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Eglise locale ou Eglise nationale ?

Publié : jeu. 02 déc. 2004 15:14
par Glicherie
Je vous propose de débattre sur un sujet qui nous concerne particulièrement en France, celui de l'Eglise locale. J'ai trouvé ce texte du Père Job Getcha de St Serge, posant l'Eglise locale face à la notion émergente autocéphaliste de "l'Eglise Nationale".
Jean-Louis a plusieurs fois abordé ce sujet, peut être pourrons nous aller plus encore dans son exploration.
Bonne lecture.



PEUT-ON JUSTIFIER LA NOTION D'EGLISE NATIONALE
DU POINT DE VUE DE L'ECCLESIOLOGIE ORTHODOXE ?
A propos du récent colloque sur " La notion d'Eglises nationales en Europe "

par le Père Job GETCHA


La tenue récente à Paris du premier colloque œcuménique de droit canonique, organisé par la faculté de droit canonique de l'Institut catholique de Paris et la faculté de droit Jean-Monnet de l'université Paris-XI, sur te thème de " la notion d'Eglises nationales en Europe " semble montrer que le christianisme occidental tend à épouser ce concept que l'on attribuerait volontiers à l'Eglise orthodoxe. Cette tendance va peut-être de pair avec une nouvelle montée du nationalisme, tant en Europe de l'Est qu'en Occident. Or, si l'on se penche de plus près sur la question, on peut se demander si cette notion d'"Eglise nationale " est propre à l'Orthodoxie, ou si au contraire, il s'agit d'un concept venu d'ailleurs. D'où la question de savoir si la notion d'" Eglise nationale " peut être justifiée du point de vue de l'ecclésiologie proprement orthodoxe.

Le concept de nation dans l'antiquité chrétienne

Dans son intervention, le professeur Brigitte Basdevant-Gaudemet, de Paris-XI, a montré que le concept " d'Eglise nationale " n'est qu'une notion récente, qui est parfois utilisée par les historiens pour parler des Eglises anciennes. Toutefois, on ne rencontre cette notion ni dans l'antiquité chrétienne, ni dans le haut moyen-âge.

Il faut noter que le terme grec d'ethnos et son correspondant latin de gens qui sont traduits par le terme de " nation " peur signifier une nation, un peuple, une famille ou une multitude issue d'une même source. Lorsqu'il est utilisé dans le Nouveau Testament, entre autres lorsque le Christ ordonne à ses disciples d'aller baptiser " toutes les nations " (Mt 28, 19), le terme est employé pour désigner tous ceux qui ne sont pas juifs (circoncis) et qui ne sont pas encore chrétiens (baptisés), ou encore, lorsque saint Paul parle des " Eglises des nations " (Rm 16, 4), c'est pour désigner les chrétiens convertis du monde païen et établis dans diverses villes et provinces de l'empire romain, par opposition aux fidèles venus du judaïsme.

En effet, les communautés chrétiennes des premiers siècles s'organisent régionalement par villes ou provinces, et c'est pourquoi saint Paul écrira à l'Eglise de Corinthe, à l'Eglise de Rome, à l'eglise d'Ephèse, etc., et qu'on parlera de l'Eglise de Palestine, l'Eglise de Syrie, etc. Toutefois, ces Eglises ne constituent pas des Eglises " nationales " de la façon dont on l'entendrait aujourd'hui.

De la même façon, lorsque le 34e canon apostolique dit 2 : " II faut que les évêques de chaque " nation " sachent lequel d'entre eux est le protos (premier), qu'ils le considèrent comme leur tête (chef) et ne fassent rien d'important sans son avis ; et que chacun ne s'occupe que de ce qui concerne son épiscopie et les communes situées au sein de son épiscopie. Mais que lui non plus ne fasse rien sans l'avis de tous. Ainsi la concorde régnera-t-elle et Dieu sera-t-il glorifié par le Christ dans l'Esprit Saint " 3. Or, ce canon fait référence à des métropoles régionales de l'empire romain de l'époque, et non pas à des Etats nationaux dans le sens géopolitique du XXe siècle.

A l'époque des conciles œcuméniques, la notion d'"Eglises nationales " est absente, puisque l'on voit s'affermir de plus en plus la notion d'Eglises territoriales, propre aux premiers siècles du christianisme. Cette notion d'"Eglises territoriales ", et non pas d'"Eglises nationales ", prend déjà ses racines dans le système métropolitain (Nicée, 325), qui se base sur le principe d'une autonomie locale (c'est-à-dire le principe selon lequel le diocèse est dirigé par son évêque) encadrée par un synode régional (ou synode métropolitain, présidé par son métropolite). Dans ce sens, le canon 6 du 1er concile œcuménique de Nicée (325) affirme : " Que l'ancienne coutume en usage en Egypte, en Libye et la Pentapole soit maintenue, c'est-à-dire que l'évêque d'Alexandrie conserve la juridiction sur toutes les éparchies, car il y a la même coutume pour l'évêque de Rome. On doit de même conserver à l'Église d'Antioche et aux éparchies des métropoles leurs anciens droits ... " 4. Le canon 7 de ce même concile ajoute : " Comme la coutume et l'ancienne tradition portent que l'évêque d'Aelia (Jérusalem) doit être honoré, qu'il obtienne la préséance d'honneur, sans préjudice cependant de l'autorité qui revient à la métropole" 5.

Le IIe concile œcuménique (381) précisera ce principe " d'ecclésiologie territoriale " en délimitant les frontières territoriales des différentes Eglises " locales " (Eglises du locus). A ce propos, il est dit dans le canon 2 : " Les évêques qui sont à la tête d'un diocèse ne doivent pas s'immiscer dans les affaires des Eglises qui sont hors de leurs limites, ni jeter par là le trouble dans les Eglises. Mais conformément aux canons, l'évêque d'Alexandrie administrera uniquement les affaires d'Egypte, les évêques d'Orient gouverneront les Eglises du seul Orient, tout en gardant la préséance garantie par les canons de Nicée à l'Eglise d'Antioche, et les évêques du diocèse d'Asie administreront les affaires de l'Asie seule et ceux du Pont uniquement les affaires du Pont et ceux de Thrace, les affaires de la Thrace seule. A moins d'être appelés, les évêques ne doivent jamais intervenir hors de leurs diocèses pour des élections d'évêques ou quelque autre acte ecclésiastique. Tout en observant au sujet des diocèses le canon prescrit ci-dessus, il est évident que, conformément aux ordonnances de Nicée, chaque synode provincial décidera des affaires de toute l'éparchie. Quant aux Églises de Dieu qui sont parmi les régions (ethnisi) barbares, elles doivent être gouvernées selon la coutume établie du temps de nos pères " 6. Ce même concile marque aussi un pas vers le système de la pentarchie ou des cinq patriarcats anciens (Rome, Constantinople, Alexandrie, Antioche et Jérusalem) en affirmant dans son canon 3 que " l'évêque de Constantinople aura la préséance d'honneur après l'évêque de Rome, puisque cette cité est la Nouvelle Rome " 7.

Même avec la montée politique de la ville de Constantinople, nouvelle capitale de l'empire, nous ne voyons pas s'affirmer la notion d'une " Eglise nationale ", mais au contraire, la notion " d'Eglises territoriales " se perpétue. En effet, le IVe concile œcuménique (Chalcédoine, 451) précisera le sens du canon 2 du IIe concile œcuménique en affirmant dans son canon 1 que " les canons décrétés jusqu'ici dans chaque concile par les saints pères, nous voulons les garder tels quels " 8 et décrétera dans son canon 28 que " les métropolites des diocèses du Pont, de l'Asie [proconsulaire] et de la Thrace, et eux seuls, ainsi que les évêques des parties de ces diocèses se situant chez les barbares, seront ordonnés par le saint trône de l'Eglise de Constantinople " 9. II est peut-être significatif qu'à notre époque, où la notion " d'Eglises nationales " semble se développer, ce 28e canon de Chalcédoine ouvre la voie à des malentendus, voire même à une polémique !

Ainsi, on a vu s'esquisser le système (et non pas l'institution) de la pentarchie. C'est ce même système que préconisera l'empereur Justinien, à une époque connue pour sa " symphonie byzantine ", c'est-à-dire pour son harmonie entre le pouvoir de l'Eglise et le pouvoir de l'Etat, où cependant la notion " d'Eglise nationale " n'apparaît pas du tout. L'empereur Justinien verra en effet dans la pentarchie préconisée par l'ecclésiologie chalcédonienne une sorte de synthèse ecclésiologique entre une certaine conception monarchique et politique de l'Eglise préconisant une centralisation dans la capitale de l'empire et une conception plus polyphonique, reflétant l'ecclésiologie nicéenne que préconisaient les Alexandrins. La pentarchie apparaît donc une fois de plus comme un système, et non une institution, fondé sur le principe " d'Eglises territoriales " et non pas sur le concept " d'Eglises nationales ". Ce système montre le vouloir constant de l'Eglise à sauvegarder et manifester la synodalité (conciliante) dans l'administration suprême de l'Eglise.

Le germe de l'idée " nationale " en Europe à l'époque de la Réforme

C'est à partir du XVIe siècle que l'adjectif " national " commence à être employé en Europe, c'est-à-dire à une époque où apparaissent des souverainetés fortes qui veulent exercer un pouvoir fort sur l'Eglise 10. C'est l'époque de la Réforme en Europe, entamée par Martin Luther en 1517. C'est aussi l'époque où trois mouvements majeurs apparaissent qui porteront en eux le germe du concept d'" Eglise nationale ".

D'abord l'anglicanisme, qui naît de la rupture du roi Henri VIII d'Angleterre avec Rome en 1533, causée par le refus de Rome de donner au roi une autorisation canonique suite à une affaire de divorce royal. Après avoir fait voter par le Parlement une loi détachant le clergé de la juridiction romaine, Henri VIII exigera de son clergé qu'il lui prête serment en ces termes : " Nous reconnaissons que Sa Majesté est le seul protecteur et le maître suprême et que, autant que la loi du Christ le permet, Elle est le chef suprême de l'Eglise anglaise et de son clergé " 11. L'Eglise d'Angleterre apparaît ainsi comme le germe d'une première " Eglise nationale " avec à sa tête le roi (ou la reine) d'Angleterre.

Au sein du catholicisme allemand à la même époque, Nicolas de Hontheim, coadjuteur de l'archevêque de Trêves, sous le pseudonyme de Justinus Febronius, lance le mouvement du joséphisme. Ce mouvement prend son origine dans la " Ponctuation " d'Ems de 1786, document rédigé par trois archevêques et le prince-évêque de Salzbourg à l'occasion de la création d'une nonciature apostolique à Munich. Les évêques tiennent à défendre leurs droits face aux " prétentions " des papes et revendiquent une indépendance totale.

De même, à la même époque, en France, apparaît le gallicanisme qui veut exercer un pouvoir fort sur l'Eglise de France et avoir une autonomie par rapport au Vatican. A cette époque, " les magistrats ne cessèrent de rêver au fond d'eux-mêmes d'une eglise nationale fondée sur la doctrine conciliariste et où la juridiction laïque se substituerait à l'autorité du pouvoir spirituel. Ils espérèrent toujours prendre leur revanche sur le concordat de 1516 et parvenir à retirer au pape le droit de donner l'institution canonique aux évêques et aux abbés " 12. Bien que l'on ne trouve pas le qualificatif de " national " dans les textes de l'époque, les historiens contemporains qualifient parfois l'Eglise gallicane d'"Eglise nationale ".

Il est évident que l'on ne peut accuser l'anglicanisme, ni le joséphisme, ni même le gallicanisme d'être le modèle même du concept d'" Eglise nationale ". Toutefois, ces trois mouvements importants du XVIe siècle, siècle tant marqué par la Réforme, portent en eux les germes du nationalisme religieux qui aura tendance à confondre le pouvoir d'ordre terrestre et l'autorité spirituelle, et qui prendra forme dans le concept d'" Eglise nationale ".

L'exposé du père Hervé Legrand sur l'histoire des relations des eglises luthériennes avec l'État a été très éclairant pour comprendre ce qui s'est passé en Russie au XVIIIe siècle. En effet, Pierre le Grand abolit le patriarcat dans l'Eglise russe en 1721 et, prenant comme modèle les " Eglises nationales " issues du protestantisme, où le chef de l'Eglise n'est plus un évêque, conformément à l'ecclésiologie de l'Eglise ancienne, mais le chef d'Etat, dans la personne du roi, il le remplace par l'institution du saint-synode présidé par un procureur général, fonctionnaire aux ordres du tsar. Cela en soi était une aberration ecclésiologique qui eut des conséquences problématiques pour la vie de l'Eglise.

Il faut dire que le concept même d'" Eglise nationale " crée plusieurs problèmes en matière d'ecclésiologie, et ce, non seulement chez les orthodoxes. Prenons comme exemple l'anglicanisme, d'où provient en grande partie ce concept. Aujourd'hui, les anglicans entendent sous le terme d'" Eglise nationale " toute Eglise qui est concernée par la vie entière de la nation, et qui est reconnue en tant que telle par le droit étatique. En principe, leur Eglise, l'Eglise d'Angleterre, coïncide avec le territoire et l'Etat britannique, si bien qu'un Français ne peut devenir membre de cette Eglise, n'étant pas citoyen britannique. Toutefois, cette Eglise a le pouvoir de légiférer pour le diocèse européen, ce qui fait de l'Eglise d'Angleterre une Eglise " nationale " avec un pouvoir " extraterritorial ". Cependant, cela n'est plus le cas dans d'autres pays du Commonweaith britannique, car la communion anglicane dans le monde entier est constituée d'Eglises autonomes, avec leur propre droit canon, non régies par un système universel. Dans ce cas, le critère " national " se joint à un critère " territorial " exclusif qui fait que les Eglises s'isolent les unes des autres. Un autre problème se pose, celui de la continuité et de la discontinuité. Une branche de l'Eglise d'Angleterre, le mouvement méthodiste, n'est pas considérée comme un schisme ou une rupture avec l'Eglise, mais forme un corps ecclésial indépendant. Bref, dans chacun de ces cas, la communion (koinonia) de ces " Eglises nationales " n'est aucunement préservée, et le problème des Eglises parallèles n'est même pas considéré.

La Révolution française et les nationalismes des XIXe-XXe siècles

C'est la Révolution française de 1789 qui marquera une nouvelle étape dans l'élaboration du concept " d'Eglise nationale ". " Préparée par la philosophie des Lumières et, plus lointainement, par la Réforme protestante, la Révolution française allait transformer de fond en comble non seulement la France, mais l'Europe entière, y compris les pays orthodoxes " 13.

Suite à celle-ci, l'Europe a connu au cours des XIXe et XXe siècles plusieurs mouvements nationalistes ayant pour principe que chaque communauté nationale doit former son propre Etat. Selon l'existence ou l'inexistence d propre Etat. Selon l'existence ou l'inexistence d'un tel Etat, ces mouvements nationalistes manifestaient leur satisfaction ou, au contraire, leur colère, allant jusqu'à la rébellion. Au cours de l'histoire, ces mouvements œuvraient pour l'unification d'un pays (comme ce fut le cas en Italie et en Allemagne) ou pour la désintégration d'un empire ou d'un Etat (tel que ce fut le cas avec l'empire ottoman, l'empire austro-hongrois, l'URSS, la Yougoslavie ou la Tchécoslovaquie). Parallèlement à ce mouvement se développait le concept d'" Eglises nationales " selon le principe formé alors, qui préconisait l'établissement d'une eglise nationale qui porterait le même nom que l'Etat national.

Ainsi, à ce principe de nationalisme étatique vint s'adjoindre un nationalisme religieux qui entendait que chaque nation doit non seulement avoir son Etat propre, mais aussi son Eglise propre qui, à son tour, défendrait les intérêts de la nation.

Il n'est donc pas surprenant de voir se multiplier au sein de l'Eglise orthodoxe au cours du XIXe et du XXe siècle le nombre d'Eglises " autocéphales " revêtant soudain un caractère " national " : l'Eglise de Grèce (1850), l'Eglise de Serbie (1879), l'Eglise de Roumanie (1885), l'Eglise de Pologne (1924), l'Eglise d'Albanie (1937), l'Eglise de Bulgarie (1945), l'Eglise de Géorgie (1990), l'Eglise de Tchéquie et de Slovaquie (1998) 14.

Venu de l'Europe de l'Ouest, ce nationalisme religieux a atteint l'Orient chrétien, et a créé un problème bien connu des orthodoxes, celui de " l'ethnophylétisme " (ou " phylétisme religieux "). Dérivé des termes grecs d'ethnos (nation) et de phylè (race, tribu), ce concept appliquait le principe des nationalismes au domaine ecclésiastique au point de confondre l'Eglise et la nation. Ainsi, selon ce principe, chaque nation doit non seulement former son propre état mais aussi sa propre Eglise ayant une juridiction non pas sur un territoire bien délimité mais sur une nation. Ainsi apparaît l'idée de former une Eglise locale non pas selon le principe territorial mais selon le principe national ou linguistique.

Le Saint et Grand Synode (panorthodoxe) de Constantinople se réunit le 10 septembre 1872, alors que les Bulgares envisageaient de créer une " Eglise nationale " sans limites géographiques précises, exerçant une juridiction universelle. Bref, en d'autres termes, l'Eglise de Bulgarie se définissait comme une Eglise " nationale " avec un pouvoir " extraterritorial ". Le synode de Constantinople condamna ce nationalisme religieux phylétique comme hérésie ecclésiale, rappelant que l'Église ne doit pas être confondue avec le sort d'une seule nation ou d'une seule race : " Le phylétisme, c'est-à-dire la distinction fondée sur la différence d'origine ethnique et de langue, et la revendication ou l'exercice de droits exclusifs de la part d'individus et de groupes d'hommes de même pays et de même sang, peut avoir quelques fondements dans les Etats séculiers, mais [...] dans l'Eglise chrétienne, qui est une communion spirituelle destinée par son chef et fondateur à comprendre toutes les nations dans l'unique fraternité du Christ, le phylétisme est quelque chose d'étranger et de totalement incompréhensible. La formation, dans un même lieu, d'Eglises " particulières " fondées sur la race, ne recevant que les fidèles d'une même ethnie, excluant tous ceux des autres ethnies, et dirigées par les seuls pasteurs de même race, comme le prétendent les adeptes du phylétisme, est un événement sans précédent... " 15 .

" Eglise nationale " et autocéphalie

L'archimandrite Grigorios (Papathomas) a souligné qu'il fallait distinguer les concepts " d'Eglise nationale " et " d'autocéphalie ". Si l'Eglise " autocéphale " peut se superposer à une " Eglise nationale ", le principe d'autocéphalie transcende la notion " d'Eglise nationale " puisqu'il présuppose la communion (koinonia) des Eglises locales.

Le principe d'autocéphalie est ancien. Il remonte au IVe siècle. Il se base sur le canon 8 du IIIe concile œcuménique (Ephèse, 381) qui proclame l'autocéphalie de l'Eglise de Chypre : " [...] les chefs des saintes Églises à Chypre resteront sans être influencés ni exposés à la violence si, observant les canons des saints et vénérés pères ils procèdent par eux-mêmes, selon l'ancienne coutume, à l'élection des très pieux évêques [...] " 16. Ainsi, l'autocéphalie apparaît comme le droit d'une Eglise d'une région ou d'un territoire bien déterminé d'élire soi-même (auto) sa tête ou son chef (kephalè), tout en maintenant la communion (koinonia) avec les autres Eglises locales, " en observant les canons des saints et vénérés pères ".

Cette notion ancienne d'autocéphalie a souvent été confondue avec le concept d'" Eglise nationale " emprunté de l'Occident et qui a eu un grand succès en Orient à une époque où les orthodoxes se trouvaient sous le joug ottoman. Dans un contexte d'asservissement et d'occupation, l'idée que chaque nation puisse avoir son Etat propre et son Eglise propre apparaissait comme une libération.

La Grèce fut la première à se libérer du joug ottoman en 1830 grâce à un mouvement nationaliste dirigé depuis la France par Adamantios Coraïs. Le nouveau roi du Royaume de Grèce, venu d'Allemagne et influencé par les modèles protestants désirait faire reconnaître une Eglise " nationale " autoproclamée - l'Eglise grecque du Royaume de Grèce, et souhaitait qu'elle soit dirigée par un synode ayant le roi à sa tête. Après bien des réticences dues à ce nationalisme religieux, le patriarcat œcuménique proclama l'autocéphalie de l'Eglise de Grèce en 1850 avec à sa tête l'archevêque d'Athènes.

L'autocéphalie accordée sauvegarde et reconnaît d'une part l'altérité nationale dans un cadre territorial précis, mais dépasse celle-ci en préservant, d'autre part, la communion des diverses Eglises locales. L'autocéphalie apparaît ainsi comme une approche théologique et non comme un principe juridique. " II y a une grande distance entre la notion d'Eglise autocéphale et la notion d'Eglise nationale, tout comme il existe une grande distance entre le créé et l'incréé, la nature et la grâce. La nation est une catégorie naturelle, alors que l'autocéphalie est une catégorie relationnelle ", a affirmé l'archimandrite Grigorios.

S'il en est ainsi pour la notion de l'autocéphalie qui allié le principe de l'ecclésiologie paulinienne, à savoir, l'Eglise manifestée dans un lieu, à la notion de la communion (koinonia) des Eglises locales défendue par les canons des conciles, il n'en est pas de même avec la notion d'Eglise " nationale " qui se définit par rapport à un Etat dont elle porte le nom et qui reflète les principes du nationalisme religieux dont les formes les plus aiguës sont le repli sur soi-même et l'isolation. Dans cette perspective, la notion d'Eglise " nationale " est responsable d'une part d'une certaine perte de l'œcuménicité de l'Eglise orthodoxe en tant qu'Eglise " une, sainte, catholique et apostolique " et d'autre part de la sécularisation. Cela avait été déjà remarqué au Saint et Grand Synode de Constantinople en 1872 : " L'égoïsme racial qui se développera en chacune des Eglises ethniques ["nationales"] étouffera tellement les sentiments religieux qu'il sera difficilement permis à l'une de ces Eglises de veiller à l'autre et de coopérer avec l'autre comme le demande le devoir chrétien. Tout au plus le fera-t-elle pour les intérêts ethniques ["nationaux"]. De même au niveau du peuple, les intérêts raciaux et les intérêts séculiers influenceront malheureusement les cœurs, ils empêcheront la communion religieuse avec les hommes des autres ethnies dans les sacrements et les saintes célébrations. Ainsi, les choses les plus divines et les plus sacrées sont entièrement ramenées au plan humain, l'intérêt séculier domine le spirituel et le religieux. Chaque Eglise ethnique ["nationale"] cherche ce qui lui est propre, le dogme de "l'Eglise une, sainte, catholique et apostolique" reçoit un coup mortel. Si les choses sont ainsi - or elles le sont - le phylétisme se trouve en contradiction manifeste avec l'esprit et l'enseignement du Christ, et s'y oppose " 17.

Ce problème se manifeste très clairement dans le contexte de l'émigration. La " diaspora " orthodoxe en souffre. Il s'agit en effet d'une conséquence directe du concept d'Eglise " nationale " avec pouvoir " extraterritorial ", où les Grecs, pour ne prendre qu'eux en exemple, ont construit des églises pour avoir des églises grecques. L'important n'était pas, étant orthodoxes, de se démarquer des différentes églises catholiques, anglicanes ou autres, mais de se démarquer des églises russes, bulgares, serbes par sa nationalité grecque. En confondant la théologie avec le politique, le Christ et son Eglise avec la nation et son Etat, le nationalisme religieux s'est avéré être au XXe siècle rien d'autre que " l'idolâtrie contemporaine " 18.

Conclusion

Le récent colloque œcuménique de droit canonique tenu à Paris sur le thème de " la notion d'Eglises nationales en Europe " a permis de mettre en relief plusieurs faits historiques qui ont permis l'élaboration, au fil des siècles, de la notion d'" Eglise nationale ". En attendant la publication prochaine des communications présentées à ce colloque, dans la revue L'année canonique, il nous paraît important de tirer quelques conclusions des faits présentés et sur lesquels nous venons de réfléchir.

1. Le concept de nation, tel qu'il est envisagé aujourd'hui, est un concept relativement nouveau, qui tire son origine dans les nationalismes des XIXe et XXe siècles, influencés par la Révolution française. Ce concept est différent de la notion d'ethnos ou de gens, présente dans les Ecritures et qui s'applique aux peuples non-juifs, ainsi que de la notion de nation présente dans les canons, qui désigne les habitants d'un territoire ou d'une région précis.

2. Le concept d'" Eglise nationale " commence à apparaître en Occident à l'époque de la Réforme, où des Etats forts veulent exercer un pouvoir fort sur l'Eglise de Rome. Avec l'éveil des nationalismes au XIXe siècle, il se développera suite à la tentation de confondre le pouvoir intemporel avec le pouvoir temporel, le salut des hommes avec les intérêts de la nation, le Christ et son Eglise avec la nation et son Etat.

3. Le concept d'" Eglise nationale " n'apparaissant pas dans la Tradition canonique de l'Eglise ne saurait donc être justifié au sein de l'ecclésiologie orthodoxe. Pour rester fidèle à la Tradition de l'Eglise, observée " partout, en tout temps et par tous " il serait préférable d'employer le concept d'Église " territoriale " ou d'Eglise " locale ", qui reflète la manifestation de la plénitude de l'Eglise du Christ établie en un lieu précis (ville, province ou pays), mais qui reste en pleine communion avec " l'Eglise du Christ répandue dans tout l'univers ", " jusqu'aux extrémités de la terre ".

4. C'est précisément sur la base des critères de territorialité et de la pleine communion doctrinale et disciplinaire des eglises locales que s'est élaborée dès le IVe siècle au sein de l'Eglise orthodoxe la notion d'Eglise " autocéphale " donnant le droit aux évêques d'un territoire donné d'élire leur chef, pour autant que cela ne porte pas atteinte à la communion des Eglises locales.

5. C'est donc dans le sens d'Eglises " territoriales " que nous devons comprendre la notion d'Eglise " autocéphale ". " Chaque nation orthodoxe, chaque époque, vit selon sa personnalité collective propre - grecque, russe, anglo-saxonne, latine, africaine, médiévale ou moderne, etc. - mais cette manière personnelle d'assumer la culture ne dégénère pas en particularisme et en individualisme collectif. Elle ne se fige pas non plus en "rites" divers. Pour reprendre la terminologie de saint Maxime le Confesseur, on pourrait dire que chaque peuple orthodoxe diffère des autres par son tropos propre, son mode d'être personnel et indéfinissable, mais que tous ont le même logos, possèdent les mêmes caractères essentiels, la même "définition", même sur le plan de la culture " 19. Si l'Eglise du Christ peut se manifester dans sa plénitude dans le cadre territorial d'un Etat et s'imprégner dans les mœurs d'une nation, il n'en demeure pas moins qu'il s'agit de la même Eglise du Christ qui se manifeste aussi dans sa plénitude dans les limites territoriales de l'Etat voisin, car il n'y a qu'un seul Christ et une seule Eglise confessant la foi orthodoxe.

A l'heure où le nationalisme religieux semble apparaître de nouveau, il est important, avec le recul historique, de prendre conscience du fait que l'ecclésiologie orthodoxe a toujours défendu le principe de " territorialité " et combattu le" nationalisme religieux ", responsable de bien des maux dans les relations entre les Eglises locales aujourd'hui. L'application d'une ecclésiologie hétérodoxe n'a pas pu faire autrement que de créer des problèmes, et ce n'est qu'en reconnaissant nos erreurs que nous arriverons peut-être un jour, Dieu voulant, à les résoudre.

Réflexions du Père Job GETCHA,
assistant à l'Institut de théologie orthodoxe Saint-Serge (Paris),
à propos du Ier colloque œcuménique de droit canonique
(Institut Catholique de Paris, 6 et 7 décembre 2000.

1 Colloque tenu à l'Institut catholique de Paris les 6 et 7 décembre 2000 avec la participation des universités de Cardiff (Grande-Bretagne), Thessalonique (Grèce) et Cluj-Napoca (Roumanie).
2 Les " Canons apostoliques " forment un recueil de canons ecclésiastiques, faisant partie aujourd'hui du corpus canonique de l'Eglise orthodoxe, qui date du IIIe-IVe s. et qui serait d'origine antiochienne.
3 P. Joannou, Discipline générale antique (IVe-IXe s.), t. I, 2 : " Les canons des synodes particuliers ", Rome, 1962, p. 24. Voir également dans M. Metzger, Les Constitutions apostoliques III, SC 336, Paris, 1987, p. 284-285.
4 P. Joannou, Discipline générale antique (IIe-IXe s.), t. I, 1 : " Les canons des conciles œcuméniques ", Rome, 1962, p. 28-29.
5 Ibid., p. 29.
6 Ibid., p. 46-47.
7 Ibid., p. 47-48.
8 Ibid., p. 69.
9 Ibid., p. 90-93.
10 Voir le principe féodal : " Cujus regio, ejus religio ".
11 Cité par B. Dupuy dans : " Anglicanisme ", Encyclopaedia Universalis, t. 2, Paris, 1996, p. 413.
12 J. Delumeau, " Gallicanisme ", Encyclopaedia Universalis, t. 10, Paris, 1996, p. 59.
13 Archimandrite Placide Deseille, " Tous, vous êtes un dans le Christ : Le peuple de Dieu dans l'Empire et parmi les nations " dans Les Nations dans l'Eglise, Paris, Comité orthodoxe des Amitiés françaises dans le monde, 1989, p. 16.
14 Nous mettons entre parenthèses la date de la proclamation de l'autocéphalie (et non du statut de patriarcat) de chacune des Eglises locales par le patriarcat œcuménique. Ces proclamations ont suivi, dans bien des cas, une auto-proclamation de l'autocéphalie animée par un nationalisme religieux, comme par exemple en Grèce (1833), en Roumanie (1865), en Bulgarie (1870) et en Albanie (1922). Il faut dire que les Eglises de Géorgie, de Bulgarie et de Serbie ont été autocéphales bien avant dabie ont été autocéphales bien avant dans l'histoire (Ve s. pour la Géorgie, Xe s. pour la Bulgarie, XIIIe s. pour la Serbie), mais l'autocéphalie n'a pas duré : dans leur cas, il s'agit d'une nouvelle proclamation de l'autocéphalie. Pour ce qui est des Eglises de Pologne et de Tchécoslovaquie, un litige existe entre le patriarcat œcuménique et le patriarcat de Moscou quant à la date de proclamation de l'autocéphalie, le patriarcat de Moscou ayant aussi proclamé l'autocéphalie de son côté à une autre date (1946 pour l'Eglise de Tchécoslovaquie, 1948 pour l'Eglise de Pologne). De même, le patriarcat de Moscou a proclamé l'autocéphalie de l'Eglise orthodoxe en Amérique en 1970, autocéphalie non reconnue pour l'instant par l'ensemble des Eglises patriarcales et autocéphales orthodoxes.
15 Ecrits patriarcaux et synodaux sur la question bulgare. Texte cité dans : Métropolite Maxime de Sardes, Le patriarcat œcuménique dans l'Eglise orthodoxe, Paris, 1975, p. 378 et suivantes.
16 P. Joannou, Discipline générale antique (IIe-IXe s.), t. I, 1 : " Les canons des conciles œcuméniques ", Rome, 1962, p. 63-65.
17 Écrits patriarcaux et synodaux sur la question bulgare. Texte cité dans : Métropolite Maxime de Sardes, Le patriarcat œcuménique dans l'Eglise orthodoxe, p. 386-387.
18 Nous reprenons l'expression du père Grigorios (Papathomas), employée dans son intervention.
19 Archimandrite Placide Deseille, " Tous, vous êtes un dans le Christ : Le peuple de Dieu dans l'Empire et parmi les nations " dans Les Nations dans l'Eglise, p. 18.

autocéphalisme et phylétisme

Publié : jeu. 02 déc. 2004 15:29
par Glicherie
Extraits d'un texte d'Olivier Clément, toujours St Serge, sur le phylétisme:

L'autocéphalisme se théorise peu à peu, il affirme que le fondement de l'ecclésiologie n'est pas le principe eucharistique, mais le principe ethnique et national. L'Eglise "locale" signifie désormais l'Eglise "nationale", avec application absurde de l'analogie trinitaire, la "primauté d'honneur" devenant "l'égalité d'honneur".
Le dernier concile de la Pentarchie se tint en 1872 à Constantinople et condamna avec beaucoup de fermeté le phylétisme, c'est-à-dire le nationalisme ecclésiastique (l'Eglise bulgare, qui venait de proclamer son autocéphalie sans l'accord de Constantinople, exigeait l'établissement à Constantinople même, pour la minorité bulgare, d'un évêché ne dépendant que d'elle et donc entièrement soustrait à la juridiction de l'évêque local).
"Le phylétisme, c'est-à-dire la distinction fondée sur la différence d'origine ethnique et de langue, et la revendication ou l'exercice de droits exclusifs de la part d'individus et de groupes de même pays et de même sang, peut avoir quelque fondement dans les états séculiers, mais il est étranger à notre propre ordre... Dans l'Eglise chrétienne, qui est une communion spirituelle destinée par son chef et son fondateur à com- prendre toutes les nations dans l'unique fraternité du Christ, le phylétisme est quelque chose d'étranger et de totalement incompréhensible. La formation, dans un même lieu, d'églises particulières fondées sur la race, ne recevant que les fidèles d'une même ethnie,... et dirigés par les seuls pasteurs de même race, comme le veulent les adeptes du phylétisme, est un événement sans précédent..."... Chaque Eglise ethnique cherchant ce qui lui est propre, le dogme de l'Eglise une, sainte, catholique et apostolique" reçoit un coup mortel. Si les choses sont ainsi - or elles le sont - le phylétisme se trouve en contradiction manifeste avec l'esprit et l'enseignement du Christ, et s'y oppose..."

Publié : jeu. 02 déc. 2004 19:36
par Jean-Louis Palierne
Les ravages qu’a causés l’application du principe ethnique dans l’Église orthodoxe sont considérables. C’est certainement le plus grand des maux dont elle souffre. On a récemment évoqué sur ce Forum cette célébration des Vêpres orthodoxes à Notre-Dame de Paris, où le diacre mentionnait dans l’ecténie l’archevêque catholique de Paris. Je crois que ce qui cause ce mépris de l’Orthodoxie par les fidèles orthodoxes est précisément qu’ils se sont habitués à considérer que l’Orthodoxie est une propriété nationale, et que lorsqu’ils sortent des frontières de leur patrie, ils se trouvent dans un monde qui ignore naturellement cette Église puisqu’il appartient à une autre Église et ne pourra jamais acquérir cette orthodoxie viscérale dont ils sont si fiers. Quand on commence à parler d’autocéphalie nationale, on commence à oublier que l’Orthodoxie est le trésor le plus précieux, bien plus précieux que l’indépendance nationale.

Périodiquement nous arrivent de tristes informations montrant le confusionnisme religieux dans lequel vivent les Églises d’orthodoxie traditionnelle. De telles bavures sont cependant de moins en moins nombreuses, depuis que les Églises orthodoxes se sont concertées pour s’abstenir de toute participation fusionnelle au CŒE. Actuellement la chose la plus regrettable me semble être d’une part la sécularisation des Églises des pays de tradition orthodoxe, et d’autre part leur incapacité à créer des Églises missionnaires dans ce qu’elles persistent à considérer comme des pays de “diaspora”, c’est-à-dire en Occident. Derrière cette sécularisation présente, comme derrière le relativisme œcuménique de la période récente se trouve une même perte du sens de l’Orthodoxie comme valeur absolue, bien supérieure aux constructions éphémères des nations et de la politique de ce siècle.

Partout les Églises des pays de tradition orthodoxe s’évertuent à démontrer qu’elles sont politiquement responsables et capables d’assumer un rôle directeur pour “leur” peuple, ce qui inclut le droit de faire entendre leur voix dans le concert des grands de ce monde. Les Églises des pays de tradition orthodoxe se bousculent pour paraître jouer un rôle dans le monde politico-médiatique, à côté de toutes sortes d’autorités et même elles affichent leur ambition de jouer un rôle directeur. Les Églises qui se trouvent en situation minoritaire dans les pays sans tradition orthodoxe sont beaucoup moins affectées par ce mal, beaucoup moins sécularisées, sauf, hélas, en Europe occidentale, où elles semblent plutôt se battre pour ne pas prendre en charge la recherche spirituelle des occidentaux et pour aider chaque immigration orthodoxe à se replier sur elle-même.

Ce n’est plus de l’unionisme fusionnel, de l’œcuménisme, c'est plutôt un comportement suicidaire. Tout le monde constate aujourd’hui que l'œcuménisme est mort. Bientôt sans doute on consacrera de savantes thèses universitaires aux causes de cet échec. Il me semble que c’est l’évêque Hilarion Alfeyev (mais je ne suis pas sûr et je n’arrive pas à retrouver la référence) qui reconnaissait récemment que le patriarcat de Moscou avait longtemps vraiment cru que ses partenaires au Conseil œcuménique respecteraient le “territoire canonique” de l’Église russe et s’abstiendraient d’y intervenir. Dès que les portes se sont ouvertes ils s’y sont rués, tant les catholiques que les protestants, sans compter les sectes non-membres du CŒE. Colère. Stupéfaction du PM qui s’aperçoit maintenant, mais un peu tard, qu’il s’était trompé.

Les multiples dérapages que l’on constate viennent moins d’une ecclésiologie non-orthodoxe que d’une totale indifférence ecclésiale. Les Églises des pays de tradition orthodoxe se définissent elles-mêmes avant tout par leur fonction sociétale. La pureté de la foi orthodoxe leur paraît l’expression de la spécificité de leurs nations. Certes il existe chez tous les peuples orthodoxes des fidèles qui s’efforcent de retrouver la pureté de la Tradition orthodoxe, la continuité de la foi des Pères. On trouve des groupes qui se sont engagés dans une telle recherche d’un retour aux sources, dans divers domaines, et avant tout dans des communautés monastiques. Ces groupes connaissent cependant une certaine dispersion, il ne forment pas encore un mouvement cohérent.

Mais en tant qu’institutions les Églises ethniques sont profondément sécularisées. Et si elles tiennent à être présentes en Occident, c’est parce qu’elles pensent ainsi maintenir l’encadrement de leurs émigrations respectives et leur fidélité aux racines nationales. Dans leurs rapports avec les Églises occidentales elles croient pouvoir maintenir un statut de parité, et ignorent totalement la profonde crise spirituelle qui fait que les occidentaux n’attendent plus de ce qui fut leurs Églises qu’elles leur délivrent la parole de vérité. Dans le meilleur des cas elles subissent passivement l’arrivée des candidats à l’Orthodoxie.

Aucune d’elles ne semble même percevoir la profonde blessure qu’elles causent aux “nouveaux convertis” lorsqu’elles adoptent une attitude d’indifférentisme, de relativisme doctrinal dans l’espoir d’entretenir de bonnes relations avec les autorités religieuses occidentales. Une telle blessure, une telle douleur n’a pas de signification pour les filiales en Occident des Églises ethniques. On a souvent l’impression qu’il y a plus de soif spirituelle, plus de désir de la Tradition authentique de l’Église chez les occidentaux qui se tournent vers l’Orthodoxie que dans les communautés d’immigrés orthodoxes. Le temps où on pouvait encore rencontrer dans ces communautés des mémés réellement attachées à l’Église et à la prière semble sur le point de s’achever.

Constatant qu’elles ne sont plus capables d’endiguer l’arrivée des candidats à l’Orthodoxie, les Églises présentes en Occident croient pouvoir apporter une réponse à cette demande en utilisant, après une intégration hâtive et superficielle, ces petits groupes, ces ecclésioles, qui se sont constitués à la périphérie de l’Orthodoxie en dehors des Églises canoniques. Refusant jalousement de se communiquer mutuellement les informations dont elles disposent, ces Églises rivalisent d’imprudence lorsqu’elles cherchent à se constituer une collection de groupuscules d’authenticité douteuse et de stabilité incertaine.

Cependant l’organisation canonique des Églises remet à l’évêque de chaque diocèse le soin de former, d’éprouver et de promouvoir progressivement son clergé. Durant plusieurs dizaines d’années elles se sont abstenues de le faire, paralysées tant par le respect dû à la formation académique savante et moderniste donnée par l’Institut saint-Serge que par la crainte de mécontenter les partenaires de l’œcuménisme. Il en résulte qu’aujourd’hui les Églises présentes en France éprouvent le plus grand mal à fournir un clergé valable aux communautés naissantes qui apparaissent un peu partout. On a passé des années à dire aux Occidentaux en recherche d’Orthodoxie : « Restez là où vous êtes pour pouvoir faire le pont le jour où nos évêques consentiront enfin…» On en mesure maintenant les conséquences.

Le patriarcat œcuménique est le seul à adopter sur le papier une position résolument supraethnique. Mais dans la pratique il obéit presque partout au renfermement ethnique de l’émigration grecque. C’est le cas en particulier en France où le métropolite a pris soin de recruter en Grèce des prêtres ne parlant pas français, alors que se présentaient des candidatures de prêtres cherchant à accomplir une œuvre missionnaire et capables de s’adresser aux Français. En fait seul l’archevêché de la rue Daru, qui tire lui aussi son épiscopat du synode de Constantinople, cherche réellement à se dégager de toute tradition ethnique et à s’ouvrir à tous les fidèles comme doit le faire une Église locale.

Quelle contribution pouvons-nous apporter à la renaissace de l’Église des Pères ? Avant tout c’est une affaire d’ascèse personnelle et d’étude. C’est Dieu qui nous apportera les résultats par les voies qu’Il connaît. L’action militante est ici de nul secours.

Notre contribution ne peut être que de participer aux débats de l’ensemble de l’Église cherchant à “retourner aux sources”. Une première difficulté est qu’un tel débat n’existe pas en France, occulté qu’il est par la censure du club moderniste. Notre Forum est une petite brêche ouverte dans le monopole de la pensée unique orthodoxe, mais ce n’est qu’un modeste début. Une seconde difficulté est qu’un peu partout dans le monde orthodoxe existent des groupes de jeunes “concernés” par l’Orthodoxie, et jusque dans les pays de tradition orthodoxe, mais ils sont encore eux-mêmes très dispersés. Il faut donc tisser des liens avec les uns et les autres, mais là aussi nous n’en sommes qu’au début.

Nous allons d’autre part nous trouver de plus en plus devant une contradiction entre la pratique institutionnelle des filiales d'Églises orthodoxes en Europe occidentale et la volonté des pouvoirs publics d’éviter tout cloisonnement communautaire au sein des populations immigrées. Les Églises-filiales des pays de tradition orthodoxe se fixent comme projet de préserver le lien qui rattache leurs émigrations (qui pour nous sont des immigrations) à la Mère-Patrie. Elles ne sont pas pour autant capables de leur founir l’encadrement social nécessaires et restent très sensibles à tous les mouvements qui peuvent surgir dans ces immigrations. Elles se sont données des structures purement associatives fondées sur la seule loi de 1905, négligeant d’utiliser les statuts-types de 1923 qui légitimeraient l’autorité canonique interne des évêques.

Nous devons respecter ces filiales d'Églises ethniques, mais nous n'avons pas grand' chose à en attendre. Exprimons sereinement nos critiques du point de vue de la Tradition orthodoxe, et cherchons à mieux connaître ce retour aux sources que l'on constate dans les pays de tradition orthodoxe.

Staut de 1923

Publié : jeu. 02 déc. 2004 21:32
par Jeanne Saint Gilles
Jean-Louis Palierne a écrit : Elles se sont données des structures purement associatives fondées sur la seule loi de 1905, négligeant d’utiliser les statuts-types de 1923 qui légitimeraient l’autorité canonique interne des évêques.
Que sont ces statuts de 1923? Que réglementent-ils?