens ont pu jouer dans la transmission de la culture persane. Nous ne devons pas oublier qu'une très grande partie de ce que l'Occident a reçu de l'Inde, sur le plan culturel et avant l'établissement de relations plus directes, est passé par le carrefour géorgien - ne serait-ce que la vie christianisée du Bouddha à l'origine du culte de saint Josaphat. On oublie trop souvent le rôle culturel de premier plan de ce petit royaume chrétien, fort d'une langue profondément originale et de ses racines caucasiennes, en même temps avant-garde de la culture grecque et de l'hellénisme, et réceptacle des influences culturelles arabes, indiennes, iraniennes et turques. Il paraît d'ailleurs que ces influences arabes, persanes et turques auraient laissé aux Géorgiens contemporains un goût prononcé pour la calligraphie (cf. Lascha Bakradse et Dominique Gauthier-Eligoulachvili, Le géorgien de poche, Assimil, Chennevières-sur-Marne 2003, p. 6).

Claude le Liseur
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Re: Re:

Message par Claude le Liseur » lun. 14 déc. 2009 15:17

Claude le Liseur a écrit : 1. A propos du monde iranien, il est évident qu'une langue dans laquelle le mot apparenté au mot français "divinité" (car il faut se rendre à l'évidence: l'indo-iranien primitif daiva est la même racine que le latin deus)) signifie "démon" ne peut que nous étonner. Un Géorgien comme Chota Roustavéli ne pouvait ressentir la même surprise, car "Dieu" se dit Ghmerti ( ღმერთი ) en géorgien, langue non indo-européenne (cf. Irène Assatiani et Michel Malherbe, Parlons géorgien, L'Harmattan, Paris 1997, p. 196). Tout de même, pour nous, locuteurs d'une langue apparentée au persan et qui y retrouvons des termes familiers - mère se dit madâr مادر en persan, père se dit pédar پدر , fille se dit dokhtar دختر qui est évidemment le même mot que daughter en anglais, Tochter en allemand ou дочь en russe (cf. Dominique Halbout et Mohammad-Hossein Karimi, Le Persan, Annexes, Assimil, Chennevières-sur-Marne 2003, pp. 126, 136 et 142) - cette soudaine utilisation de la racine indo-européenne du divin pour désigner le démoniaque a quelque chose de déroutante, de surprenante, de choquante. Est-ce la raison inconsciente pour laquelle, depuis la Grèce antique, des Perses d'Eschyle aux Lettres persanes de Montesquieu, ce sont les Iraniens qui, aux yeux de l'Occident, incarnent, souvent d'ailleurs avec des connotations positives, l'exotisme absolu - et non des peuples parlant des langues plus éloignées de la nôtre comme les Arabes?

Ainsi, si "Dieu" se dit ღმერთი (Ghmerti) en géorgien, j'ai eu la curiosité de chercher comment le mot se traduisait en persan. D'après le manuel de persan à ma disposition, il y a deux mots en persan actuel pour traduire Dieu: le mot d'origine arabe الله (Allah) et le mot d'origne persane خدا (Khodâ) (cf. Dominique Halbout et Mohammed-Hossein Karimi, Le Persan, Assimil, Chennevières-sur-Marne 2003, p. 331). J'avoue que je me demande de quelle manière on est passé des asuras devenus ahuras comme dans ا هو ر ا مز د ا Ahourâ Mazdâ à Khodâ. Khodâ خد ا est-il une transformation de Ahourâ ا هو ر ا ? Je ne sais.

A noter que le mot arabe Allah الله , passé en persan après l'islamisation de l'Iran, n'a pas en arabe de connotation spécifiquement musulmane, puisqu'il est aussi employé par les Arabes chrétiens pour désigner notre Dieu trinitaire. Il ne semble pas non plus qu'en persan, les deux mots aient des connotations religieuses différentes; simplement, l'un est arabe et l'autre est persan.

Claude le Liseur
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Re: ORTHODOXIE & BOUDDHISMES

Message par Claude le Liseur » lun. 14 déc. 2009 22:30

Claude le Liseur a écrit :Les bœunpo ont toujours affirmé que leur religion n'est pas autochtone au Tibet, mais qu'elle serait originaire du TagZig (ou Stag-zig), région évidemment identifiée au Tadjikistan, voire à la Perse. Même si la localisation est difficile, il n'y a aucun doute que le Bœun est originaire du monde iranien. Il est même probable que l'antagonisme entre les bouddhistes et les bœunpo reprenne en partie le vieil antagonisme qui a abouti à la séparation entre les Indo-Aryens et les Irano-Aryens, ce schisme religieux d'une ampleur considérable. Citons le professeur Lebedynsky de l’INALCO de Paris : « En marge de cette question se pose celle de la « révolution religieuse » qui aurait accompagné la rupture de l’unité indo-iranienne, voire l’aurait provoquée. En effet, le terme indo-iranien commun *daiva- « dieu, divinité », qui a conservé son sens premier en sanscrit (deva-), a pris celui de « démon » en avestique (daēva-). Ce renversement serait révélateur d’une opposition religieuse majeure entre les ancêtres des Indo-Aryens et ceux des peuples iraniens. Mais il est impossible à dater, et il n’est même pas sûr qu’il ait concerné la totalité des parlers proto-iraniens (d’après Georges Dumézil, par exemple, il ne se serait pas produit dans une partie au moins des langues « scythiques » de la steppe, comme en témoigneraient les données de la religion populaire ossète). L’opposition est d’ailleurs moins nette dans le cas de l’autre catégorie de personnages divins, les *Asura- indo-iraniens : du côté iranien, Ahura est devenu le nom du dieu unique du zoroastrisme, Ahura Mazdā, le « Seigneur sage » ou le « Seigneur sagesse » ; mais du côté indien, les Asura védiques sont moins « démoniaques » qu’on ne l’a dit. Dans des textes anciens, ce nom est donné à de grands dieux comme Varuna ou Bhaga. » (Iaroslav Lebedynsky, Les Indo-Européens, Editions Errance, Paris 2006, p. 167.) Il est vrai que, dans le bouddhisme, les asura sont des Titans plutôt que des démons.
On sait qu'un certain nombre d'Indo-Aryens prirent la direction du Moyen-Orient plutôt que celle du sous-continent indien et qu'ils formèrent par exemple l'aristocratie du royaume du Mitanni; des générations plus tard, l’antagonisme entre religion irano-aryenne et religion indo-aryenne n’avait pas diminué : « Un groupe probablement plus important a marché plus au nord en direction de l’ouest à travers le plateau septentrional de l’Iran et a sans doute laissé des arrière-garde s’installer à demeure dans les provinces bordant la mer Caspienne (Mazandéran, Ghilan) où des « adorateurs des devas », descendants de ces Ârya, seront persécutés bien des siècles plus tard par les rois achéménides fidèles d’Ahura Mazda. » (Jacques Freu, Histoire du Mitanni, L’Harmattan, Paris 2003, p. 30.)
Encore quelques réflexions.

1.C'est un lieu commun depuis l'Ancien Testament et jusqu'au dessin animé Il était une fois l'homme dont la télévision m'abreuvait pendant mon enfance - encore qu'il valait mieux être abreuvé de ce dessin animé que des actuelles émissions de télé-réalité) de louer la tolérance des Achéménides. Tout a contribué à ce topos: la clémence de Cyrus après la prise de Babylone en ~539, les divagations de certains philosophes grecs qui projetaient sur la Perse achéménide les mêmes rêves que les philosophes des Lumières projeteront sur la Chine des Qing, la récupération de la figure de Zoroastre (persan Zartocht
ز ر تشت ) par Nietzsche dans Also sprach Zarathustra, etc., etc. Sans le livre de M. Freu sur l'histoire du Mitanni, je n'aurais jamais su que les Achéménides avaient cruellement persécuté les Indo-Aryens installés au bord de la Caspienne au nom de leur dieu suprême Âhoura Mazdâ.
(Transcription persane du nom de Zoroastre trouvée in Dominique Halbout et Mohammad-Hossein Karimi, Le Persan, Assimil, Chennevières-sur-Marne 2003, p. 642, et saisie à l'aide du clavier persan mis à disposition par Lexilogos: http://www.lexilogos.com/clavier/farsi.htm . Le persan utilise l'alphabet arabe augmenté de trois caractères, ce qui en rend la saisie aisée dès lors qu'on connaît un tant soit peu l'écriture arabe.)
En revanche, les Sassanides, lointains successeurs des Achéménides, ne bénéficient pas du même préjugé favorable, et pour cause: ils furent les persécuteurs acharnés de tout ce qui n'était pas mazdéen. Jean-Gabriel a récemment rappelé sur le présent forum les terribles persécutions infligées par les Sassanides aux chrétiens de Perse. Il ne faut pas oublier que leur rôle dans l'histoire du christianisme fut encore plus néfaste, en ce qu'ils portent une grande part de responsabilité dans deux schismes qui perdurent jusqu'à ce jour: le rejet des conclusions du concile d'Ephèse de 431 par le catholicat de Séleucie-Ctésiphon (la seule "Église d'Orient" au vrai sens de ce terme) en 484, et le rejet des conclusions du concile de Chalcédoine par l'Église d'Arménie . Dans son livre déjà plusieurs fois cité sur le présent forum, L'Église arménienne et le grand schisme d'Orient, Nina Garsoïan a bien montré le rôle joué par les Sassanides dans cet événement aux conséquences terribles qu'a été la séparation des Arméniens d'avec l'Orthodoxie. Un événement qui portait en lui la fin de l'unité du Caucase chrétien et la future disparition de l'Albanie du Caucase suivie de l'apostasie de ses habitants, l'affaiblissement de la frontière orientale de l'Empire des Romains, et surtout l'éloignement de l'Orthodoxie d'un peuple de haute et prestigieuse civilisation. Quant à la séparation du catholicossat de Séleucie-Ctésiphon, elle portait en germe un désastre encore plus douloureux - l'échec du christianisme en Asie centrale et en Chine.

2. J'ai entre les mains un manuel de sanscrit de la collection Teach Yourself (Michael Coulson, revu par Richard Gombrich et James Benson, Teach Yourself Sanskrit, Hodder Education, Londres 2007). Cette collection ne vaut pas ce que nous avons comme équivalents en français chez Presses Pocket ou Assimil, mais, voilà, pour le sanscrit, je n'ai pas trouvé de manuel en français. Encore qu'il existe en allemand une méthode fort sympathique publiée par une avocate de Stuttgart, Me Jutta Marie Zimmerman, mais cette méthode n'a pas de lexique aussi complet que dans le manuel de Coulson (Jutta Marie Zimmerman: Sanskrit. Tome I: Devanāgarī. Die Schrift aus der Stadt der Götter, Raja Verlag, 2e édition, Stuttgart 2005, 90 pages. Tome II: Devavānī. Die Sprache aus der Stadt der Götter, Raja Verlag, 1re édition, Stuttgart 2006, 114 pages.) Raison pour laquelle je dois me reporter au manuel anglais. Je suis fort marri de ne rien trouver de satisfaisant dans notre langue. J'ai eu la curiosité, à propos du schisme religieux immémorial entre Indo-Iraniens et Indo-Aryens qu'évoquent Lébédynsky et Freu dans les ouvrages que j'avais cités, de consulter la traduction que M. Coulson donne des termes litigieux.

Page 318:

असुरः asuraḥ demon (= démon, NdT)

Page 337:

देवः devaḥ god; his / Your Majesty (= dieu; Sa / Votre Majesté en s'adressant à un roi, NdT)

(Sanscrit devanagari et translittération latine du sanscrit saisis à l'aide du clavier trouvé sur lexilogos: http://www.lexilogos.com/clavier/sanskrit_latin.htm. Je précise que je ne connais pas l'écriture devanagari et que je reproduis les mots d'après le dictionnaire. )

Donc, les dieux du zoroastrisme persan sont bien les démons de l'hindouisme indien, et vice-versa. Quand, fuyant l'Islam, un certain nombre de zoroastriens d'Iran se sont installés en Inde où ils ont donné naissance à la prospère communauté des Parsis, ils ont vraiment dû se sentir dépaysés.

En revanche, dans le bouddhisme, en tout cas dans le bouddhisme du Véhicule du Diamant du Tibet, il y a longtemps que les asouras ne sont plus les démons de l'hindouisme - sans pour autant être les dieux du zoroastrisme:
DEMI-DIEUX (sct. asouras): classe d'êtres puissants animés d'une continuelle ardeur belliqueuse (syn. : titans).
(Tcheuky Sèngué e.a., Petit Lexique Claire Lumière du bouddhisme tibétain, Claire Lumière, Vernègues 1991 - les pages ne sont pas numérotées.)

Mais les devas ont gardé un sens proche de celui de l'Inde -proche, mais non identique, car le bouddhisme n'est pas polythéiste:
DIEUX (sct. dévas): catégories d'êtres du samsara caractérisés par une vie très longue et une quasi-absence de souffrances.
On en distingue trois grandes classes:
- les dieux de la sphère du désir,
- les dieux de la sphère de la forme (pure),
- les dieux de la sphère du sans-forme.

Bien que ces dieux ne souffrent pratiquement pas au cours de leur vie, ils restent prisonniers du samsara et , lorsque leur mérite est épuisé, ils retombent dans des mondes inférieurs aux leurs. Ces dieux n'ont pas de rapport avec le Dieu des religions théistes.
(même source)

Voilà, et tout ceci puise sans source dans des événements survenus à une époque connue de Dieu seul, quand les Indo-Européens cheminaient des steppes aux océans.

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Re: ORTHODOXIE & BOUDDHISMES

Message par J-Gabriel » mar. 15 déc. 2009 0:19

Claude le Liseur a écrit : A noter que le mot arabe Allah الله , passé en persan après l'islamisation de l'Iran, n'a pas en arabe de connotation spécifiquement musulmane, puisqu'il est aussi employé par les Arabes chrétiens pour désigner notre Dieu trinitaire. Il ne semble pas non plus qu'en persan, les deux mots aient des connotations religieuses différentes; simplement, l'un est arabe et l'autre est persan.
Vous avez bien fait de noter ça : Allah ça veut dire Dieu en arabe. C’est donc pas là que les musulmans sont idolâtre, mais plutôt avec une pierre noir vers laquelle ils tournent quand ils prient, bon là n’est pas la question.
On retrouve parfois dans le nom de famille le mot …allah rappelez vous le prince Abdallah dans Tintin (pour Abdallah il y a aussi le prénom) qui voudrait dire : esclave de Dieu.
Dieudonné ça donne Atallah (prononcé avec le célèbre H aspiré devant, ce qui donne en langage sms 3atallah)
Abdallah prononcer Habédallah (3abdallah).

Tout ça c’est non officiel, c’est selon de maigre connaissances que j’avais acquis avec une amie maronite.

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Re: ORTHODOXIE & BOUDDHISMES

Message par Claude le Liseur » mar. 15 déc. 2009 0:37

J-Gabriel a écrit : (...)
Dieudonné ça donne Atallah (prononcé avec le célèbre H aspiré devant, ce qui donne en langage sms 3atallah)
Abdallah prononcer Habédallah (3abdallah).

(...)
Dieudonné en français basé sur le latin, Théodore en français basé sur le grec (Θεόδωρος = le don de Dieu). Il y a quand même aussi des fois où, en français, nous pouvons faire comme les Anglais et puiser dans un double lexique!

Oui, un ami orthodoxe égyptien m'avait aussi expliqué que cela donnait Atallah en arabe, à propos d'un célèbre prêtre orthodoxe palestinien très engagé dans la défense du peuple palestinien.

Claude le Liseur
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Re: ORTHODOXIE & BOUDDHISMES

Message par Claude le Liseur » mar. 15 déc. 2009 2:16

En revanche, les Sassanides, lointains successeurs des Achéménides, ne bénéficient pas du même préjugé favorable, et pour cause: ils furent les persécuteurs acharnés de tout ce qui n'était pas mazdéen. Jean-Gabriel a récemment rappelé sur le présent forum les terribles persécutions infligées par les Sassanides aux chrétiens de Perse. Il ne faut pas oublier que leur rôle dans l'histoire du christianisme fut encore plus néfaste, en ce qu'ils portent une grande part de responsabilité dans deux schismes qui perdurent jusqu'à ce jour: le rejet des conclusions du concile d'Ephèse de 431 par le catholicat de Séleucie-Ctésiphon (la seule "Église d'Orient" au vrai sens de ce terme) en 484, et le rejet des conclusions du concile de Chalcédoine par l'Église d'Arménie . Dans son livre déjà plusieurs fois cité sur le présent forum, L'Église arménienne et le grand schisme d'Orient, Nina Garsoïan a bien montré le rôle joué par les Sassanides dans cet événement aux conséquences terribles qu'a été la séparation des Arméniens d'avec l'Orthodoxie. Un événement qui portait en lui la fin de l'unité du Caucase chrétien et la future disparition de l'Albanie du Caucase suivie de l'apostasie de ses habitants, l'affaiblissement de la frontière orientale de l'Empire des Romains, et surtout l'éloignement de l'Orthodoxie d'un peuple de haute et prestigieuse civilisation. Quant à la séparation du catholicossat de Séleucie-Ctésiphon, elle portait en germe un désastre encore plus douloureux - l'échec du christianisme en Asie centrale et en Chine.
Vérification faite - doctus cum libro ! -, l'adoption - au moins nominale - du nestorianisme par l'Église d'Orient et sa rupture d'avec l'Église orthodoxe s'est faite en deux temps:

- en 484, le concile de Beit Lapat dépose le catholicos Babowaï (que le professeur Herman G.B. Teule appelle Babuï in Les Assyro-Chaldéens, Brepols, Turnhout 2008, p. 211) et adopte la théologie de Théodore de Mopsueste comme doctrine officielle de l'Église d'Orient;
- en 486, le concile de Séleucie-Ctésiphon adopte une confession de foi qui marque le rejet définitif de la foi orthodoxe et l'adoption définitive de la doctrine dite nestorienne.

Cf. Raymond Le Coz, Histoire de l'Église d'Orient, Le Cerf, Paris 1995, pp. 53 s.

Ce n'est qu'au printemps de 1914 que le catholicos Simon XIX Benjamin proclamera le retour de l'Église d'Orient dans le sein de l'Église orthodoxe, suite au travail accompli depuis 1898 par la mission orthodoxe russe d'Ourmiah en Iran (cf. Le Coz, op. cit., p. 360). Cette union ne survivra pas au génocide déclenché par l'État turc contre les Arméniens, les Syriaques et les Assyro-Chaldéens, et à l'assassinat du patriarche Simon XIX par les Kurdes le 16 mars 1918 (cf. Le Coz, op. cit., p. 368; cf. Teule, op. cit., p. 37). Toutefois, certains Assyriens allaient rester fidèles jusqu'au bout à ces deux unions de 1898 et de 1914, au témoignage de l'évêque orthodoxe anglais Kallistos (Ware) de Dioclée:
When visiting the Russian convent at Spring Valley near New York in 1960, I had the pleasure of meeting a survivor from the union of 1898, likewise called Mar Yonan. Originally a married priest, he had become a bishop after the death of his wife. When I asked the nuns how old he was, I was told, "He says he's 102, but his children say he is much older than that!"

(Timothy Ware, The Orthodox Church, Penguin, Harmondsworth 1997, note 2 page 313.)
Ma traduction:
Lors de ma visite du couvent russe à Spring Valley près de New York en 1960, j'eus le plaisir de rencontrer un survivant de l'union de 1898, lui aussi nommé Mar Yonan. A l'origine, c'était un prêtre marié. Il était devenu évêque après la mort de sa femme. Quand je demandai aux moniales quel âge il avait, elles me répondirent: "Il dit qu'il a 102 ans, mais ses enfants disent qu'il est beaucoup plus vieux!"
D'Ourmiah à Spring Valley, quel destin extraordinaire... et combien d'enfants de l'émigration russe savent qu'ils eurent un Assyrien parmi leurs évêques?

Quant à l'Église d'Arménie, sa rupture d'avec l'Église orthodoxe remonte de facto à l'an 518 (cf. Nina Garsoïan, L'Église arménienne et le grand schisme d'Orient, Peeters, Louvain 1999, pp. 196 s.), bien qu'il y a ait eu ensuite de nombreuses tentatives de réunion (au moins jusqu'au XIIe siècle), voire des ralliements de fractions significatives du peuple arménien. J'ai déjà eu l'occasion d'évoquer sur ce forum les diocèses entiers d'Arméniens, ayant gardé leur langue et leur rit, mais ralliés à la foi chalcédonienne, qui vécurent dans la juridiction du patriarcat oecuménique de Constantinople jusqu'à la tourmente des invasions seldjoukides et des Croisades. Ces Arméniens chalcédoniens, le jésuite arménien uniate, le R.P. Mécérian, transcrivait leur nom en français comme "dzaiths", mais les sources grecques les appelaient Τζᾱτοι - ce qu'on devrait transcrire en français par "Tzat". Un membre du forum nous avait signalé que certains de leurs descendants avaient survécu jusqu'à l'expulsion des orthodoxes d'Anatolie en 1924, ne conservant plus que quelques tropaires arméniens dans une liturgie désormais célébrée en grec, tandis que l'historien turc d'expression française Selim Akgönul a écrit que 3'000 d'entre eux auraient encore vécu à Istamboul en 1930. (Pour toute cette discusssion, cf. viewtopic.php?p=14093).

L'un des grands mérites du livre de Madame Garsoïan est de montrer le rôle néfaste joué par les Sassanides dans ce processus de division des chrétientés qui se trouvaient à l'est de l'Empire romain:

"La disparition de l'Empire sassanide au milieu du VIIe siècle libéra l'Église arménienne de la tutelle et du voisinage de son Église "nestorienne" privée du soutien de l'état (sic - NdL), mais il était trop tard pour se rallier à la doctrine impériale suivant l'exmeple de l'Église d'Ibérie. La période de formation était en fin close. La répugnance des Arméniens pour toute trace de diophysisme remontait trop haut, les rancunes suscitées par la politique récente de Constantinople avaient pénétré trop profondément, pour permettre un rapprochement ou freiner le recul vers l'Orient. Le pli était pris. Généralement refermée sur elle-même, excepté pour des tentatives occasionnelles de détente et son accord avec les Syriens, et isolée de l'Occident par la domination musulmane, l'Église nationale arménienne s'engageait pour longtemps sur une voie individuelle et essentiellement solitaire." (Nina Garsoïan, op. cit., p. 409.)

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Message par Claude le Liseur » mar. 15 déc. 2009 2:26

Ainsi, si "Dieu" se dit ღმერთი (Ghmerti) en géorgien, j'ai eu la curiosité de chercher comment le mot se traduisait en persan. D'après le manuel de persan à ma disposition, il y a deux mots en persan actuel pour traduire Dieu: le mot d'origine arabe الله (Allah) et le mot d'origne persane خدا (Khodâ) (cf. Dominique Halbout et Mohammed-Hossein Karimi, Le Persan, Assimil, Chennevières-sur-Marne 2003, p. 331). J'avoue que je me demande de quelle manière on est passé des asuras devenus ahuras comme dans ا هو ر ا مز د ا Ahourâ Mazdâ à Khodâ. Khodâ خد ا est-il une transformation de Ahourâ ا هو ر ا ? Je ne sais.
Pour clore (provisoirement) cette histoire du schisme entre les Irano-Aryens et les Indo-Aryens, un fait m'a surpris en lisant le manuel de Mme Halbout et de M. Karimi: le dieu du mal dans le zoroastrisme, Ahriman, est aussi un ahoura, et pas un deva comme on pourrait s'y attendre. En effet, le nom Ahriman ا هر من est une déformatioon de Ahura Mainyu - l'ahura du mal.

En juillet 1951, le président Truman avait envoyé comme émissaire à Téhéran le banquier William Averell Harriman. Les Iraniens ont dû bien rigoler...

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Message par Claude le Liseur » mar. 15 déc. 2009 2:30

Ces Arméniens chalcédoniens, le jésuite arménien uniate, le R.P. Mécérian, transcrivait leur nom en français comme "dzaiths", mais les sources grecques les appelaient Τζᾱτοι - ce qu'on devrait transcrire en français par "Tzat".
Ceci étant, je ne trouve nulle part de quel mot arménien le grec Τζᾱτοι était l'adaptation (ou la translittération?).

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Message par Claude le Liseur » mar. 15 déc. 2009 11:58

Asura:

en sanscrit असुरः asuraḥ

en tibétain ལྷ་མ་ཡིན་ lha.ma.yin (les Tibétains ayant systématiquement traduit, et non translittéré les noms sanscrits)

en persan (avec le sens contraire de celui que le mot a en sanscrit et en tibétain) اهو ر ا âhourâ

Deva:

en sanscrit देवः devaḥ

en tibétain ལྷ་ lha

en persan (avec le sens contraire de celui que le mot a en sanscrit et en tibétain) دیو div

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Message par Claude le Liseur » jeu. 17 déc. 2009 17:55

Claude le Liseur a écrit :
Ces Arméniens chalcédoniens, le jésuite arménien uniate, le R.P. Mécérian, transcrivait leur nom en français comme "dzaiths", mais les sources grecques les appelaient Τζᾱτοι - ce qu'on devrait transcrire en français par "Tzat".
Ceci étant, je ne trouve nulle part de quel mot arménien le grec Τζᾱτοι était l'adaptation (ou la translittération?).

Après de longues recherches, j'ai fini par retrouver une translittération exacte du mot arménien dans une contribution du professeur Jean-Pierre Mahé, "L'Eglise arménienne de 611 à 1066", in Histoire du christianisme, tome IV, Desclée, Paris 2000, pp. 456-547. A la page 510, Mahé indique que la translittération scientifique du mot est cayt'.

Il était évidemment impossible de retrouver le mot arménien à partir des approximations du R.P. Mécérian (dzaith) ou d'autres auteurs (zath).

En revanche, à partir de la translittération scientifique cayt', il est possible de retrouver le nom arménien ծայթ. La prononciation, restituée selon les normes du français, serait donc quelque chose comme "tzaït". Je pense que je serai amené à publier encore quelques posts sur ces diocèses d'Arméniens chalcédoniens qui furent cruellement persécutés pour leur foi, et qui représentent une entreprise missionnaire significative de l'Orthodoxie auprès de frères séparés qui n'eut guère d'équivalent avant la remarquable mission orthodoxe auprès des luthériens d'Estonie au XIXe siècle. Si j'atteins mon objectif d'écrire ces articles, j'utiliserai, à l'exemple du professeur Mahé, la translittération scientifique cayt', en sachant que cela transcrit un mot arménien ծայթ qui, à la française, se prononce "tzaït".

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