à propos de l'hérésie du Sacré-Coeur

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Claude le Liseur
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à propos de l'hérésie du Sacré-Coeur

Message par Claude le Liseur » sam. 02 août 2003 16:47

Certains se seront peut-être étonnés de voir que l'un des principaux reproches que je fais à l'Eglise orthodoxe copte française de Mgr Markos de Toulon (Johannes Maria Bloom Van Assendelft) est d'avoir inséré dans son calendrier, à la date du 7 juin, la solennité catholique romaine du Sacré-Coeur.

Je voudrais m'étendre un peu plus sur le sujet. Commençons d'abord par quelques réflexions écrites par l'archiprêtre Wladmir Guettée en 1874 et qui résument un point de vue orthodoxe sur la dévotion au Sacré-Coeur.

"Le premier théologien qui l'ait enseigné (le culte du Sacré-Coeur, NdL) est un jésuite nommé La Colombière, mort en 1682. (Aujourd'hui canonisé par le Vatican, NdL.) Il était confesseur d'une religieuse de la congrégation dite de la Visitation, et nommée Marie Alacoque. (Elle aussi canonisée, NdL.) Le père La Colombière prêta à sa pénitente une foule de révélations, qui passèrent, de ses papiers, dans plusieurs publications faites par les jésuites, et dans la vie de Marguerite Alacoque, publiée par Languet évêque de Soissons, évêque jésuite s'il en fut jamais. (...) Le pape Clément XIV la condamna aussitôt en 1772. "

(Le père Guettée rapporte ensuite les récits fantasmagoriques des apparitions à Marguerite Marie Alacoque tels que racontés par les Jésuites. Il indique que les deux requêtes adressées par les Jésuites en 1727 et en 1729 pour obtenir l'établissement de la fête du Sacré-Coeur furent repoussées par la Congrégation des Rites que présidait le cardinal Prosper Lambertini, futur pape Benoit XIV. )

"C'est lui (Lambertini, NdL) qui a conservé les détails de cette affaire dans son ouvrage intitulé: De la Canonisation des Saints. Si l'on demande, dit-il, une fête pour le Sacré-Coeur de Jésus, pourquoi n'en pas demander aussi pour le sacré côté, les sacrés yeux, et même pour le coeur de la sainte Vierge?"

(Le père Guettée explique ensuite comment les Jésuites ne s'avouèrent pas vaincus et finirent par obtenir de Clément XIII, en 1765, une fête en l'honneur du coeur symbolique de Jésus-Christ, cest-à-dire de l'amour du Sauveur pour les hommes. Mais le canoniste Blasi, en 1771, puis le pape Pie VI rappelèrent que le culte du coeur matériel n'était pas autorisé.)

"Ceci prouve évidemment que Rome ne se faisait point illusion sur la nature du nouveau culte et sur l'hérésie qu'il couvrait; afin d'y échapper, les cordicoles imaginèrent de dire qu'ils adoraient le coeur en ce qu'il était uni hypostatiquement à la divinité, et ils ne s'apercevaient pas qu'ils s'exprimaient comme Nestorius lequel adorait ce qui paraissait, à cause de ce qui était caché. En effet, le coeur matériel était toujours à leurs yeux l'objet direct du culte nouveau."

(Le père Guettée raconte ensuite les progrès de l'hérésie à partir de la fin du XVIIIème siècle, comment elle devint le point de ralliement des défenseurs du trône et de l'autel et comment Rome finit par se rallier complètement à la théorie des Jésuites et au culte du coeur matériel. Il cite ensuite un extravagant mandement de l'évêque du Mans, en date du 16 mai 1872, vouant son diocèse au Sacré-Coeur.)

"L'évêque qui a prononcé de telles paroles s'étend en vain sur l'union de l'humanité avec le Verbe et sur le coeur symbolique, il n'en est pas moins affirmé: que l'humanité de Jésus-Christ en elle-même est adorable; que le corps est adorable; que le coeur est adorable; qu'ils ne sont pas adorés d'une seule et même adoration s'adressant à la personne divine.
Il est vrai que l'évêque du Mans n'enseigne pas une doctrine qui lui soit personnelle; sa doctrine est celle de son Eglise, comme il a soin de la déclarer.
Or, cette doctrine est hérétique, et a été condamnée par les deux conciles oecuméniques d'Ephèse et de Constantinople (431 et 554 - NdL).
Le premier de ces conciles approuva le huitième anathème de saint Cyrille dans lequel on condamnait celui qui n'adorait pas l'Emmanuel ou la personne divine Jésus-Christ par une seule adoration.
Le deuxième concile oecuménique de Constantinople s'exprime ainsi: "Si quelqu'un soutient que Jésus-Christ doit être adoré dans chacune de ses natures, de manière qu'il introduise deux adorations, l'une de Dieu, l'autre de l'homme en Jésus-Christ, au lieu d'adorer par une seule et unique adoration le Verbe incarné et la nature humaine qu'il s'est rendue propre et sienne, ainsi que l'Eglise, par une tradition constante, l'a toujours cru et observé, qu'il soit anathème."
Les cordicoles cherchent à échapper à cette condamnation en prétendant que leur adoration ne s'adresse au coeur qu'à cause de l'union hypostatique de l'humanité avec la divinité. Nestorius avait recours au même subterfuge, comme le lui reprochait Théodote d'Ancyre en plein concile d'Ephèse, mais ce subterfuge n'empêcha pas les Pères de condamner ses erreurs, car il n'y avait recours que pour dissimuler la division qu'il établissait dans la personne unique du Verbe incarné.
L'Eglise romaine divise non-seulement la personne unique du Verbe pour rendre à chacune des deux natures une adoration, mais elle divise la nature humaine pour adorer séparément le coeur matériel de Jésus-Christ; elle va donc plus loin que Nestorius lui-même, et son hérésie est plus monstrueuse encore."

(Extraits de La Papauté hérétique, Librairie Fischbacher, Paris 1874, réimpression par le Monastère orthodoxe de l'Archange Michel à Lavardac, pp. 73-84. Texte aussi reproduit in De la Papauté, Editions L'Âge d'Homme, Lausanne 1990, pp. 248-256.)

On sait que l'Eglise copte a rejeté le concile de Chalcédoine et le Tome de Léon en y voyant du nestorianisme. Que penser dès lors d'une Eglise qui s'est fondée sur le rejet du nestorianisme et qui permet à son diocèse de France d'inscrire à son calendrier une dévotion plus que nestorianisante?

Ajoutons au texte du père Guettée que l'hérésie du Sacré-Coeur a été plusieurs fois condamnée par le patriarche Justinien de Roumanie : cf. le recueil de ses oeuvres Apostolat social, volume IV, pp. 266 ss., et volume IX, p. 273.

Ajoutons aussi que le père Guettée avait bien raison de souligner le caractère politique du triomphe du Sacré-Coeur. Je ne sais quel cordicole a réussi le coup de propagande fabuleux que fut l'adoption par les Vendéens révoltés contre la tyrannie républicaine du Sacré-Coeur sur leurs étandards en 1793. Dès lors, il devint progressivement impossible à un royaliste de s'opposer à cette hérésie, et toute la droite légitimiste fut progressivement embrigadée au service de l'ultramontanisme.
C'est un des grands prodiges de l'Histoire que de voir comment les ultramontains ont réussi jusqu'à ce jour à s'attribuer la totalité de la paternité de l'épopée des royalistes de l'Ouest, alors que la plupart de ces royalistes étaient des gallicans. Les royalistes papalins d'aujourd'hui passent soigneusement sous silence le fait que le commandant en chef des chouans de Normandie, Frotté, était protestant.
C'est ainsi que l'Eglise catholique "ultramontaine", qui, en France, n'est que le produit de l'accord entre Bonaparte et Pie VII en 1801, s'attribue la gloire des martyrs gallicans de la Révolution française, dont les seuls héritiers légitimes sont les derniers fidèles de la Petite Eglise anticoncordataire. Ce n'est pas un hasard si les dernières concentrations de fidèles de la Petite Eglise, en dehors de Lyon, se trouvent dans l'ancienne Vendée militaire.
La dévotion au Sacré-Coeur continue de nos jours à faire des ravages parmi les royalistes français. Que penser lorsque l'on lit sous la plume du baron Hervé Pinoteau, vexillogue bien connu et fondateur de l'Institut de la Maison de Bourbon, les aberrations suivantes: "On peut imaginer que le roi sera le soldat qui sauvera le pays et que l'élite de l'époque consacrera ses vertus. Cet homme sortira-t-il d'un maquis résiduel qui aura su placer sa lutte à l'enseigne des Sacrés Coeurs de Jésus et de Marie? "(Souligné par nous, NdL.) (Hervé Pinoteau, "Le royalisme en questions d'Yves-Marie Adeline", in Cahiers de Chiré n° 18, Chiré-en-Montreuil 2003, p. 323.)

Oui, que penser d'une Eglise dont la raison d'être fut la lutte contre le nestorianisme et qui tolère qu'un de ses diocèses inscrive à son calendrier une hérésie encore plus nestorienne que Nestorius? Que penser de gens qui pensent sans doute sincèrement que la décadence de leur pays vient de son éloignement du christianisme, et qui font en même temps la promotion d'une doctrine qui l'éloignerait encore plus de Dieu? Je n'ai qu'une seule réflexion: Quos perdere vult Juppiter dementat...

Claude le Liseur
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Message par Claude le Liseur » mer. 17 déc. 2003 17:54

Je reprochais à l'Eglise orthodoxe copte française d'avoir inscrit dans son calendrier liturgique la solennité du Sacré-Coeur. Je viens de reproduire dans le fil sur les stigmates une déclaration d'un prêtre d'une autre juridiction "monophysite", l'Eglise orthodoxe celtique, qui termine son texte par un "Jésus notre seul Espoir: Vive Ton Sacré Coeur!".

Il n'y a rien de plus nestorien, allant même au-delà de tout ce que l'on a pu reprocher à Nestorius, que le culte du Sacré Coeur.

Or, les Eglises dites monophysites se sont fondées sur la dénonciation de tout ce qui était nestorien ou entaché de nestorianisme, rompant avec les Eglises grecque, latine et géorgienne parce qu'elles accusaient le Tome de Léon et les décisions de Chalcédoine d'être entachés de nestorianisme. (A vrai dire, cela ne vaut que pour les Coptes et les Jacobites, et à un moindre degré pour les Arméniens: les Eglises d'Ethiopie, d'Erythrée et d'Inde ont hérité cette situation de leurs Eglises mères, la subissent sans enthousiasme et manifestent en général une solidarité totale avec l'Eglise orthodoxe dont elles partagent en réalité la foi.)

Accusés de nestorianisme par les "monophysites", nous n'avons pas accepté le très nestorien culte du Sacré-Coeur; mais nous voyons aujourd'hui une des Eglises "monophysites" les plus virulentes à notre égard (l'Eglise copte) inscrire ce culte au calendrier de sa mission francophone, et nous voyons un prêtre d'une autre Eglise de cette tradition (les Celtiques de Saint-Dolay) terminer un message important sur Internet par des louanges au Sacré-Coeur de Jésus et au Coeur de Marie.

Le pape copte Chenouda III a opposé son veto à ce que l'Eglise assyrienne, lointaine héritère d'un nestorianisme verbal qu'elle a rejeté aujourd'hui, puisse avoir une délégation au CEMO (Conseil des Eglises du Moyen-Orient), où, paraît-il, un représentant assyrien n'arrive à siéger que parce que l'Eglise catholique romaine lui a cédé un des sièges de sa délégation. Mais le même Chenouda III ne semble rien trouver à redire au fait que sa mission de France inscrive dans son calendrier liturgique une fête qui relève du nestorianisme pratique.

Alors, pourquoi ces condamnations incessantes contre les nestoriens et les orthodoxes? Etait-ce vraiment la peine de déchirer l'Empire romain d'Orient?

J'ai donc l'impression d'une contradiction dans l'attitude de l'Eglise copte (sans parler de celle de l'Eglise celtique de Saint-Dolay). A moins, qu'au fond, elle ne sache pas pourquoi elle condamne Nestorius, et pourquoi elle anathématise les orthodoxes comme entachés de nestorianisme...

Claude le Liseur
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Message par Claude le Liseur » mer. 11 févr. 2004 3:47

Deux auteurs russes qui ne partageaient pas l'enthousiasme de l'administrateur de l'éparchie de Suisse de la monophysite Eglise orthodoxe celtique pour le culte du Sacré-Coeur, et qui n'auraient pas signé un message par "Jésus notre seul Espoir: Vive Ton Sacré Coeur!".

Tiré du livre de Léonide Ouspensky, La théologie de l'icône dans l'Eglise orthodoxe, Le Cerf, Paris 1982, p. 433:

"C'est pourquoi pour la théologie filioquiste il n'y a pas de défication au sens propre du mot et la créature est à son tour, renfermée dans son être crée. La possibilité d'acquérir la Révélation en tant que voie du salut, la déification de l'homme - acquisition du Saint-Esprit, ce qui, d'après les Pères, est l'essence même et le but de la vie chrétienne, tout cela n'a pas de place dans ce système. Le Saint-Esprit n'est plus la source de la déification de l'homme. Il n'est plus, par Sa Divinité, "témoin de la Vérité", c'est-à-dire de la Divinité du Christ. De là la concentration sur l'humanité du Seigneur tant dans la théologie et la spiritualité que dans l'art de l'Occident. Ce "culte de l'humanité du Christ qui fait abstraction de Sa Divinité, une concentration pieuse sur son humanité seule, apparaît pour un orthodoxe comme un "nestorianisme" spirituel."

La dernière phrase est, indique Ouspensky à la note 113 en bas de page, une citation de l'archevêque Basile (Basile Krivochéine de Bruxelles, le plus grand spécialiste de saint Syméon le Nouveau Théologien - NdL) , "Quelques mots supplémentaires sur la question des stigmates", in Messager de l'Exarchat du patriarche russe en Europe occidentale, n° 44, 1963, p. 204. Ouspensky complète sa note: "De là l'intensité émotionnelle dans la contemplation de la passion du Christ, émotion qui va parfois jusqu'à une imitation littérale dans les stigmates; de là aussi la série des fêtes, pour ainsi dire anatomiques, dans l'Eglise de Rome: le Sacré-Coeur de Jésus, Son Corps, Son Sang, etc."

Après le père Guettée, deux orthodoxes de plus, Mgr Basile de Bruxelles et Léonide Ouspensky, qui trouvent que le Sacré-Coeur est une dévotion des plus nestorianisantes !

eliazar
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Du Sacré-Coeur au Christ socialiste, et au nouvel iconoclasm

Message par eliazar » ven. 13 févr. 2004 2:59

Il y a une autre déviation issue du Filioquisme au cours du XIXème siècle qui mériterait, je crois, d’être mise en relation directe avec le culte d’une Humanité du Christ de plus en plus dissociée de sa Divinité. Une double déviation, en quelque sorte, parce qu’elle présente un double aspect, social et pictural. Le premier est un peu oublié, parce qu’il est lié à une époque déjà révolue de l’Histoire sociale, tandis que le second, moins perceptible à première vue peut-être, n’en est que plus signifiant à mon sens.

Sur le plan de la pensée sociale, et dans le bric à brac des nombreuses hérésies religieuses et des encore plus nombreuses déviations de la pensée occidentales qui ont trouvé leur source dans cette hérésie initiale majeure du Patriarcat Romain, nous avons en effet tendance à oublier la distortion "socialisante" qui s'est répandue dans tous les mouvements de la pensée dite « de gauche ». Depuis l’anarchisme d’un Proudhon jusqu'au socialisme chrétien du début du XXème s., en passant par le fouriérisme, elle s'est étalée dans presque toutes les utopies de cette époque – sans négliger certains mouvements populaires inspirés par la franc-maçonnerie, comme le Compagnonnage à l'usage de la classe ouvrière. Très schématiquement, ce stade de l’œuvre de Satan a consisté à présenter le Christ comme un Travailleur, un Utopiste prophétique (au sens mondain du terme), ou un Bienfaiteur de l'Humanité bafoué en son temps par les puissances politiciennes de son peuple, le Sanhédrin représentant évidemment les nantis, les collaborateurs de l'occupant romain, etc. etc. Tout cet anachronisme maintenant démodé se résume dans l’image bien connue du « Christ premier Socialiste »…

Cette mythification de la Personne humaine, historique, de Jésus n'était que le renversement (ou la "laïcisation") du stade précédent, celui qui n’avait pu éviter de passer par un culte de latrie rendu à l'Humanité du Christ. En toute logique, Satan ne pouvait pas aboutir au refus pur et simple du Christ sans emprunter le canal omniprésent de l’enseignement de l’Église. Il s’est servi tout naturellement du schisme franko-romain. D’abord pour pousser l’Église de Rome héritière du filioquisme jusqu’au ridicule - dans l’excès de son idolâtrie du « saint viscère » - puis en utilisant cet excès pour ridiculiser cette fois toute idée d’un Christ vrai Dieu et vrai Homme, et toute dévotion au Verbe Incarné, jusque dans la conscience de ses plus anciens fidèles occidentaux.

Après le difficile concept qu’a tenté de nous révéler l’Église, au-dela de l'apophatisme (du Verbe fait chair - tel que l'ont défini les grands Conciles, et que l'a résumé le Credo de Nicée-Constantinople) le premier travail du démon a donc consisté à faire hyperboliser le Corps, le Sang , l'Humanité du Christ par ceux d'entre les chrétiens qui avaient déjà été officiellement séparés de la Foi des Apôtres depuis 1054.

Lucifer avait commencé depuis longtemps à préparer le terrain de notre imaginaire à s’évader des données de la Foi orthodoxe. On pourrait sans trop d'exagération remonter à ce sujet jusqu'aux délires mythologisants des légendes du Saint-Graal – dont il n’est pas innocent qu’elles aient été remises en lumière en plein XIXème siècle par un Wagner, à la suite de quelques idéologues moins célèbres mais dont il s'est fortement inspiré, théoriciens ou littérateurs germaniques influencés à la fois par l'ésotérisme et la gnose, et par les innombrables groupuscules gnostiques ou mythologisants qui ont suivi le siècle des Lumières. On sait que ces délires ont eu des échos jusque dans l’iconographie orthodoxe, avec les représentations de la colombe-symbole de l’Esprit Saint servant de trait-d’union entre un vieux Père barbu (et donc incarné) et un jeune Christ à barbe blonde et couronné. On sait aussi jusqu’où le blasphème a été poussé, hélas : jusqu’au monstre d’un dieu-siamois à trois têtes identiques sur un tronc unique, dont un de mes amis a vu « l’icône » dans la cellule d’un moine de l’Athos, il y a une vingtaine d’années…

Pour fumeux que ces délires littéraires, poétiques, artistiques ou autres nous semblent aujourd'hui (mais tout simplement parce que nous avons dépassé ce stade et que nous sommes encore descendus d’un cran dans l’apostasie) ils ont eu beaucoup plus d'"influence qu'on ne veut l'admettre généralement. Et cette influence souterraine s’est manifestée ici ou là dans les développements de l'art, même si sa transmutation en œuvres représentatives n’était qu’une conséquence (par contamination) de la déviation bien antérieure de la pensée. Les prémices de cette « défiguration » volontaire de l'Archétype de toute beauté humaine sont apparus en pleine lumière à la frontière du Moyen-Age et de la Renaissance, avec les blasphèmes picturaux du Christ en croix de Grünewald ou du Christ au Tombeau d’Holbein le Jeune, comme (dans la statuaire) avec le Dévôt Christ (lui aussi germanique) de Perpignan.

C’est un développement qu'on relie rarement au culte « nestorianisant » de la Corporéité du Christ dont parle le grand Ouspensky, que cette dissociation du corporel (c’est à dire de la réalité "matérielle" de la Création) dans les arts graphiques. Loin de se borner à être une simple réaction contre une certaine mièvrerie picturale (qui n’a du reste pris le qualificatif de « saint-sulpicienne» qu’à son apogée, aux XIXème et XXème siècles), c’était en fait la ressurgence du vieil iconoclasme – un iconoclasme habilement dissocié de tout contexte religieux, cette fois (et donc de tout risque d’identification) à l’exception de quelques tentations imprécises, ou plutôt inabouties, comme dans l’œuvre d’un Rouault. Ses prémisses les plus connues ont d'abord été formalisées dans les célébrissimes "Demoiselles d'Avignon"de Picasso, puis ont proliféré dans tout l'art dominant du XXème siècle, depuis le cubisme jusqu’au non-figuratif. J'aurais même tendance (à titre personnel) à y comprendre l'attrait concomitant pour les "masques africains", l'art "primitif" et tout ce qui a représenté dans la pensée des théoriciens de l’art de notre Occident ex-chrétien une forme de "retour aux sources primitives". Alors que cette mode n'était, fondamentalement, qu'un des multiples essais pour enfoncer le clou de l'inutilité, voire de la nocivité pour l’art véritable (les peintres étant déjà entrés plus ou moins consciemment, depuis la Renaissance, dans une sorte de connivence démiurgique, pour les plus chrétiens, ou satanique pour les autres) de s’immobiliser dans le « déjà-dit-et-redit » de la Révélation chrétienne. Il fallait du neuf, et si possible vieux comme le monde - et on a essayé de coudre de vieilles pièce sur le tissu neuf de l'Occident chrétien.

Un Chirac du début du XXème siècle aurait presque pu en tirer quelque chose comme « l'art occidental a autant de racines athées que de racines chrétiennes ». Et remonter pour cela à l’art préhistorique occidental - avec moins de risques d’invraisemblance que devant les sept siècles qui ont précédé Mahomet. Sauf que cette théorie désacralisatrice de la figure humaine, suivie d'une destruction symbolique de la représentation de cet homme créé à l'image et à la ressemblance de Dieu, obligerait à balayer les constats les plus indiscutables de l’archéologie : la Dame de Brassempouy, découverte dans les Landes quelques 25 à 30 mille ans après sa sculpture, n’est ni une transposition symbolique, ni une dissociation magique, ni une abolition satanique de l’icône du Verbe incarné : c’est au contraire une représentation éminemment religieuse de la beauté de l'être humain en ce qu’il a de plus évocateur de la relation au divin, son visage. Le même sens profond de l’homme comme image et ressemblance (sinon de Dieu, déjà du sacré) était déjà présent dans tout l’art du Gravettien depuis les premières mains « en négatif » de la grotte Cosquer (dans les calanques de Marseille) ou des grottes d’Arcy sur Cure, soit environ 27 000 ans avant l’Incarnation. Il est de plus en plus évident, je pense, qu’il n’y a pas eu de « forçage religieux » qui aurait fait dévier l’homme de l’abstraction, d’un refus « initial » du réel - vers le figuratif et la représentation de l’homme dans sa beauté, celle d’une « œuvre de Dieu, et à la gloire de Dieu » - mais un mouvement radicalement inverse. L’homme a tâtonné pour retrouver la présence ineffable de Dieu en lui et pour exprimer de son mieux l’émergence de la conscience qu’il en avait, et il s’y est appliqué bien avant que la Révélation vienne l’éclairer pleinement.

J’ai envie d’ajouter qu’il est symptomatique de cette volonté de faire exploser (ou imploser ?) la perfection de l’œuvre divine dans l’image que nous en donne l’artiste (et ce jusqu’à en dissocier les éléments indissolubles, pour mieux la détruire) qu'elle soit parallèle à l’élaboration de la bombe atomique; dans le but avoué de « vitrifier » la personne humaine elle-même, œuvre de Dieu - dans sa réalité vivante cette fois et avec toute la vie qui l’entoure, et non plus dans sa seule représentation. Devant l’évidence de ce constat (implacablement inséré dans le temps de l’Histoire), il est difficile de ne pas reconnaître les signes de l’Apocalypse.

Et en même temps, me semble-t-il, on peut y lire la rage de Satan devant l’impossibilité où il se voit de faire définitivement disparaître Dieu du cœur de l’homme – comme de dissocier l’homme de l’Amour de son Créateur et Sauveur. Et ceci est source d’une grande espérance pour les derniers croyants…
Dernière modification par eliazar le mer. 21 juil. 2004 22:38, modifié 1 fois.

Monique
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Message par Monique » ven. 02 avr. 2004 18:04

Bonjour à tous,

Je viens de m'inscrire à ce forum;
J'ai découvert beaucoup de choses à en être un peu déboussolée.
On dirait que toute une faune grouille autour de l'orthodoxie et pour le néophyte comment s'y retrouver?

Au sujet de la fête du Sacré-Coeur, j'ai recherché dans le site des coptes français et je n'ai pas trouvé cette fête au 6 juin du calendrer 2004!
L'ont-ils enlevé ou bien existe-t-elle toujours?

J'ai des amis intéressé par cette église et je ne voudrais pas leur raconter des erreurs.

Merci et bonne fête des Rameaux
Irène Monique

Claude le Liseur
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Message par Claude le Liseur » ven. 02 avr. 2004 20:22

En effet, la fête du Sacré-Coeur qui figurait à leur calendrier 2003 sur Internet a soudain disparu du calendrier 2004. Peut-être à cause de nos réactions sur ce forum?

Je suis extrêmement réservé à l'égard de l'Eglise orthodoxe copte française. Sans vouloir trop m'étendre sur leur mentalité actuelle, qui est exposée dans deux fils de ce forum que je vais faire remonter pour que vous puissiez avoir une idée plus claire, je trouve aussi qu'il est peu glorieux de leur part de revendiquer que l'Eglise des Gaules ait été en communion avec les Coptes jusqu'en 647 alors que le monophysitisme n'a jamais réussi à prendre pied chez nous. Ils prétendent qu'il faut attendre le concile de Chalon en 647 pour voir l'Eglise des Gaules mentionner le concile de Chalcédoine (voir cette vision copte de l'Histoire sur leur site à l'adresse http://eocf.free.fr/calendrier_presentation.htm ).

Cette vision des choses n'a aucun rapport avec la vérité historique: en 557, le roi des Francs Childebert II, un des fils de Clovis, écrit au pape Pélage pour exiger de lui une confession de foi garantissant qu'il n'avait pas renié Chalcédoine. Bien loin d'être le mollusque adogmatique que l'on croit, l'Eglise des Gaules a confessé la foi orthodoxe contre les tendances monophysites qui, au témoignage de Domitien, évêque de Tongres, s'étaient manifestées dans la région d'Orléans. L'hérésie a fait des adeptes en Gaule plus d'un siècle après s'être manifestée en Orient; mais les évêques orthodoxes des Gaules ont tout de suite réagi: le 1er canon du Vème concile d'Orléans rappelle la condamnation de Nestorius et d'Eutychès le 28 octobre 549, soit près d'un siècle avant la date à laquelle, selon les Coptes francophones, les décisions de Chalcédoine auraient été connues dans l'Eglise des Gaules.

Cela peut paraître des détails sans importance, mais le rétablissement de la vérité historique a son importance. J'ai en effet connu des gens de l'Eglise orthodoxe (en fait monophysite) celtique de Saint-Dolay qui prétendaient que l'Eglise celtique historique n'avait pas été chalcédonienne afin de justifier leur propre position présente, qui n'a que peu de choses à voir avec celle de l'antique Eglise celtique.

Stephanopoulos
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Message par Stephanopoulos » ven. 02 avr. 2004 23:39

Merci à vous Lecteur Claude et Eliazar pour ces informations!

C'est tout de même fou ce qu'un pouvoir religieux de nature totalitaire
peut produire!

Autres choses curieuses, ce sont les apparitions de Lourdes.
Un ami m'a écrit l'autre jour qu'il parait qu'on a montré à Bernadette une icône de la Mère de Dieu et elle aurait dit que c'était l'image qui ressemblait le plus à ce qu'elle avait vu.
Lorsque j'ai commencé à me poser des questions sur l'Eglise romaine,
quand j'y était encore, je trouvais bizarre qu'une apparition tombe comme ça au bon moment pour accréditer les nouvelles théories papales.
Je trouve aussi que les "apparitions" de Medjugorie (d'ailleurs, j'ai appris pas plus tard qu'il y a deux jours que ces "apparitions" se manifestent sur l'un des lieus où des massacres de chrétiens orthodoxes serbes par les Oustachis se sont produits) et les révélations des "messages" de la Sainte Vierge d'un certain Don Gobbi (pas sûr de l'orthographe), prêtre fondateur du Mouvement Sacerdotal Marial sont aussi de supercheries. Il semble presque certain que ces mouvements ou groupes de partisans "pour les apparitions de Medjugorie" forment une secte à l'intérieur de l'Eglise romaine.
A propos de Lourdes, d'après l'higoumène Ware, "le contenu verbal me semble douteux : on voudrait que nous crussions à l'existence de l'expression "Immaculée Conception" dans le dialecte occitan pyrénéen ! Il me semble plus probable que cette expression circulait depuis quelques années (depuis la définition papale du dogme) dans les prédications de la région, et c'est par suggestion qu'elle est venue à Bernadette. Naturellement, les autorités ecclésiastiques papistes en ont profitée et l'ont exploitée. Bien des autres "révélations" laissent réveurs : non seulement fallait-il "boire de cette eau", mais aussi "manger de cette herbe", mais quand les collines devenaient nues et défoliées on a tu ce dernier "commandement". Je crois que les expériences mystiques s'expriment dans les critères culturels et religieux de ceux qui les ont, ce ne sont pas des "preuves" ou des "révélations."
Je possède un article écrit par Vladimir Lossky sur le dogme de l'"Immaculée Conception", puis-je le publier sur ce forum?

Bien à vous tous,
Bonne fête des Rameaux!
Stephanopoulos

Claude le Liseur
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Message par Claude le Liseur » sam. 03 avr. 2004 17:14

Cher ami,

Comme j'ai une terrible grippe qui me cloue au lit et m'empêche de m'exprimer sur le forum, ma réponse sera très courte. Je pense en effet que ce serait très intéressant que vous mettiez en ligne sur le forum l'article de Lossky sur le faux dogme de l'Immaculée Conception.

En ce qui concerne Lourdes: Dans un livre publié peu de temps après sa mort en 1994, le cardinal Albert Decourtray, archevêque kto de Lyon, a écrit qu'il pensait que les phrases que Bernadette Soubirous auraient entendues lors des "apparitions" de Lourdes avaient en fait été prononcées par les prêtres du sanctuaire marial voisin de Bétharram cachés dans la grotte - en fait, il pensait que c'était une supercherie.
Je veux bien que la Mère de Dieu parle gascon, mais je suppose qu'elle le parlerait alors sans dire des absurdités. Or, la phrase " Je suis l'Immaculée Conception", mis à part le fait qu'elle plaide pour une hérésie promulguée par Pie IX en 1854, est une absurdité dans toutes les langues: la logique exigerait une construction "Je suis l'Immaculée Conçue"...

En ce qui concerne Medjugorje: Là, c'est une supercherie des franciscains croates locaux, en effet auteurs de massacres d'orthodoxes dans cette région en 1941. La supercherie est relayée en Europe occidentale par les "charismatiques", mais ni le Vatican, ni même l'épiscopat croate n'embraient. Les éditions Salvator ont publié en 1999 une excellente réfutation des "apparitions" de Medjugorje par un historien catholique-romain, Joachim Bouflet, par ailleurs consultant auprès de postulateurs de la Congrégation pour la cause des saints: Medjugorje ou la fabrication du surnaturel.

A signaler que l'Eglise "orthodoxe" celtique de Saint-Dolay, maintes fois évoquée sur ce forum, est quant à elle attachée à Medjugorje: la revue officielle de cette Eglise, Sainte-Présence, signalait dans son n° 86-87 de juillet-août 1997 que deux de ses prêtres, dont un est aujourd'hui évêque, étaient partis "prier Marie à Medjugorje".

eliazar
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Message par eliazar » dim. 04 avr. 2004 8:42

D’abord je voudrais saluer notre « petite dernière » Irène-Monique – et la rassurer sur la faune qui grouille autour de l’Orthodoxie. C’est en effet inquiétant, mais au premier abord seulement – et je comprends bien qu’elle se sente un peu déboussolée, pour avoir eu moi-même l’impression, dans les années où je m’en approchais avec une hésitation un peu timorée, d’avoir contracté des vertiges à l’âme !
De plus, il faut convenir aussi qu’aucun de nous-mêmes n’échappe tout à fait à cette définition saugrenue – et notamment dans ce Forum, notre liberté de ton et la jubilation polémique de certains d’entre nous, à de certaines occasions, nous fait considérer par beaucoup de béni-oui-oui de l’œcuménisme comme appartenant en bloc à la faune susdite !
Mais je voudrais surtout vous dire, chère Irène-Monique, ma conviction profonde que le feu que nous mettons parfois à nos discussions – et aussi les divergences qui nous opposent parfois les uns aux autres (entre orthodoxes de tous bords) est une preuve de la vitalité de notre Foi, et peut-être même de notre pauvre intelligence humaine. Je suis souvent effaré de constater combien nos cousins kto romains sont peu intéressés par la discussion doctrinale. Au fond, ils me donnent très souvent l’impression de s’en f..tre éperdument – et cela ne peut manquer d’avoir les effets pervers qu’on devine : ils se font attraper par tous les pièges du New Age comme des mouches par le papier tue-mouches, faute de s’être jamais intéressés à leur propre doctrine (et Dieu sait… !)…et naturellement jamais, au grand jamais, à la doctrine des Pères orthodoxes.
J’en suis arrivé à penser qu’un orthodoxe est un chrétien qui vit, qu’un être qui vit est forcément un être qui doute, et qu’un chrétien qui doute est par force un chrétien qui commence à chercher : c’est à dire un orthodoxe en devenir !

Mais foin de ces considérations un peu trop joyeuses à la veille de la Grande et Sainte Semaine. Même si j'ai pris connaissance de la réponse de Claude en un jour faste pour moi, une sorte de pause jubilatoire dans la pénitence carémique : celle de la résurrection (anticipée) de mon saint patron Lazare!
Mon propos de ce matin est simplement de profiter de la grippe de notre pauvre Claude pour jeter mon petit grain de sel dans l’histoire des apparitions de Lourdes.

Je ne suis ni théologien ni prophète ni docteur ès-doctrine, cependant je connais un peu les langues et dialectes de mon pays (je veux dire : de la Ligurie jusqu’à l’Atlantique aquitain).
A ce titre, la phrase (en effet totalement vide de sens, et d’un aspect idiotement vantard, au premier abord) qui a servi et sert encore de fanion au ktolicisme « ultramontain » (l’expression s’applique de moins en moins au phénomène, mais faute de mieux… !) m’a toujours semblée être une fausse lecture.
Si apparition il y eut (personne ne le saura jamais), cette phrase a été dite (je veux dire : verbalement) et non écrite. Elle est généralement transcrite par « Que soy la Inmaculada Councepcioùn » ; ou en français : « Que je suis l’Immaculée Conception ». S’élever soi-même ainsi au rang du pur concept ressemble si peu à la discrétion silencieuse, presque effacée, de la Toute Sainte (cf. les noces de Cana) que cela me laisse aussi rêveur que les hirsuteries pseudo-franciscaines de Medjugorje.
Je ne connais pas le livre du cardinal Decourtray (dont cette référence me confirme de plus en plus dans l’impression que j’avais de lui, vivant : d’être un haut prélat assez méprisant du bas clergé comme des « simples » fidèles), ni le texte de Lossky que nous attendons avec impatience de notre cher Stephanopoulos - mais sous ces réserves, je continue à m’étonner que personne jusqu’ici se soit penché sur ce que cette transcription avait d’aléatoire.
On ne peut pas fonder une doctrine sur une phrase, encore moins sur une translittération hasardeuse d’une phrase vocale ! Tout simplement parce qu’elle a peut-être été mal entendue, ou mal répétée. C’est tellement élémentaire que je me demande encore pourquoi tout le chamboulement dogmatique qu’on en a tiré à l’époque.
Et je m’étonne encore plus que personne n’ait remarqué (à ma connaissance, en tout cas) qu’il aurait été aussi simple de la transcrire autrement …en admettant qu’elle ait été prononcée vraiment, et bien entendue par la fillette, et bien répétée par elle à son curé, et bien comprise et honnêtement répétée ensuite par lui – ce qui fait déjà beaucoup d’aléas !
Phonétiquement, en effet, on aurait aussi bien pu transcrire par : « Qu’ès hoy era Inmaculada Councepcioùn ». En français « Que c’est aujourd’hui l’Immaculée Conception ».

Je crois me souvenir que le curé de Lourdes avait eu des doutes sur le sérieux de toute l’histoire, et qu’il avait demandé à la jeune Bernadette de poser à la mystérieuse dame la question de son identité. Bernadette n’avait en effet jamais prétendu qu’il s’agissait de la Mère de Dieu, mais avait prudemment parlé d’une belle dame. Suivant toujours la croyance la plus générale ( que c’est bien Marie la Vierge qui est apparue, et pas Satan déguisé en Vierge de bazar comme à Medjugorje), je constate que ce jour-là, « Marie » répond calmement à l’enfant illettrée (et tout à fait incapable de comprendre de quoi l’on parle) par une discrète allusion qui est d’autant plus une réponse destinée à son curé qu’elle en fait le rapprochement avec la date liturgique de ce jour-là : que le curé ne peut pas ignorer, puisqu’il vient de la célébrer à l’autel … alors que Bernadette n’a guère l’occasion d’aller à l’église en semaine, puisqu’elle doit mener paître ses moutons.
Là, on est beaucoup plus dans le « caractère » de la Vierge-Mère de Cana ; elle ne dit pas « JE SUIS », ce qui serait déjà pour une Juive pieuse une sorte d’impensable paraphrase du « JE SUIS » dit par Dieu à Moïse sur l’Horeb – car il faut se rappeler que la réponse divine était déjà accordée (ou même : opposée) à une question de Moïse étrangement similaire à celle du curé de Lourdes, et dans un contexte tout à fait semblable : le doute plus que probable du peuple (quand le berger Moïse lui transmettrait ce message) est au fond le même que celui du curé devant les affirmations (non fondées, à son avis) de cette autre bergère inconnue.
Au contraire, elle dévie la question et répond par la bande : il veut savoir qui je suis ? dis-lui donc qu’aujourd’hui, c’est la fête de l’Immaculée Conception de Jésus-Christ ; il comprendra que même Satan n’oserait pas agir un jour comme celui-ci !
Car cette phrase a en effet été prononcée le jour même où l'Église romaine fêtait l’Annonciation.

Bien sûr, je ne suis pas inspecteur des Renseignements Généraux non plus, et il est un peu tard pour interroger contradictoirement les témoins. D’autant que ce ne serait pas la première fois qu’un curé de campagne fait des fautes d’orthographe ou de syntaxe – ni la première fois que des scribes officiels d’un évêché quelconque falsifient ce qu’ils ont à recopier – « pour faire mieux » ! Mais tout de même, si ç’avait bien été elle, elle aurait parfaitement pu répondre cela.
Enfin, c’est ce que je pense. Mais l’opinion de Lossky m’intéresse davantage, bien sûr.

En l'attendant, je vous souhaite à tous un merveilleux Dimanche des Palmes...

Eliazar

Claude le Liseur
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Message par Claude le Liseur » dim. 04 avr. 2004 15:23

eliazar a écrit : De plus, il faut convenir aussi qu’aucun de nous-mêmes n’échappe tout à fait à cette définition saugrenue – et notamment dans ce Forum, notre liberté de ton et la jubilation polémique de certains d’entre nous, à de certaines occasions, nous fait considérer par beaucoup de béni-oui-oui de l’œcuménisme comme appartenant en bloc à la faune susdite !
Je déconseille fortement à ces béni-oui-oui de faire le voyage de Grèce ou de Transylvanie: cela pourrait être un coup mortel pour leur ego et pour leur prétention de contraindre les autres au silence. De toute façon, un tel qui commence par nous infliger son François d'Assise finit par nous asséner des éloges bruyants du Coran et de l'Islam, alors, tout ce qui est excessif est insignifiant, et la caravane passe.


Pour ma grippe, cela s'améliore petit à petit. Mais cette grippe persistante s'ajoutant au retard pris dans mon travail, vous ne me verrez plus guère sur le forum général avant le mois de mai.

Stephanopoulos
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Message par Stephanopoulos » dim. 04 avr. 2004 15:58

Bonjour à vous tous,

Voici donc le texte :

LE DOGME DE L'IMMACULÉE CONCEPTION

par Vladimir Lossky

La Vierge royale, revêtue de vrai titres
de gloire et de dignités,
n’a pas besoin d’une fausse gloire.

Bernard de Clairvaux

Certaines personnes, se laissant tromper par une ressemblance d’expressions verbales ou par une fausse association d’idées, sont portées à confondre l’enseignement de l’Église romaine sur l’Immaculée Conception de Marie avec le dogme de la conception virginale de notre Seigneur Jésus Christ. Le premier de ces enseignements, représentant une innovation du catholicisme romain, se rapporte à la naissance de la Vierge elle-même, tandis que le second, trésor commun de la foi chrétienne, concerne la Nativité de notre Seigneur Jésus Christ, « Qui, pour nous hommes et pour notre salut est descendu des cieux et s’est incarné de l’Esprit Saint et de Marie la Vierge, et s’est fait homme » (Symbole de Foi de Nicée-Constantinople).
La doctrine de l’Immaculée Conception prend son origine dans la dévotion particulière que certains milieux spirituels de l’Occident séparé vouaient à la Vierge depuis la fin du XIIIe siècle. Elle fut proclamée « vérité révélée » le 8 décembre 1854, par le pape Pie IX motu proprio (sans convocation de concile). Ce nouveau dogme fut promulgué dans l’intention de glorifier la Sainte Vierge, qui, en tant qu’instrument de l’Incarnation de notre Seigneur, devient Coopératrice de notre rédemption. D’après cette doctrine, elle jouirait d’un privilège particulier, celui d’être exemptée du péché originel dès le moment de sa conception par ses parents Joachim et Anne. Cette grâce spéciale qui la ferait, pour ainsi dire, rachetée avant l’oeuvre de la Rédemption, lui aurait été accordée en prévision du mérite futur de son Fils. Pour s’incarner et devenir « Homme parfait », le Verbe divin avait besoin d’une nature humaine, non contaminée par le péché : il fallait donc que le vase dans lequel il assumait son humanité fût pur de toute souillure, purifié d’avance. De là, selon les théologiens romains, la nécessité de prêter à la Vierge, bien que conçue naturellement et comme toute créature humaine, un privilège spécial, la plaçant en dehors de la postérité d’Adam et la libérant de la faute originelle commune au genre humain. En effet, d’après le nouveau dogme romain, la Sainte Vierge aurait participé, dès le sein de sa mère, à l’état du premier homme avant le péché.
L’Église orthodoxe qui a toujours rendu un culte particulier à la Mère de Dieu, exaltée au-dessus des esprits célestes, « plus vénérable que les chérubins et incomparablement plus glorieuse que les séraphins » (hymne du rite byzantin), n’a jamais admis – du moins dans le sens que lui prête l’Église de Rome – le dogme de l’Immaculée Conception. La définition : « privilège accordé à la Vierge en vue du mérite futur de son Fils » répugne à l’esprit de l’orthodoxie chrétienne ; elle ne peut accepter ce juridisme outrancier qui efface le caractère réel de l’oeuvre de notre Rédemption, ne voyant en elle qu’un mérite abstrait du Christ, imputable à une personne humaine avant la Passion et la Résurrection, avant même l’Incarnation du Christ et ceci par décret spécial de Dieu. Si la Sainte Vierge pouvait jouir des effets de la Rédemption avant l’oeuvre rédemptrice du Christ, on ne voit pas pourquoi ce privilège n’aurait pu être étendu à d’autres personnes, à tout le lignage du Christ, par exemple, à toute cette postérité d’Adam, qui contribua de génération en génération à préparer la nature humaine assumée par le Verbe dans le sein de Marie. En effet, cela eût été logique et conforme à l’idée que nous avons de la bonté de Dieu, et pourtant l’absurdité d’une telle conjecture est éclatante une humanité jouissant d’un « non-lieu » malgré sa chute, sauvée d’avance et attendant, néanmoins l’oeuvre de son salut par le Christ ! Ce qui semble absurde, appliqué à toute l’humanité antérieure au Christ, ne l’est pas moins lorsqu’il s’agit d’un seul être humain. Le contresens n’apparaît que plus manifeste : afin que l’oeuvre de la Rédemption pût s’accomplir pour toute l’humanité, il fallait qu’elle s’accomplit, au préalable, pour l’un de ses membres. Autrement dit, pour que la Rédemption eût lieu, il fallait qu’elle existât déjà, que quelqu’un jouît d’avance de ses fruits.
On nous répondra sans doute que ceci est légitime lorsqu’il s’agit d’un être aussi exceptionnel que la Sainte Vierge, prédestinée à servir d’instrument à l’Incarnation et, par cela même, à la Rédemption. Dans une certaine mesure ceci est vrai : la Vierge qui enfanta sans tache le Verbe, vrai Dieu et vrai homme, ne fut pas un être ordinaire. Mais peut-on la séparer d’une manière aussi absolue, dès le moment de sa conception par Joachim et Anne, du reste de la postérité d’Adam ? En l’isolant ainsi ne court-on pas le risque de déprécier toute l’histoire de l’humanité avant le Christ, d’abolir le sens même de l’Ancien Testament, qui fut une attente messianique, une préparation progressive de l’humanité à l’Incarnation du Verbe ? En effet, si l’Incarnation n’était conditionnée que par le privilège accordée à la Vierge « en vue du mérite de son Fils », la venue du Messie dans le monde pouvait s’accomplir à n’importe quel autre moment de son histoire ; à n’importe quel moment Dieu pouvait, par un décret spécial qui n’aurait dépendu que de l’arbitraire divin, créer l’instrument immaculé de son Incarnation, sans tenir compte de la liberté humaine dans les destinées du monde déchu ? Pourtant, l’histoire de l’Ancien Testament nous apprend autre chose : le sacrifice volontaire d’Abraham, les souffrances de Job, l’oeuvre des prophètes, toute l’histoire enfin du peuple élu avec ses ascensions et ses chutes, n’est pas seulement un assemblage de préfigurations du Christ, mais aussi une épreuve incessante de la liberté humaine répondant à l’appel divin, fournissant à Dieu, dans cet acheminement lent et laborieux, les conditions humaines nécessaires à l’accomplissement de sa promesse.
Toute l’histoire biblique se découvre ainsi comme une préparation de l’humanité à l’Incarnation, à cette « plénitude des temps », lorsque l’ange fut envoyé pour saluer Marie et recueillir de ses lèvres les paroles de consentement de l’humanité à ce que le Verbe se fît chair : Voici la servante de Dieu, qu’il me soit fait selon ta parole (Lc 1, 38).
Nicolas Cabasilas, un théologien byzantin du XIVe siècle, disait dans son homélie sur l’Annonciation : « L’Incarnation fut non seulement l’oeuvre du Père, de sa Vertu et de son Esprit, mais aussi l’oeuvre de la volonté et de la foi de la Vierge. Sans le consentement de l’Immaculée, sans le concours de la foi, ce dessein était aussi irréalisable que sans l’intervention des trois Personnes divines elles-mêmes. Ce n’est qu’après l’avoir instruite et persuadée, que Dieu la prend pour Mère, et lui emprunte la chair qu’elle veut bien lui prêter. De même qu’il incarnait volontairement, de même voulait-il que sa Mère l’enfantât librement et de son plein gré (édition Jugie, Patrologia orientalis, XIX, 2).
Si la Sainte Vierge avait été isolée du reste de l’humanité par un privilège de Dieu lui conférant d’avance l’état de l’homme avant le péché, alors son consentement libre à la volonté divine, sa réponse à l’archange Gabriel, perdraient le lien de solidarité historique avec les autres actes qui contribuèrent à préparer, au long des siècles, l’avènement du Messie ; alors serait rompue la continuité avec la sainteté de l’Ancien Testament qui s’accumulait de génération en génération pour s’achever enfin en la personne de Marie, Vierge toute pure dont l’humble obéissance devait franchir le dernier pas qui, du côté humain, rendait possible l’oeuvre de notre salut. Le dogme de l’Immaculée Conception, tel qu’il est formulé par l’Église romaine, déchire cette sainte continuité des justes ancêtres de Dieu qui trouve son terme final dans le Ecce ancila Domini. L’histoire d’Israël perd son sens intrinsèque, la liberté humaine est privée de toute sa valeur et la venue même du Christ qui s’effectuerait en vertu d’un décret arbitraire de Dieu, reçoit le caractère d’une apparition de deus ex machina, faisant irruption dans l’histoire humaine. Tels sont les fruits d’une doctrine artificielle et abstraite qui, en voulant glorifier la Vierge, la prive de son lien intime, profond, avec l’humanité et, en lui conférant le privilège d’être exemptée du péché originel dès le moment de sa conception, diminue singulièrement la valeur de son obéissance au message divin le jour de l’Annonciation.
L’Église orthodoxe rejette l’interprétation catholique romaine de l’Immaculée Conception. Pourtant, elle honore la Sainte Vierge par les appellations d’« immaculée », « sans tache », « toute pure ». Saint Éphrem le Syrien (IVe siècle) dit même : « Toi, Seigneur, ainsi que ta Mère, vous êtes seuls parfaitement saints, car tu n’as aucune tâche, Seigneur, et ta Mère n’a aucun péché » (Carp. Nisib. 27,8). Comment cela est-il possible en dehors des cadres juridiques (privilège d’exemption) du dogme de l’Immaculée Conception ?
D’abord, il faut distinguer entre le péché originel, en tant que faute commise envers Dieu et commune à toute l’humanité depuis Adam, et le même péché, force du mal opérant dans la nature de l’humanité déchue ; de même, il faut distinguer entre la nature commune â toute l’humanité et la personne propre à chacun en particulier. Personnellement, la Vierge fut étrangère à toute tache, à tout péché, mais, en vertu de sa nature, elle portait avec tous les descendants d’Adam la responsabilité de la faute originelle. Ceci suppose que le péché en tant que force du mal était inagissant dans la nature de la Vierge élue progressivement purifiée dans les générations de ses justes ancêtres et protégée en elle par la grâce dès le moment de sa conception.
La Sainte Vierge fut protégée de toute souillure mais non pas exemptée de la responsabilité de la faute d’Adam, faute qui ne pouvait pas être abolie dans l’humanité déchue que par la Personne divine du Verbe.
L’Écriture nous fournit d’autres exemples d’assistance divine et de sanctification dès le sein de la mère : David, Jérémie (Avant de te former dans le sein de ta mère, je te connaissais et, avant que tu sortisses de ses flancs, je t’ai consacré (Jr 1,5), enfin Jean Baptiste (Lc 1,41). C’est dans ce sens que l’Église orthodoxe fête depuis l’antiquité le jour de la Conception de la Sainte Vierge (8 décembre), comme elle fête aussi la Conception de saint Jean Baptiste (24 septembre). Il faut noter, à ce sujet, que le dogme romain établit, en ce qui concerne la conception de la Vierge par Joachim et Anne, une distinction entre « conception active » et « conception passive », celle-là étant oeuvre naturelle de la chair, l’acte des parents qui engendrent, celle-ci ne concernant que l’effet de l’union conjugale ; le caractère d’« Immaculée Conception » ne s’applique qu’à l’aspect passif de la conception de la Vierge.
L’Église orthodoxe, étrangère à cette aversion devant ce qui se rapporte à la nature charnelle, ne connaît pas de distinction artificielle entre « conception active » et conception passive ». En célébrant la conception de la nativité de la Sainte Vierge et de saint Jean Baptiste, elle rend témoignage au caractère miraculeux de ces naissances, elle vénère la chaste union des parents en même temps que la sainteté de leurs fruits. Pour la Vierge comme pour Jean Baptiste, cette sainteté ne réside pas dans un privilège abstrait de non-culpabilité, mais dans un changement réel de la nature humaine progressivement purifiée et rehaussée par la grâce dans les générations précédentes. Cette ascension incessante de notre nature, destinée à devenir celle du Fils de Dieu incarné, se poursuit dans la vie de Marie ; par la fête de sa Présentation au Temple (21 novembre) la Tradition témoigne de cette sanctification continue, de cette protection exercée par la grâce divine contre toute souillure du péché. La sanctification de la Vierge est consommée au moment de l’Annonciation lorsque l’Esprit Saint la rendit apte à une Conception immaculée, dans la valeur plénière de ce mot : la Conception virginale du Fils de Dieu devenu Fils de l’homme.
Note conjointe à la publication de l’article - Du dogme de l’Immaculée Conception
Écrite il y a plus de douze ans [c. 1942], cette mise au point sur le dogme catholique romain de l’Immaculée Conception aurait dû être entièrement refondue et considérablement développée. Espérant le faire un jour, nous nous contenterons pour le moment, afin de ne point retarder sa parution cette année, de compléter le texte de ce bref aperçu par deux remarques qui doivent écarter certains malentendus.
1°Quelques orthodoxes, animés d’un zèle très compréhensible pour la vérité, se croient obligés de nier l’authenticité de l’apparition de la Mère de Dieu à Bernadette et refusent de reconnaître les manifestations de la grâce à Lourdes, sous prétexte que ces phénomènes spirituels servent à confirmer le dogme mariologique étranger à la tradition chrétienne. Cette attitude, croyons-nous, n’a pas de justification, car elle provient d’un manque de discernement entre un fait d’ordre religieux et son utilisation doctrinale par l’Église romaine. Avant de porter un jugement négatif sur l’apparition de Notre Dame à Lourdes, en courant le risque de commettre un péché contre la grâce illimitée de l’Esprit Saint, il aurait été plus prudent (et plus juste) d’examiner avec la sobriété d’esprit et l’attention religieuse les paroles entendues par la jeune Bernadette et les circonstances dans lesquelles ces paroles lui ont été adressées. Pendant toute la période de ses quinze apparitions à Lourdes, la Sainte Vierge a parlé une seule fois pour se nommer. Elle dit : « Je suis l’Immaculée Conception ». Or, ces paroles ont été prononcées le 25 mars 1858, à la fête de l’Annonciation. Leur sens direct reste clair à ceux qui ne sont pas obligés de les interpréter en dépit de la saine théologie et des règles de la grammaire : la Conception immaculée du Fils de Dieu est le suprême titre de gloire de la Vierge sans tache.
2° Les auteurs catholiques romains insistent souvent sur le fait que la doctrine de l’Immaculée Conception de la Sainte Vierge a été reconnue, explicitement ou implicitement, par plusieurs théologiens orthodoxes, surtout aux XVIIe et XVIIIe siècles. Les listes impressionnantes des manuels de théologie rédigés à cette époque, pour la plupart dans la Russie du sud, témoignent en effet jusqu’à quel point l’enseignement théologique à l’Académie de Kiev et dans d’autres écoles d’Ukraine, de Galicie, de Lituanie ou de BiéloRussie a été affecté par les thèmes doctrinaux et dévotionnels propres à l’Église de Rome. Tout en défendant héroïquement leur foi, les orthodoxes de ces régions limitrophes subissaient inévitablement l’influence de leurs adversaires catholiques romains, car ils appartenaient au même monde de civilisation baroque, avec ses formes particulières de piété.
On sait que la théologie « latinisée » des Ukrainiens a provoqué un scandale dogmatique à Moscou vers la fin du XVIIe siècle au sujet de l’épiclèse. Le thème de l’Immaculée Conception était d’autant plus assimilable qu’il s’exprimait dans la dévotion plutôt que dans une doctrine théologique définie. C’est sous cette forme dévotionnelle qu’on trouve quelques traces de mariologie romaine dans les écrits de saint Dimitri de Rostov, prélat russe d’origine et d’éducation ukrainienne. C’est le seul nom important parmi les « autorités » théologiques que l’on cite habituellement pour montrer que le dogme de l’immaculée Conception de Marie est acceptable pour les orthodoxes. Nous n’allons pas dresser, à notre tour, une liste (combien plus imposante !) de théologiens de l’Église de Rome, dont la pensée mariologique s’oppose résolument à la doctrine transformée en article de la foi, il y a un siècle. Il suffira de citer un seul nom, celui de saint Thomas d’Aquin, pour constater que le dogme de 1854 va à l’encontre de tout ce qu’il y a de plus sain dans la tradition théologique de l’Occident séparé. Que l’on relise les passages du Commentaire aux Sentences (I, 111, 3, I, art. 1 et 2 ; 4, I) et de la Somme théologique (IIIa, 27), ainsi que d’autres écrits où le Docteur angélique traite la question de l’Immaculée Conception de la Vierge : on y trouvera l’exemple d’un jugement théologique sobre et précis, d’une pensée clairvoyante, sachant utiliser les textes des Pères occidentaux (saint Augustin) et orientaux (saint Jean Damascène) pour montrer le vrai titre de gloire de la très Sainte Vierge et Mère de notre Dieu. Depuis cent ans, ces pages mariologiques de saint Thomas d’Aquin sont scellées pour les théologiens catholiques romains, obligés de se conformer à la « ligne générale » mais elles ne cesseront pas d’être un témoignage de la tradition commune pour ceux des orthodoxes qui savent apprécier le trésor théologique de leurs frères séparés.
Vladimir LOSSKY
En la fête de la Conception
de la très Sainte Vierge Marie
Article paru dans
Le Messager de l’Exarcat du Patriarcat russe
en Europe occidentale n° 20, décembre 1954.
Stephanopoulos

Stephanopoulos
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Message par Stephanopoulos » dim. 04 avr. 2004 16:02

J'ai oublié de souhaiter un prompt rétablissement au lecteur Claude et
la bienvenue à Irène-Monique!

Bien à vous!
Stephanopoulos

Claude le Liseur
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Message par Claude le Liseur » ven. 04 juin 2004 22:23

Je fais remonter ce fil pour répondre à la demande de Youen Le Bihan.

Invité

Message par Invité » mer. 07 juil. 2004 19:21

Bonjour à vous toutes et à vous tous !
Comme Irène Monique je suis nouveau dans ce forum. Je suis de l'Église Catholique et c'est mon intérêt pour l'oecuménisme, le dialogue "Église Orthodoxe/Église Catholique" qui m'a conduit à ce site. Je l'ai d'abord suivi longuement avant de m'inscrire.
Moi aussi je suis un peu déboussolé par tout ce que je lis, mais plus encore par le ton de l'écriture. Mon ton modéré - la conviction n'exclut pas la douceur verbale et le respect des personnes, bien au contraire - et mon goût pour l'échange oecuménique a bien de la difficulté à se sentir à l'aise.
Mais je veux bien passer outre à ces sentiments pour continuer de fréquenter ce site. Je connais bien le côté catholique de la foi, et je suis intéressé par la face orthodoxe. Je ne suis qu'un modeste laïc sans études chevronnées en théologie, mais quand même assez bonnes.
Merci de m'accueillir.
Antan

eliazar
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Message par eliazar » mer. 07 juil. 2004 20:33

Cher Antan,
Merci de votre franchise.
Je n'ai aucun mandat pour y répondre - que mon amitié préalable.
Aussi voudrais-je vous proposer quelques clés qui me semblent sinon capables d'ouvrir l'intelligence - à tout le moins d'entr'ouvrir le cœur; confiant que je suis que la prière et la grâce feront le reste.
Car un cœur, n'est-ce pas, ce n'est pas bien facile à ouvrir tout grand!

Vous écrivez : "... / ... je suis un peu déboussolé par tout ce que je lis, mais plus encore par le ton de l'écriture. Mon ton modéré - la conviction n'exclut pas la douceur verbale et le respect des personnes, bien au contraire - et mon goût pour l'échange oecuménique a bien de la difficulté à se sentir à l'aise."

Il y a sans doute une différence fondamentale - qui serait alors celle de l'éducation reçue. Les Jésuites, qui étaient des maîtres en pédagogie infantile bien avant que la science moderne s'en mêle, disaient que l'homme futur est déjà tout conformé par l'éducation qui lui est donnée jusqu'à sa troisième année. A cet âge, il aurait selon eux déjà reçu son "caractère" pour la vie - et n'auraitplus qu'à parfaire ses "connaissances". Bien sûr je concrétise des souvenirs de lecture si anciens que je n'en retrouverais pas facilement les coordonnées - mais le sens y est. Peu importe du reste la référence : disons que je propose cette idée comme base pour notre discussion éventuelle. Discussion qui pour moi tourne autour de la différence essentielle que je trouve (en général) entre ceux qui ont reçu une éducation "catholique romaine post-tridentine" (normative et presque feutrée) et ceux qui ont poussé librement dans l'expérimentation de la vie spirituelle orthodoxe.

Antoine, citant un travail du P. Placide (Deseille) rappelait à propos de la Colère qu'elle est la perversion de l’irascibilité qui nous a été donnée pour combattre le démon; qu'elle trouve un auxiliaire dans notre nature; mais aussi (notation combien étonnante!) qu'elle peut être accrue par l’ascèse et l’hésychia, et que la vie commune est mieux adaptée à ce combat que la solitude.

C'est là que je vois une petite lueur, un lumignon pour signaler cette différence que je disais plus haut entre les ktos et nous.

Notre formation initiale n'est pas faite et parfaite entre notre naissance et la troisième année, mais au cours de toute notre vie. Et non par un chemin clairement jalonné,divisé en étapes progressives et accompagné d'exercices spirituels ad hoc - mais au contraire au "hasard" du cycle des lectures liturgiques qui jalonnent l'Année de l'Église. C'est la succession de ces textes sacrés, reçus non par notre intelligence discursive mais par le choc d'une découverte chaque année recommencée - et si nous prions suffisamment dans notre "chambre du fond" pour devenir plus aptes à recevoir la Grâce de les bien entendre - qui éveille notre cœur par l'éternel retour de ces spirales ascensionnelles annuelles, tout au long de notre vie terrestre. Cette ascension intimement associée aux évènements de notre quotidien personnel, familial, social etc. nous conduit pas à pas dans le chemin que le Saint Esprit a prévu pour chacun de nous - et vous le savez comme nous : l'Esprit souffle où et comme Il veut, et nous ne Le saisissons pas toujours. Loin de là. Mais Lui nous saisit, pour peu que nous Le lui demandions, du fond de notre non-connaissance.

Aussi, exactement comme vous, je constate que certains d'entre nous s'expriment avec une violence qui me rappelle celle des prophètes hirsutes de l'ancien Israël - d'autres avec des sarcasmes qui fouettent et éveillent chez leur interlocuteur un désir de lutte spirituelle, parfois même d'affrontement, d'autres encore ne s'expriment que par des "bégaiements
et dans une autre langue" comme dit notre père Isaïe. Et ce n'est pas par hasard qu'il le dit (au chapitre 28) : "A qui veut-il enseigner la science ? A qui veut-il faire comprendre le message ? A des enfants à peine sevrés, qui viennent de quitter la mamelle ?"

Et vous avez raison d'opposer à ce ton votre "ton modéré qui n'exclut pas la douceur verbale et le respect des personnes" et aussi votre "goût pour l'échange œcuménique". Là, je ne parlerai qu'en mon nom personnel, de progressant bien imparfait, parfois titubant un peu comme pourrait dire Isaïe : mon cher Antan, j'ai (les années passant) de moins en moins de goût pour l'échange œcuménique dont vous faites tant de cas. N'y voyez aucun sarcasme, je vous parle avec une grande amitié - quasi fraternelle déjà. Mais c'est vrai que je vois de plus en plus nettement combien cet échange œcuménique est une perte de temps, un pataugeage inutile et nuisible même.

Je m'en explique : à quoi sert d'échanger la lumière et les ténèbres ? Jean n'a-t-il pas dit une fois pour toutes que les ténèbres ne reçoivent pas la lumière ? Un tel échange revient simplement à metre la Lumière sous le boisseau.

Ou bien la doctrine vaticane (que j'ai nommée avec une certaine maladresse restrictive : post-tridentine) est juste, exacte et droite. Alors c'est Rome qui est ortho-doxe. Vous n'avez aucune raison de vous intéresser à l'Orthodoxie dont nous essayons chaque jour ici, de mieux définir, appréhender - et goûter - les enseignements.

Car la Vérité est une, et ne peut s'opposer ni se mélanger à une pseudo-vérité qui lui serait contraire.

Ou bien c'est l'Église (restée orthodoxe envers et contre tout, sans variations ni atermoiements ni accomodements à travers les siècles) qui a les paroles de la Foi des Apôtres. La Foi des Pères et (pour faire bref) des Sept Conciles fondateurs. Alors il n'y a rien à échanger : il n'y a qu'à faire ce que nous faisons ici nous-mêmes : scruter, écouter, boire à la source immortelle.

Je ne vois vraiment pas d'échange possible dans ce faux œcuménisme au nom trompeur. Le feu et l'eau ne se mélangent pas. Souvenez-vous de cette parole assez défrisante de notre Seigneur et Sauveur, qui nous a pourtant dit "Je suis doux et humble de cœur" - quand Il profère cette incongruité (à l'aune du jugement humain, raisonnable, "œcuméniste") en s'adressant à l'Ange de l'Église de Laodicée:

"Je sais tes œuvres : tu n'es ni froid ni chaud. Puisses-tu être froid ou chaud ! Ainsi, puisque tu es tiède, et ni chaud ni froid, je vais te vomir de ma bouche!
"Parce que tu dis : Je suis riche et je me suis enrichi, et je n'ai besoin de rien, et que tu ne sais pas que c'est toi qui es le malheureux, et misérable, et pauvre, et aveugle, et nu, je te conseille d'acheter de moi de l'or purifié au feu pour devenir riche, et des vêtements blancs pour t'habiller et ne pas laisser paraître la honte de ta nudité, et un collyre pour t'enduire les yeux et y voir clair.
"Moi, tous ceux que j'aime, je les reprends et les corrige; aie donc du zèle et repens-toi! ...

" ... QUI A DES OREILLES ENTENDE CE QUE L'ESPRIT DIT AUX ÉGLISES!"

Cher Antan, vous avez bien compris que ce n'est pas au baptisé que vous êtes que cela s'adresse, mais à l'Église qui a cru pouvoir s'enrichir par elle-même, en se rajoutant faux dogme sur faux dogme.

Je vous demande pardon si je n'ai pas la langue douce et avenante que l'on vous a sans doute appris à apprécier. Je suis tout disposé à en discuter, amicalement je le répète, avec vous.
Dernière modification par eliazar le mer. 21 juil. 2004 21:54, modifié 2 fois.
< Demeurons dans la Joie. Prions sans cesse. Rendons grâce en tout... N'éteignons pas l'Esprit ! >

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